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Sidoine : Torpeur
 Publié le 15/04/12  -  12 commentaires  -  5050 caractères  -  162 lectures    Autres textes du même auteur

Difficile ouverture.


Torpeur


Depuis quelques jours, ou peut-être depuis des années, il lui semblait que son esprit s’était immobilisé et avait atteint le comble de l’imbécillité. Tout effort intellectuel la rebutait, à peine avait-elle lu une page qu’elle refermait les livres, son hébétement lui procurait une sorte de torpeur bienfaisante ; elle se savait idiote, et elle en jouissait. Même, elle avait fini par croire que le grand tort de la philosophie était de penser ; avec des raisonnements, on n’arrivait à rien, sauf à se prendre la tête, et le réel restait toujours ineffable. Elle aimait les musiques stupides, les couleurs pimpantes des vitrines, les bruissements incompréhensibles des rues ; un arbre lui procurait une extase, un bonbon, un étonnement métaphysique, une série télévisée, une béatitude céleste. Parfois, des semblants de réflexions venaient parsemer sa cervelle rétractée ; le mot fleur n’était pas la vraie fleur, une parole était un acte, la liberté n’existait pas. Le tissu du monde l’engluait, les choses lui collaient à la peau, elle nageait dans un océan sonore, pailleté, l’entraînant toujours dans son reflux malsain, la rejetant parfois comme une épave déchiquetée et la reprenant à nouveau, anesthésiant ses sens dans son odeur d’écume, la mordant, la déchirant jusqu’à la moelle. Et pourtant, elle se croyait heureuse, l’incessante répétition des vagues la grisait, des visages apparaissaient, des voitures fusaient, des rires la saisissaient ; elle était molle, inerte, pareille à une algue morte ; sans prise et sans repère dans le mouvement débile de la vie. Son regard clair, transparent, livide, étonnait par sa naïveté ; on ne sentait en lui aucune intelligence, tout s’y infiltrait et tombait dans une présence sans fond ; c’était une eau immobile, aspirant les reflets sans jamais les renvoyer. En société, elle paraissait complètement perdue ; le sens des discussions lui demeurait inconnu, elle ne discernait que les peaux luisantes et les nez gras, pleins de sueur, elle ne voyait que l’écartèlement des bouches se fendant en sourires ; elle n’entendait que le trouble bourdonnement de la mer, inéluctable, qui la menait et la faisait danser jusqu’à la folie. Car folle, elle l’était sans aucun doute ; folle de peur, folle d’angoisse, se repliant constamment dans l’immédiateté stupide de la première sensation ; comme un escargot digérant dans une apparence de calme sa propre bave, ses propres déchets. Si on l’attaquait, si on s’adressait à elle, si l’on souhaitait qu’elle parle, elle détournait la tête et regardait le ciel, faisant mine de n’avoir rien écouté ; et, en effet, elle n’avait rien écouté d’autre que la faille du silence se brisant dans une éclaboussure de cris. En cours, elle avait quelquefois de bonnes notes ; mais cela lui était indifférent ; elle ignorait même ce qu’était une note, cette écriture chiffrée teintée de sang, pointue comme un juge attendant le massacre. Les romans, les discours, les conférences, traversaient sa raison ébranlée pour aussitôt s’y perdre ; les limbes de sa mémoire regorgeaient de concepts, de personnages, de théories inutilisables et inutiles. Pour comprendre, il lui fallait sentir ; tout ce qui était abstrait lui était étranger ; et encore, ce qu’elle avait saisi ne se manifestait que sous forme d’images, déboussolantes et hors de propos. Un citron était un village, où soufflait un vent chargé de sel ; il était le tremblement des arbres dans le soir, un éclair ensoleillé parmi les ombres ; une étincelle crépitant dans la rotondité vibrante d’une prunelle ; un éclatement de cheveux d’or sur un teint lunaire ; un citron était une vie brûlante de sève, un sang chaud illuminant les pommettes des Italiennes, la vibration haletante d’un astre bouillonnant ; la richesse acide d’un vol de papillons, dont les ailes, valsantes, laissaient passer la lumière. Quand elle devait traiter un sujet de dissertation, et qu’elle tentait de définir les termes, c’était une myriade de métaphores qui surgissait autour d’elle, malgré le sérieux et la gravité dont elle devait faire preuve en une telle circonstance. La vérité ? Elle voyait très nettement le globe terrestre, marqué au feu d’un grand V, qui le cerclait et l’enserrait sous son encre charbonneuse. Les deux branches de la lettre s’étendaient à l’infini et formaient une corde agrippant la planète se tordant sous la torture. Le cogito ? C’était une petite boule de la grandeur d’une bille placée dans une tête cartésienne et demeurant malgré l’évanouissement des choses. La bille était translucide, elle avait tout l’air d’un cristal, né de la sublimation alchimique de la matière. Alors, elle prenait sa plume ; les gens, à côté d’elle, la face longue et les lèvres serrées, écrivaient d’un rythme saccadé ; son univers s’effondrait. « Le cogito est un mouvement réflexif déterminant le sujet conscient. » Elle avait récité son cours. L’ouverture de l’imagination se refermait. La torpeur s’emparait encore d’elle. Elle était idiote, elle le savait. Pour avoir sa place dans le réel, il fallait s’y complaire.


 
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   socque   
31/3/2012
 a aimé ce texte 
Un peu
Malgré cet excellent début : "Depuis quelques jours, ou peut-être depuis des années", je ne marche pas. Ce texte ne me convainc pas ; il est vrai que son entreprise me paraît insurmontable.
Déjà, la répétition de ce "Elle était idiote, elle le savait" alors que le texte laisse à voir l'exact contraire : le fait que le texte soit ironique, à mon avis, ne convient pas à ce sujet où vous tentez, si je perçois bien, de décrire quelqu'un qui cerne l'univers, les choses, de manière immédiate, dans une espèce de "gestalt". Le recul ironique, à mon avis, nie l'entreprise, apporte une discordance entre le sujet et son traitement.
Ensuite, vous ne pouvez empêcher, je pense, la métaphore d'intervenir dans votre texte où tout se veut image. L'exemple le plus clair à ce point de vue me semble : "elle n’avait rien écouté d’autre que la faille du silence se brisant dans une éclaboussure de cris".
Par le fait, vous tentez par un texte, domaine de l'intellectuel, de rendre une réalité immédiatement sensible ; ou, plutôt, vous parlez de quelqu'un pour qui la réalité est immédiatement sensible, introduisant de fait un media, un intermédiaire, et contredisant une fois de plus votre sujet par la manière.

C'est pourquoi, à mon avis, malgré la beauté de votre prose, votre entreprise échoue. Je salue l'effort, c'est très difficile, et je ne crois pas que vous y parveniez ici.

   Pascal31   
1/4/2012
 a aimé ce texte 
Bien
Ouf ! Il faut en vouloir pour parvenir au bout de ce gros pavé !
Ce n'est pas la faute du sujet ou de l'écriture, mais de cet agencement en un seul gros paragraphe, ce bloc qui rebute et ne facilite en rien la lecture...
C'est dommage (pour être également tombé dans ce piège) de perdre une partie du lectorat à cause d'une présentation austère.
Quelques retours à la ligne suffiraient à aérer le tout, le rendre plus accessible.
En parlant d'accessibilité, le sujet est également assez particulier. Pourtant, cela ne m'a pas ennuyé : j'aime ce style. L'auteur possède un savoir-faire indéniable, qui gagnerait en force dans un texte mieux aéré.

   Lunar-K   
5/4/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

J'aime beaucoup cette écriture, sa densité (renforcée par cette mise en page monolithique). Il est vraiment difficile de ne pas s'y perdre, avec toutes ces images et ces métaphores qui se suivent, sans fil conducteur ni narration véritables. Et pourtant j'ai plutôt bien aimé, non pas malgré mais grâce à cela, précisément.

C'est que "cela", qui pourrait paraître comme une faiblesse dans un tout autre contexte, me semble tout à fait se justifier ici. Le thème l'appelle, et se trouve profondément renforcé par. Comme une façon de nous faire vivre ce rapport au monde particulier décrit dans ce texte. Le rapport d'une "idiote", peut-être bien... En tout cas, le rapport de quelqu'un presque entièrement dépourvue d'esprit et de raison, de la faculté de s'abstraire et de conceptualiser ses affects et ses percepts. Comme noyée en eux, submergée par le sensible ainsi dépourvu de toute signification et de tout investissement surajoutés. Je trouve cela fort intéressant et plutôt bien rendu aussi.

A cet égard, j'ai beaucoup apprécié l'usage de la troisième personne dans ce texte. Une manière, je pense, de dépersonnaliser plus encore cette héroïne qui, d'une certaine façon, malgré cette troisième personne, en est bel et bien la narratrice. Mais une narratrice impersonnelle, sans identité stable, sans "je", dépourvue de toute subjectivité, entièrement plongée dans l'altérité du sensible qui l'assaille, dans une "présence sans fond". Un cogito fêlé, annulé même... C'est plutôt bien vu.

Bref, j'ai bien aimé ce texte. Ça me parle, ça me touche même. Une densité tout à fait saisissante, pour un sujet plutôt intelligent et, surtout, bien rendu.

Bravo, et bonne continuation !

   placebo   
15/4/2012
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Comme Pascal, je regrette la mise en page monobloc : de manière très prosaïque, c'est difficile de trouver la suite quand on commence une nouvelle ligne.

J'ai bien aimé la plupart des expressions mais d'autres m'ont déplu telle "pointue comme un juge attendant le massacre".

J'ai du mal avec les mentions incessantes à son peu d'intelligence : je plussoie assez socque.

Pour finir, je dirai que c'est relativement rare ici de lire des descriptions aussi complètes (en même tant qu'un peu vides, parce que les mots tournent sur eux-mêmes pour désigner un seul fait au final) de personnages ; ça fait un peu "roman" et ce n'est pas désagréable de temps à autres.

Bonne continuation,
placebo

   Anonyme   
15/4/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour
bien aimé ce texte que j'ai lu plusieurs fois. Le fait qu'il ne soit pas aéré m'a fait plus encore ressentir l'état d'étouffement (plus que de torpeur, cependant torpeur est juste) de cette femme que pas une seule seconde je n'ai trouvée idiote. Elle ne l'est pas selon moi. Peut-être aux limites de l'autisme mais ce n'est même pas sûr.
Elle vit dans un monde qui est le sien et tout ce qui y entre, odeurs, couleurs, objets, est une agression qui heurte son propre imaginaire et la referme comme une huître, la rendant inapte à partager ce qu'elle ressent.
J'aime beaucoup ce qui est dit en tout dernier, tant cela la cerne et la définit : "L’ouverture de l’imagination se refermait."
"La torpeur s’emparait encore d’elle."
"Pour avoir sa place dans le réel, il fallait s’y complaire."
Tout est dit.
Perso j'aurais remplacé quelques virgules par des points virgules. Question de souffle mais aussi afin de permettre de s'arrêter une seconde de plus sur certaines phrases et leur sens.
Au sujet de : "La torpeur s'emparait encore d'elle" le encore-d-elle n'est pas joli à l'oreille.
Sinon un texte qui vaut le détour mais il est heureux de par sa disposition assez étouffante - mais qui sert le texte et l'héroïne en me faisant ainsi entrer de plain-pied dans sa "bulle" - qu'il soit court.
Bonne continuation

   brabant   
30/4/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bon, moi je vois là un La Bruyère logorrhéique, un La Bruyère au féminin (sans faire de corrélation au général entre la logorrhée et la femme, il est des hommes logorrhéiques, il n'est qu'à lire ce com pour s'en rendre compte :)) , je vois une femme des Lumières qui connaît sa leçon mais a décidé de la taire, revendiquant le droit à la sensitivité, à l'empathie avec les choses, or les femmes des Lumières sont toujours bridées de nos jours, surtout quand on s'échine et s'obstine à leur donner la parole, passage obligé, pour s'extasier et justifier le code qui veut que... aujourd'hui... Elle pourrait répondre et raisonner cette La Bruyette avec des formules apprises par coeur, mais elle sait que les raisonnements ne sont que des assemblages ; alors quand elle manque de se prendre au jeu elle reprend bien vite la posture du poireau qui est une figure du yoga cérébral analogue à celle du poisson rouge, superbement protégé en son bocal.

Blurp... Blurp... Blurp... Blurp... Blurp... Autant de façons de dire le citron en faisant des bulles dans une bouteille de Fanta. Je suis intelligente, ne le répétez pas... Dites que je suis sensible et foutez-moi la paix !

Oh !

Lol

   AntoineJ   
3/5/2012
 a aimé ce texte 
Bien
un peu débousollé par le désiquilibre entre l'ouverture des images et la fermeture de la construction ...
un peu désarcçoné par ce que l'on devine sans savoir, ce qu'on lit et ce que l'on ressent ...
intéressant ... mais complexe ... même en se laissant porter ...
J'aurais d'avoir quelques "clefs" pour mieux ouvrir les portes de l'imagination ...

   Anonyme   
29/5/2012
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour
Malgré un début que j'ai trouvé intéressant, qui m'a donné envie de poursuivre ma lecture pour en apprendre plus sur cette "fille idiote", en dépit de l'écriture très imagée, j'ai été déçu par la fin. Cette caricature de l'élève telle que formulée est, je trouve, facile, trop facile, et fait perdre tout intérèt au texte.
Dommage

   Apupopo   
7/6/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
portrait parfait d'une rêveuse...
Enfin pas tout à fait parfait, si rêver n'était que partir dans une totale dérive, dans une sorte d'abandon de la si proche réalité, tout de même insaississable, mais ce n'est pas que ça, rêver ...
Rêveuse donc, dans ce qui pourrait s'apparenter à une forme d'idiotie : on dirait d'elle qu'elle est déconnecté...et du monde des réalités pragmatiques.
Or il se trouve ici et là dans le texte...qu'elle n'est pas une idiote, malgré ce qu'elle pense d'elle, car dans sa petite tête, il s'en passe des choses :concept etc...
ce texte me fait donner de la référence, Henri James me vient ici pour la portée psychologique du personnage...
le personnage pense dans son monde, à partir du monde, tandis qu'il n'accroche vraiment pas et ne veux pas se plier à une sorte de volonté de "raisonner" ce monde, de faire en sorte qu'il soit intelligible et préfère rester en état" émerveillé" et de se cantonner dans sa "rêverie" poètique ...
ce texte est un pensif du monde, un essai contre l'asujétion du monde, il veux dire par là, et ça me plait bien :
C'est pas parce qu'on sort une belle formule mathématique de son esprit intelligent qu'on se doit de la mettre en application...
aussi, les grands penseurs ne sont-ils de grands imaginatifs ?
je sais pas vraiment dire pourquoi( ce à quoi nous sommes impuissament confronté dans l'absolu ), mais ce texte résonne d'une portée écologique...
pourquoi ne pas être idiot après tout ? Dosto l'a bien fait...

   matcauth   
28/8/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Sidoine,

me voici donc à ce texte que je n'avais pas encore lu. J'ai trouvé que la forme servait parfaitement le fond. Cet aspect monolithique renforce l'idée de ce personnage pour qui tout est dense, intense, serré, étroit, trop à l'étroit. Les descriptions disent, contredisent, mélangent partent dans une direction et en reviennent, à l'image de ce personnage très tourmenté.

c'est bien vu.

L'écriture est agréable, ce lit bien malgré l'aspect du texte. Je déplore la succession d'adjectifs qui nuisent un peu à la lecture.

Il pourrait y avoir également plus d'intensité, en laissant de côté ces descriptions et en s'attachant davantage à ses émotions, à ses relations avec d'autres. En donnant à ce texte un aspect moins impersonnel.

Un auteur à suivre, en tout cas.

   David   
24/1/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Sidoine,

J'aime bien la fin, comme elle arrive avec un quelque chose que j'ai trouvé théâtrale. Le temps de lire, ça m'a semblé très poétique, par l'absence de contexte et le flou du personnage de la narratrice, même si j'ai reconnu, outre le genre, ses aléas d'une vie scolaire ou étudiante. Une fois la lecture finie, sur cette fin justement, c'est quand même la mise en scène qui ressort, le dénigrement apparent tout le long du texte ne semble faire que préparer la "chute", à la façon d'un dieu ancien condamné à vivre parmi les hommes. C'est un peu comme cela que je prend le texte au final, sans que ça me semble particulièrement orgueilleux pour autant, la façon de faire m'a plu.

   Acratopege   
28/2/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément
En un mot: magnifique! La densité du texte répond exactement à la lourdeur de la pensée exprimée. On passe de la dépression à la créativité, du rationnel à l'imagination en ressentant, en raison justement de la lecture laborieuse, la difficulté de s'en sortir.
Bravo.

   Anonyme   
15/5/2017
Commentaire modéré


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