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Fantastique/Merveilleux
Quetchi : Valentin le Gabelou
 Publié le 07/04/07  -  4 commentaires  -  38950 caractères  -  23 lectures    Autres textes du même auteur

Parcours initiatique d'un petit farfadet.


Valentin le Gabelou



À peine plus grands que des enfants de sept ans, un visage triangulaire avec un gros nez au milieu, des yeux rieurs en amande, de petites oreilles décollées et en pointe, voilà à quoi ressemblaient les Gabelous.


Ils construisaient leurs maisons dans les arbres, mais attention, pas n'importe comment ni n'importe où ! Les Gabelous étaient un peuple de farfadets qui vivaient en suivant des règles strictes : les cabanes devaient obligatoirement mesurer six pas sur cinq, et pas plus de deux Gabelous de haut.


Leur reine, Gabia, habitait au sommet du plus haut des arbres. Puis venaient les Géants, ensuite les Médians et enfin les Avortons, qui n'avaient le droit d'élire domicile que sur les branches les plus basses.


Tous les Gabelous naissaient Avortons. Pour devenir un Médian, il était d'usage de subir des épreuves particulièrement difficiles et dangereuses et l'examen était encore plus complexe et périlleux si l'on souhaitait avoir la chance d'être un jour un Géant. Autant vous dire tout de suite que beaucoup de Gabelous restaient toute leur vie des Avortons…


Les farfadets habitant en bas des arbres avaient des vêtements aussi verts que des grenouilles et étaient chargés de la cueillette des noisettes, fruits que ce peuple adorait. Les Médians s'habillaient en vert plus foncé et leur rôle consistait à chasser de petits animaux. Les autres, les Géants, étaient en rouge, et pour être honnête personne, pas même eux, n'était capable de dire quelles tâches leur étaient confiées. Gabia, comme toutes les reines gabeloutes avant elle, ne portait que du jaune et régnait sur ses sujets avec sagesse.


Les soirs de pleine lune, ils se réunissaient tous dans la clairière, pour festoyer et danser jusqu'à l'aube. C'est justement au cours d'une de ces nuits de fête que la vie de Valentin changea du tout au tout.


Les Gabelous attendaient cet événement depuis longtemps, car c'était le premier banquet du printemps. Les Avortons allumèrent le feu, les Médians firent cuire le gibier qu'ils avaient chassé dans la journée, et lorsque tous furent rassasiés, les Géants exécutèrent des bonds prodigieux par-dessus les flammes. Personne ne remarqua que Gabia et Manghold, son fidèle conseiller, se tenaient à l'écart en parlant à voix basse.


Manghold interrompit leurs jeux en frappant dans ses mains :


- Mes amis ! Notre Reine veut vous parler !

- Gabelous, Gabeloutes, j'ai tenté jusqu'à ce soir de vous cacher notre situation, mais aujourd'hui, l'heure est grave ! Un poison ronge les arbres autour de nos habitations et cela risque de bientôt atteindre nos maisons. Ils pourrissent sur pied et je ne sais quoi faire. J'ai envoyé Manghold chez nos amis les Hommes, mais ils n'ont aucune idée de ce que peut être ce mal. Nous devons trouver une solution, car si la forêt entière est décimée, nous devrons partir. Ce n'est pas ce qui m'inquiète le plus, car je sais parfaitement que notre peuple est suffisamment fort pour réapprendre à vivre ailleurs. Mais que deviendrons-nous si cette maladie nous suit ou si elle est déjà présente là où nous irons ? Je dois également vous apprendre que ma vie elle-même est liée à la survie de nos arbres : plus ils sont nombreux à être atteints et plus je deviens faible. Mais, surtout, nous n'avons pas le droit de laisser cette forêt, qui nous a nourris et protégés, mourir sans nous battre pour elle !

- Que pouvons-nous faire ? demanda l'un des Géants.

- J'ai rêvé que Valentin nous sauvait, c'est donc lui que je charge de cette délicate mission.

- Moi ? interrogea Valentin.


Un brouhaha s'éleva parmi les Gabelous : pourquoi Valentin ? Ce n'est qu'un Avorton, en plus il paraît qu'il a raté deux fois les épreuves pour devenir Médian !


- Je sais ce que vous pensez.


Gabia les regarda en souriant.


- Manghold et moi avons déjà eu cette conversation. Vous devriez pourtant savoir que vous pouvez me faire confiance aveuglément. Valentin, viens me voir demain, je t'expliquerai ce que j'attends de toi.


Les recommandations de Gabia surprirent Valentin, car elles suivaient scrupuleusement le déroulement de son rêve, et, bien qu'il ne fut qu'un Avorton, Valentin savait que les rêves ne correspondaient que rarement à la réalité.


- Je te voyais revenir vers nous, triomphant, un peu de nuage dans tes cheveux, de la boue à tes chaussures, de la terre rouge plein les poches et des flammes de fierté animaient tes yeux. Avant que je ne m'éveille, tu m'as dit : « Gabia, envoie-moi voir Théobald, notre Grand Sage Gabelou du Feu. » Alors tu vas aller le rencontrer. Je n'ai qu'un conseil à te donner, Valentin : laisse-toi guider par les éléments qui nous entourent.

- Où puis-je trouver Théobald ?

- Suis le petit sentier, derrière la maison d'Aaron le Géant. Quand tu arriveras au gros chêne pointu, prends la route sur ta gauche. Après environ deux heures de marche, tu verras en face de toi la cabane que Théobald s'est construite. Tu la reconnaîtras tout de suite, il l'a peinte entièrement en rouge. Autre chose : je ne sais si cela pourra t'aider, mais dans mon rêve tu me disais que si tu échouais, notre trésor était en danger. Pars vite, Valentin !


Le trésor des Gabelous était exceptionnel. Amassé aux cours des siècles grâce aux trocs avec les humains, il représentait une fortune considérable en pièces d'or, bijoux et objets de valeur. Les Gabelous ne s'intéressaient pas à l'argent ; seuls les Hommes peuvent trouver un intérêt à cette chose qui n'est pourtant ni amusante, ni comestible. Pendant des années, le peuple des humains s'était entêté à chercher ce trésor, sans succès. Depuis le pacte que Gabia avait conclu avec eux, ils laissaient enfin les Gabelous tranquilles, trouvant plus utile de commercer avec ces farfadets immensément riches, que de tenter de voler leur or, par ailleurs introuvable.


Valentin tourna à gauche après le gros chêne pointu, et marcha, marcha. Au bout d'une heure, il s'ennuyait ferme. Pour se divertir, il se mit à chanter à tue-tête, un célèbre refrain Gabelou :


Nous sommes les Gabelous - Ouh Ouh

Nous ne vivons pas dans des trous - Ouh Ouh

Nos maisons sont en bois - Ouah Ouah

Et nos cœurs pleins de joie - Ouah Ouah


- Qui fait tout ce raffut ? C'est atroce ! C'est toi, petit, qui n'a aucune considération pour mes pauvres oreilles ?


Valentin leva les yeux, et aperçut un énorme corbeau. À vrai dire, l'oiseau n'avait pas tout à fait tort : non seulement les paroles de la chanson étaient, disons-le franchement, stupides, mais en plus, tous les Gabelous chantaient horriblement faux.


- Monsieur Le Corbeau, excuse-moi si j'ai troublé ta quiétude, mais je m'ennuyais si fort que…

- Allons, allons, il existe certainement d'autres moyens de se distraire, qui ne soient ni aussi bruyants, ni aussi insupportables ! Où vas-tu comme ça ?

- Chez Théobald, le Grand Sage Gabelou.

- Tu y es presque ! Il vit quelques mètres après le tournant, là-bas. Te sens-tu capable de voyager dix minutes en silence ?

- Bien sûr, Monsieur Le Corbeau.

- Arrête de m'appeler Monsieur, gros nigaud. Va, et que je ne t'entende plus !


Valentin se trouva bientôt devant la demeure toute rouge de Théobald. La maison du Grand Sage Gabelou ne présentait ni porte, ni fenêtre. Valentin en fit deux fois le tour, pour être bien certain qu'il n'y avait aucune ouverture. Lorsqu'il se retrouva de nouveau à son point de départ, il demeura perplexe et, glissant sa main sous son chapeau, se gratta vigoureusement la tête avec l'air de quelqu'un qui réfléchit intensément.


Il décida de frapper au hasard sur le mur. Au moment où son poing toucha la pierre, une porte se dessina et Valentin, qui sans être un froussard n'était cependant pas des plus courageux, fit un bond en arrière en poussant un grand cri. La porte s'ouvrit devant un Gabelou très vieux, à en juger par la longueur de ses cheveux.


- C'est toi, Valentin ?

- Vous me connaissez ?


Théobald haussa les épaules en souriant :


- Je sais tout.

- Vous pouvez donc nous aider ! Quelle est la solution à nos ennuis ?

- Vous avez des ennuis ?

- Je croyais que vous saviez tout ?

- J'ai reçu un message de Gabia par oiseau-porteur ce matin, me disant qu'un Avorton, Valentin, allait venir me trouver. Quoi qu'il en soit, je sais tout, et toi, tu poses trop de questions ! Raconte-moi plutôt ce qui vous arrive.


Théobald écouta attentivement Valentin.


- Je dois avouer mon ignorance : je ne comprends ni ce qui tue vos arbres, ni pourquoi quelqu'un souhaiterait mettre la vie de notre reine en danger. Et qui pourrait être intéressé par le trésor Gabelou ?


Le Grand Sage soupira.


- Tu es sûr que tu n'oublies rien ?


Valentin bomba fièrement le torse.


- Je ne suis peut-être qu'un Avorton, mais lorsque Gabia me confie une mission, elle sait pouvoir compter sur moi.

- Oui, oui, bien sûr, excuse-moi. Je ne mettais pas ta parole en doute, mais je suis extrêmement troublé. C'est la première fois que… eh bien, que je ne sais pas.

- La première fois ? interrogea Valentin ironiquement.

- Tais-toi, insolent ! Je vais interroger l'oracle du feu, c'est ma grande spécialité.


Théobald fit apparaître une étincelle au bout de son index et enflamma une longue mèche de cheveux qu'il venait de se couper. Il ouvrit démesurément les yeux tout en fixant la lueur tremblotante des flammes devant lui.


- Vous voyez quelque chose ?

- Laisse-moi tranquille, je me concentre ! vociféra le Grand Sage.


La séance dura quelques minutes qui parurent interminables à Valentin. Le feu qui illuminait étrangement le visage de Théobald et l'odeur insupportable de la fumée dégagée par les cheveux qui brûlaient le mettaient mal à l'aise.


- Je vois des mots, oui, des mots. Des phrases, même !


D'un geste, il réduisit le tout en cendres.


- Souviens-toi bien de ces deux vers, ils devraient te permettre d'atteindre ton but.


Ne cherche pas à l'autre bout de la terre

La solution à ce que tu penses être un grand mystère


Valentin en resta bouche bée.


- Ces phrases sont censées m'aider ?

- Évidemment, petit imbécile, sinon l'oracle ne me les aurait pas révélées.


Théobald demeura pensif quelques instants.


- Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Va voir mon ami, le Grand Sage de l'Eau. Il pourra peut-être t'en dire plus. Il est intelligent, mais… ajouta-t-il avec une petite moue de mépris… contrairement à moi, il ne sait pas tout !

- Il vit où, votre Grand Malin des Flots ?

- Grand Sage de l'Eau ! Il habite dans la rivière Mangara.

- Mais cette rivière s'étend sur des kilomètres ! Comment puis-je le trouver ?

- C'est simple. Tu traverses la forêt de noisetiers et quand tu arrives dans la petite clairière au milieu, bifurque vers le petit sentier au nord-est, et…

- Pardon, Monsieur, mais c'est quoi, bifurquer, c'est quoi, le nord-est ?

- Bifurquer, cela signifie tourner. Le nord-est, c'est entre la direction qui est en face de toi, et celle qui est sur ta droite. Tu as compris ?

- Euh…oui.

- Bon, de toutes façons, il n'existe que deux chemins qui partent de cette clairière : celui par lequel tu arrives, et celui par lequel tu dois repartir.

- Pourquoi me donnez-vous des explications aussi compliquées, s'il n'existe qu'un seul chemin ?

- Mais quelle impertinence ! Je disais donc : tu suis le petit sentier et au bout, c'est la rivière Mangara. Au bord, tu verras un énorme bloc de pierre bleue. Tu t'assois dessus, tu tapes trois fois avec tes pieds et ensuite le Grand Sage de l'Eau apparaîtra.

- D'accord. Je pars tout de suite.

- Prends cette poudre, je suis sûr qu'elle te sera utile.


Il plaça un petit sachet dans la main de Valentin.


- Si tu en jettes un peu sur une personne, elle sera obligée de dire la vérité. Ne t'en sers pas à tort et à travers.


Théobald le regarda s'éloigner en marmonnant :


- Je me demande si Gabia n'a pas perdu la tête ! Envoyer ce petit crétin d'Avorton pour sauver les Gabelous ! Quelle idée étrange !


Valentin apprécia beaucoup la traversée de la forêt de noisetiers. Il mangea tant qu'il put, et une fois arrivé dans la clairière, il s'allongea au soleil pour faire une petite sieste, le ventre tout rond des noisettes qu'il avait avalées.


Quand il s'éveilla, l'air était déjà plus frais et la forêt plus sombre. Valentin décida de se dépêcher, pour atteindre la rivière avant la nuit. En sortant du bois, il vit immédiatement le rocher bleu.


- Il est énorme ! Comment puis-je monter dessus ? s'exclama Valentin. Bon, il faut que je trouve une solution. Personne ne peut me faire la courte échelle, car je suis tout seul. Je ne peux pas grimper, car la pierre est toute lisse.


Réfléchir l'agaça vite et de rage, il donna un grand coup de poing sur la roche. Ce geste déclencha un mécanisme grinçant et les unes après les autres, lentement, des marches surgirent permettant à Valentin de monter jusqu'au sommet du rocher. Il fit très exactement ce que Théobald lui avait recommandé : il s'assit et tapa trois fois avec ses pieds.


Dans un vacarme épouvantable une maison émergea de la rivière, avec debout sur son toit, un vieux Gabelou, les cheveux dégoulinant d'eau.


- Qui es tu ? demanda le Grand Sage.


Théobald avait raison, pensa Valentin, ce Grand Sage ne sait pas tout.


- Mon nom est Valentin.

- Pourquoi viens-tu me déranger ?


Valentin lui expliqua les raisons qui l'avaient mené jusqu'à lui.


- Oui, oui, je vois. Viens dans ma maison.


Comme il prononçait ces mots, un pont d'eau apparut, joignant le rocher et la demeure du Grand Sage. Valentin n'était pas très rassuré en le franchissant, car il craignait à chaque pas de passer au travers et de tomber dans la rivière.


- À première vue, je n'ai aucune idée de la façon dont votre forêt pourrait être sauvée.

- Théobald m'avait pourtant affirmé que vous étiez intelligent !

- Excuse-moi, petit, mais je ne vois pas le rapport entre mon intelligence et mon impuissance à trouver la solution à vos problèmes ! Je vais interroger l'oracle de l'eau, il pourra certainement nous éclairer.


Le Grand Sage essora ses cheveux au-dessus d'un bol et les gouttes en tombant résonnèrent étrangement contre la porcelaine. Le vieux Gabelou inspira profondément et ferma les yeux.


- Vous ne regardez pas l'eau dans le bol ? interrogea Valentin.

- Mettons-nous tout de suite d'accord : tu es un Avorton, et moi un Grand Sage doté d'un esprit supérieur au tien. N'essaie dons pas de comprendre tout ce que je fais, tu n'y arriveras pas !


Quand il rouvrit les yeux, il vit que Valentin s'était endormi.


- Valentin, Valentin, réveille-toi ! L'oracle m'a appris quelque chose !

- Que vous a-t-il dit ?

- Cela ressemblait à des vers :


Regarde plutôt parmi les puissants

Regarde plutôt parmi les grands


Tu comprends ce qu'ils signifient ?

- Euh… non.

- Tu vas rester ici cette nuit et nous allons discuter de ces quelques mots.


Le Grand Sage parla, encore et encore, et Valentin s'endormit en pensant que les gens intelligents étaient vraiment bien ennuyeux.


Quand il s'éveilla le lendemain, le Grand Sage parlait toujours.


- Je crois que c'est la seule solution. Tu as bien compris ?


Valentin essaya de bailler le plus discrètement possible avant de répondre.


- Pourriez-vous me répéter ce que je dois faire ? Je me suis… je n'ai pas tout entendu.

- Tu vas aller voir le Grand Sage de l'Air, et lui demander conseil.

- Encore ? Mais combien de Grands Sages dois-je rencontrer ?

- Tu es insupportable ! Tu en rencontreras autant que nécessaire ! Donc, tu vas descendre le pont pour atteindre l'autre côté de la rivière et en marchant tout droit, tu trouveras un arbre énorme avec une forme étrange.

- Quelle sorte d'arbre ? Un noisetier ? Un chêne ?

- Mais je n'en ai aucune idée, moi !


Comme Valentin ouvrait la bouche pour lui répondre, il reprit :


- Et ne me parle pas de mon intelligence, elle n'a rien à faire avec tes histoires d'arbres sans importance !


Valentin se fit tout petit.


- Excusez-moi, Monsieur, je vous en prie, continuez.

- Je reprends, mais cesse de m'interrompre ! Tu grimpes tout en haut de cet arbre, et quand tu arriveras aux feuillages les plus élevés, siffle trois fois et tu verras la maison du Grand Sage de l'Air. Il va falloir t'armer de patience avec lui, non seulement il n'est pas aussi brillant que moi, mais en plus, il est distrait. Ce doit être à force de vivre dans les nuages ! (Il éclata de rire.) Ne suis-je pas la personne la plus drôle que tu aies jamais rencontré, Valentin ?

- Si, si.


Le petit farfadet n'avait rien compris, mais il jugea préférable de n'en rien dire.


- Mets-toi rapidement en route, il vaut mieux que tu perdes le moins de temps possible.


Le Grand Sage lui indiqua le pont d'eau.


- Attends. (Il lui tendit un petit casque.) Comme tu n'es qu'un Avorton et que tu as l'esprit un peu lent, je pense que cet objet pourra t'aider. Quand tu le mettras sur ta tête, tout ce qui te semblait compliqué te paraîtra soudain plus clair. Prends-en bien soin.


Valentin traversa le pont d'eau et suivit un petit sentier étroit. Le seul arbre qu'il vit et qui ressemblait à la description que le Grand Sage de l'Eau lui avait faite, était un énorme chêne, si haut qu'il n'apercevait même pas son sommet. Il l'escalada aussi vite qu'il put, mais les feuillages étaient si touffus qu'au bout d'une heure, il avait à peine parcouru la moitié du chemin. Il s'assit sur une branche et croqua les quelques noisettes qui restaient dans sa poche avant de reprendre son ascension. Lorsqu'il parvint à la cime de l'arbre, il siffla trois fois. Rien ne se produisit.


- C'est incroyable ! s'écria Valentin, que cette situation déconcertait. Je n'ai tout de même pas escaladé ce chêne au péril de ma vie pour le plaisir de la balade ! Le Grand Sage de l'Eau est si intelligent qu'il a dû forcément oublier un détail ! Je crois qu'il ne me reste plus qu'à faire demi-tour et à retourner le voir.

- Quelqu'un m'a appelé ?


Devant le Gabelou se tenait un petit nuage semblable à une grosse balle de coton. Pour la première fois de sa vie, Valentin pouvait non seulement toucher un nuage, mais également le regarder dans les yeux, car il avait des yeux, un nez et une bouche, comme tout le monde.


- Êtes-vous le Grand Sage de l'Air, Monsieur ?

- Tu peux me tutoyer, je ne suis pas un monsieur, mais un enfant. Un nuage de lait, si tu préfères. Je m'appelle Néza et je travaille pour le Grand Sage, en amenant jusqu'à sa demeure tous ceux qui sifflent. Tu t'assois sur moi, et hop !

- Tu veux que je monte sur ton dos ?

- Bien sûr ! Aurais-tu peur, par hasard ? demanda Néza en effectuant quelques loopings.


Les pirouettes du petit nuage retournèrent le cœur de Valentin.


- Je veux bien que tu m'emmènes, à la condition que tu ne me mettes pas la tête à l'envers !

- Trouillard, trouillard ! Le petit avec un gros nez est un trouillard !


Valentin était furieux.


- Tais-toi ! Je ne suis pas ici pour m'amuser ! J'ai une mission très sérieuse à accomplir, moi !

- Oh, parfait, Monsieur l'Important ! lui répondit le petit nuage d'un air moqueur. Monte, on y va !


Valentin s'installa à califourchon et Néza démarra si vite qu'il faillit tomber à la renverse. Il s'arrêta bientôt face à une maison entièrement transparente et qui paraissait flotter dans le ciel. Le Grand Sage de l'Air, les cheveux en bataille, ouvrit la porte pour l'accueillir et s'exclama :


- Valentin, enfin te voilà !


Le farfadet regarda avec étonnement le vieux Gabelou qui l'interpellait.


- Vous m'attendiez ?

- Évidemment ! Depuis ce matin, tu secoues mon arbre ! J'ai donc demandé à Néza de se rendre chez mon collègue de l'Eau, pour savoir qui il m'envoyait et pourquoi. Il est le seul à indiquer ce chemin pour venir jusqu'ici.

- Pourquoi, il en existe un autre ?

- Un autre quoi, petit ?

- Un chemin !

- Ah ! Oui, il te suffisait de siffler en bas et Néza serait venu te chercher.

- Vous voulez dire que le Grand Sage de l'Eau s'est moqué de moi ?

- Pas du tout, mais tu sais, les gens intelligents sont souvent terriblement compliqués, et puis, la vie n'est qu'une suite d'épreuves et euh… un peu de sport ne peut pas te faire de mal. Tu manges trop de noisettes, tu vois, et les noisettes sont…

- Monsieur le Grand Sage de l'Air, veuillez m'excuser, mais peut-être pourrions-nous parler de tout cela plus tard, j'ai une forêt à sauver et notre reine compte sur moi.

- Tu as raison, Valentin. Pendant que tu escaladais le chêne, j'ai beaucoup réfléchi.


Le Grand Sage se tut et se plongea dans la contemplation de ses pieds.


- Oui ? demanda Valentin.


Le vieux Gabelou releva la tête et lui jeta un regard absent.


- Que veux-tu ?

- Vous avez réfléchi, et ensuite ?

- J'ai fait quoi ?

- Réfléchi, médité, cogité, est-ce que je sais, moi ! hurla Valentin excédé.

- Calme-toi, petit ! En effet, j'ai sérieusement songé à ton problème. D'après toi, la sève des arbres se déplace du haut vers le bas ou du bas vers le haut ?

- C'est important ?

- Pas du tout ! Je me posais simplement la question.


Valentin soupira.


- Bon alors, maintenant, vous interrogez l'Oracle de l'Air ?

- Quoi, l'Air ?

- Eh bien, oui ! Vous êtes le Grand Sage de l'Air ! Vous allez vous concentrer, me révéler des phrases bizarres que je devrais essayer de comprendre et puis vous m'enverrez voir un de vos amis, et…

- Tu es trop nerveux, petit ! Il faut que tu manges moins de noisettes. La noisette ne te procure pas l'alimentation équilibrée dont tu as besoin.

- Pourriez-vous nous laisser en paix mes noisettes et moi, s'il vous plaît ?

- Tu n'es pas venu pour ça ?


Valentin leva les yeux au ciel et prit une grande inspiration avant de répondre :


- Non, mais, je vous le promets, je vais suivre vos conseils. Je souhaiterais que vous m'aidiez à trouver un moyen de sauver Gabia et notre forêt.

- Je n'en connais aucun et c'est pourquoi je vais devoir faire appel à l'Oracle de l'Air.

- Enfin !

- Que dis-tu ?

- Je dis : bien, bien.


Le Sage de l'Air attrapa une fiole de verre qui à première vue semblait vide, et la posa devant lui.


- Tu ne peux rien voir, toi, Valentin, mais un jour j'ai enfermé le vent dans cette bouteille. Et ce ne fut pas une mince affaire, tu peux me croire ! Il refusait d'entrer et j'ai eu toutes les peines du monde à reboucher ce flacon. Bon, je vais commencer, et je te demande le plus grand silence. Ah ah ! ajouta-t-il en fixant intensément la petite fiole.


Il approcha son visage, et ses yeux louchèrent, louchèrent, jusqu'à ce qu'ils paraissent toucher son nez. Valentin trouva cela très drôle et décida de l'imiter.


- Vous arrivez à voir quelque chose comme ça, Monsieur de l'Air ? Moi, tout m'apparaît en double.

- SILENCE !


Au bout de quelques instants, le Grand Sage rangea la petite bouteille et déclara :


- Le Vent a un message pour toi, Valentin.

- Pour moi ? Que dit-il ?

- C'est assez confus… hum, euh…

- Vous avez déjà oublié ?

- Oublié ? Sache, petit plaisantin, que tu as devant toi le Gabelou doté de la mémoire la plus incroyable que l'on ait jamais vu depuis Gabeloued 1er !

- Gabeloued 1er ? Qui est-ce ?

- Qui ça ?

- Vous le faites exprès, n'est-ce pas ?

- Mais pas du tout ! De quoi parlions-nous, déjà ?

- Du message du Vent !

- Oui, parfaitement ! Alors, voici ce que j'ai pu lire dans l'air :


Cours, rentre vite chez toi

La réponse est forcément là-bas.


- Qu’est-ce que cela signifie ? Que je n'avais pas besoin de venir vous voir ? Que je n'avais pas à partir du village pour résoudre notre problème ?

- Tu dois profiter de toutes les expériences que t'offre la vie, Valentin, et surtout ne jamais penser que tu perds ton temps. Quant à savoir ce que le Vent veut nous faire comprendre au travers de ces phrases… Le Grand Sage de la Terre pourra certainement t'en dire plus. Va le voir de ma part. Il vit à l'étage en dessous.

- Comment ?

- Il réside sous mon arbre. Tu le trouveras facilement. Néza va t'accompagner. J'ai également un objet qui pourra t'être utile : c'est une cape d'invisibilité.

- Si je porte ce vêtement, je serais invisible ?

- Exactement !

- Je sens que je vais bien m'amuser !

- Ce n'est pas un jeu, Valentin, c'est très sérieux. En ce qui concerne le Grand Sage de la Terre…

- Oui ?

- Il est différent de nous. Il est… bizarre. Je dirais même étrange. Enfin, quoi qu'il en soit, il a parfois de bonnes idées. Par exemple, à la dernière réunion annuelle des Grands Sages, où nous faisons des festins extraordinaires, quelle abondance de nourriture, ce vin qui coule à flots, toutes ces…

- N'est-ce pas Néza que j'entends à la porte ? interrompit Valentin qui ne désirait pas entendre un nouveau monologue.

- Oui, c'est lui ! Entre Néza ! cria le Grand Sage. Et emmène mon ami chez notre voisin du dessous !


Le petit nuage déposa Valentin en douceur au pied du chêne.


- Saute trois fois à pieds joints, ici, à côté de cette grosse racine. Bonne chance, Valentin !


Le petit Gabelou se plaça à l'endroit indiqué par Néza et effectua avec application, trois bonds qui lui parurent gigantesques, tout en essayant de retomber le plus lourdement possible sur le sol. Au dernier saut, la Terre se mit à trembler et se fissura largement ; Valentin fut précipité au fond de la crevasse, tête la première.


Lorsqu'il se redressa, il fut heureux de constater que malgré l'importance de sa chute, aucune partie de son corps n'était douloureuse. Par contre, le fond de ce trou était si sombre, que Valentin pouvait à peine distinguer ses doigts. Pour oublier à quel point il avait peur dans le noir, il se tint à voix haute un long discours, qu'il prononça à toute vitesse.


- Il doit bien exister un moyen de sortir de ce trou et de trouver le Grand Sage de la Terre, ou mieux, de retourner dehors. Tiens, par-là. Aïe, non, ce n'était qu'un renfoncement dans la roche. J'espère qu'après tout ça, je deviendrai au moins Médian. Peut-être même Gabia, en remerciement, décidera-t-elle de faire de moi un Géant. Valentin, le Géant Gabelou. Ce serait parfait. Mais si je reviens au village et que je suis incapable de sauver Gabia et notre forêt ? Tout le monde se moquera de moi et Manghold en profitera pour me chasser. Je sais bien qu'il ne m'aime pas. Eh ho ! cria-t-il soudain, Monsieur de la Terre ! Où êtes-vous ?

- Ici, Valentin.


Le Grand Sage accompagna sa réponse d'un éclat de rire.


- Lumière ! dit-il ensuite, et des torches s'enflammèrent tout autour de Valentin, qui s'aperçut alors que le Sage était juste à côté de lui, dans une pièce ressemblant fort à une salle à manger.

- Comme tu es bavard, mon ami ! Enfin, je me suis bien amusé en t'écoutant.


Valentin ne répondit pas.


- Je t'ai vexé ? Allons, arrête d'être aussi susceptible ! Je plaisantais. Tu dois avoir faim, non ? Veux-tu des noisettes ?


Valentin se prit aussitôt d'amitié pour ce Gabelou si sympathique.


- Écoute, petit, je refuse de te faire perdre du temps, comme mes collègues de l'Eau, du Feu et de l'Air, ont dû t'en faire perdre. Je connais toute ton histoire, de la maladie de vos arbres à ton arrivée chez moi. Les vers que les autres Grands Sages t'ont révélés ne signifient qu'une seule chose : il existe un traître au sein du village des Gabelous !

- Parmi nous ? Un de mes frères ? Impossible ! s'indigna Valentin.

- Au contraire, réfléchis et tu comprendras que nous ne pouvons envisager d'autres solutions ! Et je peux également t'en apprendre plus : le coupable n'est pas un Avorton, ni même un Médian. Non ! Le responsable est quelqu'un de haut placé.

- Comment puis-je faire pour découvrir qui il est ? Et si je le démasque, et qu'effectivement il fait partie des Géants, personne n'acceptera de me croire, moi qui ne suis qu'un Avorton !

- Aie confiance en toi, petit, et sers-toi de ta tête et des objets que mes collègues t'ont remis. Moi, dans l'immédiat, je peux te donner cet antidote : je l'ai préparé spécialement, il permettra de soigner vos arbres. Il suffit d'en déposer une goutte sur chaque tronc. Mais tu dois trouver le coupable, avant qu'il ne trouve un autre moyen de vous nuire et surtout, avant qu'il ne fasse du mal à Gabia.

- Et… quel est le rapport avec notre trésor ?

- Je ne saurais te répondre, Valentin. Un humain doit être mêlé à cette histoire, sinon nous serions face au seul Gabelou intéressé par l'or !

- Quel dommage que la route pour rentrer soit si longue !

- Si longue ? Tu n'as donc pas reconnu le grand chêne pointu, qui n'est qu'à quelques bosquets de ton village ?

- Le chêne pointu ? Où est-il ?

- Au-dessus de nos têtes, idiot ! répondit le Grand Sage en gloussant.


Valentin eut tout à coup la sensation que les murs tournaient autour de lui. Il aurait été incapable de dire si ses pieds étaient posés sur le sol ou sur le plafond, et pour éviter d’avoir mal au cœur, il ferma les yeux. Lorsqu’il les ouvrit, il était de nouveau à l’air libre, aux côtés du Grand Sage de la Terre qui cette fois riait aux éclats.


- Oh ! Je n'y comprends rien ! Ne seriez-vous pas un peu sorcier ?

- Allons, mon ami, je ne suis qu'un Grand Sage, c'est tout. Va, rentre vite chez toi et n’oublie pas mes conseils !


Valentin décida de prendre quelques minutes pour réfléchir : il était hors de question pour lui de retourner parmi les Gabelous sans savoir exactement de quelle façon sauver Gabia. Son honneur et la vie de sa reine en dépendaient.


- Le Grand Sage de la Terre m'a recommandé d'utiliser les objets des autres Sages… Voyons voir… Je pourrais commencer par mettre ce casque, censé me rendre plus intelligent.


Valentin ôta son chapeau pour se coiffer de l'étrange galurin. Et soudain, il comprit la blague du Grand Sage de l'Eau :


- Mais oui, bien sûr ! Il est distrait, donc "dans les nuages", et il vit dans les nuages ! Ha ha ha ! Ce vieux Gabelou est réellement très amusant !


Et tout, absolument tout lui sembla plus clair. Il lui parut soudain évident que les quelques phrases révélées par les oracles ne pouvaient avoir d'autre sens que celui énoncé par le Grand Sage de la Terre.


- Eh, Monsieur l'Important !


Valentin sursauta. Au-dessus de lui, Néza, le petit nuage le regardait.


- Grimpe sur mon dos ! Je pense que ce que j'ai à te montrer va t'intéresser.


Le petit nuage emporta vivement Valentin et arrêta sa course dans un endroit reculé de la forêt.


- Regarde ! chuchota-t-il, en se dissimulant dans des feuillages touffus. Et ouvre grand tes oreilles !


À quelques mètres d’eux, un homme était en grande conversation avec un Gabelou que Valentin n’eut aucun mal à reconnaître : il avait devant lui Manghold, le conseiller de Gabia, respecté et admiré de tous.


- Le trésor sera à vous sous peu, disait Manghold. Gabia va de plus en plus mal, et je serai bientôt le dirigeant de ce peuple de naïfs ! Mais si tu veux être riche rapidement, il faut encore plus de poison pour les arbres !

- Tu en auras. (L’homme semblait songeur.) Es-tu certain que le Gabelou désigné par votre reine ne peut rien contre nous ?

- Bien entendu ! Il est cent fois trop stupide !


Valentin en avait suffisamment entendu.


- Peux-tu me ramener chez moi, Néza ?

- OK, chef, on est parti !


Son retour au village fut synonyme de déceptions : il ne put rencontrer Gabia, presque mourante, et ceux qu’il considérait comme ses frères ne l’accueillirent pas en héros. À vrai dire, personne ne croyait que cette "demi-portion d'Avorton", comme les Géants l'appelaient en ricanant, puisse réussir l'exploit de sauver la forêt et leur reine. Et au fait, pourquoi ne portait-il pas le chapeau Gabelou réglementaire? Quel était ce galure étrange et, il faut bien l'avouer, particulièrement laid ?


Valentin préféra ignorer leurs sarcasmes et demanda à ses amis Avortons de l'aider à répandre l'antidote sur les arbres malades. En l'espace de quelques heures, la forêt guérit, et l'état de santé de Gabia s'améliora. Les Gabelous, ravis, décidèrent d’organiser une grande fête.


Manghold enrageait en silence car il avait parfaitement reconnu le casque et craignait la puissante magie des Grands Sages. Les dents serrées, le visage dur et fermé, il cherchait un moyen de se débarrasser de Gabia et du farfadet devenu dangereux. Il fit appel à quelques Géants pour surveiller Valentin et l’empêcher d’approcher la reine. Il raconta à tous que Valentin était certainement devenu un traître : son chapeau, contraire aux lois gabeloutes, en était la preuve flagrante.


Le petit Gabelou s’aperçut très vite qu’il était épié : les noisettes qu’il mangeait étaient comptées et recomptées et il ne pouvait s’éloigner de plus de cinq pas de sa cabane sans qu’Aaron le Géant ou son frère ne soient sur ses talons. Lorsqu’il demanda à être reçu par Gabia, les gardes devant sa demeure lui répondirent qu’elle ne souhaitait en aucun cas le voir. Valentin comprit alors qu’il devait agir contre Manghold, et vite. Il savait qu’il était inutile de le dénoncer : qui croirait un Avorton ?


Les festivités devaient avoir lieu le lendemain soir. Gabia, enfin sur pieds quoique encore un peu faible, s’en remettait entièrement à son conseiller. Aussi acquiesça-t-elle sans trop de réticences, lorsque celui-ci lui fit valoir que, si Valentin avait sauvé la forêt, il n’avait pas été en mesure de démasquer le coupable. Ce Gabelou-moins-que-rien n’avait pas été à la hauteur de sa mission et ne devait donc en aucun cas être récompensé en assistant à la fête. Manghold voulait surtout éviter que Valentin soit mis en présence de la reine. Une simple missive portant le sceau suprême de Gabia avertit le petit Gabelou de sa disgrâce. Toutefois, le conseiller n’était pas au bout de ses surprises : sous le casque d’intelligence, un plan prenait forme lentement.


Le soir de la grande veillée arriva enfin. Valentin, dont la cabane était surveillée par deux gardes pour qu’il ne puisse aller s’amuser avec les autres, attendit tranquillement, un sourire aux lèvres, que tout le peuple Gabelou se soit réuni pour revêtir la cape du Grand Sage de l’Air. Un coup d’œil rapide à son miroir lui confirma qu’il était devenu invisible.


Sa première idée fut de s’amuser aux dépens de ses gardes, mais il se ravisa et courut vers le lieu de la fête. La clairière était déjà emplie de rires, de chants et de délicieuses odeurs de volailles rôties. Valentin décida de profiter du traditionnel discours de Gabia pour intervenir. Le calme qui régnait habituellement lorsque la reine prenait la parole ne pouvait que l’aider à réaliser son plan.


Le moment venu, il se glissa derrière Manghold et déversa sur sa tête une partie du petit sachet de poudre de vérité. Puis il se baissa et chuchota à l’oreille du conseiller :


- Dis-moi, Manghold, es-tu un bon Gabelou ?

- Non, je suis un traître !


Interloquée, Gabia s’interrompit et le considéra avec curiosité. Le visage de Manghold exprimait de façon confuse les différents sentiments qui l’agitaient : la peur, car il ne comprenait pas pourquoi il avait été obligé de répondre la vérité, la fureur, car il ne supportait pas que quiconque lui imposât sa volonté. Pour empêcher sa bouche, trop bavarde à son goût, d’en dire trop, Manghold se tenait à présent la mâchoire à deux mains. Il tenta de sourire pour rattraper la situation, ce qui ne fit qu’ajouter à son aspect grimaçant.


Valentin, toujours à voix basse, reprit son interrogatoire :


- As-tu voulu tuer notre reine ? Réponds !

- Oui, j’ai voulu tuer Gabia !


Et sans plus aucune retenue, d’un ton triomphant, il entreprit de narrer ses méfaits.


- J’ai passé un pacte avec un humain. Il me procurait un poison pour la forêt et en échange, je lui offrais la moitié de notre fortune. Et bang ! cria-t-il en levant les bras. Tous les arbres, morts, Gabia, morte et je prenais sa place. Quelle gloire pour moi, descendant d’une longue lignée de Gabelous Avortons ! J’avais prévu de garder l’autre partie du trésor, qu’aucun de vous n’est capable d’apprécier. Vous m’auriez construit un palais en marbre et en métaux précieux. Pour accroître mes richesses, j’aurais vendu les plus empotés d’entre vous aux hommes pour en faire des esclaves !


L’assemblée des Gabelous était frappée de stupeur. Au milieu d’un silence hébété, tous purent entendre Aaron Le Géant demander à son voisin le plus proche :


- Il plaisante là, non ?

- Non, je ne plaisante pas ! Tu es un imbécile, Aaron et tu l’as toujours été, répondit Manghold violemment. J’exige qu’il redevienne un Avorton. Je l’exige ! piailla-t-il d’une voix suraiguë.


Le Grand Conseiller inspecta rapidement ceux qui l’entouraient : à sa droite, Gabia, bouillonnante d’une colère contenue ; face à lui, l’ensemble de son peuple, indigné. Un personnage semblait toutefois manquer à l’appel …


- Où es-tu Valentin ? Aie le courage de te montrer, petit crétin qui ruine ma vie ! Je sais que tu es le responsable de cette mascarade !


Le farfadet ôta la cape du Grand Sage de l’Air.


- Je t’ai entendu comploter dans la forêt avec l’humain. Tu es un Gabelou méchant !

- Je suis méchant, méchant ! répéta Manghold en singeant Valentin. Mais sombre idiot, tu n’as rien compris ! Je voulais me débarrasser de Gabia, je voulais tous nous en débarrasser, de cette reine de carnaval stupide, naïve et sans ambition pour notre peuple ! J’aurais été le meilleur des souverains pour vous tous ! Nous aurions augmenté le commerce avec les hommes. Imaginez les magnifiques demeures, les jardins somptueux au milieu desquels nous aurions vécu ! Nous serions devenus riches ! Riches ! De l’argent partout ! Riches !


Le Grand Conseiller, les yeux exorbités, le regard fou, sautillait sur place en hurlant des mots sans intérêt pour tout Gabelou normalement constitué.


Gabia frappa deux fois dans ses mains :


- Il déraisonne ! Gardes, emmenez-le !


Vous devinez la suite ? Manghold fut chassé du village et ne fut plus jamais accepté, que ce soit parmi les hommes ou les Gabelous.


Lors d’une cérémonie extraordinaire pour laquelle les quatre Sages des Eléments firent spécialement le voyage, Valentin fut sacré Géant, sans avoir besoin de subir les épreuves habituelles. Gabia le nomma Grand Conseiller et n’eut jamais à regretter son choix : Valentin fut un soutien efficace et écouta avec autant d’attention les doléances des Géants que celles des Avortons. Quand le temps fut venu pour lui de céder la place à un autre, il se retira dans la forêt, et devint un Grand Sage respecté.


Il acquit une telle célébrité au sein de son peuple, que tous les Gabelous du monde souhaitèrent lui ressembler et se fabriquèrent des casques en tout point semblables au sien, magie en moins. Et pendant bien des années, chaque veillée de fête fut l’occasion d’apprendre aux plus jeunes l’histoire de l’Avorton devenu un Géant.


 
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   Marsupilmi   
7/4/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Votre bébé a bien de la chance d avoir une maman qui raconte aussi bien les histoires. Ceci dit les grenouilles ne sont pas vertes, ce sont les rainettes.

   Maëlle   
18/4/2007
 a aimé ce texte 
Bien
Mignon comme tout, un conte à l'ancienne avec une pointe d'humour.

   karine   
28/6/2007
J'ai beaucoup aimé l'atmosphère de ton histoire. Cela m'a un peu fait pensé à un univers mélange de Willow et d'Arthur et les minimoys...Tu transcris très bien le charme de cette petite communeauté et j'ai bien aimé ton histoire que j'ai trouvée très mignonne.

   Anonyme   
13/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai trouvé ce petit conte très bien construit, adorable et amusant.
A lire et à relire


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