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Réalisme/Historique
silene : Le secret de Maître Ventadour
 Publié le 18/08/10  -  7 commentaires  -  44088 caractères  -  90 lectures    Autres textes du même auteur

Un compagnon, maître-ébéniste, imagine un subterfuge ingénieux pour jouir ad vitam aeternam d'un chef-d'œuvre qui lui a été commandé.


Le secret de Maître Ventadour


- Le bonjour, mestre Ventadour.

- Bonjour ma belle, comment vas-tu ?

- Comme toujours, mestre, comme toujours : je ne me plains pas, pécaïre. Je suis mieux chez madame que non pas à ramasser la lavande depuis point d’heure comme les filles de la distillerie.

- Tu as bien raison pitchoune, le parfum, c’est toi qui te le mets ; allez, beauté, adessias, je passerai ce soir peut-être.

- Peut-être à ce soir alors, mestre.


L’homme traversait la petite ville d’un pas énergique et décidé, saluant l’un et l’autre, échangeant quelques mots lorsqu’il était en bonne amitié avec celui qu’il croisait. Le gros bourg déployait déjà une activité considérable, malgré l’heure matinale : c’était jour de marché, événement qui se reproduisait deux fois par semaine et déplaçait de fort loin les marchands qui venaient y déballer leurs marchandises, les petits métiers fort nombreux en ce temps, et les vendeurs de denrées comestibles, qui dans cette région bénie des dieux, disposaient des étals étourdissants, pyramides de melons, pastèques opulentes dont la chair rouge sang était cloutée de noirs pépins, blettes et cardons, disposés en bouquets, artichauts violets, échafaudages de fruits aux fragrances subtiles et puissantes à la fois, abricots mordorés, énormes, une variété locale, à la chair fondante comme du miel.


- Goûte-moi ça ma belle, que tu vas m’en dire des nouvelles : mon abricot, quand tu le manges, tu es obligée d’aller te confesser !

- Me confesser ? Et quoi encore ? Pour manger un abricot ?

- Pardi, bien sûr : tu le manges, il est si bon qu’il t’attrape. Tu es obligée d’en manger un autre, péché de gourmandise, voilà ce que j’en dis.

- Eh bé alors, je sais pas si je vais t’en prendre ; si c’est pour aller à confesse, je vais peut-être m’en chercher des moins bons…


L’art de vivre provençal se manifestait dans tous les échanges innombrables qui avaient lieu sur la grand-place de la petite cité de Vensagoule, forte de sept mille âmes, en cette belle matinée de mai 1903 ; les maraîchers, dont certains venaient d’aussi loin que Madagnosc, ce qui, en charrette tirée par un mulet, représentait aisément trois heures de trajet, se tenaient principalement sur la grand-place ombragée de platanes et de mûriers, tout stridulants de cigales.

Les places étaient attribuées selon une étiquette subtile par un placier soupçonneux, vêtu impeccablement d’un complet trop chaud pour la saison, et de bottines à revers : ayant raté son certificat d’études, cancre indécrottable, chargé de faire observer les règlements municipaux et de collecter le prix des places, il se servait du pouvoir qui lui était conféré dans le cadre de ses attributions pour se montrer arrogant avec les gens de peu, à qui il demandait d’un ton coupant et sans réplique :


- Montrez-moi vos papiers !


Quand bien même c’était un petit maraîcher qu’il connaissait parfaitement, mais à qui il tenait à manifester sa puissance, et s’aplatissait, obséquieux et servile devant les gros marchands qui occupaient parfois jusqu’à des cinq ou six places, tel le Bazar Provençal, dont l’outil de travail, une diligence reconditionnée pour les besoins de son commerce, par la dépose des sièges intérieurs, l’installation d’étagères sur tout le pourtour, où régnait, ainsi que sur l’impériale, un capharnaüm prodigieux de tout ce que l’inventive industrie proposait en ces temps, depuis le piège à rats de divers modèles, l’un permettant notamment de piéger les femelles gravides et de séparer les petits, grâce à une trappe, ce qui autorisait ensuite à les utiliser comme appâts pour des prises ultérieures, jusqu’au pistolet de cycliste, arme de poing à un coup pour abattre, sans état d’âme, et avec une netteté parfaite, les molosses de ferme qui convoitaient les mollets des jolis messieurs vélocipédés, et de leurs compagnes, en tenait déjà deux. Et une fois les trésors déballés, la surface d’un magasin, ce qui correspondait exactement à l’ambition du propriétaire qui répétait inlassablement que son magasin à lui était supérieur aux autres, puisqu’il se déplaçait. Attitude hélas fort fréquente que celle du placier, puisqu’elle se manifesta d’une façon particulièrement cruelle sous le gouvernement de monsieur Hitler, petit aquarelliste de l’école de Vienne et pianiste de second ordre, qui, cherchant des contrées où employer le talent qu’il était convaincu de posséder, en mit l’Europe à feu et à sang, par la délégation duquel des individus tout à fait médiocres, investis d’une autorité que leur conférait leur élégant costume, pouvaient impunément humilier, rouer de coups, ou abattre, de prestigieux artistes, des professeurs d’université illustres internationalement, au prétexte qu’ils étaient communistes, homosexuels ou juifs.


L’observateur superficiel aurait pu s’inquiéter de la concurrence que ne pouvait manquer de représenter ce débarquement, en plein bourg, de denrées nouvelles, qui potentiellement représentaient un manque à gagner vraisemblable pour les occupants habituels des lieux, les commerçants sédentaires qui bon an mal an ouvraient leur devanture chaque jour. Par une dynamique fréquemment observée, il n’en était rien : le marché, riche et abondant, attirait de nombreux clients des alentours, qui en profitaient pour explorer les commerces locaux ; souvent, d’ailleurs, les marchands installés du cru étaient les commanditaires des ambulants, qui s’avéraient avoir un lien de parenté avec eux, neveu, gendre ou frère.


Hors de la grand-place, les rues adjacentes qui irriguaient le vieux bourg étaient toutes remplies d’étals plus modestes, l’étroitesse des rues ne favorisant pas les déballages de grande envergure, et de petits métiers, rempailleurs de chaises, agrafeurs de faïence et porcelaine, fabricants de balais de genêt et bruyère, qui mettaient à profit leur temps pour confectionner inlassablement de nouveaux exemplaires.


Les trois cafés sur la place, tous trois pourvus de terrasses ombragées, de tables tripodes en fonte, équipées, pour certaines, de parasols, de chaises et parfois de fauteuils de fer peints de blanc, ne désemplissaient pas : certes, la clientèle ordinaire se recrutait plutôt parmi les gens d’un certain standing ; mais on y voyait aussi les marchands d’envergure, qui s’accordaient un répit, laissant à la petite apprentie le soin de faire tourner la boutique ambulante, qu’ils contrôlaient de loin, du coin de l’œil. Les vendeurs de condition plus modeste se contentaient des quelques débits de vin, qui faisaient aussi bois et charbon, des rues adjacentes, où l’on consommait au comptoir une piquette locale, à bas prix, ou un breuvage en provenance des vignes ensoleillées du Languedoc, du moins celles reparties après la terrible peste viticole du phylloxera. Temps de plein emploi, où la discrétion de la main de l’État favorisait toutes les initiatives : on ne comptait plus les femmes qui, pourvues d’une notoriété flatteuse quant aux qualités gustatives de leur daube, ou leur osso bucco, installaient quelques tables dans leur cuisine, ou devant chez elles, et tenaient table d’hôte. Les bonnes adresses étaient fort courtisées, la veuve Aymal, qui préparait un lapin à la barigoule à faire se damner un saint, ayant des réservations d’un mois sur l’autre, ce qui lui procurait un complément à la pension que lui versait la Poste, Télégraphe, Téléphone, depuis le décès de son mari, facteur de son état, décédé d’un arrêt cardiaque dont la cause n’avait jamais été vraiment éclaircie, dans la cuisine de Magali Teyssier, réputée pour la chaleur expansive de son accueil.


Maître Ventadour, ayant traversé la rue principale, sur le tracé approximatif des remparts antiques de la cité, déjà utilisés du temps des Celto-ligures, qui occupaient systématiquement les collines constituant de bons postes d’observation sur la façade littorale, car, peuples de maraîchers, petits pêcheurs, et artisans, ils tenaient à voir venir de loin les rezzou furtives tombant périodiquement comme grêle en mai, sans prévenir évidemment, et qui repartaient comme elles étaient venues, mais en emportant les espèces négociables, les bibelots de quelque prix, parfois quelques jolies donzelles, quoiqu’il ne semblât pas que ces sages tinssent tant que cela à s’encombrer de piaillante compagnie, et, surtout, incendiaient généralement les maisons avant de partir, continua sa pérégrination en passant devant le lieu où il envisageait peut-être, s’il se sentait d’humeur badine, de revenir le soir, en évoquant pensivement le souvenir de ces ancêtres lointains, qui, gens peu belliqueux, et ayant eu amplement le temps d’éprouver que les pillards étaient rudes et expéditifs, peu enclins à d’amicales négociations comme cela pouvait advenir en d’autres points de la Méditerranée, où un marchand ne pouvait subir offense pire que celle d’un acquéreur trop pressé, et ne respectant pas les règles immémoriales de la politesse acheteuse, incluant les claquements de langue laudatifs lors de la dégustation des boissons rituelles, préféraient se cacher le temps de l’incursion, laissant en leurre quelques poules faméliques, les légumes qu’ils cultivaient dans leurs petits potagers, et que dédaignaient les pirates, et parfois le prêtre de la communauté qui, s’il passait cette épreuve, et adoucissait les conséquences de l’incursion, voire les détournait sur le village voisin, gagnait un prestige durable, mais fragile, puisque remis en question lors de chaque débarquement.


Il arriva devant la massive porte de bois qui gardait le lieu de son activité, sis dans le spacieux rez-de-chaussée d’une maison fort ancienne, puisque les documents que la mairie conservait dans une chasublière en noyer qu’il avait, d’ailleurs, admirablement restaurée, attestaient qu’elle était contemporaine des tout premiers édifices bâtis à Vensagoule, autour de 1143, construite comme une redoute, ce qu’elle avait dû constituer dans ces temps lointains, plan austère, carré, deux grandes ogives en façade, portant vitrages, vestiges des ouvertures qui l’éclairaient du temps qu’elle était, comme c’était probable, une boutique ouvrant sur la rue, avec ses marchandises disposées sur des panneaux de bois basculés de jour, et remontés à la nuit pour occulter les ouvertures.


Un grand espace ouvert, haut de plafond, des corbeaux de pierre soutenant les solives du plancher de l’étage, de la clarté par les deux grandes ouvertures, deux établis en platane le long du mur du nord, un moteur d’un volume impressionnant au pied du mur pignon, un gros arbre métallique pris entre les deux murs, qui portait une série de roues, certaines en bois cerclé de fer, travail de charron, d’autres métalliques, qui par de longues courroies alimentaient quelques machines, dégauchisseuse et raboteuse, une scie à ruban dont il avait fabriqué lui-même les volants - pour, disait-il, savoir s’il aurait pu être charron - et le col de cygne, coulé à demeure en béton armé, et une toupie. Outre ces machines, dont l’usage s’était répandu lentement en France, le coût du travail manuel étant longtemps si faible que les patrons répugnaient à investir dans des machines coûteuses et gourmandes en énergie, l’outillage complet propre au menuisier-ébéniste, le néologisme commençant à être utilisé à cette époque. Il l’expliquait longuement à ses apprentis, qu’il prenait et formait pendant quatre à cinq ans, avant de leur conseiller d’aller sur le tour de France, pour parfaire leur savoir :


- Nos métiers étaient compartimentés comme tu n’en as pas idée : on faisait tout à la main, petit. Chacun avait sa spécialité, et n’en bougeait pas, en tout cas en ville : pense, il y avait tellement de travail ! Un restaurant à équiper, c’était soixante tables, deux cent quarante chaises, plus les dessertes, les trumeaux, la caisse, les rangements à couverts. Aux temps anciens, avant les machines - je te rappelle qu’on a commencé à en avoir, venant d’Angleterre, vers 1840 - le gars qui faisait des mortaises, eh ben il en faisait des centaines par jour : tu peux imaginer qu’il n’avait plus besoin de regarder.

- Et le décor, patron ?

- Justement. L’ébéniste, dans ces temps, ne faisait que de l’ébénisterie : il assemblait sur les bâtis les décors qu’il avait conçus, et qu’il faisait souvent sous-traiter.

- La sculpture aussi ?

- Évidemment. On apprenait tous à sculpter, marqueter ; mais on était moins bon que celui dont c’était la spécialité : ces gars avaient un rendement… Tiens, quand j’étais jeune…

- Pourquoi ? Vous ne l’êtes plus ? intervint Julien, son apprenti, avec un sourire malicieux.

- Arrête de te moquer ! Le temps passera pour toi aussi, jeune homme. Jeune donc, dans mon tour de France, je suis passé par Paris : il y avait à l’époque, près du faubourg Saint-Antoine, des marqueteurs en chambre ; ils découpaient les décors en laiton et écaille qui étaient montés ensuite sur les caves à liqueur, les coffrets à cigares, les petits meubles de salon qu’on produisait à l’époque. Rends-toi compte que c’était exporté partout, en Amérique, dans toutes nos colonies, en Russie, partout. Ces gars…

- Il n’y avait pas de femmes ?

- Si, mais pas beaucoup.

- Pourquoi ?

- Parce que les patrons n’avaient pas envie d’en former ; le peu qu’il y avait étaient toujours des filles d’artisan.

- Où en étais-je ? Ah oui, ces gars avaient une main… infernale. À force de découper les motifs, ils arrivaient à une vitesse et une précision incroyables : ils s’amusaient à faire des concours entre eux. J’en ai vu qui étaient capables de travailler à l’aveugle : on leur mettait un bandeau et ils refaisaient le motif presque aussi bien que s’ils avaient vu la pièce…

- C’est pas possible ! Comment ils faisaient ?

- Je pense que leur mains avaient mémorisé les déplacements sur le plateau de la scie. Tu sais, ils travaillaient avec l’âne, le même qu’on a là, à pédale, comme la Singer ; il fallait guider le bois avec la main : à force, tu sais, après plusieurs milliers… rends-toi compte qu’ils en faisaient entre deux cents et deux cent cinquante par jour.

- Les journées étaient comme maintenant ?

- Maintenant c’est de la rigolade, dix heures, tu plaisantes… Quand j’étais apprenti, c’était douze ; et on n’avait que le dimanche…

-Fabien, eh bé il dit que peut-être dans cent ans, on travaillera la moitié de maintenant, vous croyez, vous ?

- Pourquoi pas ? Tu vois bien qu’avec les machines, rien n’est plus pareil.


Maître Ventadour, menuisier-ébéniste compagnon du Devoir, dit Provençal-Bon-Enfant, pour sa gentillesse amène et non forcée, qui faisait qu’on ne lui connaissait que des amis, était capable de réaliser à peu près tout ce qu’on lui demandait. Formé au trait - un de ses maîtres, menuisier hors pair, avant qu’il n’allât siéger, insigne honneur pour un ouvrier, sur les bancs de l’Assemblée Nationale, par ailleurs ami estimé de Georges Sand, Agricol Perdiguier -, lui avait enseigné des subtilités rares sur certains développements d’arrière-voussures, qui le rendaient capable, si besoin était, de refaire à l’identique les lambris Louis XV que l’on trouvait dans certains petits manoirs de la campagne avoisinante, ce qui le rendait fort précieux et recherché par une clientèle fortunée et exigeante.

Capable aussi bien de menuiserie complexe que d’ébénisterie, tant de bois de rapport, ce qui désigne la marqueterie, que de sculpture, l’éventail considérable de ses capacités lui permettait de choisir les chantiers et les réalisations qu’il avait envie de faire, ou plutôt qui l’amusaient, puisque sa notoriété était telle parmi les décorateurs qu’il faisait florès.


Excellent compagnon, bon vivant, il menait une existence qui lui convenait parfaitement, vivant en célibataire, dînant dans l’une ou l’autre des auberges dont la bourgade était abondamment pourvue, et où il était reçu princièrement, les aubergistes ayant à cœur de s’assurer les bonnes grâces de celui que les connaisseurs tenaient pour un véritable artiste. Ainsi madame, qui officiait avec une souple fermeté au Doux Zéphyr, établissement de bonne tenue, où une douzaine de dames, de morphologies diverses, et offrant de ce fait un choix ouvert à la clientèle, l’accueillait-elle avec déférence et empressement, se trouvant particulièrement satisfaite d’un petit boudoir lambrissé qu’il avait conçu, réalisé et posé et qui enchantait les visiteurs à un point tel que la renommée s’en était répandue sur un grand périmètre. D’autant que des visiteurs particulièrement triés composaient la clientèle, et, outre les sommes conséquentes dont ils irriguaient la maison, contribuaient à lui donner un lustre dont madame Chryséis s’enorgueillissait.


Le boudoir était un prodige de virtuosité et de goût : qu’on se figure une pièce de six mètres par sept, entièrement lambrissée dans un Louis XV exubérant, mais exquis, avec des feuillages, des rinceaux et des fleurs en ronde-bosse, d’une facture parfaite, enjouée, pleine d’esprit, qui avaient été dorés. Des écoinçons ornés de scènes peintes à chaque angle de raccord avec le plafond, scènes érotiques, d’un goût parfait : ici Zeus, paternel, accueillait sur ses genoux une nymphe, qui marquait par son air de surprise, qu’elle avait été accueillie d’une manière inattendue, et peu génésique, le triomphant appendice du dieu témoignant en sa faveur de capacités remarquables. Socrate, sur un autre cartouche, enseignait les rudiments de la philosophie pédicante à un éphèbe qui semblait par sa mine pensive, en savourer toutes les subtilités.


Un lit central pouvait adopter toutes les postures, grâce à des manivelles qui, agissant sur des crémaillères, permettaient de régler toutes les parties du lit à l’angle souhaité, invention extrêmement appréciée des messieurs que l’excellence de la chère locale, jointe à l’abus des bons vins, avaient progressivement rendus inaptes à des évolutions de qualité chorégraphique, et même de tenir la position quelque temps, trahis qu’ils étaient par l’effondrement de leurs chairs. Miroirs tout autour de la pièce, sans tain pour certains, trou du voyeur à divers emplacements, ustensiles de bonnes mœurs tels que bidets rendus invisibles, par des pans de lambris qui révélaient leur utilité une fois tirés, et recomposaient la paroi après usage, de manière invisible. Rechampis dans des vert d’eau, la bonbonnière enchantait tous ses utilisateurs, et tous ceux qui l’avaient utilisée en faisaient grand cas.


Ces dames se tenaient généralement au salon, grande pièce confortablement meublée dans le goût du siècle naissant d’un fort joli mobilier en noyer clair, plein de motifs floraux, léger et aérien, couvert d’une soie jonquille qui illuminait la pièce. Travail, une fois encore, de maître Ventadour.


Les soirées se passaient très agréablement : un piano permettait, quand un des visiteurs savait en jouer, ce qui était fréquent, car c’était un des attributs habituels de la bourgeoisie, d’écouter une pièce récente de Debussy ou de Satie ; madame veillait avec beaucoup de soin à l’approvisionnement en boissons, et la pétillante piquette de la Somme, qui avait réussi le tour de force de se faire passer pour un nectar des dieux, y coulait en abondance, bien que ces dames lui préférassent souvent un sirop à l’eau, moins agressif à leurs estomacs. On venait somme toute autant pour la convivialité du lieu et la gentillesse des filles que pour la bagatelle, pour laquelle les occasions ne manquaient pas, les rapports de classe favorisant, pour les classes privilégiées, notables et rentiers, un accès aisé aux jupons des filles de maison qui, provenant généralement de familles modestes et bien pourvues quant à la descendance, n’avaient guère d’arguments pertinents à opposer à l’exploration attentive et minutieuse par la main de leur employeurs de leurs dessous de coton blanc.


Maître Ventadour y passait souvent le soir, goûtant la détente des rires des filles. Son cerveau fertile en inventions, et à la recherche de facéties, était toujours en ébullition : il aimait surprendre, il aimait amuser, s’amuser, et, par-dessus tout, mystifier.

Dans son atelier, tout ou à peu près pouvait se trouver : compte tenu de sa palette exceptionnelle, et du fait que sa nature de fantaisiste, jointe à ses compétences hors pair, le poussait constamment à expérimenter, innover, tenter de nouvelles techniques, on lui demandait des travaux inhabituels, on lui soumettait des restaurations complexes que nul ne se hasardait à tenter.


En ces temps, restaurer ne voulait pas dire grand-chose : il faudrait attendre la décrue des objets circulants, et la cote nouvelle des bibelots anciens, pour que le besoin d’une certaine déontologie se fasse jour chez les gens mécaniques, selon le terme de l’ancien régime. La grande abondance des objets disponibles, leur coût généralement modique, dès que l’objet n’était pas à la mode, faisait qu’on ne se préoccupait guère de la manière dont les restaurations étaient effectuées ; pas plus que pour la peinture, ou la sculpture, où il était tout à fait banal de casser au burin les derniers fragments du nez d’un éphèbe, pour obtenir un socle bien lisse permettant de regreffer « quelque chose de propre ».


Les précieuses marqueteries du siècle des Lumières, pour en prendre exemple, se déplaquaient habituellement avec un chalumeau de zingueur alimenté en gaz de ville, qui permettait, par une chauffe experte, de ramollir suffisamment la colle d’os et de nerfs pour déposer le puzzle par petits fragments. Plus couramment, des parties étaient roussies, voire brûlées au cours de l’opération, et l’ébéniste n’avait d’autre ressource que de refaire les pièces à l’identique.

Maître Ventadour entretenait, pour sa part, une relation étrange et quasi mystique avec les objets, notamment ceux qui avaient un passé, et une histoire. Il pouvait tomber dans une espèce de transe, lorsqu’il réfléchissait au moyen de résoudre une difficulté, et la solution qu’il élaborait, et qui parfois lui était révélée au cours d’un rêve, était toujours remarquable, élégante, précise, et d’une cohérence parfaite avec l’objet.


Il était ainsi capable de réaliser des greffes extraordinaires, qui enrobaient et prenaient ancrage sur d’infimes parties saines, et qu’il réalisait dans des bois si judicieusement choisis, qu’avant même qu’ils soient mis en teinte, son apprenti lui disait :


- Maître, où avez-vous greffé ? Je n’arrive plus à voir.


Mais comme il se plaisait à le répéter à son arpète :


- Petit, lui disait-il, tu t’émerveilles d'un rien. Tu me fais penser au proverbe qu’on me répétait à ton âge, que bien couper son bois est peu de chose pour le maître, et un haut sommet pour l’élève

- Vous avez raison, maître, quand je vois comme vous savez toujours comment va être la veine du bois dans la partie que vous coupez de biais : c’est de la magie !

- Mais non, pitchoun, de l’expérience et du savoir accumulés, pas plus.


Un beau jour, un amateur de curiosités lui avait amené un sarcophage en cyprès, peint des figures rituelles, en ordre savant, incrusté de lapis-lazuli, de grenats et de turquoises, avec une dorure qui partait par lambeaux, comme une pelade, pour s’enquérir de sa capacité à le restaurer : la tâche était ardue, car à l’endroit des pieds, un stockage inapproprié avait amené le pourrissement du bois, qui s’était détaché de l’ensemble. Maître Ventadour avait réussi un prodige, une greffe sans aucune coupe du bois de support, épousant parfaitement toutes les brisures, dans un très vieux résineux identique en texture et en couleur ; il avait ensuite retrouvé les couleurs qu’il avait réussi à vieillir à l’identique, et redoré à la feuille les parties le nécessitant. Le travail était si remarquable que ce fut un défilé, des jours durant, de tout ce que la région comptait de notables venus s’émerveiller de la réussite.


C’est à cette occasion, d’ailleurs, qu’un de ces amis lui avait lancé :


- Tu devrais te mettre à en fabriquer, des cercueils comme ça, au lieu d’en restaurer !


Quand une idée est dans l’air, elle fait du chemin. À quelque temps de là mourut un parent d’un notable qui, désirant inhumer le défunt avec pompe et de manière ostentatoire, vint lui demander s’il pouvait réaliser, rapidement, bien sûr, quelque chose qui soit à la hauteur de l’hoirie que le mort laissait. Charmé du défi, maître Ventadour ne pouvait qu’acquiescer. Et durant soixante-douze heures entrecoupées d’innombrables cafés et de fort nombreuses libations, aidé de son apprenti, il réalisa une sorte de chef-d’œuvre que l’on pourrait décrire succinctement ainsi, d’après le mémoire qu’il en dressa :


Un ouvrage en acajou de Pernambouc, l’embase portant mouluration à grand cadre, motif Renaissance, les panneaux de côté à plates-bandes, une ceinture richement ornée et sculptée de feuilles d’acanthe courant sur le pourtour, le dessus galbé et réuni, panneaux en arrière-voussure.


Il est sans doute utile de revenir sur quelques termes de métier qui, s’ils ne sont pas explicités, risquent de rendre les descriptions fort rébarbatives.

Une mouluration à grand cadre veut dire que la moulure est saillante, en relief donc, par rapport à l'ouvrage. Les plates-bandes sont les amincissements latéraux décoratifs des panneaux, et également utilitaires, car ils permettent au panneau d'être tenu dans une rainure. L'arrière-voussure est une courbe cintrée en trois dimensions, fort complexe.

Il était dit plus haut que maître Ventadour avait été initié à l’art du trait. Ce terme, qui n’évoque rien de particulier pour le néophyte, est tellement chargé de sens pour le compagnon qu’un des compléments les plus élogieux qu’on accole au prénom ou au lieu d’origine de tout compagnon, qui énonce son identité compagnonnique, celle qui racontera sa geste, plus tard, quand ses œuvres parleront de lui à sa place, est « l’ami du trait ». Provençal l’Ami-du-Trait, ou Breton, ou le prénom : maître Ventadour aurait pu s'appeler Amédée l’Ami-du-Trait.


Aussi sommes-nous conduits à comprendre ce qu’est le trait, et pourquoi on en fait si grand cas. Le compagnonnage se réclame d’une origine fort ancienne, puisqu’elle prendrait sa source, pour certaines obédiences, à Jérusalem avec la construction du temple de Salomon, en Égypte pour d’autres. Par parenthèse, on voit une parenté évidente avec la loge maçonnique : beaucoup de symboles sont communs, et manifestement issus de la même souche. Pour faire court, le compagnonnage n’est autre chose que la remarquable vision d’ouvriers accomplis, au sommet de leur art, qui ont réalisé très tôt, au temps des cathédrales, que leur savoir-faire était indispensable, et qu’à ce titre on avait plus besoin d’eux qu’ils n’avaient besoin des autres : aussi étaient-ils en mesure de faire respecter leurs conditions, et personne ne pouvait faire autrement que leur donner satisfaction.

Quand un chantier de cathédrale s’arrête, c’est toujours pour la même raison : l’argent manque, ou les bourgeois commanditaires pinaillent sur le salaire des maçons, tailleurs de pierre, charpentiers : mauvaise décision, car en même temps il se bâtit d’autres cathédrales en Allemagne, en Angleterre, en Italie et l’ouvrier de ces temps est embauché le jour même. Le trait est une des armes du compagnon : c’est une méthode intuitive et cependant extrêmement élaborée de géométrie descriptive dans l’espace, qui a donné naissance, entre autres, à la stéréotomie, c’est-à-dire l’art de tailler toutes les faces portantes d’une pierre de construction, évidemment dans un ouvrage complexe, escalier à vis, trompe, ou autre. Le trait s’utilise en taille de pierre, en maçonnerie, en charpente, en menuiserie, bref dans toutes les disciplines où il faut pouvoir déterminer tous les angles de coupe et de pénétration de solides entre eux, ce qui est encore autre chose.

Un des côtés admirable du compagnonnage est cette volonté de transmettre gratuitement, ou presque, ce savoir phénoménal, aux jeunes aspirants : pour ce faire, et c’est une règle de vie, des cours du soir de deux à trois heures sont dispensés tous les soirs après les heures de travail de chacun par des compagnons dits finis, reconnus en interne pour l’excellence de leur travail et leur savoir théorique. Au niveau d’un compagnon fini, l’étude portant également sur les monuments et ouvrages anciens, il n’est pas de problème technique, si ardu soit-il, qui ne soit réalisable à la perfection, et, normalement, dans un temps record : fusion sublime du savoir et du professionnalisme.


C’est que maître Ventadour avait toujours gardé en tête un récit mythique du compagnonnage, où les deux obédiences compagnonniques s’étaient lancé un défi, selon la coutume, l’enjeu en étant l’abandon de la ville par tous les compagnons de la faction perdante, et par conséquent le monopole clairement établi des gagnants. Cette manière de procéder était tout à fait habituelle et courante, du moment que les enjeux le justifiaient ; en l’occurrence, au vu de l’importance de la ville, c’était le cas.


Comme les annales, et plus encore la tradition orale compagnonnique l’avaient perpétué, en le schématisant quelque peu, le jour du jugement, où chacun devait dévoiler son chef-d’œuvre, les premiers avaient dévoilé un travail admirable, une chaire à prêcher encore visible au Musée du Compagnonnage de Tours, d’une élégance et d’un savoir admirables, et de plus belle comme un sou neuf, assemblée, teintée et cirée.


L’autre concurrent était arrivé avec un sac sur le dos, et, en répandant à terre le contenu, en avait tiré des morceaux de bois simplement façonnés avec leurs assemblages, qu’il avait montés avec, selon la tradition, une rapidité magique, sous les yeux des deux jurys, répartis également entre les deux obédiences. Et nous touchons là à l’âme même de ce qu’est le compagnonnage : à un certain niveau, le savoir devient pure spiritualité. Le badaud s’esbaubit de voir de la belle ouvrage, il est espanté de la chaire mentionnée, mais pour de fort mauvaises raisons ; parce qu’elle brille, parce que la couleur lui plaît, parce qu’elle ferait bien sous le tableau de chien-loup en canevas. L’homme de l’art, lui, juge de la perfection du traçage, de la netteté des coupes, de la qualité des assemblages, jointant parfaitement, et, au final, du savoir-faire démontré, sans aucun artifice. C’est pourquoi la chaire démontée, non teintée, ni cirée ou vernie, eut l’unanimité des deux jurys, sans discussion : celui qui sait s’incline devant la démonstration d’une maîtrise supérieure. Mozart, malgré son insolence, disait que le seul dont il avait à apprendre, c’était Bach.


Il avait magnifiquement dégrossi son apprenti, cependant le cahier des charges, pour tout individu au fait de ce qu’est le traçage complexe, avant même que de commencer quelque coupe que ce soit, était totalement impossible à tenir ; sauf… Sauf dans ces états seconds que l’admirable Hugo, dans un de ces innombrables morceaux de bravoure, nous évoque dans sa description, lorsque Jean Valjean doit entrer dans le couvent où le père Fauchelevent, ou Fauvent, c’est selon, le fera passer pour son frère, de la transe qui saisit le détenu et le rend capable de s’évader - sinon que là, c’était l’inverse - quelles que soient les contraintes. Il a cette trouvaille admirable où il parle du podagre qui se change en oiseau… pour fuir. Ainsi maître Ventadour trouva en lui-même des ressources insoupçonnées, un état de grâce céleste, où la main est le prolongement de la pensée, où chaque geste est pur, parfait, définitif, et irréprochable ; la plénitude même à laquelle tend la quête inlassable des maîtres japonais qui, une vie durant, travaillent sur le dessin d’un coq pour, à la fin d’une existence, en avoir pénétré la vérité avec une acuité telle qu’ils peuvent le peindre en quelques traits acérés comme la trace du katana dans l’air qu’il déchire. Parvenus à l’essence, au symbole.


Qu’on juge du nombre des opérations, sans préjuger de leur complexité : il fallait tracer les bois tout d’abord, les couper de long, les scier à nouveau dans la masse, pour ébaucher les courbes qu’il voulait mettre dans son ouvrage ; corroyer, c’est à dire raboter et mettre d’épaisseur les quelques pièces droites, scier les panneaux plans au format, les corroyer, réaliser les plates-bandes, les pièces droites étant dressées, les moulurer, les rainurer pour recevoir les panneaux… et mettre d’épaisseur les pièces mouvementées, tracer leurs assemblages, établir tenons et mortaises et les réaliser… et réserver l’emplacement des feuilles d’acanthe de la ceinture, les dessiner à même le bois, les ébaucher, puis les finir… tracer, scier, faire les plates-bandes des très complexes panneaux du dessus, en arrière-voussure, prodige de trait… ménager une feuillure sur la partie médiane… articuler le couvercle. Le plus beau étant que maître Ventadour, Provençal-Bon-Enfant de son nom de compagnon, s’était mis en tête de réaliser un autre chef-d’œuvre de Montpellier, celui auquel il voulait faire allusion étant la chaire à prêcher laissée sans finition d’embellissement, mais remportant néanmoins tous les suffrages. Un chef-d'œuvre démontable par conséquent.


Évidemment, dans ce cas, il paraissait délicat de présenter son œuvre sans la vernir, quoique le bienheureux, où il était, n’en aurait vraisemblablement pas pris ombrage. Mais les funérailles, en terre provençale, sont acte social, et démonstration de son rang, affirmation d’un statut dans la cité, proches en cela de la pompe extravagante des enterrements siciliens, avec leurs catafalques rehaussés d’or, les draperies pesantes, et les cortèges de pleureuses. Passe encore, par conséquent, que le chef-d’œuvre fût verni : il était difficile de contourner, même si le compagnon intraitable, d’une exigence inlassable, soupirait en lui de ne pouvoir faire la preuve, sur une pièce en blanc - les luthiers parlent, de la même façon, d’un quatuor en blanc, quand ils présentent, lors d’un concours, des instruments non vernis, seul moyen de permettre une appréciation non biaisée par l’argument esthétique - de sa maîtrise hors pair. Mais plus le temps passait, plus il voyait, malgré l’aide de Julien, à qui il pouvait confier toutes les opérations qui ne requéraient pas autre chose qu’une bonne maîtrise de la technique opératoire - Julien savait corroyer proprement son bois depuis longtemps, il affûtait fort bien les outils, et les bédanes passés par ses mains tranchaient net, et permettaient un équarrissage parfait des mortaises - qu’il n’allait pas sortir si aisément de cette auberge, qui allait peut-être, commençait-il à supputer, devenir prison. Julien, disions-nous, affûtait magnifiquement, ce qui est un des prolégomènes déterminants à la virtuosité d'un maître : dans ces métiers, la perfection de coupe d'un outil fait la différence entre l'ouvrier et le maître, et l'on peut à nouveau établir le parallèle avec le maître-forgeron japonais, qui obtient le fil du katana par martelage à chaud, fil parfait qui entre dans une part essentielle de l'appréciation d'une arme de prix. Maître Ventadour attachait une très grande importance à ces détails en apparence anodins, et n’hésitait pas à dire qu’il pouvait juger un ouvrier rien qu’à sa façon de tenir son bédane, ou sa varlope.


Plus le travail avançait, et plus maître Ventadour souffrait : il se rendait un peu plus compte, à chaque copeau enlevé, qu’il exécutait là une œuvre tellement parfaite dans ses moindres détails, somme d’une vie entière d’accumulation de savoir-faire et d’intelligence du métier, que tout compagnon normalement constitué, en la voyant, ne pourrait que tomber à genoux, se signer - le compagnonnage est fort enclin au mysticisme, la Sainte-Baume, en Provence, étant un lieu de pèlerinage quasi rituel -, et lui déclarer solennellement :


- Pays Provençal-Bon-Enfant, vous avez accompli là une œuvre qui glorifie le compagnonnage, et à travers vous, nous sommes tous honorés, et je vous remercie en notre nom à tous !


Puis s’en aller son chemin, propageant la renommée de maître Ventadour en toutes cayennes, ce qui n’aurait pas manqué de générer un flux constant de visiteurs extasiés. Et maître Ventadour en avait les yeux qui se mouillaient d’attendrissement, d’imaginer cette scène. À force de la tourner et la retourner, une idée lui vint, le Tentateur, - car nous ne pouvons raisonnablement douter de ce que ce fut bien lui qui inspira cette invention - lui chuchotant, à mi-voix, avec des inflexions câlines :


- Quand même, c’est trop bête qu’une pareille merveille aille sous terre !

- Dans un caveau peut-être humide de surcroît ; il va se plaire mon travail, avec les vers pour l’admirer ; ah, boun Diou, c’est trop bête !

- Tu sais ce que tu pourrais faire ?

- Eh non pauvre, à part en recommencer un autre…

- Eh bien, réfléchis un peu…

- Je ne vois pas…

- Tu connais beaucoup de monde qui visite les caveaux, toi ?

- Aqueu d’ourrour ! Personne, pécaïre, personne…

- Eh bien alors, s’il n’y a personne…

- Quoi, s’il n’y a personne ?

- S’il n’y a personne, ça n’a guère d’importance l’emballage du défunt, tu ne crois pas ?

- Tu es bon toi : c’est une commande, malheureux !

- Imaginons…

- Non, non, je ne veux rien imaginer du tout…

- Écoute, tu as raison, n’imaginons rien…

- C’était quoi l’idée ?

- Non, non, je vois que tu es réticent…


Admirons au passage, afin d’en être édifiés, et de cheminer dans la vie attentifs aux innombrables ruses du Malin, ceinturés de chapelets d’ail, l’inventivité remarquable de l’assaillant :


- Décide-toi, noun de Diou !


Au juron, le Séducteur ne pouvait manquer de connaître que sa proie était mûre, et allait bientôt tomber :


- Eh bien, supposons…

- Mordidiou, tu vas parler, couilloun ?

- Tu déparles ; si tu continues, j’arrête…

- Pitié, parle…

- Tu es un grand compagnon, non ?

- Pardi, c’est bien pour ça que ça me porte peine que personne ne puisse plus voir ce bijou !

- Il est aussi subtil que la chaire de Montpellier, non ? Entièrement démontable ?

- C’est bien ce qui est bête : qu’est-ce qui m’a pris de faire un chef-d’œuvre pareil dont pas un compagnon ne verra la complexité et comment j’ai résolu les difficultés…


Aparté : les célèbres chefs-d’œuvres de compagnons, bien connus du grand public, sont inversement proportionnels, quant à leur intérêt technique, à leur esthétique générale. En d’autres termes, ce sont des documents où le compagnon démontre sa science, en s’efforçant d’accumuler les difficultés les plus invraisemblables, évidemment dans un espace réduit : la plupart des chefs-d’œuvre ne dépassent pas le mètre en hauteur, sur un mètre carré à la base. D'une manière à peu près générale, plus un chef-d’œuvre est plaisant esthétiquement, tout au moins dans les métiers du bois, moins il est riche et intéressant pour l’homme du métier.


- Il ne manquerait pas grand-chose…

- Il ne manquerait pas grand-chose pour quoi ?

- Pour pouvoir récupérer ta merveille.

- Ah oui, milladiou, et comment ?

- Arrête de jurer je te prie, cela m’est fort désagréable.


Toute cette conversation se tenait évidemment entre lui et lui-même, à cette nuance près, comme le dit l’évangile, que Satan était entré dans son âme.


- Tu fais un fond ouvrant à deux parties pivotantes, invisible, articulé et ouvrant à battants.

- Et alors ?

- Et alors ? Tu te fais décidément plus bête que tu n’es ; si ça ouvre à battants, avec un anneau de tirage qui le commande, invisible bien sûr, qu’est-ce qui empêche de déposer le voyageur ? Ne sommes-nous pas tous étrangers et voyageurs sur cette terre ?

- Ah oui, on va le laisser comme ça ; c’est un sacrilège…

- Eh bien, puisque tu es si préoccupé du confort d'une dépouille, personne ne t’empêche de faire une autre boîte toute simple, qui ira remplacer ton bijou.

- Mais comment sortir ce mastodonte ?

- Je vois que l’idée fait son chemin : je croyais qu’il était entièrement démontable ?

- Bien sûr ; mais qui va le sortir ?

- Qui d’autre que celui qui l’aura mis ? Tu sais bien que Pascalou, le fossoyeur, te le sortira et te l’amènera démonté contre quelques lichettes ; il est fort comme un bœuf.

- Je serai bien avancé de l’avoir dans l’atelier : imagine que celui qui l’a commandé le voie ?

- Et alors ? Tu n’as pas le droit de le reproduire ? Comment saurait-il que c’est le sien ? Enfin, celui de son pauvre mort…


Le provençal, comme le relève excellemment Pagnol, est un païen costumé de christianisme, - de ces costumes des dimanches, quelque peu engoncés -, chez qui l’ombre de Charon n’est jamais bien loin : jouisseur, amant de la vie, sous la plus belle lumière qui soit, près d’une mer aimable, il considère que le mort a tout perdu, qu’il ne goûtera plus le vin de sa vigne, ne caressera plus sa compagne, ne mangera plus avec ses amis : c’est le pauvre absolu. On le désigne ainsi. Quand on l’évoque, c’est en ces termes : « tu te souviens du pauvre untel » ?


Ainsi fut fait. L’enterrement fut un enchantement : les pleurs se mêlaient aux cris d’admiration devant la splendeur de l’ouvrage. Maître Ventadour se trouva même assez gêné car plusieurs cousins, fort heureusement éloignés, et dont les conseils n’étaient guère pris en considération, émirent à plusieurs reprises l’avis que c’était une pitié d’enfermer une telle œuvre où seuls les asticots, et peut-être, s’ils passaient par là, les anges gardiens, allaient profiter ; qu’il aurait été infiniment plus judicieux de la troquer contre une plus modeste « pour ce qu’il allait en profiter » avaient-ils le front d’ajouter. Fort heureusement, le maître d’enterrement et commanditaire eut l’esprit de n’en tenir aucun compte.


Pascalou se prêta à la substitution d’excellente grâce, moyennant une quantité conséquente de boissons titrant d’honnêtes degrés, et amena nuitamment les pièces détachées jusqu'à l’atelier. Ce fut pendant des années un régal sans cesse renouvelé pour maître Ventadour que de démontrer son chef-d’œuvre, selon l’expression compagnonnique, à tous les compagnons qui faisaient halte dans la petite cité, et le venaient visiter, selon l’usage établi. Ce qui donne à penser que, quand bien même nous serions applaudis d'une foule innombrable, le seul avis qui nous importe véritablement est celui de ceux qui savent, et qui, lorsqu'ils se livrent à des appréciations laudatives, le font en toute connaissance de cause, avec le bagage adéquat. Stendhal répétait qu'il n'écrivait que pour dix personnes : il est vrai qu'avec un échantillonnage aussi resserré, mieux vaut être exigeant sur la qualité.


La splendide boîte demeura en son atelier jusqu’à sa mort, tantôt montée, pour que les visiteurs lui fassent la question, tantôt rangée en pièces dans un coin bien visible de l'atelier, pour susciter les demandes. Mais les visiteurs pertinents savaient de toute façon pourquoi ils venaient, puisque la renommée du chef-d'œuvre s'était propagée dans tout le pays, devenant, peu à peu, ce qu'en jargon de compagnon, on appelle une remarque. Le compagnon a toujours l'œil aux aguets, et, dans le cours de sa formation, apprend à lire les monuments comme un exposé démonstratif de savoir architectural ; mais pour apprendre aux jeunes aspirants à regarder au-delà du visible évident, les maîtres du passé disposaient presque toujours un détail presque invisible, quelque part : dans le bénitier de l'église de Saint-Gilles, s'il m'en souvient bien, merveille de taille et de sculpture, la remarque est une grenouille sculptée dans le fond, avec une perfection telle qu'on s'attend à la voir sauter hors du saint récipient. Pour ceux qui la voient, puisque la remarque est toujours un peu cachée.


Maître Ventadour vécut donc de longues années ainsi, dilatant son âme de bonheur chaque fois qu'un avis autorisé renforçait le trésor de louanges qu'il avait déjà amassé ; puis, comme il arrive, tombé en bigoterie sur le tard, il ne put s’empêcher de mettre le curé dans la confidence, en le priant de bien vouloir rétablir les choses après qu’il serait passé, en restituant à l’obligeant, quoique non consulté, défunt ostentatoire, ou qui l’eût voulu, son emballage royal, lui-même bénéficiant de la plus modeste enveloppe qu’il lui avait substituée.


 
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   jaimme   
5/8/2010
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Ouvrage de très belle qualité! Ciselée. Je n'ai pas perçu les tenons et les mortaises, ou du moins je ne l'ai pas voulu. Souvent un régal de lecture.
Mais puisque l'écriture sur le site est soumise à critique et au scalpel de ceux qui ne pourraient en faire autant, voici mes remarques:
je pense que les références à la Seconde Guerre Mondiale et à l'art japonais sont de trop, du moins présentées ainsi. L'ensemble y perd de sa cohérence, car autant j'ai été plongé dans cette Provence du début du siècle (enfin, l'autre...), autant ces références me font penser à des notes de bas de page, des ajouts qui n'apportent rien. La remarque sur le placeur à l'époque de Monsieur Hitler replace le lecteur à notre époque, alors que le registre utilisé tout au long de la nouvelle nous faire croire que la nouvelle a été écrite à l'époque, ce que j'adore. Autant alors employer un subterfuge: et si un dictateur...alors cet homme aurait... (à mon goût, bien sûr!).
J'ai trouvé quelques phrases exagérement longues dans la première partie. Il faut laisser le lecteur baguenauder, ne pas prendre son esprit, son attention, en otage et lui refuser le loisir de s'arrêter et reprendre sa lecture. C'est aussi mon goût. La lecture y gagne en plaisir par le rythme, qui est alors plus nerveux.
Bref, cette lecture d'exception fut un régal.
Merci.

   Marite   
7/8/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Indépendamment de petits détails tels que: fort loin... fort nombreux (répétition) ou 3 heures de trajet, (trois) je n'ai pas réussi à lire l'ensemble du texte à cause de la longueur excessive des phrases:
- quand bien même c’était un petit maraîcher ... en tenait déjà deux.
- Hors de la grand place, ... de nouveaux exemplaires.

- ...etc

Pourtant l'introduction est très bonne avec le dialogue. Les descriptions sont très vivantes et imagées. En scindant ces phrases démesurées en plusieurs, la lecture en serait plus aisée. Mais peut-être est-ce un "style" délibérémment choisi par l'auteur.
Je suis quand même très curieuse de connaître le secret de Maître Ventadour. Mais je ne me sens pas le courage de m'enliser dans ces méandres de mots car c'est un peu fatigant et ma lecture n'est plus une détente.

   florilange   
8/8/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Nouvelle extrêmement intéressante, que j'ai eu grand plaisir à lire. Cependant sa lecture serait nettement plus agréable encore si les phrases n'étaient pas si longues. D'ailleurs ce fait, ainsi que le style et le vocabulaire choisi et étendu, me rappelle un texte paru récemment. Mêmes qualités, même défaut. Le tout n'en reste pas moins souriant et joyeux, sur un fond provençal bon vivant.

   Perle-Hingaud   
12/8/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un texte trop touffu, à mon goût, mais attachant.
Je commence par les remarques désagréables : des oublis dans la relecture: plusieurs répétitions dans les premiers paragraphes (fort, disposer, subtil), une mise en page des dialogues (ou des pensées) parfois difficile à lire (saut de ligne au milieu de phrases). Ensuite, il y a ces phrases... vraiment asphyxiantes, même avec les virgules. Heureusement, elles disparaissent au fur et à mesure de l'entrée dans l'action. Pour moi, le début est sans doute trop long. Pas aimé non plus la référence à Hitler, totalement incongrue, ni les passages très didactiques, genre documentaire.
Ces remarques faites, passons aux belles choses : la richesse des descriptions, l’approche intérieure du métier, les descriptions si colorées, la précision du verbe. Je suis vraiment intéressée à partir de l’histoire du chef d’œuvre. Un thème original, de l’humour.
Au final, je pense que ce texte mérite vraiment qu’on s’y attarde, mais serait plus accessible dans une version un peu « désépaissie » : quelques informations en moins, le concentré de certaines phrases à peine dilué.
Merci à l’auteur pour cette lecture.

   Anonyme   
21/8/2010
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Bonjour silene

Passé les premières lectures abandonnées pour cause de phrases extrêmement longues (une m'a tenue en haleine un paragraphe entier et pas le plus court...) j'y suis revenue, et revenue encore jusqu'à être scotchée devant l'écran.
Une science approfondie de l'ébénisterie, de l'esprit du compagnonnage et j'en passe, une érudition certaine, un début de texte attachant, une époque qui ne l'est pas moins. Du tactile, des parfums et une ambiance vivante, chatoyante.
Les dialogues sont plaisants, chantants. L'histoire est amusante, d'autant qu'au même instant je me suis dit comme Maître Ventadour que c'était tristesse que pareille beauté soit à jamais perdue à la vue. Donc la suite et subterfuge me conviennent très bien d'autant que... tout compte fait, la morale est sauve.
beaucoup aimé cette description quasi mystique de la "création" et de cet état second.
Une seule question : pourquoi Mestre au début et Maître ensuite ?
Merci pour cette lecture dépaysante, enrichissante.
Je ne regrette pas d'avoir insisté.

   Flupke   
9/9/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Silene,

Je ne suis pas fan des phrases à rallonge, mais malgré tout j’ai bien apprécié ce texte, savoureux par moments et instructif.
Quelques remarques subjectives :
Depuis le piège à rats de divers modèles, je suggèrerai : divers modèles de pièges à rats
Quelques débits de vin, qui faisaient, « faisaient » un verbe bien terne qui fait tache dans un océan de descriptions bien réussies ;

« ici Zeus, paternel, accueillait sur ses genoux une nymphe, qui marquait par son air de surprise, qu’elle avait été accueillie d’une manière inattendue, » Excellent, LOL, beaucoup de subtilité dans l’énonciation.

Bien aimé le paragraphe explicatif sur le compagnonnage : « et qu’à ce titre on avait plus besoin d’eux qu’ils n’avaient besoin des autres » résume très bien le statut.

siècle des Lumières, pour en prendre exemple, se déplaquaient habituellement - je n’apprécie guère ce « pour en prendre exemple » intervention autoriale qui brise le rythme de lecture de mon point de vue très subjectif.

Le badaud s’esbaubit => Vous voulez dire « Le badaud s’esbauDit » ???

« dilatant son âme de bonheur chaque fois qu'un avis autorisé renforçait le trésor de louanges qu'il avait déjà amassé » excellent !!!

Bref, un bon moment de lecture. Merci. Bonne continuation.

Amicalement,

Flupke

   emi   
11/9/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Ce texte m'a plu.
Il y a quelques aspects qui m'ont un peu gêné, surtout la longueur de certaines phrases et l'évocation d'Hitler.
Mais ce texte m'a procuré du plaisir, j'y sens une allégresse d'écriture; l'humour est présent; une phrase comme :
«L'enterrement fut un enchantement.» m'a ravi.
Les connaissances techniques m'ont fait penser à Vincenot lorsqu'il parle des constructeurs de cathédrales. Le vocabulaire donne un petit air de Provence. Bref, j'ai aimé.


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