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Réalisme/Historique
Perle-Hingaud : La rage
 Publié le 25/03/10  -  23 commentaires  -  21681 caractères  -  163 lectures    Autres textes du même auteur

C’est arrivé en bas de chez nous…


La rage


Kenza sursaute, l’index levé face au miroir de la salle de bains. Son portable sonne. Numéro inconnu. Elle ne répond pas, attend le répondeur qui s’enclenche. Un bip. La jeune femme ôte avec précaution la crème teintée du bout de son doigt, interroge sa messagerie, frémit en reconnaissant le ton doucereux :


- Kenza ? Kenza ! C’est moi… Écoute, tu peux pas faire ça. J’ai eu tort. Je veux te voir. Depuis que les flics m’ont interdit de venir, tu sais comment je vis ? Kenza… Il faut qu’on parle. Putain, tu peux pas me faire ça… J’te préviens, je tiens plus…


La jeune femme sauvegarde le message. Puis elle pose une noisette de fond de teint sur sa pommette encore jaune, et elle étale la crème doucement, légèrement, sur la peau tuméfiée.



***



Elle est assise dans le hall d’accueil. Voilà une demi-heure qu’elle attend, face aux ascenseurs qui s’ouvrent, minute après minute, sur une humanité policée, des femmes en tailleur, assurées, des hommes étonnés un instant de sa présence, puis qui passent leur chemin dans l’indifférence étudiée d’une vie protégée, cette neutralité de bon ton, cette non-ingérence bien élevée si confortable à appliquer.


Kenza remonte sur son nez les lunettes de soleil trop grandes, ajuste le foulard bleu autour de son cou. Elle patiente. Dans le chaos qu’est devenue sa vie, elle tient désormais le cap. Déterminée.


Une secrétaire apparaît enfin :


- Madame ? Je vous en prie, monsieur Salvaro va vous recevoir.


Elle saisit son grand sac et la suit dans le bureau du maire.


Étienne Salvaro a sa tête d’affiche électorale. C’est son jour de réception des électeurs, son bureau s’ouvre aux doléances, plaintes et prières. Ce matin, il a déjà fait face au mécontentement de l’Association des riverains de l’avenue Clémenceau, dont les platanes ont été coupés, à une délégation de parents d’élèves de la maternelle des Oiseaux Bleus, inquiets de l’absentéisme des intervenants de cantine. La maison de retraite « Les grillons » lui pose un vrai problème : une famille vient de lui rapporter un cas supposé de maltraitance, il doit saisir les instances adéquates, passer le relais aux affaires sociales du conseil général. Cette jeune femme, à présent… un cas social, apparemment.


Le maire se lève, vient serrer la main de son électrice potentielle.


- Prenez place, madame, expliquez-moi…


Kenza s’assied de l’autre côté du grand bureau. Elle sort de son fourre-tout une pochette cartonnée.


- Voilà, c’est madame Gueugnet, l’assistante sociale, qui m’envoie. Tenez, elle a écrit une lettre pour vous.


La jeune femme tend une enveloppe. Salvaro décachette, parcourt le papier. Kenza observe son visage qui s’allonge. Il n’a plus l’entrain factice plaqué au front, il lit, ses yeux viennent se poser sur elle, rapidement, comme pour s’excuser de ce voyeurisme, de son intrusion dans sa vie privée. Salvaro pose la lettre, regarde Kenza, enfin. La jeune femme baisse un peu la tête. Elle sent l’émotion monter dans les yeux du maire, elle ne sait plus trop quoi faire. Elle attend qu’il lui parle. Elle veut croire en lui.


Salvaro toussote :


- Donc, si je comprends bien, madame, vous cherchez une place d’urgence dans un autre logement à loyer modéré ?

- Je dois déménager. J’ai peur. Jonas, mon ancien compagnon, ne respecte pas la décision du juge. Il ne doit pas m’approcher à moins de cinq cents mètres, mais qui l’en empêche ? Il m’a menacée, il faut que je parte.


Le maire écoute Kenza. Cette femme est née le même jour que sa fille, elle a vingt ans à peine. Salvaro détaille la silhouette maigre, perdue dans ce sweat trop large. Cette petite paraît si légère, si fragile. Elle lui tend son dossier, ses mains sont couvertes de plaques rouges, ses ongles rongés. Salvaro n’ose scruter son visage, il ne veut pas voir ce que cachent les lunettes. L’image fugace de sa fille Jeanne lui traverse l’esprit : Jeanne, rieuse, gamine. Jeanne qui flirte avec le fils du voisin, qui se plaint de ne pas avoir de voiture et qui entame à peine sa deuxième année de droit.


Kenza assise en face de lui attend, impassible. Le maire feuillette le dossier : mains courantes du commissariat, certificats médicaux, décision du tribunal, tout y est. Le parcours effrayant d’un cauchemar banal. Un compagnon violent, des injures aux coups, jusqu’à la révolte. Oui, elle s’est révoltée, pense-t-il, admiratif. Les campagnes d’information sont finalement utiles. Elle a lutté pour elle, pour son fils, elle a porté plainte, la justice est intervenue, efficace.


- Madame, j’admire votre courage et je vous soutiens.


Un temps.


- Je ne suis malheureusement pas en mesure de vous attribuer un logement, c’est une décision qui est prise de manière collégiale au niveau de l’OPAC.


Salvaro voit les épaules de la jeune femme s’affaisser un peu, il reprend très vite :


- Croyez bien que je vais tout faire pour que votre demande soit entendue rapidement. Laissez-moi votre dossier, dès aujourd’hui je rédige personnellement une lettre pour que vous soyez prioritaire dans l’affectation d’un nouvel appartement.


L’homme plante ses yeux bleus dans les verres fumés. Il s’engage. Il le fera.


Kenza doit se contenter de cette réponse. Elle laisse les documents, se lève. Salvaro n’est pas à l’aise, il aimerait être certain, tranquillisé sur son sort. Alors, il ajoute en la raccompagnant à la porte :


- Si dans trois semaines vous n’avez pas de nouvelles de l’OPAC, revenez vers moi. Je vais laisser votre nom à ma secrétaire, je vous recevrai, n’ayez crainte.


Elle hoche la tête sans sourire. L’entretien est clos.



***



Kenza va chercher Tom à la crèche. C’est un petit bonhomme calme, réfléchi. Il ne parle presque pas mais il comprend tout, elle le sait. Dès qu’elle passe le perron, il la voit et court vers la porte vitrée. Kenza enfile les chaussons de papier, entre dans le domaine des enfants. Son fils se précipite dans ses genoux, tend les bras et se laisse emporter là-haut, tout contre sa mère :


- Maman ! Maman !

- Bonjour, mon Tominou… Tu as passé une bonne journée ?


Tom enfouit son visage dans le cou de Kenza, elle l’embrasse, goûte cette odeur de lait sucré sur ses joues, rajuste son pantalon qui descend sur sa couche. Tom n’est toujours pas propre, il paraît que c’est normal à deux ans.


Anne, la puéricultrice, la salue :


- Vous êtes là bien tôt, aujourd’hui…

- J’ai dû prendre une après-midi de congé pour régler des trucs. Il a été sage, mon Tom ?


Anne sourit, ébouriffe l’enfant qui secoue la tête :


- Comme d’habitude… Il commence un peu à s’intéresser aux autres, c’est bien. Hein, Tom ? Tu as joué avec Guillaume, aujourd’hui ?


Le petit ne répond pas, cache son visage dans le pull de sa mère. Il veut rentrer. Il veut son lit au bout de celui de sa maman, il veut sa purée et son petit-suisse au chocolat, il veut la télé du soir.


- À demain, répond pour lui Kenza, qui a compris.

- À demain…



Il est dix-huit heures, la nuit tombe mais la rue est animée. Kenza n’a pas peur. Elle est attentive, c’est tout. Lorsqu’elle s’est enfuie, ce fameux soir, la bouche en sang et l’œil fermé, elle a franchi un cap. Irréversible. La première visite au commissariat, la peur, la honte. Elle avait confié Tom aux voisins du dessus, les Lopez. Madame Lopez n’avait rien demandé, rien dit. Simplement serré Tom dans ses bras :


- Allez, petite. Filez, on vous le garde, votre fils. « Il » ne pensera pas à venir ici…


« Il » n’était pas en état de se souvenir qu’il avait un fils, alors, le chercher… « Il » l’avait frappée, quelques coups de plus, mais cette fois avec méthode et constance. Parce qu’elle lui pourrissait la vie. Parce qu’elle n’était qu’une salope, une souillon, pas capable de s’occuper correctement de la bouffe, de son linge. Parce qu’à cause d’elle il foutait sa vie en l’air, était coincé ici, avec ses boulots de merde, alors qu’il aurait pu…

Depuis son licenciement, Jonas glissait inexorablement vers le néant. Rien. Rien. Pas assez qualifié. Et quand il trouvait enfin une place, c’était un truc à chier, on se foutait de sa gueule, son patron était un con. Il ne tenait pas une semaine, claquait la porte et se saoulait. Et tabassait sa femme, cette pute.


Kenza arrive devant l’entrée de l’immeuble, replie la poussette dans le petit hangar. Tom est fatigué, il ne veut pas marcher, il pleurniche et s’entête. Kenza le porte, elle a encore un peu mal mais c’est presque fini. L’escalier, un étage, ça se grimpe plus vite que d’attendre l’ascenseur toujours en sursis. Elle ouvre doucement la porte du palier, fait « chut » du doigt à son fils, il connaît la consigne, se tait. Pas un bruit.

Personne. Kenza peut y aller. Elle a déjà les clés à la main, vite, la porte, les deux verrous, elle entre, rabat le battant, referme les protections. Tout va bien. Elle est chez elle, Tom pleurniche à nouveau. Elle le pose, son cœur bat un peu fort, ses doigts tremblent. Kenza allume la télé, une chaîne pour enfants, Tom trottine jusqu’au canapé, fourre son pouce dans sa bouche et attend, captivé. Sa mère est là, ils sont seuls, tout va bien.


Les jours passent et la boîte aux lettres reste vide. Madame Gueugnet décroche moins souvent, Kenza laisse des messages auxquels elle répond, invariablement : « L’affaire suit son cours. » Non, Kenza n’a pas revu Jonas. Non, il ne l’a pas rappelée. Pourtant, elle a toujours peur. Il ne renoncera pas, elle le sait. Elle le connaît. Il lui a promis de s’occuper d’elle lorsque le tribunal l’a condamné. Il tiendra parole, un jour ou l’autre.



***



Comme chaque matin, Kenza attend son voisin de gauche pour sortir de chez elle. C’est un vieux célibataire, peut-être pense-t-il qu’elle en a après lui, va savoir… Quand elle entend la clé tourner, hop, elle attrape Tom et sort sans un mot. Elle emboîte le pas de l’homme, ils prennent ensemble l’ascenseur, dans un silence ponctué des banalités d’usage.


Le trajet jusqu’à la crèche est bien balisé : le boulanger qu’elle salue au coin de la rue Michelet, puis l’arrêt de bus toujours bondé. La garderie est à deux pas. Elle dépose Tom avec un bisou et se sauve dans le flot des parents. Le matin il y a foule dans la rue, la jeune femme se fond dans la marée humaine qui progresse en groupe compact vers la gare. Kenza prend l’escalator, elle se tasse à droite pour laisser grimper les plus pressés. Soudain, elle se fige :


« Kenza ! »


Elle a reconnu sa voix.


Il est là, quelque part…


Kenza se retourne, scrute les visages, cherche désespérément. Rien. Elle n’est pas folle, elle l’a entendu…

Elle bouscule son voisin, se précipite sur le quai, le souffle court. Cherche sa silhouette, encore et encore. Rien. Elle sent son cœur cogner, ses jambes flageolent. Elle s’appuie au panneau publicitaire, massif, rassurant. Jonas ne la poussera pas par derrière. Contre elle une grosse dame discute dans son portable, un cadre soupire en regardant sa montre. Kenza sent la transpiration couler sous ses bras, elle ne sait plus, elle panique… Tom ! S’il s’en était pris à lui ? Un pressentiment atroce lui arrache le cœur, elle tire de son sac son portable, appelle la crèche :


- Allô … C’est la maman de Tom … Il va bien ? Oui, oui, bien sûr… c’est juste que… excusez-moi. Bonne journée.


Kenza raccroche. Tom est sain et sauf, évidemment. Jonas est venu pour elle, pour lui régler son compte. À moins qu’elle ne se soit trompée, qu’elle soit juste folle d’angoisse... Le train arrive dans un ferraillement. Elle n’ose pas avancer. Les autres se pressent, les portes s’ouvrent, la sonnerie retentit. Au dernier moment, Kenza bondit, trébuche sur un homme qui grommelle :


- Hé ! Ça va pas de me bousculer comme ça ?

- Pardon…


La jeune femme se raccroche à la barre métallique, derrière elle les portes claquent. Alors que le train démarre poussivement, elle scrute le quai. Là ! Là !... Elle ne peut pas se tromper, c’est lui, c’est Jonas… Il est là, il la regarde, elle en est sûre, elle voit son visage, il a l’air fou, il lève le pouce, fait mine de se trancher la gorge.


Kenza ferme les yeux. Elle sent l’évanouissement monter, elle tangue. Nul ne s’en inquiète. Peu à peu, le sang revient à son visage. Elle a tenu bon. Jusqu’à quand ?



***



Dans les bureaux de l’OPAC, Geneviève râle. De plus en plus de boulot, la vieille Nicole pas remplacée, ses congés reportés. Elle en a marre de ses horaires de dingue, de son salaire de misère. Vingt-deux ans qu’elle se donne pour eux… Vingt-deux ans qu’elle étudie honnêtement ses dossiers, qu’elle les trie et les classe. Des fiches à remplir, des noms à saisir, un travail préalable et indispensable avant la présentation à la commission mensuelle d’attribution des logements. Autour d’elle, les dossiers s’accumulent en piles chancelantes et fragiles, qui parfois s’écroulent, s’éparpillent, à l’image de cette humanité mouvante et précaire. Geneviève n’en peut plus. Elle ne les supporte plus, tous ces pauvres, ces cas sociaux à démêler, à dénouer. Jamais contents. La crise, pas de boulot, pas de fric. Il y a ceux qui ne paient plus leur loyer mais qu’on ne peut pas déloger, ceux qui voudraient plus grand, plus beau et qui vandalisent en trois mois un appartement neuf, ceux qui ne veulent plus habiter leur cité… Et ce nouveau chefaillon, Môssieur Moirsac, si jeune qu’on dirait son petit-fils, aussi morveux que lui, tiens ! Soi-disant qu’elle ne serait pas suffisamment efficace, qu’elle papoterait, qu’elle ne ferait pas ses heures ! Est-ce sa faute, à elle, si les dossiers s’entassent, toujours plus urgents, toujours plus nombreux ?


Justement, voilà René et la cargaison quotidienne :


- J’te la mets où, Geneviève, la pile du jour ?

- Montre… Tout ça ! Pfff… Je sens l’arrêt maladie arriver, moi ! Tiens, pose-les sur le bureau de Nicole, ils attendront au frais !



***



Kenza étudie son relevé de compte. Après avoir payé son loyer réglementé et la crèche, il lui reste à peine de quoi tenir le mois. Coincée. Aucune marge de manœuvre. Elle ne peut pas renoncer à son travail, elle ne peut pas louer seule un logement, même bien pire que celui-ci. Elle dépend entièrement du bon vouloir d’inconnus, de décideurs anonymes. Cette attente la rend folle. L’impuissance la ronge, elle se venge sur ses ongles, élabore des plans, liste les tâches, prévoit. Faire ses cartons, chercher une autre place de crèche pour Tom, saluer une dernière fois les quelques voisins amicaux. D’amie, elle n’en a pas. Jonas était exclusif, jaloux. Il la voulait uniquement tournée vers lui, vers son amour… Pas de place pour une confidente. Quelques mots échangés avec une ou deux collègues de travail, trop tôt parties trimer ailleurs, disparues de son univers clos.


La jeune femme soupire, hésite à appeler son père. Ils sont en froid depuis son remariage, à peine six mois après la mort de sa mère. Le départ de Kenza avec Jonas n’a pas arrangé les choses… et quand bien même, qu’irait-elle faire chez lui, à l’autre bout de la France, sans travail, sans argent, avec une belle-mère acide et débordée ?


Non, elle va plutôt appeler le maire. Il lui avait promis… Elle téléphone, la secrétaire prend son nom, Salvaro en personne lui parle :


- Oui, madame, je me souviens bien de votre dossier… Vous n’avez toujours pas de nouvelles ? Je vais écrire un autre courrier, au président du conseil directement. Les témoignages sont suffisamment éloquents, le procès-verbal parle de lui-même… Je m’en occupe. Dès aujourd’hui.


Il raccroche, jure :


- Quels cons, à l’OPAC ! Marie, passez-moi le directeur des affaires sociales !



***



Il fait nuit, la pluie n’a pas cessé depuis le matin. Kenza ouvre du pied la porte du hangar à poussettes, Tom endormi ne se réveille pas. Elle allume et pousse un hurlement : Jonas est là, devant elle, triomphant de joie mauvaise.


- Surprise !


Avant qu’elle n’ait pu esquisser un geste, il tire violemment Tom de la poussette. Le petit hurle et se débat, son père le serre contre lui :


- Tom… Tom ! Du calme, regarde, c’est moi, c’est Papa…


Le garçon le dévisage, interdit, crie de plus belle. Jonas s’adresse à Kenza :


- Fais-le taire, sinon…


La jeune femme lui tend une tétine en plastique. Jonas la fourre dans la bouche du bambin, se balance un peu, comme pour bercer son fils, paraît satisfait du calme soudain. Kenza remarque ses yeux rouges, ses cheveux gras. Elle respire l’odeur de l’alcool qui couvre la puanteur de son corps.


- Viens, chérie… Allons discuter un peu à la maison…


Kenza tremble des pieds à la tête. Elle franchit l’entrée de l’immeuble, déserte. Jonas désigne l’escalier, Tom toujours dans ses bras. Kenza n’ose pas crier, elle sait qu’il est fou, qu’il s’en prendra à son fils, elle imagine le pire. Elle grimpe devant lui, lentement, espérant un secours, un voisin. Mais il n’y a qu’un étage, et l’escalier est désert.


- Tes clés ! Les miennes marchent plus, t’as fait changer les serrures, hein ?


Kenza tente d’ouvrir, ses mains s’entrechoquent si fort que les clés tombent au sol.


- Tu vas y arriver, oui ?


Jonas parle d’une voix rauque, basse. Kenza ramasse les clés, elle se sent mal, on dirait qu’elle va vomir.

Enfin ils entrent. Jonas pose Tom, avance dans le salon :


- Ahhh ! C’est le pied de revenir chez soi…


Kenza secoue Tom à la porte :


- Tom : va vite chez madame Lopez : tu sais, juste au-dessus. Dis-lui que Papa est là. Dis-lui qu’elle appelle la police… Vite, mon chéri !


Elle le pousse fermement. Le petit hésite un instant, puis ouvre la porte palière vers l’escalier.


- Qu’est-ce que tu fous ? crie Jonas.


Kenza referme précipitamment :


- Rien.

- Rien ? Tu trafiques toujours tes coups en douce, alors, hein ?



Tom grimpe l’escalier. Il fait noir dans cet escalier. D’habitude il y a de la lumière. Mais maman a dit d’aller chez madame Lopez. C’est grave. Il faut aller dire que Papa est là. Il faut aller dire d’appeler la police…

Il arrive à l’étage, pousse très fort sur la porte palière. Maintenant, il est grand. Il y arrive. Madame Lopez, c’est facile : juste au bout du couloir. On entend la télé. Tom sait qu’il faut sonner. Sa maman le porte, il aime bien sonner. Tom distingue le petit bouton, là-haut. Il tend le bras… Trop haut. Il se met sur la pointe des pieds, s’étire encore et encore. Trop haut. Tom panique un peu. Maman a dit : « Vite ». Il tape à la porte, de toutes ses forces. Mais la télé est trop forte. Personne ne vient. Tom est têtu : il va donner des coups de pieds : maman a dit « Vite ». Madame Lopez va bien finir par entendre…



En dessous, Kenza cherche une issue. Jonas bloque le couloir, il a son air mauvais, il serre les poings. Elle ne peut plus réfléchir, la peur, la terreur agissent pour elle. Kenza se rue dans sa chambre, claque la porte, s’y arc-boute. En trois pas il est derrière, pousse, et d’un coup d’épaule défonce sa protection dérisoire. Elle crie, recule, bute contre le lit de Tom. Jonas la saisit par les cheveux, il la traîne au salon, lui hurle dessus :


- Tu voulais t’enfuir, salope ! Tu voulais me baiser encore une fois ?!


Il la secoue de plus belle, la lâche enfin. Elle le fixe, sonnée. Jonas fait un pas en arrière, et soudain lui abat le poing sur la figure. Kenza tombe lourdement, le goût du sang dans la bouche, la douleur qui fuse dans la mâchoire, horrible. Jonas la rattrape, la relève par un bras, crie et crache :


- J’vais te buter, espèce de pute !


Il la projette violemment contre le mur, Kenza sent sa tête exploser, elle glisse, dans ses yeux un liquide coule, elle ne sait plus, n’entend plus. Coton noir dans sa tête. Jonas la laisse au sol, l’abreuve d’injures. Il veut qu’elle souffre, il veut qu’elle crève. De toutes ses forces, il lui balance des coups de pieds, mais elle ne réagit plus, elle est juste prostrée là, le visage en sang. Il s’acharne, déverse sa fureur, vomit sa violence. Quand enfin, essoufflé, épuisé, il a assouvi sa rage, Jonas tourne les talons, sort et disparaît dans la ville.

C’était si simple de se soulager.



Dans l’appartement, le silence tombe, absolu.



Et partout autour, la cité continue de bruisser dans son quotidien. Notre quotidien.



Fin



Épilogue :


Madame Lopez entendra Tom à la fin de son feuilleton. Kenza décèdera dans l’ambulance. Son autopsie révèlera une mâchoire brisée par le premier coup, six dents cassées. Elle a sans doute perdu conscience lors de la fracture de son lobe temporal droit. Les coups de pieds portés au ventre lui ont brisé les côtes et perforé le foie et l’estomac, causant l’hémorragie interne fatale.


Tom sera confié à son grand-père, qui veillera jalousement sur lui.


Monsieur et madame Lopez ne se remettront pas de la découverte du corps de la jeune femme : ils déménageront, et verseront chaque mois trente euros à une association de femmes maltraitées.


Le maire de la commune organisera une marche silencieuse en mémoire de Kenza. Il espère désormais aménager l’ancienne bibliothèque en foyer pour femmes en danger, si les subventions du conseil général suivent.


Geneviève ne s’est jamais sentie concernée, elle continuera à traiter des dossiers anonymes.


Jonas sera arrêté la nuit suivant l’agression. Il sera condamné à vingt-cinq ans de réclusion criminelle pour homicide volontaire avec préméditation. Il purgera vingt ans, sera remis en liberté pour bonne conduite. Il aura alors quarante-cinq ans et une idée fixe : se trouver une femme.



 
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   NICOLE   
14/3/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
C'est terriblement efficace. De l'horreur clinique, sans complaisance, sans mièvrerie,...ça pourrait bien arriver en bas de chez vous, et ça fait froid dans le dos.
L'écriture se préte parfaitement à la noirceur du sujet : chaque mot est à sa place, et aucun n'est redondant...beau travail.

   Anonyme   
15/3/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour

Très journalistique. Enfin, l'impression qui demeure à la fin de la lecture est journalistique, sans doute est-ce dû à l'épilogue. Un témoignage froid concernant des gens invisibles, ou qu'on voit mais auquel on ne prête pas attention parce que : "cette non-ingérence bien élevée" (et non, pas toujours =>) "si confortable à appliquer."Ou peut-être que si.
En tout cas, dans cette phrase, c'est dit et c'est bien dit.

J'ai noté quelques petites choses :

"Prenez place, madame, expliquez-moi…" j'aurais préféré quelque chose de plus impersonnel de la part de cet homme : peut-être : que puis-je pour vous ? plutôt qu'un expliquez moi.
Bien sûr après, on sait que vis à vis de Kenza il n'est pas indifférent puisqu'il y a cette concordance d'âge avec sa propre fille.

"Elle sent l’émotion monter dans les yeux du maire" lol, la première chose que je me suis dit c'est : ça a des émotions un maire ? Mais bon... (it's joke)

"Geneviève ne s’est jamais sentie concernée" là je suis vraiment pas sûre. Il est dit plus haut qu'elle en a marre parce qu'elle leur a tout donné, donc forcément, dans le temps, au début, elle avait des illusions et un certain attachement à son travail.

L'écriture se lit aisément, l'histoire est touchante. Il y a des moment où l'émotion est à fleur de peau et d'autres où elle est mise de côté, refroidie par le style ce qui en somme donne tout son équilibre au texte.

Bonne continuation à l'auteur.

   florilange   
17/3/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Histoire malheureusement courante, comme il en arrive tous les jours. Et personne n'est directement responsable, à part le père qui, dans 20 ans, sera à nouveau libre de recommencer.
Cette nouvelle est en général bien rédigée, comme un fait divers, sans pathos excessif.
Justement, je l'ai lue comme un article de journal, sans entrer réellement dans l'histoire, sans me sentir concernée alors que je devrais. Je ne sais pas dire ce qui manque pour qu'on se sente atteinte. Peut-être que je ne sais pas à quoi ressemble Kenza, ce qu'elle a vécu avant?

   Anonyme   
22/3/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Lecture émouvante.
Évidemment, on sait d'entrée ce qui va se passer, mais ce n'était pas une raison pour ne pas l'écrire. Car il est des moments où il vaut mieux un témoignage plutôt qu'une nouvelle avec une chute académique.
Le style simple est au service du contenu. J'ai aimé qu'il n'y ait aucune forme de racolage tire larmes dans ce texte. pour ma part je n'ai pas relevé de maladresses. L'histoire paraît véridique au moins possible.

J'ai juste deux réticences : L'épilogue qui me semble en trop, les suites de l'histoire étaient facile à imaginer. Et l'épisode Geneviève car souvent et malheureusement les assistantes sociales à mon sens font ce qu'elles peuvent mais ne peuvent hélas pas grand chose (j'aurais préféré une assistante sociale concernée)

Néanmoins je me sens impliquée dans ce texte Alors merci

   Maëlle   
22/3/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bon. J'apprécie l'écriture, le souci porté au détail, les phrases courtes.

J'apprécie moins l'histoire très prévisible, presque didactique. Défaut quasi obligé dans ce genre de texte.
Disons que peut-être j'aurais mieux apprécié cette lecture à un autre moment. Peut-être qu'après le 8 mars, je sature.

   Anonyme   
25/3/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Des phrases qui atteignent leur cible comme :
« cette neutralité de bon ton, cette non-ingérence bien élevée si confortable à appliquer. »
Une ironie mordante : « Étienne Salvaro a sa tête d’affiche électorale. » ou « Le maire se lève, vient serrer la main de son électrice potentielle. » et puis, malgré le verni politique, le retour à l'humain : « Cette petite paraît si légère, si fragile. » ; un peu de lâcheté aussi : »l ne veut pas voir ce que cachent les lunettes. »
Ah ça, j'aime beaucoup : « Bonjour, mon Tominou ».
En règle générale je fuis les textes dans lesquels la violence est présente, surtout vis à vis des femmes et des enfants. Je n 'ai pas pu arriver à la fin (enfin, je l'ai survolée) parce que trop de tension (des souvenirs sans doute).
Bravo pour l'écriture et la mise en situation.

   LeopoldPartisan   
25/3/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Beaucoup de distanciation pour que les faits parlent d'eux même dans ce petit cauchemard de la vie quotidienne. L'écriture est simple, empathique. Chaque personnage est décrit avec une justesse de ton qui force mon admiration, parce que c'est sans concession. Cela se lit d'un bout à l'autre sans la moindre difficulté, avec l'esprit en éveil constant. Bravo, cette histoire toute simple, tragique m'a même évoqué par moment Denis Lehanne, c'est dire. Elle vaut à elle seule bien des discours.
Merci

   Mistinguette   
25/3/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Quel texte captivant et poignant. J’aime beaucoup le début qui accroche immédiatement le lecteur pour ne plus le lâcher. Un traitement du sujet sans mièvrerie et une fin réaliste, qu’avant la lecture de l’épilogue, j’avais - pour ma part – imaginée moins sombre. Est-ce que cet épilogue est vraiment indispensable ?
Au final, une écriture sans fioritures et terriblement efficace et une histoire qui ne peut laisser indifférent.
Merci pour cette lecture.

   placebo   
25/3/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Le thème m'a plu, le texte aussi, juste deux petites remarques:

- '' l'oeil fermé'', je dirais plutôt poché, tuméfié... montrer qu'elle s'en est pris plein la tronche quoi

- le passage où Jonas est au salon et Tom et Kenza discutent, m'a paru un poil mal formulé, rajouter quelques précisions peut être?

criant de lucidité sur de nombreux passages, j'avoue ne pas avoir cru jusqu'à la fin à la mort de cette mère... j'aime pas les faits divers

bonne continuation

   Lunastrelle   
25/3/2010
 a aimé ce texte 
Passionnément
J'ai bien peur de ne pas pouvoir garder mon objectivité... Ce que je risque de faire, est de décrier cette injustice, que tu racontes à merveille et qui se passe tous les jours, je le constate à regret...
Ton récit a été diablement efficace, j'en ai eu les larmes aux yeux...
Voilà, je ne peux faire ni plus long, ni du constructif ici... J'ai été touchée de trop près par le sujet...

   Anonyme   
26/3/2010
 a aimé ce texte 
Bien
D'abord il y l'histoire, poignante, qui met à l'aise, et qui est bien menée; le seul défaut ? la fin est tellement prévisible....
Ensuite, il y a la style, simple et efficace (moi qui n'aime pas les récits au présent, j'ai fini par m'en accomoder), avec une construction rythmée, du à l'alternance des scènes (la mairie, la crèche); le défaut ? il manque un petit quelque chose; je ne saurais dire quoi; quelqu'un l'a souligné dans un commentaire précédent, cela fait un peu article de fait divers;
Enfin il y a l'épilogue : riche idée !!! moi j'ai aimé. Connaître le destin des différents personnages de l'histoire; C'est pour moi le point fort de cette nouvelle, et comme c'est ce qui la fini, cela atténue les sentiments de moins du reste.

Merci pour ce texte, et courage à toutes celles, victimes de ces horreurs....

   nemson   
26/3/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Un sujet souvent traité, d'une horrible banalité, quel est l'interet de ce texte? que veut nous dire l'auteur? le texte oscille entre thriller et naturalisme sans jamais choisir son camp ce qui est derangeant car l'un annule l'autre regulierement. si les intentions de l'auteur etait de nous faire part d'un phenomene social archiconnu il aurait fallu nous y interresser d'une maniere plus originale ( une introspection plus poussée des personnages par exemple) une grande qualité narative cependant qui nous tient jusqu'au bout. j'aurais aimé un texte plus partisan soit en "dissertations reflexion" soit en "thriller" le melange des deux fait redescendre le soufflé.

   Mellipheme   
26/3/2010
 a aimé ce texte 
Un peu
C'est un fait-divers bien écrit.
Comme de nombreux faits-divers, celui-ci illustre la folie de certains hommes, et l'indifférence de ceux qui préfèrent détourner le regard.

Cela dit, cette nouvelle comme beaucoup d'autres renvoie à une question de fond sur ce que doit être (pourrait être... peut être...) la littérature. Du bon journalisme est-il de la littérature ? Est-ce bien une "nouvelle" ? J'ai tendance à répondre par la négative, sans toutefois pouvoir clairement tracer une frontière. Désolé, ce commentaire assez personnel ne sera pas d'une grande aide à l'auteur !

   Bellaeva   
27/3/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Texte écrit comme un thriller qui pour moi n'a rien à voir avec le style journalistique. C'est une vraie nouvelle sous tension.
L'introduction pourrait être celle d'un thriller : courte, rapide, efficace. La tension est intense.L'appel de Jonas et le fond de teint sur la pommette encore jaune annoncent l'histoire.
J'apprécie beaucoup l'écriture qui est rapide et efficace, qui corresponds parfaitement avec le traitement.
Beaucoup de finesse dans la présentation des personnages secondaires : Geneviève la fonctionnaire qui traite des dossiers sans mesurer les drames qui se vivent derrière chaque, le maire qui pense à sa fille mais sans plus ...etc ...l'indifférence générale liée aux intérêts personnels des uns et des autres ..
En revanche, je suis un peu déçue par les personnages principaux. kenza dans la première partie du texte semble bien trop maitrisée les choses..Elle devrait être plus fragile, plus nerveuse, plus contrastée je trouve ...après on sent la peur monter.. Ce sont les contrastes, les doutes intérieurs qui manquent..Comme pour Jonas, il a trop le profil du méchant, là aussi, les hommes qui frappent sont aussi des faibles, des fragiles..Des personnages principaux plus contrastés, je mettais exceptionnel !

   zorglub   
27/3/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une nouvelle très forte, très poignante. Même si la fin apparait assez vite inévitable, l'ambiance est très bien menée, avec une montée progressive et angoissante.

La rupture brutale entre le point de vue des personnages, leurs peurs, leurs émotions, et la vision froide, purement factuelle, journalistique et médicale de la fin, contribue fortement à susciter un choc chez le lecteur. Cette nouvelle m'a laissé une forte impression, ce qui était le but recherché.

Les rares traits de légèreté (comme l'attitude électoral du maire) renforcent encore l'impression d'abandon et d'isolement de Kenza.

Puisqu'on suit à tour de rôle chacun des personnages, peut-être aurait-il fallu s'attarder un peu plus sur Jonas ? Même si je comprends la volonté de le laisser "à part", on aimerait peut-être mieux comprendre ses pulsions, ses "motivations".

Il manque peut-être un peu d'explications sur la scène où Kenza envoie Tom chez Mme Lopez, Jonas ne se rend vraiment compte de rien ?

   shanne   
27/3/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Une histoire bien écrite, eh! oui, c'est arrivé pas loin de chez nous, et je n'ai rien vu ? ...cela me fait penser à l'indifférence, dans une société où nous communiquons de plus en plus, mais nous sommes incapables de voir le voisin
L'angoisse de cette jeune femme est bien décrite, sa honte aussi, honte de demander, honte du regard de l'autre, elle continue ses démarches mais je sens la résignation( se battre seule n'est pas facile )devant les administratifs qui sont débordés devant ces problèmes d'urgence et de violence.
Je trouve l'idée plutôt bonne de noter cet épilogue, au moins une famille a été touchée par cette mort et agira en conséquence. Le grand père, qui là devient présent et prend Tom en charge. Le maire, est ce par culpabilité ? essaie- il de soulager sa conscience en aménageant un foyer ?. La secrétaire, payée pour traiter des dossiers qui se ressemblent tous... anonymes continue sa routine Et Jonas ? ...à 45 ans sortira de prison et recommencera à détruire une vie, une triste réalité...
Merci à vous pour nous avoir sensibilisé à ce problème

   Bidis   
30/3/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Cette histoire simple et bien racontée est pleine de suspense. On prévoit la chute mais on l’appréhende et c’est cette appréhension qui crée la progression dramatique. L’écriture, neutre, me fait un peu penser à du Bellemaere.
Mais alors les expressions « bouffe », « il foutait sa vie en l’air », « boulots de merde », « truc à chier », « on se foutait de sa gueule », « son patron était un con », « Quels cons », beaucoup moins neutres, ne cadrent plus vraiment avec ce genre d’écriture.

- « Elle saisit son grand sac et la suit dans le bureau du maire. » : on a tendance (ou est-ce une règle ?) à rapporter un pronom personnel au dernier sujet de la proposition précédente. Bien sûr ce n’est pas possible (le personnage ne peut se suivre soi-même) mais quelque chose ici m’a heurtée un peu quand même.
- « Les jours passent » : il faudrait peut-être dire des semaines, ou même des mois, parce qu’on lit par la suite qu’il y a eu condamnation du tribunal et j’ai l’impression (peut-être fausse d’ailleurs) que cela prend du temps et des démarches, un avocat pro deo, etc.
- « un logement, même bien pire que celui-ci. » : on n’a pas parlé de ce logement. Si on dit « pire », c’est qu’il y avait des problèmes de ce côté-là aussi. Cela renforcerait peut-être le tragique de l’histoire d’en parler.
- Quand Kenza dit au petit d’aller avertir la voisine, la notion du temps écoulé est de nouveau mise en question. Il faudrait que l’enfant ait au moins trois-quatre ans pour comprendre quoi faire, donc il se serait passé un ou deux ans depuis le début du récit. C’est très possible d’après ce qui est raconté, mais cela irait encore mieux si la notion d’années avait été évoquée.

Pour moi, l’épilogue gâche vraiment tout : lourdeur dans le style (avec le futur antérieur) et surtout verbiage, informations inutiles. Le sort des voisins n’intéresse guère, ni celui du mari. On a parlé des grands parents du petit Tom, donc, il est normal que ce dernier soit confié à la garde de l’un d’eux.
J’aurais donc nettement préféré la seule phrase avec le maire en la modifiant un tout petit peu. Suggestion : «Le maire de la commune organisa une marche silencieuse en mémoire de Kenza et proposa de faire aménager l’ancienne bibliothèque en foyer pour femmes en danger. » Alors ce ton neutre renforcerait encore plus ce qui est exprimé, à savoir la profonde indifférence des services sociaux.

   jaimme   
7/4/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Une femme meurt en France sous les brutalités domestiques tous les trois jours, et même moins.
On en parle de temps en temps à la télé...

Un dossier bloqué dans une administration surchargée.
Où est la faute? A qui la faute?
A cet homme. D'abord. Évidemment. A ce prédateur.

Le texte fait frémir. Cette toute jeune femme...
Une histoire très bien placée en "réalisme".

Un épilogue un peu long qui fait un peu trop penser au générique de fin de certains films. Nécessaire sans doute, mais je l'aurais vu sous une autre forme: une conversation entre tiers, une lettre, par exemple. Ce qui aurait gardé la forme littéraire tout en donnant ces renseignements édifiants (difficile c'est vrai pour Geneviève).

Un texte très fort. Que j'ai lu d'une traite.

Merci Perle-Hingaud, comme toujours.

jaimme

   Flupke   
30/4/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Perle-Hingaud,

Le texte est bien écrit, et l’intention est certes louable d’exemplifier en détail les cafouillages de l’administration.

Néanmoins je suis sceptique quand à l’attribution des responsabilités au niveau causalité.
Rien n’indique que Kenza ait changé de commune et ni qu’elle ait pris un nouveau job après la rupture.
Elle serait donc très facile à retrouver pour Jonas. Et même si elle avait instantanément un nouveau logement, il faudrait qu’elle change exactement au même moment de crèche et de job tout en curieusement souhaitant rester dans la même commune afin d’être irretrouvable.
Je pense que l’histoire aurait eu davantage de réalisme et d’impact au niveau des responsabilités si au lieu d’impliquer la lenteur des services sociaux, on avait impliqué l’impuissance de la police à mettre Jonas sous les verrous. Malgré l’interdiction enfreinte (enregistrement sur le répondeur facile à fournir à la police) et approche illicite à la gare, elle aurait pu se plaindre à la police et il aurait été intéressant de démontrer l’impuissance de la police à arrêter Jonas malgré l’évidence. Lenteur du système judiciaire. Le responsabilités auraient été ainsi clairement établies.

Ou alors, si l’attribution d’un nouveau logement social avait pu être attribué à Kenza, il aurait été important d’attirer l’attention, de démontrer le niveau de sécurité supérieur que cela aurait pu offrir par rapport à l’ancien, même si Kenza aurait pu être cueillie ou suivie à sa sortie de travail ou à la crèche.

Au niveau des expressions, bien aimé :
Pour s’excuser de ce voyeurisme, de son interruption dans sa vie privée
Nouveau chefaillon, Môssieur Moirsac
Elle se venge sur ses ongles

Globalement, un très bon texte, qui là aussi captive l’attention du lectorat et qui est très bien écrit.
Amicalement,
Flupke

   caillouq   
1/5/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Une écriture neutre mais sans accrocs, et très efficace.
Une histoire malheureusement banale mais racontée avec un rythme et un sens du suspens certains. Ca rend particulièrement émouvante l'arrêt brutal de cette vie qui se renouait, et tout ça sans pathos.
Le seul bémol est cet épilogue inutile, qui n'ajoute rien ni au texte ni à l'histoire - les personnages secondaires étaient suffisamment dessinés pour qu'on soit capable de reconstituer leur comportement à la mort de Kenza.
Avec "Le pélican ...", il semble que l'auteur montre un don certain pour rendre avec vraisemblance des milieux très divers ... A suivre

   monlokiana   
11/7/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Adoré ce texte...j'ai vraiment senti l'angoisse de kenza et sa mort me désole franchement, (Pourquoi elle est morte, bof?)
le récit coule bien, je ne me suis pas attendue aux tournures qui viendraient, c'est ce que j'appelle le suspens.
Toutefois, je ne vois pas l'utilité de l'épilogue. C'est le gros point noir du texte.
J'ai apprécié, très poignant...
je lirais bien un autre texte de l'auteur... :)

   mogendre   
26/7/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Le titre me tire l'oeil, le texte qui suit m'indispose. Cette rage décrite est destructrice et je ne l'aime pas. Celle qui m'intéresse concerne les personnes qui possèdent en elles la rage de vivre, de combattre. De mon côté j'aurais placé la rage entre les mains de l'enfant, celui qui portera ce destin tragique et le modifiera à son gré. C'est le passage où Tom tente de prévenir les voisins qui me donne cette idée. Très bien écrit.
Concernant le thème, je suis heureux de lire ce genre de sujet qui une fois publié enfoncera le clou dans la tête de ce type d'hommes indignes. Je me garderai bien de généraliser sur les violences conjugales.
La construction de l'intrigue est rondement menée, apportant une note angoissante au fil du texte.
Excellent travail.

   Louise   
21/2/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Dès les premières lignes, j'ai apprécié le style, très simple mais très imagé. Les descriptions des gestes, des mouvements, des expressions des personnages sont très bien réalisées. La psychologie est elle aussi très bien rendue. Bien sûr, pas de suspense, on connait la fin, mais elle n'en est pas moins bien amenée, avec beaucoup d'émotion, sans toutefois tomber dans le pathos, ce qui est un écueil bien difficile à éviter dans ce genre de texte. J'ai un tout petit peu tiqué sur le passage de Geneviève, qui me paraissait décalé, et ai compris à la fin seulement, dans l'épilogue, pourquoi il était intéressant de mettre un nom sur ce personnage, de lui donner une identité alors que pour elle les dossiers sont presque anonymes.
Bref, j'ai beaucoup apprécié, jusqu'à la fin.
Merci beaucoup


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