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Sentimental/Romanesque
rosebud : Jour de mariage
 Publié le 02/04/13  -  11 commentaires  -  6274 caractères  -  162 lectures    Autres textes du même auteur

Une belle fête vraiment.


Jour de mariage


C’est une photo en noir et blanc grand format, datée du 21 mars 1953. Elle n’a rien d’exceptionnel ; juste la traditionnelle photo de mariage où les convives sont rassemblés après la cérémonie et avant le banquet. Elle a été prise devant le restaurant de mon grand-oncle et l’on voit l’enseigne « Hôtel-Restaurant Brumeth » peinte sur la façade. Elle existe toujours. Les invités, alignés sur cinq rangs, sont encadrés par des pots de lauriers sur la gauche et les pompes à essence sur la droite. On distingue la coquille Shell qui surplombe les vases de verre qui s’emplissaient de carburant pendant la distribution.

Je ne connais pas la moitié des invités – je n’étais pas encore né – je regarde surtout ma sœur blottie comme un oisillon dans le nid des bras de ma grand-mère. Mon père, l’air voyou, enlace amoureusement ma mère si élégante dans son beau manteau beige en poils de chameau. Mon oncle Gabriel sourit précieusement, beau jeune homme déjà chauve, et l’on voit sa chevalière qui brille à son petit doigt gauche. Ma tante Alice, sa femme, dont j’étais amoureux quand j’étais tout petit, à cause de son délicieux accent mosellan qui chante et qui rend la vie gaie. Mon grand-oncle aussi, le père de la mariée, toujours l’air bourru et qui préférerait sans doute troquer son frac contre ses habits de tous les jours. Et Laurent, son fils, qui n’est encore qu’un gamin de quinze ans – on devine à sa mine effrontée et bravache qu’il rêve déjà à sa première cuite. Et les mariés, bien sûr, elle rayonnante avec un curieux bibi blanc posé de travers sur sa permanente, le petit bouquet de fleurs d’oranger passé entre ses doigts croisés sur sa poitrine et lui, gomina, complet anthracite à larges revers et chaussures étincelantes.

Et puis il y a Germaine, une autre grand-tante par je ne sais plus quel bout. Je l’ai bien connue. Elle avait à peu près l’âge de ma grand-mère et habitait la maison juste en face du restaurant, de l’autre côté de la rue. Germaine, on l’aimait bien. Elle n’était ni très drôle, ni très maline, mais avait un cœur simple et était gentille avec les enfants. Un peu bigote aussi, avec une voix haut perchée, désagréable et grêle qu’on s’amusait à imiter dès qu’elle avait le dos tourné, son acuité auditive étant défaillante. N’ayant pas encore la télévision, elle venait tous les mercredis soirs à la maison pour regarder « la Piste aux Étoiles » et elle s’endormait régulièrement dès les premiers numéros pour se réveiller au générique de fin tambouriné par Bernard Hilda et son orchestre et jugeait que, cette fois encore : « C’était très beau ! » Puis elle se levait en déclarant invariablement un : « Là-dessus, je m’en vais. » que nous les enfants avions pré-chuchoté en ricanant.

Germaine se tient à côté de ma grand-mère, mais son mari, l’oncle Marcel n’est pas sur la photo.

Marcel était un joyeux luron qui avait illuminé l’enfance de mon père. C’était le boulanger du village et papa, dès qu’il en avait l’occasion, allait au fournil de Marcel qui lui racontait des histoires à dormir debout. Un jour, mon père avait tellement ri qu’il était tombé à la renverse, les fesses dans le pétrin où mûrissait de la pâte à kugelhof. Marcel riait aussi de bon cœur en lui raclant son fond de culotte avec une spatule pour en décrocher les raisins de Corinthe qu’il lui donnait à gober. Germaine, ça ne l’avait pas fait rire du tout et elle houspillait son diable de mari qui se moquait du tiers comme du quart et qui allait faire couler le commerce avec ses imbécillités. Est-ce qu’on raconte des choses pareilles à un enfant ? Ah, tu lui fais une belle éducation ! Il lui apprenait aussi des chansons à soldats, ou bien il détournait des cantiques à sa façon et décrivait avec force détails le bon Dieu avec « sa grande clémence ». Germaine le traitait de sacrilège et de blasphémateur et Marcel sifflotait. Il avait appris à papa à chanter le « Horst Wessel Lied ». Ce n’était pas précisément le genre de choses à faire, juste avant-guerre en Alsace, mais Marcel se moquait bien de ce qu’il fallait faire, ou ne pas faire. Et mon père tout fier chantait à tue-tête et sans comprendre :

« Die Fahne hoch !

Die Reihen fest geschlossen !

SA marschiert

Mit ruhig festem Schritt »

en marchant en rond et au pas cadencé dans la boulangerie. C’en était trop pour Germaine qui lui avait flanqué une taloche pour qu’il se taise et avait déclaré à Marcel qu’il allait la faire mourir de honte et les faire mener en prison. Marcel, faussement contrit, répliquait qu’il n’y avait pas de mal à aimer les chansons entraînantes.

Mais l’oncle Marcel avait aussi une autre passion et c’était la bouteille. C’était un gentil ivrogne qui aimait à boire avec ses copains ou tout seul, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Son métier nocturne lui permettait de s’y adonner tranquillement ; au moins il n’avait pas Germaine sur le dos à ce moment-là. Car Germaine supportait moins que tout l’intempérance de son mari. Elle lui cachait ses bouteilles, le mettait au régime sec aux repas et allait l’extraire sans douceur du bistrot, devant ses coreligionnaires goguenards. Après sa dernière chopine, c’était la honte qu’il lui restait à boire.

Voilà pourquoi Marcel n’est pas sur la photo. Germaine l’a privé de mariage.

La fête s’est bien déroulée. On a chanté, on a dansé, on a bien mangé et bien bu. La mariée était radieuse, le marié était fier et saoul comme il se doit. Un mariage parfait. Germaine est rentrée se coucher à minuit cinq, probablement en prononçant son traditionnel : « Là-dessus, je m’en vais ». Elle n’a pas trouvé Marcel dans son lit et ne s’en est pas étonnée puisqu’il devait cuver son vin quelque part dans la maison ; de toute façon il n’était pas question qu’elle vienne lui chercher noise à cette heure et dans ces circonstances.

On a retrouvé l’oncle Marcel pendu à la cave le lendemain matin. Germaine n’avait pas imaginé que cette terrible frustration qu’elle lui avait infligée serait la dernière. La honte que n’avait pas pu supporter Marcel, il avait décidé de la retourner contre elle.

Quand je regarde cette photo, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’à l’instant où le photographe appuie sur le déclencheur, l’oncle Marcel repousse du pied le tabouret sur lequel il était juché.


 
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   socque   
15/3/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un joli portrait de famille, je trouve. J'aime beaucoup la manière désinvolte, légère, dont tout est dit... jusqu'à la fin. Un côté Petit Nicolas qui vire à l'aigre. Le changement de ton n'est du reste pas trop subit, il est bien amené par l'anecdote du "Horst Wessel Lied" qui rappelle que tout n'était pas si rose, qu'il y avait aussi un monde extérieur !
Un bémol sur "Germaine n’avait pas imaginé que cette terrible frustration qu’elle lui avait infligée serait la dernière. La honte que n’avait pas pu supporter Marcel, il avait décidé de la retourner contre elle." : pour moi, les deux phrases sont un peu lourdes et en outre appuient trop sur la signification du geste. Comme lectrice, j'avais compris l'idée, je crois que j'aurais préféré une simple indication factuelle, sans "morale".

Au final, un récit bien mené pour moi, et plutôt bien dosé. Vous avez su mettre en valeur une chronique familiale.

"On distingue la coquille Shell qui surplombe les vases de verre qui s’emplissaient de carburant pendant la distribution." : je trouve cette phrase lourde, avec ses deux relatives introduites par "qui".

   Acratopege   
23/3/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément
Magnifique nouvelle à mon sentiment. Écriture prenante sous des apparences de banalité tranquille. J'ai beaucoup aimé la double thématique du hors-champ: le narrateur décrit une photographie datant d'avant sa naissance, et le récit se centre bientôt sur un personnage qui n'est justement pas sur la photo. Virtuose construction. J'ai pensé à Perec. Et la chute est brutale autant qu'inattendue. Bravo.

   macaron   
26/3/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un souvenir très bien raconté avec un mélange sucré/salé dosé adroitement. L'époque, la vieille pompe à essence, la famille en costume de fête et puis...l'indésirable, celui qui nous fait honte. La fin du pauvre Marcel, comme une preuve qu'il ne pouvait pas faire autrement que de boire: une leçon de tolérance et d'empathie!

   Pimpette   
2/4/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une belle histoire enlevée en deux pages
Une belle plume sans scories!
je ne raterai pas les textes suivants sur Oniris!

J'adore les 'Marcel' et j'en ai connus!Leur caractère et leur vie tranchent sur la médiocrité des gens convenables autour d'eux...

   brabant   
2/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Rosebud,


J'ai deviné la fin à :
"... . Germaine l'avait privé de mariage.
la fête s'est bien déroulée. On a chanté, on a dansé, on a bien mangé et bien bu. La mariée était radieuse, le marié était fier et saoul comme il se doit. Un mariage parfait."


- je ne sais si c'est authentique mais cela fleure l'authenticité. Encore qu'un boulanger soit un personnage publique très convivial et intégré socialement, une pièce difficile à enlever d'une réunion/de toutes les réunions. Le boulanger c'est la fève de la galette des rois, elle ne va pas sans ! Lol.

- même s'il l'on devine (il faut bien un grain de sable) on a un choc sur la fin (je l'avais bien dit ! je l'avais pensé ! Trop heureux/paillard/frondeur/anticonformiste pour être honnête le Marcel ! :))

- j'ai trouvé que cela faisait un peu pavé descriptif et narratif tout de même. ça manque de dialogue pour faire vivre cette photo grand format. Ces photos-là écrasent un peu.

- vous auriez pu donner la traduction de la chanson/refrain ?/couplet ? en note. Tout le monde n'est pas alsacianiste et puis on n'a pas gardé les cochons ensemble non ? Lol :D


Bon, ben voilà ! Bonnes libations au paradis pour Marcel !

   Corbac   
2/4/2013
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Non, la sauce ne prend pas avec moi, et j'en suis presque désolé tant ce texte me semble être de qualité.

La faute peut-être à un manque total de ma part d'empathie envers ce malheureux Marcel. Se suicider parce qu'il a été privé de mariage ? J'avoue avoir du mal avec cette fin. Trop brusque, trop inexplicable.

La structure de la nouvelle m'a également rebutée. On suit le narrateur sans savoir où il nous mène, où il veut en venir. La conclusion sert d'ordinaire à donner un cadre cohérent à l'ensemble, c'est du moins ce que j'attendais ici, mais là rien, il ne m'est resté à la fin de ce texte qu'un " tout ça pour ça ?"

Un très belle écriture à côté. Bravo pour les personnages, très bien esquissés, et pour ce récit si détaillé, qui procure un sentiment de réalisme pas toujours facile à mettre en place.
Au plaisir de vous relire,

   widjet   
4/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Pour pinailler, je regrette l’explication finale (« Germaine n’avait pas imaginé que cette terrible frustration qu’elle lui avait infligée serait la dernière. La honte que n’avait pas pu supporter Marcel, il avait décidé de la retourner contre elle ») ; on s’en passerait bien (le lecteur aurait compris par lui-même) et atténue un peu l’impact du dénouement la ligne précédente. Sinon , il manque quelque chose à cette phrase « . Ma tante Alice, sa femme, dont j’étais amoureux quand j’étais tout petit, à cause de son délicieux accent mosellan qui chante et qui rend la vie gaie » (on attend un verbe qui ne vient pas) et j’eus préféré « auriculaire » à « et l’on voit sa chevalière qui brille à son petit doigt gauche ».

Mais c’est vraiment pour taquiner.

Sinon, la tranche de vie est bien amenée, suffisamment décrite sans être ennuyeuse. Idem pour les personnages bien croqués en dépit du peu de ligne les concernant.

Une chronique douce-amère réussie au titre volontairement trompeur (on retient plus la fin sinistre que le caractère festif dudit mariage), bien dosée, sensible et sans pathos ni fioritures. Pas forcément les plus simples à écrire.

W

   Anonyme   
5/4/2013
Commentaire modéré

   Anonyme   
5/4/2013
 a aimé ce texte 
Pas
Il y a longtemps que je n’avais pas lu un texte écrit avec un style de Maréchal. Bien sûr, je ne parle que du style.
Au moins vais-je donner quelques exemples, mais je pourrais citer tout le texte :

- « je regarde surtout ma sœur blottie comme un oisillon dans le nid des bras de ma grand-mère » .
« ma sœur blottie comme un oisillon ». Ç’est ça le style Maréchal. Lui-même n’aurait pas mieux parlé de la famille. Mais on peut d’ailleurs aimer ce style.

- « Mon oncle Gabriel sourit précieusement, beau jeune homme déjà chauve, et l’on voit sa chevalière qui brille à son petit doigt gauche. Ma tante Alice, sa femme, dont j’étais amoureux quand j’étais tout petit »
Ça, c’est du style Maréchal en paquet, tout est « petit, tout petit » ; allez, encore une :

- « Et puis il y a Germaine, une autre grand-tante par je ne sais plus quel bout ». Ça, c’est du style Maréchal de la deuxième. Je ne résiste pas à cette dernière :

- « C’était un gentil ivrogne qui aimait à boire avec ses copains »
Moi aussi « j’aime à boire » avec mes potes.

J’ai passé le plumeau, mais rien à faire. Je reste sidéré par le style.
De la même façon, on doit pouvoir parler de l’homme des cavernes autrement que par onomatopées.
La surcotation « Faible » récompense la qualité de l’orthographe, vestige de l’enseignement rigoureux de l’époque.

   AntoineJ   
7/4/2013
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
J'aime bien le concept même si j'ai du mal avec le style trop gentillet qui passe d'une chose à l'autre sans vraiment s'impliquer
Un peu plus de noirceur du côté du pendu aurait été utile pour comprendre sa frustration en faisant monter la pression des deux cotés (mariage vs désespoir)
Je trouve la fin un peu pale (imaginer un homme se tuer doit faire un peu plus d'effet que cela).
Bref, bonne idée mais y ajouter du relief et de la profondeur

   stony   
25/4/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce que je trouve particulièrement étonnant, c'est que nous avons là un portrait de famille, plutôt détaillé, sans que nous ayons une impression de précipitation pour le dresser, dans un texte pourtant très court, et en plus avec un vrai morceau d'histoire dedans. Ca ne me parait pas simple du tout et c'est réussi.
Tout cela parait très vivant. Il n'y a pas que des personnages pris isolément. Ils interragissent. Et pourtant, cela est accompli à partir d'un chose figée : une photo. Cela, aussi, est réussi.

Le personnage qui s'avère finalement être le principal est le seul à ne pas être présent sur la photo. Ca, encore, c'est bien fait.

Juste deux toutes petites choses m'ont contrarié :
1. J'ai tiqué sur le "manteau beige" de la mère, discerné sur une photo noir et blanc ! D'autant que le narrateur n'est pas encore né à l'époque où la photo a été prise. Ou alors, la mère possède encore ce manteau au moment où le narrateur s'exprime ?
2. Je me serais volontiers passé de la phrase explicative : "La honte que n’avait pas pu supporter Marcel, il avait décidé de la retourner contre elle".

Le texte se cantonne au descriptif et au factuel. L'émotion est fabriquée par le lecteur, à partir de ce qui lui est donné. C'est très bien.

   Anonyme   
30/4/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Rosebud,
J'ai pris plaisir à vous lire ! Mis à part le passage suivant :
"Germaine n’avait pas imaginé que cette terrible frustration qu’elle lui avait infligée serait la dernière. La honte que n’avait pas pu supporter Marcel, il avait décidé de la retourner contre elle.",
qui, comme il l'est dit dans d'autres commentaires, me semble superflu, je ne trouve rien à redire. J'aurais également aimé avoir la traduction du chant.
J'ai beaucoup aimé la dernière phrase : "Quand je regarde cette photo, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’à l’instant où le photographe appuie sur le déclencheur, l’oncle Marcel repousse du pied le tabouret sur lequel il était juché."
Je ne vois rien à apporter de plus à votre nouvelle, c'est pourquoi je lui attribue un "très bien +".
Bonne continuation !

Koumi.


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