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Sentimental/Romanesque
solidane : À nos exactes frontières
 Publié le 19/10/10  -  8 commentaires  -  11020 caractères  -  85 lectures    Autres textes du même auteur

Nous étions nos plus grands obstacles et il valait mieux en rire...


À nos exactes frontières


Nous nous rencontrions assez souvent ; elle était ma voisine et à ce titre les lignes de nos pas se croisaient régulièrement. Quelques intersections heureuses, échanges verbaux, considérations encore superficielles, je l’aimais bien. Je connaissais sa vie à grands traits, elle en savait autant de moi. Il y avait déjà une sympathie réciproque et pourtant chaque fois nos tracés divergeaient sans chercher à plus se rejoindre.


Un soir toutefois, je m’étais aventuré à l’inviter au restaurant. Elle avait tout d’abord refusé arguant de comptes à terminer, puis s’était ravisée et avait finalement accepté ma proposition. Soirée agréable qui nous permit de compléter nos inventaires de la vie de chacun. Moment de douceur que nous nous promîmes de reproduire. Rien n’alla plus loin. Et j’eus été bien incapable de savoir où me projetait mon propre désir.


Une de ses réparties m’avait étonné ; elle m’avoua ressentir face aux aléas de son existence un sentiment qui repoussait au loin toute notion de hasard. Certaines coïncidences ne lui suffisaient plus en tant que telles. D’autres explications de ces phénomènes lui semblaient nécessaires. Qu’essayait-elle de me dire ? Je me contentai de répondre que le hasard n’était à mon sens qu’un terme utile pour exprimer ce qui ne trouvait pas d’explication, au moins immédiatement. Et s’il fallait remarquer l’étrangeté de certaines coïncidences, que fallait-il alors penser des occasions encore plus nombreuses où il ne s’en produisait pas ? Si une circonstance heureuse venait parfois à nous interpeller, que pouvait-on dire de ces millions de vies qui regrettaient amèrement et bien douloureusement de n’en avoir bénéficié d’aucune ? Le plus petit cataclysme et sa cohorte de victimes, la sous-nutrition endémique en certains endroits de la planète, les abjections possessives de beaucoup à l’encontre d’autres encore plus nombreux, étaient là pour nous créer plus d’interrogations encore que ces quelques hasards heureux n’en soulevaient. Nous en restâmes là.


Nos vies séparées suivirent leur cours, les rencontres se perpétuèrent ; nous ne mélangions nos territoires qu’à leurs exactes frontières. Jusqu’à ce dimanche matin où, alors que je buvais un café accoudé à ma fenêtre, je la vis passer devant moi et se diriger vers sa voiture sans même qu’elle m’adressât un simple bonjour. C’était totalement inhabituel. Près d’une heure trente plus tard, elle revint. J’étais à nouveau penché à l’extérieur ; la régularité d’un fumeur qui tente de ne pas empester son appartement en s’acoquinant avec sa fenêtre laisserait pantois et rendrait jaloux plus d’un chef de gare. Elle releva le visage et m’adressa un sourire que je lui rendis spontanément. Elle me dit alors qu’elle revenait de l’église où elle avait assisté à la messe. Je la sentais troublée, presque honteuse, et, n’eût été son joli bronzage, il me semblait bien que j’eusse pu voir son front rougir exagérément. C’était assez inattendu et je faillis rester sans voix. Quelle révélation ! En quoi justifiait-elle cette gêne subite ? Je pensai alors à cet échange sur le hasard et les coïncidences. Un ange passa et je me lançai dans cette longue déclaration.


- Le sentiment religieux n’est pas propre à me révolter, ni à me porter au jugement, quand bien même il ne m’investit pas. Pour peu que l’individu soit en quête d’une aspiration profonde pour soi-même, pour les autres, ou qu’il revendique un monde plus doux, juste, et où la tendresse s’y fasse plus de place que l’égoïsme, la lâcheté, que sais-je encore ? Le besoin de retrouver une communauté à la recherche d’une expression partagée, collective, d’une communion, m’interroge plus. Qu’y reçoit-on et qu’y donne-t-on ? Voilà qui me laisse perplexe ! Est-ce du même ordre que d’assister à un concert aux cent mille spectateurs ou de participer à une transe collective ? Ces phénomènes de masse, où l’individu trouve une juste place rassurée ou ressent un mélange aux autres qui le transcende, sont pour moi comme un immense point d’interrogation. Par contre l’édification de rites et de codes imposés, et se mettre en sujétion avec ceux-ci, en accepter bien souvent l’hypocrisie pour atteindre une conformité nécessaire, engendrent chez moi une profonde aversion.


Je m’arrêtai, stupéfait de cette longue tirade et plus encore de ce qu’elle avait d’emphase grandiloquente et inutile. Aline, tel était son prénom, me regardait interdite. Je faillis lui envoyer un sourire un peu contrit, mais je craignis qu’elle n’y lise ma déception quant à ses choix et ses convictions, là où seule ma pédanterie m’effarait face à sa simple humilité. Le dilemme me poussa alors à afficher un large sourire empreint de sympathie et qu’importe si elle n’y voyait qu’un butor imbu de sa propre importance. Son sourire fut aussi éclairant ; elle ne me tenait pas rigueur de cette outrecuidance, satisfaite peut-être que je ne la juge pas. Des éléments essentiels de nos parcours s’étaient pour la première fois confrontés, nous avions franchi nos propres limites sans intention belligérante. Un pacte de non-agression semblait entériner cette relation. Aline poursuivit sa route, et j’étais intimement persuadé qu’une même question nous hantait. Saurions-nous à nouveau nous adresser l’un à l’autre et comment ?


Je me délestai bien vite de ce questionnement. Peu m’importait qu’elle eût une croyance ou une pratique religieuses quelconques ou qu’elle mît deux morceaux de sucre ou aucun dans sa tasse de café. Le trouble qui lui avait rougi le front, du moins le supposai-je, m’interrogeait plus intensément. Bref, je trouvai cet émoi charmant. Qu’elle eût ressenti la nécessité de me faire cet aveu, voilà qui me portait à une certaine contemplation, sans atteindre pour autant une quelconque idolâtrie. Je goûtai la saveur de sa pudeur, de cette crainte que je ne la rejetasse, sans y trouver une autosatisfaction qui n’eût été que machisme imbécile de ma part.


Le temps, cette vieille breloque, fit la seule chose qu’il ait jamais su faire : il passa… sans que je croise Aline. Mon attendrissement laissa place au quotidien et à son oubli taciturne, jusqu’à ce qu’une inévitable rencontre se produisit à nouveau. Je sortais de mon appartement chargé de trois drapeaux, accessoires indispensables au responsable syndical qui s’en va remédier aux maux de la société lors d’une manifestation. Aline était vêtue d’une robe légère qui ne se souciait guère d’être assortie à la couleur de mes étendards. Et pourquoi cela eût-il dû être le cas ? La conversation s’engagea sans que notre dernier échange ne nous troublât l’une ou l’autre. Je pris de ses nouvelles, elle en fit autant mais son regard avait du mal à se détacher des attributs qui, claquant au vent, affichaient aux yeux de tous le sigle de mon organisation syndicale. N’y tenant plus, elle me dit en substance :


- Je n’ai rien à reprocher au syndicalisme. Sauf, sauf que je n’y crois pas. Je pense que notre monde exige de nombreux réaménagements, mais le déplacement de cohortes de citoyens en colère n’amène rien d’autre qu’une gêne considérable à une multitude d’autres citoyens guère mieux lotis. Bien souvent, aussi détestable que ce soit, les jeux sont faits. À notre dernière rencontre, vous m’avez dit ce que vous pensiez du sentiment religieux, il est juste que je vous fasse part de ce que m’inspire l’agitation syndicale. Non pas que j’estime que la ferveur religieuse du plus grand nombre soit une solution, loin de là. Elle ne sert qu’à me rassurer ; et sur le fond, je n’en attends pas grand-chose. Mais nous sommes là sur un simple morceau de trottoir à interjeter des considérations qui auraient mieux leurs aises dans un salon autour d’une, ou deux, tasses de café ; ne pensez-vous pas ? Elle m’embrassa gentiment sur la joue et s’en fut sans autre façon ouvrir le magasin d’habillement qu’elle possédait.


J’étais pris entre une furieuse envie d’éclater de rire et un non moins intense désir de poursuivre la rhétorique. Mais pour l’une comme pour l’autre, elle ne m’avait pas laissé d’interlocuteur. Et je restais là suspendu comme une andouille dans une entreprise de salaison à goûter le sel justement de la situation. Le souvenir de ma déclaration prétentieuse me pesait moins, celui de son humour me laissait un goût sucré. Il devenait clair que ma voisine me plaisait. Et après ? Pour l’heure, elle m’avait cadeau d’un moment de fraîcheur garant d’une journée qui s’annonçait bien. La manif m’attendait, le plaisir de secouer l’inévitable tout autant que celui d’un partage dérisoire avec quelques milliers d’individus conscients de la nécessité de peser sur le devenir collectif. Le soleil était au rendez-vous, une légère brise contentait le mouvement de nos drapeaux, point de cortège anémié, ni désespéré, une foule dense et déterminée. Une manifestation réussie pour un but non assouvi car le soir même le gouvernement annonçait qu’il ne modifierait en rien son projet. Aline ! S’il nous faut bannir tous les dieux et toute possibilité d’influer ensemble sur un monde largement maudit par ces premiers, que nous restera-t-il ? Telle était ma pensée, alors que je ramenais à mon domicile mes fanions quelque peu dépités.


Cette nuit-là, le sommeil m’apporta de lourds nuages. Perchés à leurs sommets des milliers de manifestants combattaient de tristes armées d’angelots dépités, déjà convaincus de leur défaite cuisante. Se mêlant à eux, quelques personnages grimaçants allaient au combat un large sourire aux lèvres, heureux de cette guerre inutile, et savourant l’inexorable recul des troupes célestes. L’ultime assaut des banderoles survoltées semblait leur procurer autant de plaisir que les ailes brisées et la chute de leurs alliés improbables, voués à une damnation éternelle pour cause de bataille perdue. Dieu tolère difficilement les incapables.

Sous ce ciel monstrueux, indifférents au tonnerre qu’engendrait le carnage, Aline et moi nous promenions heureux, main dans la main. La grêle qui s’abattait ne nous dérangeait guère, chaque grêlon voyait son impact amorti par une pluie de plumes immaculées. L’air était frais, nos regards dévoraient un soleil illusoire.


Le réveil fut agité, j’étais encore secoué par le fracas de la bataille. Quel rêve ! Des années d’endoctrinement catéchumène n’avaient pas fait le poids face à des convictions solidement chevillées auxquelles pourtant ce peplum sirupeux enlevait beaucoup de crédibilité.


Je sortis de mon appartement, gagnai rapidement le trottoir souhaitant ardemment que le hasard mît Aline sur mon chemin. Plus fiable qu’aucune philosophie déterminée, il ne me déçut pas. Elle était radieuse sous ce fin crachin automnal et je m’apprêtai à lui raconter le délire grandiose qui avait transformé ma nuit en champ de bataille wagnérien. Mais ce fut elle qui prit la parole.


- Ce qui m’a été le plus pénible, ce sont les plumes, j’y suis totalement allergique.


Je compris qu’il me faudrait changer d’oreillers et qu’elle s’abstiendrait de planter un crucifix au sommet de mon lit.


 
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   doianM   
7/10/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai apprécié cette histoire d'un amour naissant.

Une amitié qui garde les distances convenables, qui respecte des frontières qu'elle ignore, dès qu'elles apparaissent, montrant des contradictions apparemment insurmontables, devient amour.

Paradoxe agréable et intelligent.

Attention aux homophones: mots de la société....maux (?)

   Jagger   
11/10/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
C'est bien écrit et le style est plaisant.

Pour une romance, le déroulement est assez "cérébrale". Où donc est la passion et le désire. Le héros à un cerveau, mais n'y a-t-il pas une flamme qui brûle ailleurs dans son corp? (je pense au coeur, donc. Quoi que...)

Quelques dialogues seraient les bienvenus pour faire plus ample connaissance avec les protagonistes et aérer le texte.

Le passage du rêve est bon, l'image va me rester.

Merci

   jaimme   
11/10/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Le hasard amène l'amour heureusement.
Les concessions pérennisent cet amour.
Je suis en accord avec les autres considérations (du moins la tirade contre la religion) et en total désaccord avec la résignation religieuse de l'autre tirade. Mais si j'étais tombé amoureux de cette femme... que n'aurais-je fait comme concession!
Cette nouvelle m'a plu. Elle entrelace le monde et les individualités, les convictions et les idées familiales.
Le côté didactique est un peu trop présent quand même, j'aurais voulu quelque chose où le cérébral soit contrebalancé par un peu plus de passionnel.
Merci pour cette lecture.

   florilange   
11/10/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ah, j'aime beaucoup ces frontières respectées et soudain... on a partagé le même rêve.
Rien à dire sur la forme, une lecture agréable.

   Anonyme   
19/10/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'apprécie de retrouver le monde de solidane, toujours au frontières du merveilleux, de l'improbable. C'est de ceci qu'il s'agit ici encore.
J'm le déroulement narratif, le style, qui semble encore maitrisé, calme, serein. Une écriture, qui à chaque fois qu'il m'est donné de la lire, m'apporte une sorte de tranquille impression d'avoir été où il fallait que je sois.
Beaucoup de pudeur, toujours et de non-dits dans cette nouvelle-rencontre qui est touchante par bien des points et onirique, sans l'être trop. Sans compter que j'aime la philosophie du non-hasard.
Une très belle lecture.

   Anonyme   
26/10/2010
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai bien aimé cette écriture très maîtrisée et d'une forme que je ne rencontre guère sur Oniris. Elle débarbouille un peu les yeux. C'est agréable.

Il y a quelques formules qui pimentent le texte, comme cette histoire de fumeur et de chef de gare, par exemple.

J'ai un peu regretté que cette rencontre, amoureuse puisqu'il s'agit de ça, soit trop cérébrale. Par moments, on a un peu l'impression de décrocher vers la dissertation, mais le fil est heureusement repris rapidement. On a un peu peur pour ce futur couple qu'il ne vive qu'une vie paisible, peut-être harmonieuse, mais peut-être aussi un peu ennuyeuse. Mias je ne fais peut-être pas assez confiance en leur capacité à se surprendre.

J'ai été un peu gêné, au tout début, que ce moment dans ce restaurant soit fort descriptif et succint. J'aurais aimé y assister, du moins à une petite scène rapidement brossée.

J'ai beaucoup aimé, par contre, que ces visions de la vie, parfois si brutalement opposées, fassent ici une rencontre paisible et, malgré un certain entêtement que l'on perçoit, respectueuse, laissant par là diffuser le doute de part et d'autre.

Une lecture agréable qui me rend curieux de l'auteur.

   Anonyme   
20/10/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bien aimé ce texte qui navigue entre dérision et tendresse. Le ton parfois didactique (ou professoral comme on veut) surprend et jette une note curieuse sur cette partition.

Un style maitrisé pour décrire cette improbable rencontre. Pour le mariage on lancera du riz (pas des plumes). Et gageons que cette rencontre "amoureuse" ne restera pas que cérébrale. Après tout, ne s'agit-il pas d'un pacte entre le crucifix et la banderole ?

   emi   
5/11/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce texte m'a plu. L'écriture est très maîtrisée Les passages au ton professoral s'expliquent par la logique du récit. L'humour est présent, surtout dans la dernière partie.
Certains discuteraient sur l'opposition entre pratique religieuse et action syndicale mais ce n'est pas mon cas.


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