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Sentimental/Romanesque
Shepard : La hache
 Publié le 25/06/20  -  8 commentaires  -  52577 caractères  -  53 lectures    Autres textes du même auteur

« Une vieille histoire » – Magda


La hache


Consommée


Le jour du mariage, Magdalena fixait son miroir d’un regard terne. Les servantes voletaient autour d’elle, occupées au maquillage et à la coiffure, comme un essaim d’abeille. Le temps se déroulait en accéléré, les gens allaient et venaient, son frère, son père, leurs paroles bourdonnantes dans ses oreilles sans cohérence. Elle montrait une indifférence totale.

Sa robe blanche et bleue à la longue traîne en dentelle aurait impressionné plus d'une jeune mariée, avec son bustier décoré par de jolis nœuds papillons et des roses tissées aux épaules. Un châle agrémenté de pendants dorés cachait ses cheveux noirs tressés en chignon. Magda attendit dans la tenue splendide jusqu'à ce que le soleil de midi soit haut.

La cérémonie prit place au domaine de la famille du mari, Andrew Santrefon, situé en bordure de la ville de Pame. La villa possédait un jardin protégé dans sa cour intérieure, construite avec des colonnes en marbre et des dessins géométriques sur les carrelages.

Magda ne vécut pas son avancée dans l'allée nimbée de lumière où les pétales de rose dansaient comme des plumes. Elle ne réagit pas au contact de son père qui lui tenait la main. Andrew, son promis, patientait aux côtés de l'officiant habillé des vêtements traditionnels : un ensemble doré avec une large ceinture en tissu, protégé par une cape noire au fermoir d'argent. Il arborait un grand sourire, un air joyeux mais surtout triomphant. Magda le rejoignit sans qu’aucune expression n’abîme son visage. Elle n'entendit pas la déclaration des vœux. Elle n'entendit pas sa propre réponse. Elle rendit un baiser sans impulsion. Elle n'était tout simplement pas là.

On entama les festivités dans l’allégresse. La mariée n'aurait rien mangé sans l'insistance d'Andrew, qui aimait raconter à tout le monde qu'elle était intimidée par la foule. « Le petit oiseau a peur du grand aigle », renchérissait le père de Magda avec un rire pénible. Farod, cet homme qui l’avait vendue, en échange d’une dot considérable et d’accords commerciaux.

Il y avait aussi toute la belle famille Santrefon, plus circonspecte, qui jaugeait la nouvelle avec un mélange de dédain et de curiosité. Elle montrait des manières de paysanne et se trouvait visiblement incapable d'alimenter une conversation, tout devait se dérouler trop vite pour cette pauvre tête de linotte. Un bel objet, cependant. Seul Odrin, le frère de Magda, faisait preuve de compassion. Il savait que sa sœur s'était enfermée dans son monde, sa solution contre la colère. Elle vivait une aventure quelque part comme un rêve éveillé. Cette attitude, elle l’avait souvent revêtue dans leur jeunesse, lorsque leur père n'était plus que l'ombre de lui-même.

Le soleil disparut et Magda ne revenait pas. Ses rubans flottaient sous la brise et s’évaporaient dans l’ombre du soir. Andrew peinait à cacher sa déconfiture face à cette présence spectrale. On lui avait vendu une contrefaçon. Dès que la nuit fut assez avancée, il se leva et attrapa la main de la mariée.


– L'amour doit être consommé, et j'ai très faim !


Les rires et les applaudissements du public ponctuèrent la déclaration. Andrew traîna Magda qui suivit à reculons. L'appel fit bondir son cœur. Sa conscience retourna s'ancrer en elle, lentement, de retour d’un long sommeil. Elle planta ses talons à l’approche de la chambre nuptiale mais son corps n'avait aucune prise, ses muscles vidés. Un cauchemar. Face au lit à baldaquins habillé de draps rouges, Magda quitta sa léthargie, ses yeux s’affolèrent devant l’abattoir. Elle échappa à la prise d'Andrew, motivée par un réflexe de survie inattendu après ses heures d'absence. Pour la première fois seul à seul, ils se découvrirent en silence. Il laissa tomber sa cape au sol et entreprit d’enlever sa tunique.


– Ah, je me demandais où vous étiez passée ! N'ayez crainte, je vais vous aider à enlever cet attirail.


Elle l’évita en se tenant le plus à l'écart possible. Andrew avait la trentaine passée, une bedaine naissante mais un visage pas désagréable bien qu'un peu trop rond. Ses cheveux blonds commençaient à se retirer sur son front, signe précoce de calvitie. La posture tendue de Magda ne mentait pas, il hocha la tête d’un air compréhensif.


– J'ai compris, vous avez peur. Venez et je serai patient.

– Non.


Il s'approcha et elle recula d'autant de pas. Le jeu amusa d’abord Andrew, puis après un moment de chasse comique, il perdit patience. Magda était beaucoup trop agile.


– Cette nuit est sacrée et vous manquez à vos vœux de femme, il y aura des conséquences.


Le discours tomba à plat et elle continua de lui échapper. Andrew s'engagea dans une stratégie plus directe, plutôt que d’essayer de coincer la fille il chargea pour la ceinturer. De rage, il la jeta contre le lit et lui asséna une série de gifles brutales. Frappée à l’oreille, Magda perdit sa coordination. Son corps s’alourdit d’une horrible fatigue. Andrew la souleva pour la mettre sur le dos. Il tenta de dénouer les lacets du corset, mais la robe s’accrochait à protéger sa propriétaire alors il déchira le tissu. Son visage plongea entre les seins exposés pour les embrasser, ses doigts froissèrent la peau délicate. Un frisson de dégoût réanima Magda, déclencheur d’un nouveau réflexe de défense pour repousser l'agression. En réponse, la main d’Andrew rampa comme une araignée autour du cou de sa victime et l’étrangla.


– Ça suffit, encore…


Une claque interrompit les mots. Le manque d'air sapait la force de Magda et le coup ne fit qu’exacerber la colère de son mari, qui la frappa plusieurs fois à l’estomac pour la désarmer. Elle abandonna. Son organisme poussé à ses limites lutta alors seulement pour respirer. Satisfait, Andrew reprit sa besogne. Une fois la robe retirée, il ne put se contenir plus longtemps et caressa l'entre-jambe mis à nu. Immobilisée sous la chair de son mari, elle pleurait, dégoûtée par les gémissements dans son oreille. L’écoute de cette plainte la répugnait plus que tout. Une douleur aiguë se diffusa dans son ventre et ses hanches lorsqu'il la pénétra. Le déchirement arracha un cri à Magda, la douleur s’accentua jusqu'à ce qu'elle ne sente plus rien du tout. Il ne restait que ce contact visqueux, cette peau couverte de sueur et les soupirs d'Andrew. L'acte parut s’éterniser, puis il se crispa dans un râle rauque. Après s’être retiré avec lourdeur, il roula sur le lit à l’écart et Magda se recroquevilla de son côté. Son instinct lui commanda de s’enfuir, elle ne pouvait supporter cette pièce une minute de plus et posa ses deux pieds sur le sol froid.


– Vous restez ici, avec moi, ordonna une voix encore essoufflée, personne ne verra ma femme quitter le lit de noce.


Magda se raidit.


– Ne m'obligez pas à me répéter.


Alors elle obéit et s'allongea de dos.


– C'est bien. Bonne fille.


Il la caressa un peu.


– La vie sera simple, vous aurez juste à m'écouter. Le plus important sera de porter des enfants, ce que toutes les femmes savent faire.


Les yeux grands ouverts sur l'obscurité, elle attendit qu'il se lasse, puis s'endorme. Elle se leva pour trouver une serviette et de l'eau, puis nettoya la moindre présence d'Andrew dans son intimité, ainsi que le sang. La nuit défila, Magda revivait la scène à répétition, secouée par les sanglots sur le divan face au lit. Malgré l’épuisement, elle ne put se résoudre à s’endormir au côté de son violeur, un regain d’adrénaline chassa sa torpeur. Elle récupéra ses vêtements ruinés avec précipitation et se recouvrit du mieux possible, puis quitta la chambre pieds nus, encore tremblante du choc. Un courant d’air crépita sur sa peau brûlante, terminant d’activer sa fuite.

Elle se rua dans le couloir, dévala les escaliers en tenant sa robe qui entravait ses jambes et arriva dans le hall de la maison. Le jardin ne se trouvait plus très loin. Il y avait encore un peu de lumière à l’extérieur mais les discussions s’étaient éteintes, remplacées par le bruit du rangement des tables. Magda approcha sur la pointe des pieds et jeta un coup d’œil par la porte d’entrée, quelques serviteurs s’occupaient de libérer les lieux avant le lever du jour. Après une dernière inspiration, la fugitive s’élança lorsque les hommes lui tournèrent le dos. Elle arriva jusqu’au portail fermé, éclairé par deux braseros mourants. Aucune quantité d’effort ne permit à Magda d’ouvrir le passage verrouillé. Un cri de défaite misérable mit terme à la fuite, elle s’écroula contre le métal, en pleurs. Plusieurs valets accoururent immédiatement pour découvrir la mariée agenouillée au sol, le visage tordu par des sillons de larmes. L’un d’entre eux s’approcha et lui tendit la main.


– Madame, mais que se passe-t-il ? Qu’on prévienne monsieur, vite !

– Non ! Laissez-moi partir !


Le groupe hésita, troublé par l’étrange situation, mais quelques hommes repartaient déjà avertir le maître. Magda hurla, s’acharna à faire trembler le portail, et en dernier recours, se jeta sur les serviteurs pour exiger les clés. La punition d’Andrew fut sévère.


Menteuse


Andrew érigea un ensemble d’interdictions drastiques pour garder sa femme sous contrôle. Elle dut ajuster sa façon de répondre, de regarder, ainsi que sa tenue pour éviter le traitement. C’était comme ça qu’Andrew appelait les punitions. Magda n’était pas adaptée à la vie, elle nécessitait une thérapie pour supprimer ses ardeurs et devenir une épouse digne. Il mettait beaucoup d’application dans ses séances, qui ressortaient de la violence physique et psychologique pour vaincre les pulsions de sa femme. Andrew ne se considérait pas brutal, la culpabilité revenait à Magda car la réponse était toujours à la mesure de ses fautes. Les semaines suivant les noces, elle chercha un moyen d’échapper à la demeure Santrefon mais son mari refusait de la laisser partir, elle devait d’abord apprendre à bien se comporter. La résistance active de Magda s’affaiblit rapidement, cela ne faisait qu’empirer les choses.

En peu de temps, elle perfectionna un sourire factice avec son rire de circonstance, pour satisfaire l’illusion du mariage heureux souhaité. Sa personnalité adopta une posture de dénégation si convaincante qu’elle parvint même à se mentir. Elle suivait cette allée lumineuse, dépourvue d’intersections et bordée d’ombres, comme le seul chemin valide à emprunter. Pourtant, une dissonance surgissait parfois. Un éclair de sa conscience qui révélait une autre route, pleine de menaces, et disparaissait aussitôt.

Un matin, elle se réveilla et son mari était absent de la maison, sans avoir rien dit. L’urgence avait dû être unique car il aimait rappeler l’importance de ses affaires. Elle savoura cette solitude inattendue, à boire une infusion en face de la fenêtre des cuisines. Ses pensées, qui d’habitude courraient, se desséchaient pour céder à l’abrutissement. Cela prévenait l’éclosion des mauvaises graines. Mais elle apprenait encore et les erreurs étaient toujours possibles.


Le beau soleil l’attira à l’extérieur, l’oisiveté lui donna l’envie de revisiter Pame, la ville de son enfance. Quitter la propriété sans avertir Andrew pouvait justifier une séance de traitement, mais elle ne put étouffer l’étincelle de ce désir innocent. Peu avant midi, Magda s’en alla rejoindre les rues. Elle se perdit au marché à regarder les couleurs des gens, puis dériva dans des passages moins fréquentés, sous l’ombre des arcades de pierre. Les images de la ville la bercèrent hors de son nouveau quotidien et l’apaisèrent pour un instant. Cet air extérieur, qu’elle n’avait pas senti depuis des semaines, la motiva à trouver une possible échappatoire. Depuis le début de sa captivité, l’idée de contacter sa famille avait resurgi plusieurs fois, elle la repoussait, comme effrayée de détruire ce dernier espoir. Elle craignait plus de rejet. Après tout, Andrew était dans son droit, elle lui appartenait.

Aujourd’hui, l’appel se fit plus fort et refuser plus difficile. Magda prit la décision de se rendre à la garnison de Pame. Le vieux bâtiment en centre ville abritait la quarantaine de miliciens en charge de maintenir l’ordre, constituant un contingent suffisant pour tenir les agitateurs à l’écart.

Odrin, son frère, commandait la garde depuis quelques années. À l’époque de sa promotion, la nouvelle avait fait rire Magda. Son frère ne se battait jamais, il évitait la confrontation, se montrant toujours obéissant et faisant preuve de beaucoup de patience. Au final, son caractère s’intégrait parfaitement dans la chaîne de commandement.

Les deux gardes qui surveillaient l’entrée de la garnison adressèrent à peine un regard à Magda, appuyés à tomber sur leur lance. Elle franchit le porche et pénétra un petit hall servant à accueillir les prisonniers ou les plaignants. Plusieurs hommes la connaissaient de vue, elle put atteindre les quartiers de l’officier en charge sans problèmes. Magda se plaça dans l’encadrement de la porte et observa son frère penché sur trois lettres disposées en éventail face à lui. Sans lever les yeux, il marmonna :


– Vous pouvez entrer.


Elle s’avança. Agacé par l’absence de réponse, Odrin lâcha sa lecture.


– Bon… Magdalena ?


La surprise passée, il sourit, puis contourna son bureau pour embrasser sa sœur sur la joue qui réagit mollement à l’accolade.


– J’étais sur le point d’envoyer une patrouille te chercher, plaisanta Odrin, où étais-tu ?


La question simple souleva un torrent d’émotion en Magda, elle voulut se jeter contre son frère et lui avouer l’horreur des derniers jours, mais le courage ne vint pas. L’inspiration était déjà partie, son esprit réussit à tout réprimer, à enfermer le mauvais génie dans sa bouteille et elle afficha un sourire timide.


– J’avais plein de choses à faire, plein de bagages à ranger.


La vacuité de sa propre réponse lui donna mal à l’estomac.


– Ça expliquerait ces traits un peu fatigués.

– Je ne peux décidément rien te cacher.


Peut-être s’agissait-il du léger manque d’entrain dans sa voix, mais Odrin ne mordit pas totalement à l’hameçon.


– Alors, tout va bien ?


Elle hocha lentement la tête pour se convaincre.


– Bien sûr, quel beau mariage ! Que pourrais-je demander de plus ?

– Tu as fais la paix avec ça ?


L’insistance inattendue provoqua une petite fêlure sur le masque de Magda. Les mots lui brûlèrent la langue.


– Si tu attends de moi d’aller remercier père, non. Je ne le pardonnerai pas. Jamais.


Éclaboussé par la soudaine amertume, Odrin prit les mains de sa sœur.


– Écoute, j’ai vu que tu rêvais au mariage. Je sais que ce n’est pas facile pour toi, tout ce changement et la précipitation. Si je peux t’aider, dis-le-moi. S’il y a un problème, quel qu’il soit, dis-le-moi. Je ferai mon possible.


Elle baissa les yeux, sa nouvelle identité faiblit encore. Pourtant, une force incommensurable la tenait à la gorge et l’empêchait d’avouer, la honte. Elle devait accomplir son devoir de femme, comment pouvait-elle imaginer se plaindre ? Son frère pensait à bien mais c’était un idiot sans emprise sur la situation, décidée par leur père. Quand Magda reporta son regard sur lui, elle réussit à transformer ses larmes en une brillance mutine.


– Qu’est-ce que tu vas chercher encore… Je viens juste voir comment tu te portes sans moi.

– Beaucoup mieux.


Elle lui donna un coup à l’épaule.


– Tu vois, c’est pour ça que je ne passe pas souvent, pour ton bien.


En quittant la garnison, Magda subit une montée de nausée, son corps frissonna malgré la chaleur. Mentir lui coûtait. Exister se résumait à projeter cette image d’épouse avec suffisamment de couleurs pour que personne ne doute de sa véracité. Voir son frère ne faisait que rendre les choses plus difficiles car lui mentir coûtait. D’un seul coup, le monde tout autour devint insupportable, cette ville et ses gens, ces dix-huit années de même chose.

Une bourrasque la poussa en avant, elle pouvait partir, marcher jusqu’aux champs et disparaître. Il s’agissait du chemin de l’ombre. La vision s’évanouit et la réalité reprit le contrôle : partir avec rien ? Que ferait une plante de salon dans la nature ? On lui avait bien inculqué la dangerosité du monde, détaillée ad nauseam par son entourage.

Son élan abandonné, Magda rentra à la maison Santrefon avant qu’Andrew ne se rende compte de l’escapade. Elle arriva sur la pointe des pieds mais croisa le regard du majordome, Blonte. Un homme au physique plus âgé qu’il ne l’était, ratatiné par la servilité, qui ne parlait jamais fort. Il guettait aux fenêtres et aux portes des couloirs. À l’instant où Magda pénétra le hall, elle comprit que ce rat rapporterait tout, qu’elle allait être punie. Une autre erreur de sa part, l’apprentissage prendrait du temps.


Lâche


Dans les jardins de la résidence Santrefon, il y avait un banc de pierre à l'ombre d'un chêne, l’unique arbre au centre des rangées de buissons floraux. Durant des heures, Magda restait là, à jouer au Roc. L'inactivité la dévorait, sans un ami, sans l’envie de quitter la demeure, le jeu était l’un de ses seuls moyens pour oublier le temps. Blonte regardait souvent par-dessus l’épaule de la fille, de façon discrète, juste en passant lorsqu’il arrosait les plantes. Il surveillait les mouvements sur le plateau avec curiosité. Elle ne jouait que durant les absences d’Andrew, appréhendant une autre privation s’il apprenait. Au départ, elle craignit que Blonte ne rapporte cette habitude à son maître, mais étrangement, il n’en fit rien. Le petit rat paraissait trop intéressé par la partie pour y mettre fin.

Ce soir, un repas se préparait pour une réunion d'affaires avec plusieurs collaborateurs d'Andrew, le mari serait plus nerveux que d'habitude. Le pauvre, pensa Magda, il se mettait tant de pression sur les épaules ! Le junior peinait à convaincre de l’utilité de son entreprise loin de la capitale, de cette « maison de vacances » comme l’appelait le patriarche Santrefon. L’indépendance du fils se trouvait menacée. Il avait donc appelé quelques anciens amis à la rescousse, dans l’espoir de passer d’autres accords qui échappaient à Magda.

Un étrange sourire, serein, illumina le visage de la joueuse. Elle se sentait comme une aliénée dans ce monde qu’elle ne comprenait pas. Ce jardin et ces murs prenaient des allures d’asile de fous, avec Blonte en gardien. Pendant qu’Andrew, lui, faisait au mieux pour appliquer le traitement nécessaire à la guérison. L’esprit de Magda se révoltait souvent, mais parfois, comme aujourd’hui sur le banc, elle percevait une certaine logique derrière les mots du mari. Cette rage qui bouillonnait en elle depuis petite était sûrement la preuve d’une condition mentale, il fallait que ce mal soit contenu pour qu’elle puisse enfin s’épanouir. À cet instant, Magda tressaillit, terrifiée des mensonges tissés par son esprit. Jamais elle ne plierait. Tout ça n’était qu’une image, un faux, ce n’était pas elle, elle n’était pas une sorte de folle furieuse !

Lorsque le soleil commença à descendre, elle revêtit ses plus beaux habits et mit son maquillage, si bien que son reflet lissé par le fond de teint lui apparut méconnaissable. Alors qu’elle rangeait ses pinceaux, ses yeux se verrouillèrent sur l’inconnue de l’autre côté du miroir. Cet ersatz de femme était la vraie idiote. « Une jolie petite dinde. »

Les éclats d’une conversation interrompirent la tension qui s’accumulait dans son corps, le mari était enfin de retour. Elle se para d’un sourire un peu crispé et rejoignit le hall d’entrée. Lorsqu’elle se présenta en haut des escaliers menant aux chambres, les regards des quatre hommes détaillèrent sa tenue impeccable.


– Donc c’est elle, la dame Santrefon ?


Andrew gloussa, il se pavanait en rejoignant sa femme et lui passa un bras autour de la taille.


– N’est-elle pas parfaite ?


Magda gardait la tête haute et son dos droit, elle jouait bien son rôle.


– Soyez les bienvenus messieurs, je vous en prie.

– Merci madame.


Et ils défilèrent les uns après les autres pour la saluer avec l’approbation du mari. Au dîner, les hommes discutaient de généralités, Andrew guidait les sujets pour se mettre en avant. Comme d’habitude lors de ces moments mondains, la conversation s’orienta vite autour du couple et de la famille. À la fin du repas, Magda suivait ces banalités avec ennui en descendant quelques verres de vin. Elle encaissa plusieurs moqueries faciles ainsi que les œillades appuyées des invités, et rendit des sourires sans rien répondre. Andrew enveloppa la main de sa femme dans un geste prétendument sincère, il comptait reprendre la situation.


– Cela va bientôt faire un an.


Magda dissimula sa surprise derrière un rire délicat, effrayée par ce rappel des faits.


– Et alors, bientôt un fils ? demanda l'un des invités.


Le visage d'Andrew se ferma et il ramena son bras contre lui. Sa femme acheva sa troisième coupe. La tête alourdie par l’alcool, elle s’immisça dans l’échange :


– Ce n'est pas la faute de monsieur, qui essaye beaucoup !

– Ben oui, essayer, c'est bien le genre d'Andy ! C’est à se demander s’il est capable d’approfondir.


Le visage du concerné vira au cramoisi. Magda venait de transgresser une limite, mais le tonnerre d'éclats de rire força Andrew à accepter l'humiliation à contrecœur. La coupable conserva un regard fixe, évitant à tout prix celui de son mari. D'un ton un peu trop impatient, l'hôte mit un terme aux dernières salves :


– Nous nous amusons bien, certes, mais nous sommes ici pour affaires alors maintenant que le dîner est terminé peut-être devrions-nous commencer ?


Des hochements de têtes entendus et des demi-sourires parcoururent le groupe.


– Ma chère femme, pouvez-vous laisser les hommes entre eux ? puis il compléta avec une certaine emphase : je vous rejoindrai plus tard.

– Oui, excusez-moi. Bonne soirée.


De l’autre côté de la porte du salon, Magda se mit à trembler. Elle était en colère. Contre eux et contre elle-même pour son intempérance. Andrew allait recourir au traitement, elle l’avait entendu dans le ton de sa dernière phrase. Des mois sans accroches n’y changeraient rien, la moindre erreur sera toujours punie avec extrême sévérité.

Cette injustice lui insuffla une haine étrangère, beaucoup plus froide et dirigée que le magma de frustration habituel. Elle haïssait Andrew, pour ce qu’il lui infligeait depuis un an, de ses abus et de sa volonté à la briser. Elle haïssait aussi son père, pour l’avoir abandonnée puis vendue. Mais au-delà des personnes, elle haïssait le monde entier et les règles absurdes qu’il imposait. La haine compléta son cycle et se retourna contre elle. Tous ses efforts pour contenir la colère, les raccourcis pour la convaincre qu’elle devait changer, se révélèrent vains.

Elle traversa le hall en se forçant à respirer lentement, mais son cœur battait trop vite. Une image rouge, indistincte, flasha dans sa tête et la fit trébucher. La panique bloqua la montée de rage, toute la haine qui noircissait son sang reflua pour la laisser exsangue. Durant ce court instant, elle aurait tout rejeté, investie par un momentum capable de briser l’inertie qui la paralysait.

Magda fuit pour rejoindre la nuit à l’extérieur, elle enterra sa haine sous des mécanismes mentaux protecteurs. « Arrête d’y penser », murmurait-elle dans le noir, comme une incantation contre cette ombre rampant quelque part dans sa psyché.

D’un coup, elle se retourna vers la maison. Dans l’entrée illuminée par une lanterne, une silhouette l’espionnait, Blonte, qui se rétracta plus à couvert. Lorsqu’elle rentra, le majordome la salua d’un mouvement de tête.


– Bonne soirée, madame.


Sa voix sans inflexions s’accordait avec son visage dénué d’émotions. Lui aussi, elle le haïssait, le coupable par association. Agitée par son excès de sentiments après des mois à ressentir le vide, Magda dut se retenir de ne pas le gifler. Elle lui donna un regard assassin et l’ignora.

Elle attendit son heure à côté du salon des hommes, se cacher ne la sauverait en rien. Andrew s’emportait déjà, si fort que des bribes de conversation étaient audibles au travers des murs. La réunion ne devait pas se dérouler comme prévu. Du mouvement se fit entendre, alors Magda se dépêcha de rejoindre le hall pour les au revoir. Après les salutations d’usage, les invités s’en allèrent, guidés par Blonte. Andrew ne perdit pas de temps. Son faux sourire disparut et il attrapa sa femme à la gorge pour la plaquer contre un mur. Elle ferma les yeux lorsqu’il la frappa l’estomac, il ne visait plus la tête, ça l’abîmait trop, cette beauté était sa seule valeur. Affaissée par la douleur, elle termina au sol.


– Tu ne fais rien de ce que je te demande.


Andrew donna un coup de pied à Magda qui rampait pour tenter de prendre de la distance.


– Et je ne te demande pas grand-chose : juste ton soutien. Mais tu ne peux pas t’empêcher de cancaner comme une sale petite oie insolente.


Le déluge la fracassait, sur les reins, le dos, les côtes. Elle se roula en boule, ses mains sur son visage, elle cria, ce qui excita Andrew un peu plus. Il visait les parties les plus exposées, il voulait faire mal et la voir supplier. Magda l’implora d’arrêter.


– Tu n’auras rien si tu ne donnes rien ! hurla t-il avec l’écume aux lèvres, je donne, je donne et tu ne rends rien ! Toujours à ne penser qu’à toi !


Il asséna un dernier coup avant de l’abandonner à l’agonie, puis alla se servir un verre de vin et s’assit sur un fauteuil. La colère se tarissait, Andrew contempla sa femme avec pitié.


– Pourquoi faut-il que tu fasses ça ?


Elle ne bougeait plus, immobile dans son supplice.


– Je souhaite seulement une histoire heureuse, mais il faut que tu me mettes dans cet état. Et regarde-toi… Tu n’y gagnes rien non plus.


Après un soupir embarrassé, Andrew posa sa boisson et s’agenouilla aux côtés de Magda, il caressa la chevelure noire, douce et bien peignée.


– Allez, ne pleure plus, je sais que tu as essayé de faire des efforts. Tu es très malade mais je garde espoir qu’un jour, tout soit terminé. Regarde comme tu es belle ! L’enfant viendra, je le sais, j’y crois.


Les caresses de son mari, des mêmes doigts qui venaient de la massacrer, étaient ce qui la terrifiait le plus. Par chance, il se lassa, peut-être que l’alcool lui sapa l’envie de la déshabiller pour la prendre. Aveugle à l’état de sa femme, il concéda :


– Je comprends, tu es un peu contrariée maintenant. Va te laver et viens de te coucher.


Laissée au silence, Magda ne percevait plus que sa propre respiration, elle se redressa difficilement contre une cloison, une main pressée sur son flanc. Sa tête se releva pour voir Blonte, encore là, à la fixer depuis l'autre bout du couloir d’un regard vide.


– Je vais préparer votre bain.


Un spasme secoua Magda à l’écoute de la phrase, un rire qui se déforma en sanglots. Après chaque traitement, elle se sentait annihilée, son esprit régressait au point mort, il ne restait plus qu’une douleur crue et un sentiment d'infériorité. Elle ne valait rien, incapable de se défendre, incapable de changer, incapable de partir. Sa rage qui l’inquiétait se trouvait en réalité vide de force, une flamme que personne ne percevait mais qui la consumait pourtant. Magda ne parvenait même pas à être en colère correctement.

Dans la salle de bain, elle s'immergea sous l'eau chaude, un pauvre remède contre les ecchymoses qui tachetaient sa peau. L'absence de bruit et de lumière la plongèrent dans un état comateux, elle arrêta de respirer, elle reposait immobile au fond. Son cœur ralentit mais son instinct l’anima d’une décharge impossible à réprimer. Elle remonta pour prendre une inspiration, malgré les blessures le corps voulait survivre, c'était une machine têtue qui possédait ses propres mécanismes, bien plus résilients que l'esprit.

Cette évidence la déconcerta. Son corps la maintiendrait envers et contre tout, même si elle ne souhaitait plus ce fardeau de vie. Il le ferait jusqu'à la dernière goutte de sang, jusqu'à ce qu'il soit irrémédiablement détruit, en dépit de sa propriétaire. Magda quitta son bain pour s’habiller et se sécher les cheveux, occupée par une nouvelle pensée obsessive, une idée moche.

Elle prit la paire de ciseaux posée près du miroir, serra le fer à s'en blanchir les mains et posa la lame contre sa gorge. Ses muscles tendus tremblaient. Elle défia son reflet du regard, pénétra ces yeux qui puaient la peur pour y discerner cette femme lâche qu'elle détestait. Une opportunité de fin se dessina. D'un coup, elle frappa la commode plusieurs fois jusqu’à s’écorcher les phalanges, puis tomba à genoux, la main toujours accrochée à son arme. Entre deux inspirations saccadées, Magda tourna lentement son visage baigné de larmes vers la porte de la salle de bain.

Ses pas l’emmenèrent au travers du couloir, elle s'appuyait contre la cloison, puis la rambarde des escaliers, plongée dans les ténèbres. Elle parvint à la chambre commune, poussa la porte en silence, et resta dans entrebâillement à regarder pendant de longues minutes. L'odeur chaude de cette pièce la dégoûtait. Andrew dormait déjà avec le vin qu'il avait ingurgité, elle entendait ses ronflements. L'avancée reprit, étrangère et pénible, comme si les fils d’un marionnettiste soulevaient ses jambes. Magda s'arrêta à côté du lit, puis leva sa main armée des ciseaux. Elle concentra toute sa force, poussa sa volonté dans ses retranchements, mais ce fut impossible. Le geste se suspendit, figé dans une posture ridicule. Une derrière barrière prévenait cet irréversible et la tenait à distance encore, la peur.


Fière


Au début de l’été, Andrew dut partir à la capitale de la baronnie, son père le rappelait pour des affaires de commerce. Ce matin-là, Magda se leva très tôt et s’apprêta à donner son au revoir. Le déjeuner se déroula dans un silence rare, preuve que son mari était satisfait de la démonstration ainsi que des préparatifs. Alors, elle se permit même un sourire en buvant son infusion.


– Ne sois pas trop heureuse quand je vais m'absenter, ordonna Andrew.


L'air quitta les poumons de Magda. Elle reposa doucement sa tasse et acquiesça en baissant les yeux.


– Je suis désolée, mon époux.


Dessous le miel qui enduisait les mots, on devinait une pointe d’acidité. Andrew ne sembla pas le remarquer. Lorsque la collation fut terminée, le couple sortit bras-dessus bras-dessous, accompagné par Blonte qui portait les bagages de monsieur. Elle suivit la marche comme une automate. Pendant le chargement de l’attelage dans la cour, Andrew commenta :


– J’ai constaté du progrès dans votre comportement ce mois-ci, faites en sorte que ça continue.


Elle hocha la tête, puis se força à déposer un baiser furtif sur les lèvres de son mari, avant qu’il n’embarque la diligence. Après le départ, Magda alla se changer pour une tenue plus simple, cette robe bleue qu’elle aimait bien et qu’Andrew considérait comme un vêtement de paysanne. Enfin à l’aise, elle rejoignit le banc du jardin avec son jeu de Roc et aligna les pions noirs et rouges sur la grille. Une fois les pièces en place, Magda observa leur disposition en silence, concentrée sur le premier mouvement. Elle s’étendit au centre et créa une ouverture pour son adversaire. En réfléchissant au second mouvement, elle considéra ses possibilités, elle devait prendre une décision avant le retour d’Andrew et l’abrutissement de la routine.

Plutôt que de suivre l’action au centre, son adversaire choisit d’avancer sur l’un des côtés du plateau. Son propre choix la surprit, ce qui signifiait qu’il s’agissait d’une erreur ou d’un coup brillant. Magda se remémora son élan et comment elle avait failli tuer Andrew d’une lame dans le cou. Sa main bougea un autre pion vers le milieu. Elle devait insister pour créer une éventuelle brèche.

Malgré toute l’aversion pour son mari, elle manquait de conviction, sa peur inventait toujours une raison de ne pas commettre le meurtre. Ce mécanisme la protégeait des conséquences qui suivraient. L’extension de son adversaire sur le flanc devint plus agressive, avec un second pion placé au côté de son avant-garde.

Magda s’apprêta à jouer son tour mais une présence projeta une ombre sur le plateau. En relevant les yeux, elle croisa Blonte, juste là avec son air las. Ils se regardèrent et l’homme pointa les noirs.


– Puis-je jouer ? Vous choisissez les rouges, n’est-ce pas ?


L’absence de réponse peignit une hésitation sur le visage du majordome, qui laissa son bras retomber contre son corps. Magda observa la cour désertée. L’été revenait, les gens partaient aux moissons, seul le rat restait, sans son maître. Elle hocha la tête et réarrangea les pièces, puis lui fit signe de s’asseoir. Il se plaça de l’autre côté du banc, séparé par le jeu. Elle ouvrit au centre, encore.

Blonte répondit vite d’un mouvement symétrique. Pendant son tour, Magda détailla le visage du majordome. Ce regard fuyant et son manque d’éclat lui rappela la face d’une vieille pièce ternie. Elle répliqua le déplacement de sa précédente partie et posa un pion sur le flanc. L’action ne généra aucune réaction, Blonte ne montra pas la moindre surprise et joua aussi sec au centre.

Les gestes s’accélérèrent et une ligne de front se dessina entre les deux adversaires. Magda réussit à engouffrer l’avancée ennemie, bloquée par des pions qui menaçaient de déborder sur un encerclement complet. Le massacre éminent n’inquiéta toujours pas Blonte qui s’entêtait à vouloir franchir le centre.

Il était mort. Son existence avait perdu son étincelle, il patientait dans ce corps, emprisonné par la servitude. Cet homme écrasé ne recevait plus aucun coup de botte, il était collé à la botte du maître et participait passivement aux punitions des autres. Un concept comme la dignité ne s’appliquait plus à Blonte, il ne survivait pas, il ne vivait plus. Le cœur de Magda bondit : elle s’acharnait depuis un an à emprunter cette même route.

La condition de Blonte la révulsa à un tel point qu’elle désira sa disparation de la surface du monde, ainsi que tous ceux qui lui ressemblaient. Elle lança l’attaque sur les pions ennemis et en faucha la moitié en une seule vague. Jamais elle ne sera comme Blonte ! Elle rêvait d’autre chose... Elle rêvait encore, tout simplement.

Une défense désorganisée tenta de stopper le mouvement coordonné de Magda, mais la déferlante rouge emporta les derniers résistants. Elle n’en resterait pas là, elle ne se contenterait pas de fuir. Andrew l’avait blessée, presque brisée, physiquement et mentalement, il devait payer, peu en importait les conséquences. Magda montrerait à tous sa colère, son départ ne se ferait pas en silence. Plus important encore, elle ruinerait les plans de son père, l’union serait définitivement brisée.


– Bien joué, madame, opina Blonte.


Elle allait le tuer, lui aussi. Avec un sourire, la gagnante acquiesça :


– Merci. J’ignorais que vous jouiez.

– C’était il y a longtemps, quand j’étais enfant.

– Vous avez abandonné ?


La phrase ressemblait à une question, mais sa tonalité laissait un doute.


– Je ne sais pas… peut-être.


Elle hocha la tête et rangea les pions dans leur boîte.


– C’est un beau jeu, commenta t-il.

– Un cadeau de mon frère.


Après s’être levée, Magda prit une inspiration et épousseta sa robe. Blonte la regarda, toujours assis, et déclara de sa voix si neutre :


– Je suis désolé, madame.


Elle dissimula sa surprise, le toisant d’un air las.


– Pourquoi ?

– Pour tout.


L’excuse sonna de façon trop spécifique aux oreilles de Magda. Le vieux rat avait-il un pressentiment, un reliquat d’instinct ? Elle secoua la tête.


– C’est trop tard.


Il n’y aura aucun pardon. Pour une fois depuis longtemps elle goûta à l’étrange plaisir du choix dénué de doutes.

Le jour suivant, Magda se força à rester à l’extérieur de la maison Santrefon. Si elle avait bien décidé d’agir, elle en délayait le moment, incertaine sur la façon de procéder. En fin de matinée, elle quitta la demeure pour marcher en ville, son anxiété ne supportait plus le silence du jardin. À cette heure, la place se couvrait des marchandises entassées en vrac sur la toile, à même le pavement. Les commerçants aux vêtements bariolés n’hésitaient pas à l’alpaguer pour capturer son attention. Elle s’échappa et fila dans une autre rangée, l’allée des viandes et des saucissons à l’odeur faisandée.

Comment pouvait-elle faire ? Le poison était une possibilité, dans la nourriture ou du vin. Magda connaissait quelque plantes vénéneuses mais ignorait la préparation ou la dose nécessaire, cela restait trop hasardeux. Après les jambons, un embranchement l’orienta vers les étoffes, un jeune homme s’avança en désignant un drap de lin bleu et vert. Elle le dépassa pour trouver des foulards aux teintes vives. L’étranglement paraissait difficile, Andrew était plus fort bien qu’un peu plus petit, il prendrait le dessus elle le savait, malheureusement.

Le marché s’ouvrit sur les échoppes des artisans du fer, on y exposait principalement des outils ou du matériel de construction, mais aussi des armes de chasse. Magda s’intéressa aux couteaux, une arme qui pouvait être retournée contre un utilisateur hésitant. Mais elle n’hésiterait pas. Le vendeur lui présenta des hachoirs de boucher aux lames impeccables et des longs poignards à viande, elle apprécia leur tranchant avec son pouce. Une main se posa sur sa taille. Elle pivota pour se trouver face à Odrin. Le frère sourit et l’embrassa.


– Ça fait quelque temps, ma sœur.

– Tu m’as surprise, qu’est-ce que tu fais là ?

– Je devais régler une affaire au hall de la ville, je rentrais à la garnison. Cela me fait plaisir de te voir en tout…


Elle lui coupa la parole et l’enlaça.


– Eh bien, que se passe-t-il, Magdalena ?


Arrachée à son obsession, Magda réalisa qu’elle ne verrait plus son frère car jamais il ne lui pardonnerait. Avant tout, c’était un homme loyal qui avait prêté serment à la garde. Elle se recula pour observer son visage, ils partageaient les mêmes yeux et les mêmes cheveux, comme des jumeaux. Magda se demanda comment les choses se seraient déroulées si leurs rôles avaient été inversés : aurait-elle été capable de le protéger de l’amertume de leur père ? Odrin avait essayé, sans succès, un enfant n’y pouvait pas grand chose. À l’adolescence, il partit pour réussir à l’école militaire et la laissa seule. Sans jamais le lui avouer, elle le détestait pour ça, d’avoir voulu plaire à Farod et d’avoir réussi. Pourtant, au fond, elle savait que la faute incombait à leur père, et à elle-même, la fille qui ne servait à rien, la maudite.


– Tu es un bon frère, admit-elle.


Au sein de leur famille, on ne se disait plus « je t’aime ». Depuis la mort de la mère, Isabel, durant l’accouchement de Magda, ces mots devinrent trop chargés. On se soutenait sous l’égide du patronyme familial sans s’aimer. Farod le rappela assez de fois : l’amour était parti. Magda ne put prononcer la formule oubliée mais sa déclaration fleuretait suffisamment avec le sentiment pour qu’Odrin comprît.


– J’ai fait ce que j’ai pu, parfois j’aurais voulu faire plus. Tu sais…


Il hésita à continuer, puis s’engagea en voyant que sa sœur l’écoutait pleinement.


– Père est heureux que le mariage se soit finalement bien passé. J’entends, heureux pour toi, pas satisfait.


Elle secoua la tête en négation. L’ignorance de son père aurait pu la faire rire si ses blessures n’avaient pas été aussi fraîches. Elle ne voulait plus rien avoir à faire avec le vieillard.


– Je ne le pardonnerai pas, ça n’arrivera jamais.

– D’accord, se rendit Odrin, il voulait que tu le saches.


Il soupira et changea de sujet avant de créer un orage.


– Que se passe t-il, que je te vois si peu souvent ?


L’orientation prise par la conversation contraria Magda, cela appelait d’inévitables mensonges.


– J’ai changé…


Elle réfléchit, au moins le début était vrai.


– Souvent, je me dois de suivre Andrew en déplacement à la capitale, mais pas cette fois, c’est pour ça. Je voulais profiter de l’été de Pame, ce sont les meilleures couleurs de la ville.

– C’est vrai que tu aimes beaucoup ces champs, acquiesça-t-il d’un air complice.

– Plus autant qu’avant.


Odrin ne releva pas la réponse mélancolique.


– Il faut que j’y aille, on m’attend. Pourquoi ne pas dîner ensemble ?

– Je suis désolée, je vais passer du temps avec Andrew dans les jours qui viennent, il a des problèmes avec son père. La semaine prochaine.

– Très bien, mais rien de grave ?

– Non, sourit Magda, c’est bientôt terminé.


Ils s’embrassèrent avec chaleur et se quittèrent. Après quelques pas, elle se retourna pour le regarder s’éloigner. Une pièce métallique de son uniforme brilla à la lumière, puis l’éclat disparut dans la foule et Magda reprit sa route. Son ancienne vie s’épuisait comme une poignée de sable entre ses doigts, elle s’apprêtait à en souffler les derniers grains.


Aucun pardon


Magda rentra à la maison Santrefon, elle venait de se souvenir de quelque chose et avait prit sa décision. Elle parcourut l’allée du jardin puis se dirigea vers la petite réserve attenante à la demeure. On y stockait principalement le bois pour le feu, de la nourriture et des outils. Aucune des clés à sa disposition ne réussit à ouvrir le sésame, alors elle se mit à la recherche de Blonte dans toute la maison. En l’absence des autres serviteurs, le majordome s’affairait au ménage, il se redressa à l'arrivée de la dame Santrefon.


– J'aimerais avoir les clés de la réserve

– Vous êtes sûre ? Je pourrais chercher ce que vous souhaitez.

– Très bonne idée, venez avec moi, conclut Magda en déformant la proposition.


Comme prévu, Blonte ne résista pas longtemps et se résolut à obéir. Le duo dépareillé pénétra la remise, laissant la porte entrebâillée pour permettre à la lumière du jour d'entrer, ainsi qu'aérer l'odeur de renfermé qui imprégnait la pièce. Le majordome attendit ses ordres pendant que Magda détaillait les lieux. Son visage s'illumina lorsqu'elle trouva l’objet de sa recherche. Elle hocha la tête et annonça :


– Prenez quelques onces de viande séchée, du grain d'avoine et cette pâte sucrée que l'on mange parfois en dessert.


Bien qu'interloqué par le caractère incongru de la demande, Blonte accepta la tâche. Alors qu'il fouillait entre les bocaux des étagères, il avoua finalement d’un ton embarrassé :


– Vous savez, je ne sais pas ce que monsieur pensera de ça…


Magda ne l’écoutait plus. Elle se dirigea vers la petite hache posée contre le mur sur sa droite. Elle saisit l'outil pour le soupeser. Le manche tenait bien en main, c'était juste comme elle avait imaginé. Sa respiration accéléra lorsqu'elle se rapprocha du dos de Blonte. La silhouette de l'homme occupait tout son champ de vision. Magda entendait son cœur battre dans ses oreilles, chaque coup sonnait comme un tambour de guerre.

Elle voulut frapper mais ses muscles se figèrent dans cette même gangue de glace qui l'avait arrêtée avec Andrew. Sa volonté fléchit, sur le point de se rendre à la peur, à reprendre le chemin du silence, puis elle pensa à une raison de ne pas le faire, en vain. L'instant d’après, Magda abattit son arme sur l'arrière du crâne de Blonte.

Ce fut un geste hésitant, porté par un bras faible. Le blessé gémit et s'écroula en avant. Ses mains se raccrochèrent à l'étagère et il parvint à se retourner pour s'adosser au meuble. Du sang noyait ses cheveux, dégoulinait dans son cou, sur ses épaules. Il pressa ses doigts sur la plaie, les larmes lui montèrent aux yeux.


– Je suis désolé… s'excusa Blonte.


Magda trembla sous l'afflux d'adrénaline. Elle observa un instant sa victime, ses yeux brillaient d’un dernier espoir inutile, il croyait qu’il pouvait s’agir d’une erreur. Une vigueur renouvelée explosa dans le corps de la future meurtrière. La vague enveloppa la peur, l’hésitation et les pensées, remplacées par un juste sentiment d'accomplissement.

Les quatre coups suivants furent dénués de compromis et arrachèrent le sang des plaies pour recouvrir les murs. Elle quitta la remise avec un cageot rempli de nourriture sous un bras et sa hache souillée dans l'autre main. Des grains rouges parsemaient son visage comme des taches de rousseur.

Magda déposa ses affaires dans la cuisine, elle devait se préparer pour demain matin quand son mari reviendrait. Sur le trajet menant à l'étage, elle se débarrassa de ses vêtements et sema le linge en sifflant. Son corps filait avec légèreté, elle avait le contrôle total sur la situation. Le rat était mort, son maître allait suivre.

Dans la salle de bain, Magda se rafraîchit la peau et frotta le sang coagulé. Une fois la toilette terminée, l'eau de l'écuelle s’assombrit d’une teinte carmine. Elle contempla le liquide, intriguée par la couleur de la vie et ignorante de la raison à l’œuvre derrière ce caractère de la nature. La substance était si particulière, unique dans son aspect et dans son odeur métallique, d’une grande richesse car quelques gouttes suffisaient à troubler l’eau la plus pure. Magda abandonna son observation pour rejoindre la chambre commune.

Elle passa en revue les robes à sa disposition, puis après plusieurs essais, aucune ne lui fit envie. Son attention se porta sur les affaires d'Andrew. Une soudaine compulsion entraîna Magda vers l'armoire à vêtements du mari, elle entra dans une fouille frénétique et balança des tenues dans toute la pièce. La plupart des vêtements exhibaient trop de broderies pour son goût, mais en persévérant, elle trouva un pantalon de toile simple oublié au fond d’une malle. Face au miroir, elle redécouvrit sa façon de bouger, sans avoir à tirer le tissu d’entre ses jambes. Satisfaite, Magda s’accommoda d’un ensemble comprenant une chemise d’homme ainsi qu’une veste plus longue, avec des poches. Puis elle se rappela sa longue tresse, intouchée depuis une décennie ou presque. Décidée à ne plus s’en occuper, Magda retourna à la salle de bain, attrapa ses ciseaux et coupa la natte à ras. Les cheveux se délitèrent entre ses doigts, elle les jeta par terre sans regrets et reprit le taillage pour obtenir une coiffure inégale mais courte.

Une fois sa coupe achevée, Magda récupéra un havresac pour y charger de la nourriture, de l'eau, une couverture et quelques autres affaires, dont son jeu de Roc. Jamais elle n'aurait cru arriver au jour où elle préparerait son départ. Demain son mari revenait, c’était comme un rêve. Magda s’endormit très tôt d’un sommeil enfiévré par l'impatience, sur un divan du salon, la hache posée par terre près du sac.

À l'aube, elle s'anima d'un seul mouvement et sauta sur ses pieds. Elle s'étira et commença à faire les cent pas. Tenaillée par la faim, elle décida de se préparer un déjeuner copieux, avec des tartines, du fromage et de la viande, puis alla déverrouiller le portail de la demeure en mangeant. L'air encore humide du matin acheva de l'éveiller complètement.

Sa tâche accomplie, elle patienta dans le hall, puis le jardin, puis le hall. Arme en main, Magda retourna dans le salon pour regarder par les fenêtres. En écartant les épais rideaux carmin, elle aperçut enfin la diligence qui arrivait. Le cocher s'arrêta dans la cour précédant le jardin et descendit pour ouvrir la portière à Andrew. Au travers des carreaux, Magda devinait l'air courroucé de son mari, déjà enragé par l’absence de Blonte.

L'homme dut récupérer lui-même ses bagages alors que le chariot repartait. Elle sourit comme une enfant sur le point de faire une farce en se plaçant à l'entrée, dans un angle mort. Magda trépigna lorsque la porte s’ouvrit, Andrew se débattit tant bien que mal pour franchir l'encadrement, encombré par ses valises. Il pesta et appela Blonte d'une voix outrée, avant de tout jeter par terre.


– Mais où est-il passé, cet imbécile ?


Face à la ténacité du silence, Andrew comprit que quelque chose n'allait pas : son majordome ne disparaîtrait pas comme ça, les conséquences étaient sévères. Et puis, que diable faisait sa femme ? Un froissement subtil l’alerta mais avant qu’il ne puisse se retourner, sa jambe fut sciée par une douleur aiguë.

La hache de Magda sectionna les muscles et les tendons au creux du genou de son mari. Incapable de maintenir son équilibre, il tomba sur les coudes. Sa main hésitante descendit jusqu'à la blessure poisseuse, un couinement remonta sa gorge quand ses doigts effleurèrent la chair mutilée.


– Ce n’est pas possible, qu'est-ce qui m'arrive ?

– Bienvenu à la maison ! accueillit Magda débordante de joie malsaine.

– Magdalena, mais…

– Retourne-toi.

– Maudite folle, putain de souillon !


La fille écrasa la jambe entaillée du bout du pied, enfonçant précisément la pointe de sa chaussure dans la plaie. Andrew expulsa un cri animal, jusqu'à ce que le son éraillé ne se brise en sanglots. Magda relâcha la pression.


– Retourne-toi, j'ai dit.


Il s’exécuta, tout son corps tremblait sous l’effort, et s’appuya contre les bagages pour se redresser. Une énorme tache de sang se répandait sur le carrelage. Andrew perdait ses couleurs au fil des secondes, mais ses yeux cernés de noir déversaient toujours une sorte de suffisance, il n'avait pas l'air vaincu. Surprise, Magda s'accroupit face à lui pour l'observer de plus près.


– Pauvre femme, tu sais que tu es folle alors arrête ça tout de suite. Va chercher de l’aide avant de faire quelque chose que tu regretteras.


Au fil des mots, un sourire s’agrandissait sur le visage de la meurtrière. Elle se régalait du moment, éberluée par l'arrogance d'Andrew qui semblait persuadé d’avoir une carte à jouer.


– Mon époux, dire que je me serais presque ôtée la vie grâce à vous. Imaginez : j'aurais manqué cet instant !

– Assez ! Où est Blonte ? Où est-il ?

– Je l'ai tué, ton rat. Tu es le prochain.


Cette fois, Andrew se mit à avoir peur. Son air défiant venait de s'envoler, ses yeux brillèrent de la même espérance que Blonte.


– Mais que veux-tu, femme ? gémit le mari qui s'effondrait, tu finiras pendue et toute ta famille sera jetée à l’opprobre. C’est ça, c’est ce que tu veux ?

– Sans moi, il n’y aura ni témoin, ni coupable.


Il paniqua, recherchant un autre stratagème. Son regard ne quittait plus Magda qui se releva, puis ajusta sa prise sur la hache, prête à achever le travail.


– Non ! Attends, s’il te plaît…


Elle suspendit son geste.


– Épargne-moi, je t'en supplie, je suis désolé ! Tu sais que je n’ai toujours voulu que ton bien ? Je voulais que tu sois une vraie femme, digne et forte. Tu étais d'accord… tu savais que c'était la chose à faire ! Tu es juste en train de céder aux pulsions, il faut que tu rejettes cette attitude avant qu'il ne soit trop tard !


Magda éclata de rire, à s’en frapper les cuisses, aux larmes, elle renifla en essuyant les deux côtés de son visage du dos de la main. Elle dut prendre une grande inspiration pour calmer son euphorie.


– Qu’est-ce que c’est bon… Non, non, non ! Andrew, il n’y aura aucun pardon !


Il essaya de se protéger avec une main lorsque l’acier fondit sur lui. Le tranchant arracha plusieurs doigts qui rebondirent au sol. Un second coup lui fendit la clavicule. Les aboiements d’Andrew se turent au troisième impact, en plein torse, qui chassa l'air de ses poumons. Magda continua à frapper la tête. La lame ripa d’abord sur l’os, qui céda pour avaler la hache. Après un effort pour extraire l’arme, le crâne éventré vomit un fluide huileux, au milieu du front. Les coups continuèrent jusqu’à ce que le haut du visage d'Andrew fût déchiqueté, sa mâchoire inférieure pendue dans une expression de surprise.

Magda cligna des yeux, elle parvint difficilement à se détourner du portrait morbide, à jamais gravé dans sa mémoire. Ses mains tremblaient, sa colère était partie violemment, comme arrachée à son corps. Elle avait été entièrement dévorée par l’action, si bien qu’elle eut l’étrange sensation que tout cela s'était déroulé il y a des années. Seule une impression de bonne fatigue demeurait, avec ce sentiment de domination, celui de la victoire.

On dit que la vengeance n'apporte rien si ce n'est le vide, mais Magda éprouvait une jouissance absolue, à un niveau qu'elle n’aurait imaginé possible. Sans un regard en arrière, elle récupéra son sac, enjamba le corps en évitant l'océan écarlate, puis quitta la maison Santrefon. Elle jeta les clés dans le jardin et prit la direction des champs qui entouraient Pame. Le banc de pierre sous le chêne ne lui manquera jamais.


 
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   ANIMAL   
31/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Effroyable histoire de vengeance. Au début, un mariage forcé, bien trop courant, arrangé par la famille sans le consentement de l'épousée, sera à l'origine d'une suite de drames, de renoncements, de tortures physiques et morales, de mal-être...

Mais après bien des vicissitudes, Magda trouve le courage et la force de se révolter et tout ceci finit en drame sanguinaire. La victime se venge et devient bourreau à son tour.

Ce récit est une observation lucide et glacée de la relation qui s'installe entre le bourreau et la victime. Le cynisme de l'un, l'autre qui peu à peu accepte son état jusqu'à approcher de la destruction de son moi. Certaines victimes, brisées, renoncent à tout et meurent esclaves, d'autres comme Magda se réfugient dans la haine et finissent par réagir pour un mot ou une humiliation de trop.

Le texte est bien écrit et sans concession, reflet de la méchanceté et de la veulerie humaine. Même le courage de Magda n'est que du désespoir. Tout dans cette nouvelle est souffrance et ambiance glauque.

Que va-t-il advenir de Magda ? On ne le sait pas mais il est douteux qu'elle parvienne à trouver le bonheur ici bas. Dommage car après toutes ces épreuves j'aurais aimé une fin heureuse.

Etant donné la longueur de la nouvelle, pourquoi ne pas pousser jusqu'au roman afin de connaître le futur de Magda ?

en EL

   Donaldo75   
7/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

J’ai trouvé cette nouvelle un peu longue, pour manier l’euphémisme tout en restant dans la tonalité diplomatique. Je ne suis également pas fan du style même si je comprends qu’il tient sa légitimité de la teneur de l’histoire, du genre littéraire auquel elle se réfère. Une fois ces réserves formulées, j’en viens aux nombreux points positifs, ceux qui m’ont permis d’apprécier la nouvelle : les personnages se tiennent bien, en particulier les deux principaux. Le calvaire de Magdalena reste réaliste malgré l’insistance narrative – je fais partie des lecteurs à qui il n’est pas nécessaire d’expliquer par la redondance, de livrer un manuel de lecture, parce que ça me donne une impression de gâcher du papier à une époque où les arbres sont notre dernière richesse – sur les phases de brutalité. La vengeance est simple et efficace ; peut-être que les lignes excédentaires pointées plus haut dans mon commentaire auraient pu servir à élaborer une phase de vengeance un peu plus complexe ou racontée dans le même rythme que le reste de l’histoire. Elle semble un peu expédiée en l’état.

Au final, j’ai bien aimé.

Bravo !

   maria   
25/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Shepard,

Mais qui est donc Magda ?
Certes "d'un seul coup, le monde tout autour devint insupportable, cette ville et ses gens, ces dix-huit années de rien du tout", mais de là à tuer le majordome puis le mari à coups de hache !

Et si Andrew avait raison ?
Si Magda était vraiment une "pauvre femme...malade...folle...pas adaptée à la vie, elle nécessitait une thérapie...pour devenir une épouse digne" ?

Magda elle-même s'interroge sur "sa condition mentale, il fallait que ce mal soit contenu".

Visiblement Andrew a mal dosé "le traitement nécessaire à la guérison" pour qu'enfin elle "soit une vraie femme digne et forte".

N'y a t-il pas chez cette femme quelque chose de diabolique, qui, malgré "du progrès dans votre comportement, ce mois-ci", l'a empêché de mener "une vie simple" ?

Peut-être portait-elle cette violence depuis la mort de sa mère et que le mariage forcé, le viol, les coups ont fait éclater.
Je ne veux pas, Shepard, minimiser l'importance de ces atrocités dans ta nouvelle, mais de ma lecture, j'ai vu dans ce personnage quelqu'un désormais capable de tous les pires.

Elle est partie à travers champs habillée en homme avec son jeu de Roc. Quels coups prépare t-elle ?
Une suite, mais dans un style moins explicatif, plus audacieux ?

Merci du partage et bravo pour le travail.

   socque   
26/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ouf ! une sacrée histoire... Si la trajectoire en est fort prévisible, j'apprécie son énergie. Je regrette un peu le côté archétypal, voire simpliste, des personnages, et pense qu'avec Blonte vous ratez le coche : je l'aurais bien vu en allié discret de Magda. Tel quel, pourquoi un individu aussi brisé et réduit à une totale servilité envers son maître prend-il l'initiative d'une partie avec la maîtresse de maison ? Tente-t-il de lui faire accepter son sort en le rendant marginalement moins dur ?

Quoi qu'il en soit, le récit m'a intéressée, la longueur du texte ne m'a en rien lassée. Rien que cela, à mes yeux, est le signe d'une histoire bien contée.

   hersen   
25/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Magda illustre fort bien la souffrance de certaines femmes et comment elles en arrivent à des actes criminels, reconnu par la loi.
Tandis que violer sa femme, ça reste encore secret d'alcôve judiciaire.

Il y a un côté conte des mille et une nuits, c'en serait une autre facette et j'aime bien d'en avoir cette impression. J'aime bien aussi le décor que tu crées, on se demande où on est et c'est bien d'être en flottement.
Ce que j'ai trouvé surprenant, c'est ce premier "non", il me manque ici la plausibilité de cet aplomb, car visiblement, elle n'a pas été éduquée dans ce sens.

Même si à la première occurrence du mot "hache", on devine, on se demande comment elle va faire, en fait, mais on comprend qu'elle en aura la force par tout ce qu'elle a enduré.

J'aime bien tous les sous-titres qui expliquent son évolution, les états d'âme par lesquels elle passe pour en arriver à tuer son mari.
C'est une très bonne idée.

Merci de cette lecture !

   Harvester   
26/6/2020
 a aimé ce texte 
Vraiment pas ↓
Bonjour,

Je traîne sur ce texte depuis sa publication en m'efforçant vainement d'y trouver le moindre intérêt.

La langue utilisée me fait penser à une traduction issue d'une langue étrangère tant les formules utilisées sont carrément improbables dans un français correct. Je précise que j'ai noté une kyrielle de formules que je ne prends pas le temps de rapporter ici pour ne pas laisser penser à un acharnement de ma part mais vraiment...pour moi c'est un grand non !


Merci de ce partage.

Et désolé pour ce commentaire peu sympathique il faut bien le dire !

   Malitorne   
27/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Une histoire longue mais il fallait ça pour suivre le cheminement psychologique de Magda. Passer de l’abattement à la révolte ne se fait pas en un clin d’œil. Le thème du mariage arrangé n’est pas nouveau en soi, ce qui l’est plus c’est l’épilogue sanglant. Un peu excessif diront certains, la plupart des femmes battues choisissent de s’enfuir sans massacrer leur mari, qui plus est avec un éventuel complice ! Tu aurais inscrit ce récit dans la catégorie horreur j’aurais compris, mais là tu le places en sentimental/romanesque d’où mon léger étonnement. L’un explique la hache, l’autre s’en passerait.Mais bon, ça ne m’a pas gêné, bien au contraire, j’apprécie quand les murs sont éclaboussés d’hémoglobine, c’est juste une question de cohérence.
Davantage que la scène finale, j’ai préféré le portrait de cette épouse violentée qui perd l’estime de soi, se culpabilise, jusqu’à envisager le suicide. D’après ce que j’en sais, les femmes battues se dévaloriseraient à tel point qu’elles en perdraient leur indépendance d’esprit, soumises par le fait à la violence. De ce point de vue, c'est plutôt juste et bien rendu. Magda a su trouver les capacités mentales pour résister à cet anéantissement.
Rien à dire sur l’écriture, peut-être l’ai-je trouvé un peu plus sage que d’habitude. On sent que tu t'es beaucoup appliqué.
Je vais aller maintenant lire tes explications, toujours curieux de voir après coup si j’ai bien saisi l’auteur.

   Alfin   
30/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Shepard,
C'est exactement le genre d'histoire que j'aime bien, un peu d'horreur certes, mais surtout une construction psychologique progressive (mais pas pour Andrew). Un décor bien esquissé, une belle écriture, vivante et très réaliste.
Deux remarques pour moi. Andrew est trop frontal, peu nuancé. Ce qui, bien sûr, le rend antipathique dès la première phrase qu’il prononce en public. Cette approche a charge permanente rend particulièrement jouissive la scène de vengeance, sanglante à souhait, et il faut bien le dire glaçante… Mais lui donner quelques points positifs aurait pu donner plus de fil à retordre, une lecture moins manichéenne.
Toute petite erreur aussi : « Une fois la toilette terminée, l'eau de l'écuelle s’assombrit d’une teinte carmine. » (Pendant la toilette oui, pas après)
Pour le reste, on vit la descente aux enfers de Magda, on s’énerve un peu en se demandant pourquoi elle n’en dit pas un mot à son frère. (Un peu comme dans les films d’horreur quand on crie « non, ne rentre pas dans la chambre » et inexorablement le personnage fait ce qu’il ne faut pas faire…)
En bref pour moi c’est du grand art, un gros travail d’écriture et une qualité de relecture au top. Enfin, j’aime aussi les titres de chapitre. Merci beaucoup pour le partage d’un travail de qualité !

Au plaisir de te lire
Alfin


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