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Humour/Détente
Palimpseste : Le paradis des haricots
 Publié le 31/03/13  -  9 commentaires  -  10869 caractères  -  111 lectures    Autres textes du même auteur

Alphonse Allais nous a raconté la vie terrestre du marquis de Bois-Lamothe, voici ce qu'il advint dans l'au-delà.


Le paradis des haricots


Il est fort probable que vous ne vous souveniez pas du héros de notre histoire, le marquis de Bois-Lamothe : un coureur invétéré soumis à une impénitente et fâcheuse habitude de séduire toutes les dames qui passent à sa portée, et n'hésitant jamais à user des moyens les moins nobles à cette fin.


La vie du marquis est contée par Alphonse Allais et chacun sait que je ne mégote pas mon hommage aux cendres de mon maître. Pour relire la vie (mais pas l'œuvre) du marquis dans les colonnes tenues par mon révéré mentor, il va falloir que vous repreniez vos journaux de quand vous étiez petits, puisque mon inspirateur vénéré nous a légué cette nouvelle en… 1898 !


Mais comme je gage que certains d'entre vous ne sont pas encore dans cette fleur de l'âge où l'on peut retrouver les petites feuilles de choux que l'on ingurgitait à vingt ans, quand le siècle précédent n'était même pas encore né, je m'en vais vous donner un aperçu de ladite vie :


* * * *


Donc, le marquis de Bois-Lamothe a un penchant pour les dames. Il ne néglige aucune occasion de tailler à leurs maris de magnifiques andouillers pour leurs fronts altiers. Ceux-ci s'émeuvent souventefois de la situation, mais n'y peuvent grand-chose : à cette époque, l'aristocrate reste le récipiendaire de bien des indulgences corollaires à sa naissance, et profite dans l'impunité la plus révoltante des droits les plus divers et les moins variés.


En dehors des femmes, le marquis est coutumier des passions toutes simples qui conviennent à un hobereau comme des chasses à courre, d'interminables pêches dans ses étangs, des bals débridés et de somptueuses fêtes.


Brûlant les chandelles par leurs deux bouts, le marquis s'adonne à une consommation effrénée des plaisirs les plus coûteux. À ce régime ancien, les fortunes les plus solides fondent rapidement : au déclin de sa vie, le marquis de Bois-Lamothe se retrouve ruiné.


Chicaneurs et vindicatifs, les petits commerçants de l'arrondissement se vengent en passant le mot de ne plus livrer le marquis que de viandes de deuxième catégorie, de légumes tavelés et de vins outrageusement coupés de saumure.


Il faut dire que parmi ces petits commerçants chicaneurs et vindicatifs, on trouve quelques-uns des hommes pourvus d'abondance en cornes… Cruel revirement de la vie pour monsieur le marquis, qui affronte maintenant une adversité enflammée, sur laquelle ses anciennes maîtresses, oublieuses de leurs faveurs, versent une huile pyromaniaque.


Alors qu'il est réduit à ne plus habiter qu'avec un ultime domestique, trop vieux et trop raide pour trouver un emploi ailleurs, le marquis de Bois-Lamothe se prend de passion pour les haricots, jugeant qu'ils sont des compagnons d'infortune bien plus agréables que les humains, et même que les humaines.


Le marquis de Bois-Lamothe, passant toute son énergie des donzelles aux papilionacées, obtient rapidement des résultats extraordinaires dans le croisement des haricots. Sa collection devient un sujet d'étonnement pour tous et un motif de fierté pour son possesseur, décoré même de l'ordre du Mérite agricole pour ses travaux.


Dans un immense saladier, se trouvent des spécimens communs, comme des blancs, des jaunes, des verts, des rouges mais également d'autres, rarissimes, comme des vert et bleu, des orange et violet, des rayés, des à damiers et d'autres encore plus exotiques…


Il regarde souvent son saladier en se disant « faut que j'les trie, faut que j'les trie », mais il reporte chaque jour cette besogne au lendemain.


Ainsi, après des décades de décadence, le marquis termine sa vie paisiblement, comme tout bon collectionneur de haricots…


Il regagne même une partie de l'estime de ses contemporains. Seuls, quelques caractères aigris se souviennent de son passé tumultueux et encore, seulement quand ils passent sous une porte un peu basse… Mais chacun sait combien la nature humaine n'est pas portée à l'oubli des affronts faits à l'honneur des maris.


Un jour, le marquis part à la chasse. Pas une de ses grandes chasses comme d'antan, mais une toute petite chassette où il va seul, accompagné de son dernier cabot et ayant mis en bandoulière l'ultime fusil d'un râtelier dégarni au cours des années pour alimenter ceux des monts-de-piété alentour. Alors qu'il court la campagne, le sieur de Bois-Lamothe reçoit la visite d'un vague cousin et de sa cocotte, une quelconque grue qu'il n'y a aucun intérêt à décrire plus avant.


Arrivant vers midi, ces deux personnages médiocrement éduqués se plaignent au domestique d'avoir faim. Pire encore : ils estiment qu'il ne saurait être question d'attendre leur oncle le ventre vide. Pendant que le brave serviteur prépare un canard, le vague cousin avise le saladier de haricots et, sans demander la permission, les jette dans une grande casserole à bouillir.


On connaît la suite : le marquis de Bois-Lamothe, revenant chez lui, embrasse sa famille et leur fait mille amabilités avant de passer à table.


Lorsque le saladier arrive, le marquis comprend qu'on se propose de collationner avec sa collection de haricots. Il a une attaque et, portant les mains à son cœur, pousse un grand cri, annonciateur d'un trépas rapide.


Fin de la vie terrestre du marquis de Bois-Lamothe.


* * * * * *


Saint Pierre se tient au comptoir d'accueil de la salle d'orientation des Limbes, dès que retentit la sonnette dont le tintement précède l'arrivée des récents défunts.


Saint Pierre, pourtant habitué à voir défiler du monde, est touché par le bonhomme qui se présente…


– Bonjour monsieur, questionne le portier du paradis d'un ton doux. Qui donc êtes-vous ?

– Je suis le marquis de Bois-Lamothe, et je viens par suite de mon décès, tout à l'heure, répond le brave homme encore tout triste d'avoir dû ainsi quitter sa famille, son canard et surtout ses chers haricots.


Saint Pierre compulse de grands registres et retrouve finalement ce brave Bois-Lamothe.


La lecture du curriculum du monsieur est longue et édifiante. Il est rappelé que, avant d'être un distingué collecteur de haricots, il a exercé de coupables débauches, liées à une séduction frénétique, laquelle s'est traduite par le viol systématique d'un commandement divin qui pèse lourd dans la conscience des honnêtes messieurs, et qui a trait au respect des liens conjugaux et de la femme de son prochain.


Saint Pierre pousse un profond soupir, car il est toujours délicat d'aiguiller entre le paradis, le purgatoire et l'enfer les âmes de ceux dont les vies ont bien fini après avoir baigné dans un fleuve du stupre le plus épais.


Bois-Lamothe comprend le muet dilemme de saint Pierre, et tient à le tirer de cette cruelle position :


– Saint Pierre, commence le marquis, je sais que j'ai beaucoup péché dans ma vie, mais également que j'ai fini une existence exemplaire comme bienfaiteur des haricots. Et, si modeste que fût cette création végétale de Dieu, il serait juste de la mettre à l'honneur en lui permettant de continuer à être servie par moi, qui lui ai prodigué autant de soins que d'amour pendant les dernières années de mon passage sur Terre.

– Et qu'avez-vous en tête ? demande saint Pierre, pas fâché de voir la responsabilité lui échapper et, peut-être même, venir peser sur les épaules de l'impétrant.

– Au lieu de m'envoyer en enfer ou au purgatoire, car je ne crois pas avoir mérité le paradis, auriez-vous la bonté de m'envoyer aux Champs-Élysées du haricot ? Dans cette Jérusalem céleste des légumes, je pourrai continuer à les soigner, à les chérir et à m'occuper d'eux comme je l'ai fait durant toute la fin de ma vie. Je vous prie très humblement, ô saint Pierre, de bien vouloir m'expédier parmi mes haricots chéris, en leur paradis à eux.

– Voilà une bien étrange requête, concède le premier patron de l'Église. Et je ne suis pas certain de pouvoir y accéder. Les paradis sont étanches et il n'est normalement pas possible de transgresser ici les règles de passage entre les végétaux, les animaux et les êtres humains. Eussiez-vous été bouddhiste, nous aurions pu nous arranger, mais vos convictions religieuses ne vous permettent pas de bénéficier d'une réincarnation en haricot. Laissez-moi regarder ce que je peux faire pour vous, car je vois votre sincérité.


Saint Pierre consulte ses procédures et demande une dernière fois :


– Il y aurait bien une possibilité. Ce n'est pas courant, mais ça pourrait marcher. Vous êtes sûr de maintenir votre demande ? Parce que je vais faire quelque chose qui n'est pas spécialement prévu dans les règlements. Je ne voudrais pas que vous veniez me chercher des noises après.

– Oui ! Mille fois oui ! s'écrie Bois-Lamothe. Je vous promets que je ne veux qu'une chose : m'occuper sans fin des haricots. Voulez-vous que je vous signe une décharge ?


Saint Pierre ne se le fait pas dire deux fois. Il consigne la volonté du marquis par écrit, le fait signer puis agite une clochette posée sur le comptoir.


Deux anges apparaissent, se saisissent du marquis et l'emportent sans ménagement à travers un interminable couloir sombre et austère, où flottent des odeurs de graillon et de viande décomposée.


Parvenus devant une porte monumentale, ils poussent le pauvre marquis à travers les battants.


Là, un ange gigantesque à la figure de sergent-chef l'accueille avec une rudesse qu'on n'imagine pas dans les contrées de l'au-delà…


– C'est toi, le volontaire pour les fayots ? demande-t-il d'un ton bourru.


Et avant que le marquis ne puisse reprendre son souffle, il se retrouve devant un énorme seau rempli de haricots.


Le cerbère qui l'a accueilli à l'entrée aboie :


– Idiot ! Tu étais admis au paradis, mais puisque tu l'as voulu, saint Pierre a escamoté la décision : tu es finalement condamné au purgatoire, mais commis par dérogation spéciale à travailler dans l'enceinte du paradis. Il t'a affecté aux cuisines car nous manquons de personnel pour éplucher les légumes. C'est un emploi pour la durée légale de ton passage au purgatoire : 15 000 ans. Et maintenant, dépêche-toi, tu dois écosser tous les haricots de ton seau avant qu'on ne te le remplisse à nouveau, dans une heure.


* * * * *


Aux dernières nouvelles, Bois-Lamothe a encore à peine moins de 14 900 ans à tirer dans les pires sous-sols des cuisines du paradis.


Il écosse sans relâche des tonnes de haricots chaque jour. C'est encore peu dire qu'il les déteste. Il leur voue maintenant une haine féroce et sans borne.


Comble d'infortune, il est victime de la méchanceté du chef des cuisines, l'ancien tenancier d'un estaminet qui jouxtait son domaine, et dont la femme, une accorte brunette piquante et enjouée, est actuellement au purgatoire pour encore 50 000 ans, précisément à cause de ses frasques avec monsieur le marquis.


Souhaitons-lui donc bon courage pour le reste de sa détention céleste…


 
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   socque   
18/3/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Voilà une histoire qui m'a fait sourire ! Placée sous un auguste patronage, il est vrai... Je trouve que vous avez bien prolongé le récit, votre développement m'a paru logique, bien dans le ton. Même le style ne dépare pas, à mon avis, il donne dans le vieillot.
Bref, du bon boulot pour moi, une pochade très sympathique.

   macaron   
22/3/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Donc pour lui, ce n'est pas "la fin des haricots"!
Une nouvelle très plaisante dans un style que j'aime beaucoup. Un humour très français où se mèlent gaudriole, cocus, décadence et... St Pierre. Vous êtes sévère je trouve avec lui. Au fond, c'était un homme qui aimait la vie, et s'occuper à la fin de ses jours de botanique: un exemple à suivre!

   brabant   
31/3/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Palimpseste,


Oui, oui, cela a un petit goût d'Allais, avec une construction trop solide cependant, trop logique ; le Maître prenait plus de distanciation dans l'absurde, le raccourci voire le j'm'en foutisme pour ce que j'en ai lu (encore que le coup de la soupière soit pas mal :D). Un peu trop naïf, histoire enfantine/conte "infantile" (sans que l'expression soit péjorative et malgré les andouillers :D), une trop grande envie de dire, de détailler, de plaire à partir de l'arrivée au paradis. Sans doute la raison de mon (-)...

Mais c'est bien quand même hein, et sans doute objecterez-vous et me démentirez-vous car c'est vous le spécialiste au lu de votre introduction et de l'ensemble de la nouvelle d'ailleurs.


J'ai eu un petit problème avec "marquis/hobereau" :
Le marquis vient très haut dans l'échelle des titres après le prince et le duc mais devant le comte alors qu'un hobereau n'est qu'un petit noble de rien du tout parfois même sans cheval ni château. Ils ne peuvent avoir en commun les "somptueuses fêtes".
De plus de mémoire de marquis on n'a pas souvenance d'en avoir ouï un se ruiner, même après avoir offert équipage et hôtel particulier à sa "maîtresse sur rue". Peut-être me corrigerez-vous là-aussi... Lol.


Mais pour l'essentiel j'ai passé un bon moment en la compagnie de ce Monsieur de l'aristocratie de la jarretière égarée :)

   Pimpette   
31/3/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je me demande si notre auteur est un jeune humoriste plein d'avenir ou un ancien au passé chargé de gloire, mais de toute manière le texte est d'une grande drôlerie dans un style superbe...

J'aime mieux,à l'oreille,:' ...ses haricots chéris" que '...ses chers haricots".... une bricole...

Pour l'histoire, j'ai préféré le marquis vivant, c'est à dire la première partie de la nouvelle, avant son séjour au royaume des morts...des morts dont Allais disait: "Les morts vont vite, surtout quand ils sont montés sur leurs petits chevaux arabes"

je me suis bien amusée

   Acratopege   
31/3/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Merci pour cet exquis moment d'humour vieillot et pire encore, anté-révolutionnaire! La langue sied au propos, la fable s'expose en mots qui sonnent comme des cors de chasse quand on combat entre pairs pour la conquête du plus bel andouiller. Je ne connais pas assez Allais pour apprécier l'éventuel pastiche, mais j'ai aimé. Merci.

   Anonyme   
2/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Palimpseste

Je note vite deux petits détails avant de les oublier.

Première phrase, à la fin de ladite, me serais arrêté à "des moyens les moins nobles" à cette fin, alourdit.
Plus loin " la porte un peu basse" pour laisser passer les andouillers, me serais contenté de porte basse.

L'écriture est soignée, le ton très agréable, l'humour présent un peu partout, c'est léger, quoiqu'un brin long.

En ce qui concerne toute la partie paradisiaque... un peu plus d'originalité, peut-être, d'originalité dans l'imaginaire, s'éloigner des chemins rebattus... je suis certain que vous y seriez parvenu sans difficulté.

La fin, c'est la vôtre, mais elle ne me convient pas, trop revancharde : " Tu les as aimés tes haricots, t'en aurais bien pris encore une louche, ben tin, en v'là"

J'étais parti sur vraiment autre chose, comme par exemple, une passion renouvelée pour ces haricots et leur culture...

Je le voyais bien céder à cette tentation, en prélever quelques uns et en faire des plantations, un paradis rempli de haricots, de toutes les couleurs, de toutes les formes et le paradis dévoré, recouvert, telle une jungle de plants de haricots...

Mais je m'égare, empiète sur vos plates-bandes, m'amuse, car votre texte m'a détendu, fait sourire même si la fin est à mon sens, pas assez... délirante.

Mais peut-être n'était-ce pas du tout votre sujet ni votre objectif.

Merci.

   alvinabec   
4/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Palimpseste,
D'accord, on compatit à la corvée de fayots pour le 'pauvre marquis'.
Toute l'ambiguïté de votre texte tient là.
Bois-Lamothe est-il le hobereau en sabots (ds son champs de haricots), pauvre hère qui aurait même place auprès de St Pierre ou est-ce le magnifique héritier d'un marquisat qui, usant de son inaliénable droit de cuissage, court la prétentaine sur son domaine comme à la cour ( locale, régionale, nationale, voire étrangère...)?
Je pinaille, mais même après son revers de fortune, je ne me le représente pas bien le cher homme.
Parfois je me demande si vous vous êtes bcp relu, mais là j'exxxxagère!
Je termine par un compliment, vous savez être drôle donc ne changez rien.
A vous lire...

   Menvussa   
6/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
L'histoire m'a bien plu. Mais j'ai eu un peu de mal avec ta manière d'user du présent. Des problèmes de concordance de temps dont on ne va pas faire un plat... de haricots.

   aldenor   
17/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Se lit agréablement.
L’introduction est proportionnellement trop longue. Elle m’a amusé, mais comment évaluer l’humour de la nouvelle sur cet apport externe ? Vous me faites découvrir un personnage truculent d’Alphonse Allais. Et puis, voilà le problème, il faut rester à la même hauteur.
Or l’anecdote qui suit souffre de la comparaison ; le style vieillot se tient bien, le ton est amusant, mais plus tellement le contenu.


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