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Sentimental/Romanesque
pilume : Coule la Seine
 Publié le 09/01/18  -  4 commentaires  -  12933 caractères  -  45 lectures    Autres textes du même auteur

Dans la rencontre, un vagabond et un père endeuillé apprennent à vivre avec leur douleur.


Coule la Seine


Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu'il m'en souvienne

La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

Guillaume Apollinaire


Je marche dans les rues sans jamais m'arrêter, à la poursuite de mon ombre. Bien sûr, je ne l'attrape jamais mais je persévère, au fond, que puis-je faire d'autre ? Je me suis appelé Jean, Frédéric, parfois Victor ; avec les filles c'est plutôt Romain, ça leur plaît bien. Dans la rue, pour les passants, je fais des imitations, alors les noms tirent leur révérence puis reviennent, enfin ne restent jamais longtemps. Je marche depuis toujours. Ce qu'il y avait avant n'existe plus. La ville, elle seule, connaît mon histoire et elle ne me dira rien.

Cet homme là-bas a débarqué chez moi, a pris place sur mon territoire, ce sont les pavés qui m'ont averti. D'autres, sans importance, y sont venus l'instant d'une lecture, d'un pique-nique, d'un baiser. La Seine peut bien les engloutir ces avides de liberté qui voient en ce lieu un havre de paix. L'homme et moi savons qu'il n'en est rien.


Tu sais Laurent, le quartier sans toi n'est plus le même. Les voisins, la rue et les odeurs, tout m'étouffe et je ne trouve plus la place de faire vivre ton absence. Alors, je me casse, comme t'aurais dit. Je zone et je me retrouve toujours au même endroit, happé par la Seine et par le souvenir de toi. Je contourne l'épicerie, je ne salue plus Mme Mercier, je fonce jusqu'aux quais qui défilent sous mes yeux. Je m'assieds là près des ponts et je te cherche dans le visage des passants. J'ai envie de les agripper, de les secouer et de leur faire cracher les morceaux de toi qu'ils ont avalés. Mais je ne te vois nulle part. Et je reste là toute la journée, pas envie de rentrer chez un « nous » qui n'a plus de sens. Je ne bouge plus, immobilisé par ce vide qui pèse si lourd. Un vagabond me surveille.


Il est encore sur le banc aujourd'hui, comme hier et tous les jours de la semaine dernière. Il fabrique de minables cendriers avec les tickets de métro que les passants étourdis laissent tomber. Je lui en ai volé un alors qu'il allait pisser contre un arbre. Je collectionne, planqué sous de vieux cartons, entre la troisième et la quatrième arcade odorante du pont du Carrousel, des souvenirs de toutes sortes que je ramasse ici et là en plongeant la main dans la Seine, les poubelles ou les poches : cure-dents, fourchettes en plastique, canettes de blonde s'entassent quand ils ne servent pas de dînette. Les rats du quartier grignotent les pages grisâtres des livres échoués. Les histoires de Fredo s'en vont à vau-l'eau.

Et l'homme voyage, de cendrier en cendrier, cloué à son banc. Il se perd lui aussi dans la contemplation de l'île, il observe un instant les lignes de ses toits tracés par une main habile mais ses yeux, toujours, retombent sur la Seine. Pendant ce temps, les tours de Notre-Dame, solennelles, surveillent les allées et venues des bateaux-mouches. La nuit révèle le visage de la ville. Elle nous renvoie à nous-mêmes dès qu'elle éclaire les immeubles de ses lampadaires. L'homme part lorsque la nuit le réveille de sa torpeur et je ne sais toujours pas vers quel autre port il dirige sa solitude.


Tu sais Laurent, la vie nous berne tous. Tu vois, je me souviens que ta mère aimait à dire que la Seine emportait nos amours au loin. Elle tenait ça d'un grand poète. Elle t'a emporté la Seine, alors on peut dire que ce poète avait sacrément raison. Moi, je suis là, campé sur ce banc et la Seine, tranquille, me nargue. Il n'y a plus qu'elle pour me parler de toi. Assis sur mon banc, je l'écoute. Ah, c'est qu'elle en a des choses à dire ! Elle en connaît un rayon sur l'amour qui coule et qui roucoule. Tu les verrais ces amoureux qui viennent pique-niquer sur les quais que ça te donnerait la nausée ! T'as toujours été comme ça toi, Laurent. L'amour ce n'était pas pour les durs. D'ailleurs tu disais que l'amour tu ne connaissais pas. Ta mère ne s'en est pas remise.

Le vagabond vit ici, tout près de toi. Je crois qu'il veille sur toi. Lorsque la nuit tombe, je vous laisse en tête-à-tête. Vous fumez une, deux cigarettes, vous buvez trois quatre bouteilles et vous refaites un monde qui te donnerait envie d'y revenir. La ville entière résonne de vos rires et de vos révolutions tandis que je rentre à la maison. Je laisse la ville s'emparer de ton souvenir.


Rue Daguerre, en plein milieu de la chaussée, sur les pavés, d'un pas sur l'autre, le chapeau virevolte. Rue Gassendi, trottoir de gauche pour rafler toutes les odeurs du fleuriste. Je croise avenue du Maine une jeune fille qui prend soin de ne sautiller que sur les lignes blanches des passages cloutés – pied-de-nez à tous ces encostumés envoiturés qui s'arrêtent le temps de la laisser passer. Je la suis un instant, je lui demande son nom rue Losserand, je l'entends crier « ça dépend, quel est le tien ? » L'envie de dire « Raymond », la tentation de dire « Romain ». Ce sera un silence contre un silence et le souvenir d'une écharpe rouge alors qu'elle tourne à gauche rue du Château et qu'elle s'engouffre dans un passage sacré. L’œil se souvient.

De mes pas, je redessine la ville puis je retourne vers mon pont, vers mon ciel, mes cartons. Depuis quelque temps, j'aime à croire que c'est ma maison. L'homme y est certainement pour quelque chose. Chaque jour, c'est comme s'il me rendait visite alors je fais le ménage, je nettoie son banc, je mets mes plus belles bretelles. Chaque jour, je l'attends pour ne rien lui dire.


Tu sais Laurent, l'horlogerie, j'ai laissé tomber. Quand t'es parti – je n'y croyais pas moi à tout ça – mais le temps s'est vraiment arrêté. Alors tu me vois continuer à réparer des montres et remonter les pendules ? Tu me diras, ç'aurait été une première, un horloger qui ne voit plus le temps passer. Le temps, c'est bon pour les vivants, moi je ne sais plus si j'en suis. Et pourtant la ville me réveille, m'empoigne, me jette dans la foule. Elle me tire jusqu'à ce banc et elle me parle de toi. Alors les jours passent et je suis encore là.

C'est étrange, chaque matin, j'ai rendez-vous avec le vagabond. Oh, il ne me parle pas, c'est tout juste s'il s'approche. Mais dès qu'une fille passe, alors là, c'est autre chose ! C'est qu'il n'a pas sa langue dans sa poche quand il s'agit de draguer les dames. Et quel vocabulaire avec ça ! Mais quelle solitude aussi. Les filles passent, sourient, rougissent, béates, mais aucune ne s'attarde et il ne les retient pas. Faudrait que je lui dise que t'es là, toi, tu l'écoutes.


« Mon œil ! » s’époumoner devant chaque panneau qui hurle d'une voix criarde les bienfaits falsifiés d'une vie plastifiée. Et ne s'en remettre qu'à soi, qu'à ses dieux et qu'à ses chats pour marcher droit. Inventer dans les replis des manteaux des passants des histoires à s'en fendre les châtaignes, fruits d'une saison pleine de promesses trop vite véreuses. Et penser alors à cet homme, cet inconnu, ce faux père débarqué d'un ailleurs trop proche, d'une douleur trop connue, qui fume, fume, fume. Qui a des cendriers pour voyage. Et rentrer.

J'aimais marcher au gré du vent mais je me surprends maintenant à revenir toujours par le même chemin. Je grimpe sur le pont du Carrousel, je me précipite vers le rebord, prêt à basculer dans la Seine, pour vérifier que l'homme est là. Alors je souffle, soulagé. S'il ne venait plus, il faudrait tout recommencer. M'apprivoiser, l'apprivoiser, s'apprivoiser. Je peux ralentir, lui préférer la compagnie des passants, le faire patienter, je sais qu'il m'attend.


Tu sais, Laurent, que j'ai envie de te rejoindre. Mais si t'es parti, ce n'était sûrement pas pour me retrouver dans ton paradis. Alors je te laisse tranquille et je fais semblant de vivre, j'espère le plus longtemps possible, pour que tu aies le temps de profiter d'un là-haut sans moi. Et puis il faut le temps que tu me pardonnes, et ce n'est pas pour tout de suite.

Alors je persévère et je me lève chaque jour, dans l'attente de mon rendez-vous muet. En chemin vers les quais, je fais vivre tous les passés du vagabond. Rescapé d'un incendie, abandonné aux portes de la Samaritaine, témoin en cavale, noceur frappé d'amnésie... je lui recouds des vies. Je me demande laquelle il adoptera.


Le regard de l'homme fait remonter des souvenirs vieux comme les ponts. Je vois toute la Seine s'y déverser et à la surface, le reflet d'un visage qui me semble familier. Pourtant je ne connais personne. Je rencontre beaucoup de monde, je souris, je ris, je fais du bruit mais jamais je ne me raconte. Là, au fond de ce regard qui parfois se pose sur moi, je lis une autre histoire qui semble être la mienne. Je me secoue, je me répète que je n'ai pas de famille. Je n'ai que la ville, sa Seine et ses ponts. Pour aïeuls, le Panthéon, ses grands hommes et la fierté de la nation.

Je veux qu'ils s'en aillent, lui et sa douleur. Ils ont réveillé la mienne que j'avais bâillonnée. Elle hurle toute la nuit et empêche même les rats de dormir. Je pars marcher, pour l'user jusqu'aux cordes vocales, pour qu'elle se taise enfin. Mais mes pas toujours me ramènent à la maison, à temps pour le voir. Je m'installe à côté et quand il est là, ma douleur se tait, elle l'écoute penser. Je crois que nos douleurs se moquent bien de nous. Nous voilà les pantins de ces deux copines qui ne veulent plus se quitter. Il faudrait s'unir et résister.


Tu sais Laurent, tu n'avais pas le droit de faire ça, de partir en nous laissant, ta mère et moi sur le carreau. Sans rien dire, sans valise, tout droit direction le ventre de la ville. Pourquoi as-tu choisi de ne laisser que des éclaboussures sur les vestes des passants trop enivrés pour te rattraper, te raccrocher par les bretelles, te ramener sur le quai ? Pourquoi n'as-tu pas ouvert tout grand ta gueule pour déverser ton chagrin, plutôt que de le laisser te noyer – raz-de-marée emportant tes organes, mes souvenirs, nos projets ? Et prendre la Seine comme dernier parent, dernier refuge.

La colère me saisit de ses dix mains – je hurle.


Je vois l'homme tituber, se recroqueviller et rétrécir. Comme un chrysanthème assoiffé. Les paumes baissées vers le sol, priant la terre de lui rendre sa poussière. Je ne m'avance pas vers lui, il est trop tôt. Je pars en courant, vite, me réfugier dans la foule des passants, et je vomis tous les mots que l'homme ne prononce pas. J'intercepte, j'interromps, j'impatiente les hommes d'affaires, les étudiants, les clochards. Puis, las, à bout de souffle, à court de syllabes, je me plante, les deux pieds ancrés dans le sol, au milieu de la place Saint-Michel et je défie le ciel.


Le ciel se tait. Il ne gronde pas. Imperturbable, il s'étale sur les toits et la ville bouillonne. Elle voudrait que chacun de ses clochers lui perce le ventre, que sa pluie sur eux tous s'abatte pour laver leurs chagrins. Un homme en colère, un vagabond en deuil, qu'est-ce que cela peut bien lui faire, au ciel ? Alors c'est à la ville, de gronder, de vrombir, de tempêter ! La houle de ses passants soulève le vagabond, l'entraîne dans son tourbillon de ruelles, d'avenues, de tunnels, de ponts et le dépose, pantelant, haletant sur le quai du Louvre. Paris fait taire la Seine, et lorsque la litanie de ses morts n'est plus qu'un faible murmure, il peut s'approcher.


Son visage enfin se dessine. Les masques, étrangers et inutiles, tombent pour laisser place au garçon rêveur, déconcerté. Il existe – l'homme est là. Il va vivre – l'homme et son chagrin l'ont bousculé hors de son hébétude, l'ont expulsé de sa théâtrale indifférence. Indigné, il peut se relever. Il avance vers cet homme constant, habité par le deuil, la colère et l'absence. Chaque pas qu'il fait lui rend un pan de son passé en même temps qu'il pave son futur. Le mystère de sa généalogie reste complet mais il sait maintenant que cela n'a plus d'importance.

L'homme sort une cigarette déjà fumée, il la rallume dans l'espoir de la vider de son tabac. Il regarde l'allumette rougir, la flamme soudain emporte tout sur son passage et ne laisse que le noir stérile et cette odeur tenace d'église. Ses yeux sont secs à présent mais la colère y brûle encore. Lorsque à son tour elle aura tout emporté, il restera les cendres tenaces de sa peine. Mais pour l'heure, il fume. Ce matin, sans qu'il sache pourquoi, sa main a glissé dans la poche de son pardessus rapiécé une vieille montre. Son tic-tac régulier sonne comme un rappel à l'ordre, comme un appel venu du lointain de la vie, comme un rappel à l'amour. Il entend son cœur y répondre en écho.

Les battements de pas du vagabond s'accélèrent. La ville lisse ses pavés, époussette ses peupliers, chasse les rats, tempère l'automne et les observe. Jean, Frédéric et Victor ne font plus qu'un Romain qui s'assied sur le banc, tend la main pour une cigarette.

L'homme y dépose une montre.


 
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   Asrya   
20/12/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
J'ai eu beaucoup de mal à visualiser la scène. L'ensemble des scènes.
Le narrateur déjà, le père ou le vagabond ? On ne cerne pas le personnage de suite et du coup... pour s'identifier... c'est un peu compliqué. J'ai peut-être loupé quelque chose au cours de mes lectures (à plusieurs reprises cela m'étonnerait mais... rien est impossible).
Je n'ai pas compris la succession de prénoms ; parfois Jean, Frédéric, Victor, Romain ? La signification de tout ça m'a complétement échappé. Et comme cela est présent au début et à la fin du récit, cela me paraît avoir une importance.

J'ai bien aimé l'écriture (lors de mes lectures suivantes). Dans l'ensemble, les phrases sont agréables et le rythme l'est tout autant.
Mais alors... pourquoi est-ce que je me retrouve aussi réservé face à cet écrit, je n'en sais strictement rien...

Je pense que cela réside principalement dans mon "incompréhension" de l'ensemble de votre nouvelle, les liens entre vos personnages et Laurent, tout cela me paraît très flou alors que vous en parlez tout le temps !
C'est perturbant.
Alors... peut-être que si j'avais les explications de l'auteur, j'arriverais mieux à cerner l'ambiance générale et apprécier l'oeuvre qui me paraît tout à fait louable et de qualité.
Malheureusement, telle quelle, je reste trop en retrait de votre écrit ; cela me désole.

Merci pour le partage,
Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   Thimul   
23/12/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Ce texte m'a pris aux tripes.
Je le trouve extrêmement bien écrit et bouleversant.
Vous parlez de la douleur de l'absence avec un très grand talent.
Chaque image qui m'était envoyée faisiat mouche.

Parmis toutes les phrases qui m'ont remué, j'en cite quelques unes :

"J'ai envie de les agripper, de les secouer et de leur faire cracher les morceaux de toi qu'ils ont avalés."
"Elle (la douleur) hurle tout la nuit et empêche même les rats de dormir."
"La colère me saisit de ses dix mains – je hurle. "

J'ai passé un moment de lecture assez rare je dois dire.

   plumette   
23/12/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
un texte à deux voix qui n'a pas réussi à me capter jusqu'au bout.

je crois que je n'ai pas vraiment réussi à comprendre ce qui se passe à la fin lorsque c'est un narrateur observateur qui reprend la parole.

Les deux voix ne se distinguent pas toujours assez nettement: celle du vagabond et celle de l'homme endeuillé, deux solitudes qui deviennent nécessaires l'une à l'autre. L'idée est belle, j'ai senti une progression dans la rencontre muette, c'est surtout le vagabond qui arrive à capter la douleur de l'homme qui vient contempler la Seine pour y dissoudre son chagrin. Mais je crois que j'aurais aimé en savoir plus sur l'un et sur l'autre, que l'histoire s'anime et sorte de cette pure contemplation.

L'écriture est de qualité.

Peut-être qu'aujourd'hui j'avais besoin de lire quelque chose de plus gai ou de plus exotique!

Bonne continuation

Plumette

   Louis   
10/1/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Le narrateur erre à « la poursuite de son ombre », et ce reflet de lui-même, ce double, il finira par le trouver sur les bords de la Seine.
Il se révèle un homme pluriel, aux identités multiples, et se nomme « Jean, Frédéric, parfois Victor ; avec les filles, c’est plutôt Romain ».
Il se dédouble, en jouant des rôles, fait ainsi semblant d’être un autre : « Dans la rue, pour les passants, je fais des imitations ». Il adopte diverses identités pour les autres, mais l’objet de sa quête, c’est lui-même, c’est son autre qui est le même. Il marche sans cesse, marche vers lui-même, dans une déambulation incessante : « Je marche depuis toujours ». Depuis qu’une rupture s’est produite dans son histoire personnelle, depuis qu’une fracture l’a divisé, l’a dissocié de lui-même ; depuis qu’il est un homme brisé.
Cette part de son histoire qui a précédé la fracture, il l’a refoulé, elle est un grand blanc, un grand vide : « Ce qu’il y avait avant n’existe plus »
En marche, dans un vagabondage, il avance sur une voie en quête d’unité, celle qui mettra fin à son déchirement, à cette insupportable scission intérieure ; une voie dans laquelle il se retrouvera, en retrouvant son histoire, et une possibilité de vivre.

Cette fêlure en lui se révèle dans une absence, un vide qui s’insinue entre lui et lui-même.
L’absence porte un nom, auquel le narrateur s’adresse, elle porte le nom de son fils disparu, de celui qui s’appelait Laurent.
Il lui parle, en fait son allocutaire pour essayer de le rendre présent.
Son absence a tout changé : « Tu sais, Laurent le quartier sans toi n’est plus le même ». Tout a changé depuis cette absence, et lui-même a changé, il n’est plus celui qu’il était. L’absence du fils est le début de son errance. Cette absence le brise, le « casse » : « Alors, je me casse, comme t’aurais dit ». Cassure avec sa vie d’avant, avec son quartier, son métier, sa vie sédentaire,

Le souvenir de son fils l’entraîne sur les quais de la Seine. C’est là qu’il le retrouve dans son absence, c’est là qu’il le retrouve dans ce qui le dérobe à la vie.
On comprend que ce fils a disparu dans le fleuve : « Elle t’a emporté, la Seine » On ne saura pas exactement la cause de sa disparition, tout semble indiquer que Laurent a volontairement mis fin à ses jours.
Le fleuve est identifié au temps qui passe, et qui emporte tout : il a emporté son fils, emporté son couple, emporté son passé.

Le vagabond rencontré, son double, vit au bord de la Seine, sous les ponts. Il fabrique des « cendriers » : urnes dans lesquelles on recueille la cendre des cigarettes, la cendre des vies qui se consument. Urnes dans lesquelles on recueille un temps mort, urnes qui matérialisent la fin d’un voyage ( les cendriers sont réalisés avec des tickets de métro usagés), horloges mortes du temps. « Des cendriers pour voyage » : d’une mort à une autre. Voyage immobile. Mouvement entre deux arrêts de mort.
Voyage circulaire, on en revient toujours là, au bord de la Seine. Au bord du temps qui emporte tout.

Le narrateur est un horloger. Il ne s’occupe plus des montres « vivantes » depuis la disparition de son fils, mais de ces montres mortes, que sont les cendriers qui ne mesurent que des pertes ; il s'en occupe à travers son double, le vagabond.
Pourtant, « coule la Seine » et les jours passent, et le temps passe : « Alors les jours passent, et je suis encore là »
Là, au même endroit, avec la même douleur, avec le même souvenir d’un fils qui n’est plus, la mémoire d’un couple brisé : « Ta mère ne s’en est pas remise »

Il donne une vie, un passé, une histoire au vagabond : il se réinvente une vie, il se reconstruit dans ce double : « Je fais vivre tous les passés du vagabond (…) Je lui recouds des vies ». Mais à travers ces vies, c’est la sienne propre qui est recherchée : « Là, au fond de ce regard qui parfois se pose sur moi, je lis une autre histoire qui semble être la mienne ». Le vagabond est bien un double, une image objectivée du narrateur, son reflet et son miroir. Le narrateur a besoin de passer par l’extériorité pour se retrouver lui-même, il a besoin de ce détour par une altérité.

Il lui faut retrouver ses souvenirs enfouis, refoulés, pour accomplir le « travail du deuil ». Le vagabond favorise la remontée à la conscience de son passé : « Le regard de l’homme fait remonter des souvenirs vieux comme les ponts. Je vois toute la Seine s’y déverser et à la surface, le reflet d’un visage qui me semble familier ».
Il favorise l’accès à une parole qui comble le blanc de son histoire douloureuse. Par sa présence, le narrateur se raconte, alors qu'il avait auparavant fait ce constat : « Je fais du bruit mais jamais je ne me raconte ».
Le texte est tout entier l’accès à la parole, la verbalisation d’un évènement refoulé, insupportable.

Le vagabond, le double, ne dit pas un mot. Pas de conversation avec lui. Mais il est celui par qui la parole libératrice advient : « Et je vomis tous les mots que l’homme ne prononce pas », et les hurlements qui expriment, manifestent et libèrent une douleur trop longtemps contenue.

Le vagabond lui permettra de « faire son deuil », ce deuil qui lui permettra de continuer à vivre malgré tout, sans rien oublier, mais à vivre : « Il va vivre – l’homme et son chagrin l’ont bousculé hors de son hébétude, l’ont expulsé de sa théâtrale indifférence ».
Le narrateur est ainsi sorti de la dénégation du drame, sorti de son attitude de « divertissement » par laquelle il se détournait d’une réalité trop douloureuse, mais aussi de l’éclatement de sa personnalité qui en était la conséquence.

Le récit se termine quand le vagabond donne au narrateur une montre à la place d’une cigarette, qui brûle si vite, brûle de « colère » pour ne laisser que des cendres. Retrouver la montre, c’est retrouver le temps vivant : « son tic-tac régulier sonne comme un rappel à l’ordre, comme un appel venu du lointain de la vie, comme un rappel à l’amour ».
Le narrateur sait désormais que Jean, Frédéric, Victor et Romain ne font plus qu’un, ne font plus qu’un aussi avec le vagabond.
Travail du deuil effectué, la vie sera de nouveau possible, l’amour aussi. Ainsi : « Les jours s’en vont je demeure ».

Un texte poignant sur le travail du deuil d’un père après la perte de son fils.


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