Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Aventure/Epopée
solane : Première honte
 Publié le 04/06/19  -  10 commentaires  -  8307 caractères  -  62 lectures    Autres textes du même auteur

Un enfant de six ans se heurte à l'incompréhension des adultes.


Première honte


À quel village pensait Charles Trénet lorsqu'il composa « Douce France » ? Je l'ignore mais je sais bien à quel village je pense lorsque je fredonne sa chanson. Qui connaît Marnay, petit village de la Haute-Saône (nous disions la « haute-patate ») qui fut dans les années cinquante le décor de mes plus anciens souvenirs ?

Accroché à la grand-route reliant Gray à Besançon, le village ne devait pas abriter plus de mille âmes. Il offrait l'image traditionnelle de tous les bourgs agricoles de la « douce France ».

L'église médiévale avec son clocher comtois, la gendarmerie logée dans un ancien hôtel Renaissance aux fenêtres à meneaux, la mairie dont l'architecture sentait la Troisième République, l'indispensable monument aux morts, l'école communale abritée dans un ancien séminaire, représentaient l'ordre, l'histoire et les institutions, tandis que les maisons des habitants, avec leurs granges, leurs écuries et les fumiers devant la porte parlaient de leur vie laborieuse.

Quelques magasins de denrées élémentaires groupés autour d'une large place pavée constituaient la seule activité commerciale.

L'école maternelle que nous appelions « la garderie » était installée dans un local de deux pièces faisant face à l'église ; elle était dirigée par sœur Théodosie, une jeune religieuse au visage gracieux, pleine d'une douceur maternelle. En me la rappelant je me dis que pour se couvrir d'un voile, s'envelopper d'une robe noire et se ceindre d'un cordon auquel était attaché un long chapelet garni de grains noirs et d'une tête de mort, cette jeune personne devait porter en elle un grand amour du bon Dieu.

La passion pour son apostolat, le sens du devoir, et sans doute l'amour des enfants, l'animaient au point de ne jamais épuiser son imagination. Sans cesse de nouveaux jeux, de nouvelles chansons, de nouvelles histoires, enchantaient les journées Plus âgée, sœur Aurélie, qui dans la paroisse tenait lieu de sacristain, venait par intermittence à la garderie. Malgré ses soixante années elle n'hésitait pas à participer aux rondes enfantines, et, tout en gardant sa cornette, se mettait à quatre pattes pour nous montrer comment planter les choux avec le nez.

La garderie était un paradis, mais l'enfant vivant dans l'avenir, l'ambition de tous était d'accéder à la « grande école ».

Ce rêve se réalisa pour moi un matin d'octobre où je fus confié à madame Hosate l'institutrice des petits. Quelle fierté ce fut de posséder un cartable, un livre, un cahier et un porte-plume, de savoir enfin lire, de défiler le 11 novembre derrière le directeur, de recevoir un cadeau au pied de l'arbre de Noël, d'apporter des étrennes à sa maîtresse au jour de l'an… autant de privilèges dont ne jouissaient pas ceux que leur âge maintenait dans les soins attentionnés de sœur Théodosie.

L'année scolaire était déjà avancée, je crois que nous étions en mars, lorsqu'un mouvement de grève démangea les enseignants. Tous n'y participaient pas, mais madame Hosate nous annonça un matin qu'à quelques jours de là nous pourrions vaquer aux champs, pêcher dans la rivière, jouer dans la gravière ou rester à la maison selon le goût de chacun et les ordres de ses parents. À midi je portai la nouvelle à ma mère qui sans la moindre hésitation décréta que le jour venu j'irais à la garderie.

Malgré toute l'affection que je portais à sœur Théodosie, retourner à sa petite école était une chose insupportable à ma fierté. C'était m'exposer aux moqueries impitoyables de mes camarades et me condamner définitivement au déshonneur. Pareil opprobre était inconcevable.

Mes pleurs, mes supplications, l'exposé de mes raisons, mes engagements à être bien sage, ne purent venir à bout de la rigidité maternelle et de cette muraille d'incompréhension. La décision ne fut pas rapportée, et je n'obtins que la vague promesse d'une récompense imprécise.

Le jour fatal arriva. C'était un jour gris, l'air était frais, mais il ne pleuvait pas. Je devais me soumettre ou faire semblant de me soumettre. J'optai pour le second terme de cette alternative.

L'heure venue je quittai seul la maison, et pour ne pas être vu de mes camarades, je me dirigeai vers la garderie, non pas par la rue principale, mais par la rue Bizot, une ruelle étroite qui longeait un abattoir où comme les années précédentes, je m'attardai à suivre la lutte d'un garçon boucher tirant sur la longe d'un bœuf peu décidé à rejoindre le lieu de son dernier supplice.

La porte de la garderie par où entraient les enfants prenait l'allure de fourches Caudines sous lesquelles m'attendait la honte, aussi mis-je à exécution le projet déjà conçu d'attendre à l'extérieur l'heure de la sortie.

Je choisis de m'adosser à un mur situé en face de l'église, et d'y rester jusqu'à ce que trois heures plus tard sortent les enfants. Le lieu n'était sans doute pas le plus discret, mais on ne voit pas toutes les solutions possibles du problème lorsque l'on a six ans, et que l'on doit attendre l'heure sans avoir de montre.

Le temps commença à passer. Les fourmis dans les pieds, le froid aux genoux, l'immobilité et l'ennui ne changèrent rien à ma décision qui au fur et à mesure que l'heure avançait devenait de plus en plus irréversible.

En milieu de matinée sœur Aurélie se présenta. Elle s'étonna de me voir ici, puis rentra dans l'église pour y faire le ménage.

Je la vis ressortir une fois ou deux pour secouer ses chiffons et rassembler ses balayures. Elle me posa quelques questions sur les raisons de ma présence insolite à cet endroit, mais sans doute un mensonge réussit-il à satisfaire sa curiosité. Par bonheur personne d'autre ne me vit en dehors de quelques cultivateurs montés sur leurs engins qui ne me prêtèrent aucune attention.

Enfin arriva le moment où la porte de la garderie s'ouvrit pour laisser sortir un flot d'enfants. C'était le signal de ma libération. Je pus regagner le logis familial où aucune question ne me fut posée sur l'emploi de cette matinée. La première partie de cette bataille était gagnée, mais un second combat restait à livrer, et j'étais bien décidé à renouveler l'exploit de la matinée.

À 13 h 30 mon père m'annonça qu'il m'accompagnerait. Quelle idée lui en prenait ? Son bureau de receveur des impôts était attenant à la maison, et il n'avait aucune raison de se déplacer. Avait-il su quelque chose ? Sœur Aurélie avait-elle fait des révélations ? Sa décision était-elle un caprice du hasard ? Cela je ne le sus jamais.

Il me conduisit à la garderie en passant cette fois par la rue principale. Il m'accompagna jusqu'à la porte, et sous sa haute surveillance, je ne pus que la franchir.

En me voyant, sœur Théodosie afficha un visage sévère que je ne lui avais jamais vu, elle m'expliqua qu'elle avait suffisamment d'enfants à sa charge sans qu'il fût nécessaire d'y ajouter ceux qui ne lui appartenaient plus. Sa bonté prenant le dessus elle ne me renvoya pas ; au reste une pareille mesure eût été une catastrophe puisqu'elle aurait mis à jour la supercherie de la matinée.

Je passai donc l'après-midi à la garderie avec les enfants plus petits qui riaient de ma disgrâce en me montrant du doigt. Par bonheur la pluie se mit à tomber à verse, ce qui m'évita de sortir en promenade avec eux et d'être vu dans une telle situation par mes vrais condisciples.

À ma tristesse d'avoir été injustement admonesté par sœur Théodosie que j'aimais tant, s'ajoutait celle de découvrir qu'on n'avait pas pris la peine de l'informer de ma venue, et encore moins de solliciter son accord.

À 16 h 30 je regagnai la maison où il ne me fut jamais parlé de cette journée ; quant à la récompense promise, conscient de ne la mériter qu'à moitié, je ne l'ai jamais réclamée.

Triste journée ! Je n'avais échappé ni à la honte, ni à l'épreuve que je m'étais imposée pour l'éviter. Sœur Théodosie m'avait réprimandé, elle-même avait été offensée, et à l'origine de tout cela était un caprice d'orgueil puéril.

Puéril certes, mais les adultes sont-ils plus sages ? Quel officier, quel magistrat accepterait complaisamment une tâche indigne de son grade ? Quel homme public cèderait la place que lui vaut son rang dans une cérémonie ?

Les adultes se conduisent en enfants mais ne comprennent pas que les enfants sont déjà des hommes.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   plumette   
13/5/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
j'aime beaucoup le regard que l'homme (narrateur et sans doute auteur) qui a avancé dans la vie porte rétrospectivement sur ces blessures d'enfance dont il ne faut ni se moquer ni croire qu'elles sont dérisoires!

Cette histoire nous est livrée avec des détails qui la rendent très vivante et même parfois amusante comme cette image de la bonne soeur en cornette qui plante des choux avec son nez.

Il y a aussi dans le récit des phrases qui en disent long sur ce que cet enfant a déjà mis en place pour résister à sa façon et défendre son intégrité. ex: "Je devais me soumettre ou faire semblant de me soumettre. J'optai pour le second terme de cette alternative."

Un texte qui me touche, et qui montre bien , à mon avis, comment on peut transformer une matière autobiographique en littérature.

A vous relire,

Plumette

   Corto   
23/5/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Eh oui les enfants doivent parfois faire preuve d'initiative pour échapper à des situations inacceptables ...

Ce texte déroule bien son propos, sans que le sujet pour autant soit extraordinaire.

Mais on aime bien suivre ce petit garçon offensé et assumer son refus en restant toute une matinée à faire le pied de grue. Mais hasard ou malchance le père vient de se mêler à l'affaire pour l'après-midi.

Les personnages sont bien campés et le final "Les adultes se conduisent en enfants mais ne comprennent pas que les enfants sont déjà des hommes." est bien trouvé.

'C'est pas juste, c'est trop injuste' aurait dit Calimero...

   Anje   
4/6/2019
 a aimé ce texte 
Bien
La résistance puis la soumission à une décision que l'on ne trouve pas juste. Ce garçonnet s'y est bien opposé mais sa réussite est finalement une défaite parce que son papa, allez savoir pourquoi, contre toute attente est intervenu. Une belle leçon de vie.

Une histoire simple, racontée simplement et qui se lit d'un trait sans difficulté. Chacun, me semble-t-il, peut ainsi se souvenir d'une injustice vécue à l'enfance qui a laissé une trace quelque part dans le cœur fragile. C'est cette petite blessure que j'ai sentie dans ce texte. Et sœur Théodosie n'a plus de mercurochrome.

   Donaldo75   
4/6/2019
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour Solane,

Je tente le commentaire linéaire, séquentiel.

« A quel village pensait Charles Trénet lorsqu'il composa "Douce France"? »

Je pense - c’est quand même juste une intuition - que cette question introductive fixe la tonalité de cette nouvelle. Elle me rappelle les chroniques de Jean-Paul Ollivier sur les étapes du Tour de France cycliste, quand il agrémente les images de coureurs en peloton par des histoires sur les lieux traversés.

« La garderie était un paradis, mais l'enfant vivant dans l'avenir, l'ambition de tous était d'accéder à la "grande école". »

Là, je me dis que vous voulez nous lâcher du lest, donner quelques indices sur le drame à venir. Et c’est le cas. Certes, le drame est personnel, raconté des décennies plus tard, avec le prisme déformant de la mémoire sélective. Il exprime néanmoins un traumatisme certain. Des psychanalystes se sont enrichis sur moins que ça, des livres ont été écrits sur des bases moins fermes.

« Les adultes se conduisent en enfants mais ne comprennent pas que les enfants sont déjà des hommes. »

Une vérité première pour conclure, ça ne peut pas faire de mal. Certes, elle est abrupte, tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, mais après relecture, elle a du sens, elle est même cohérente. Presque pertinente.

   poldutor   
4/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour solane
Belle petite nouvelle qui nous ramène au temps béni de la petite enfance. Que voilà un chenapan malicieux, mais sa supercherie n'a pas réussi jusqu'au bout !
La petite sœur Théodosie commet un pêché d'orgueil en acceptant avec un visage sévère ce galopin, sans en avoir été informée...
Belle écriture ,et une phrase que j'ai adorée : "un mouvement de grève démangea les enseignants"...déjà à cette époque...
Cordialement.
poldutor

   senglar   
5/6/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour solane,


Comme quoi les enfants se montrent ridicules quand ils se comportent comme des hommes, c'est-à-dire qu'ils ont déjà intégré leurs défauts.

J'ai trouvé le ton un peu cérémonieux pour décrire une mésaventure arrivée à un enfant aussi jeune. Sans doute le regard de l'adulte devenu vieux est-il trop appuyé et a-t-il influencé le récit, s'est-il comporté comme un prisme déformant par rapport à ce qui s'est réellement passé. En effet il y a beaucoup trop de recul pour que ce ton paraisse confidentiel, oserais-je dire que cet enfant de six ans donne l'impression de ratiociner comme le ferait un vieux grammairien, notamment quand il marchande avec sa mère. De ce fait on a du mal à être complice dans cette histoire dont on reste un spectateur finalement plus sceptique qu'amusé, un spectateur dubitatif qui se demande s'il veut réellement peser tous ces "pour" et ces "contre".

la magie n'a pas opéré pour moi ici comme elle l'avait fait pour la "page 263". Dommage ! Peut-être ai-je voulu retrouver ma propre petite enfance dans cet enfant de "garderie" puis de CP voire de CE1 mais je n'ai pas réussi à m'identifier à ce petit bonhomme déjà trop homme à ratiociner non pas comme un enfant mais comme un vieux philosophe.


A vous relire cependant pour une nouvelle immersion dans le passé dans un décor et un décorum toujours édifiants :)


senglar

   Davide   
5/6/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour solane,

J'ai bien aimé cette histoire, ce charme suranné d'une "Douce France". Pour l'anecdote, cette chanson éveille toujours en moi quelque chose de doux et d'indéfinissable...
Même si l'on se perd un peu dans la description de ce village typique d'une époque, la belle écriture sauve de la monotonie.

Malgré le choix du point de vue interne, il y a comme un recul d'avec la scène, comme une distance, celle de l'expérience d'un auteur adulte qui parle à travers le regard d'un narrateur encore enfant. Rien de bien original me direz-vous, mais j'y trouve une justesse appréciable, un regard infiniment tendre.
J'ai d'ailleurs ressenti beaucoup d'empathie pour ce jeune garçon.

Un texte auquel on pourrait reprocher un certain manque de relief, mais, à mes yeux, son authenticité le fait resplendir.

Merci solane,

Davide

   stony   
10/6/2019
Le narrateur n’est pas l’enfant, mais l’adulte qui se souvient. Ça me parait très clair et je ne vois pas en quoi cela poserait problème.

Tout ou presque concourt à ce que je ne porte pas une appréciation très enthousiaste sur ce texte :
- l’événement relaté parait de peu d’importance ou l’auteur n’a pas su lui donner le relief nécessaire pour que cette importance apparaisse évidente au lecteur que je suis ;
- la phrase finale en forme de morale, qui devrait justifier le texte, apparaît certes juste, mais un peu légère ;
- le style est très prosaïque alors que le contenu était de nature à laisser libre cours à une expression plus poétique, tant par les décors que par l’émotion que l’auteur tente de communiquer.

Et pourtant, bien que le texte ne m’enthousiasme pas, j’ai pris un certain plaisir à le lire. S’il avait été plus long, j’aurais fini par me lasser, mais dans un format court, j’ai goûté une écriture précise, au vocabulaire riche et délicieusement suranné. Il ne m’en reste certes qu’une carte postale, mais j’ai aimé voir cette carte pendant un moment.

J’aimerais beaucoup voir cette écriture mise au service de quelque chose de plus travaillé, dans le même décor, mais dont l'émotion serait le cœur et non plus ce décor.

   Gyver   
20/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Belle offre de lecture, on se remémore des évènements personnels.
Je ressentais tout en lisant, une gravité qui ne m'a pas lâché jusqu'à la fin, malgré somme toute l'absence d'un revirement final étonnant ou surprenant, et c'est ce qui me fait beaucoup apprécié ce texte.
Merci pour ce moment...

   JPMahe   
10/7/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Beau souvenir scolaire qu'on imagine bien en noir et blanc, format guerre des boutons, le temps ou l'école des soeurs et celle de la république se faisaient compétition. Récit agréable à ranger délicatement dans la mémoire du 20 eme siecle


Oniris Copyright © 2007-2019