Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
telurb : Demi-tour
 Publié le 21/02/16  -  7 commentaires  -  8432 caractères  -  61 lectures    Autres textes du même auteur

Deux enfants timides...


Demi-tour


Clément est dans sa chambre. C’est un ventre de mère qu’il a tant de mal à quitter. Les autres le dévorent dès qu’il en sort. Même sa mère, parfois. Il a 14 ans et, en présence des autres, il a l’impression d’être au large avec des squales sous les jambes. Il ne comprend pas comment ces personnes peuvent s’exprimer avec tant d’assurance. Comment font-elles ? Prendre la parole c’est, pour lui, comme sauter d’une falaise. Et quand il réussit l’exploit de se jeter, son idée, frêle, face à ces visages avides, s’effondre aussitôt comme un château de cartes. Et les grandes gueules, comme celles des requins blancs, s’arrachent à pleines dents les parts de conversation. Alors il se tait, étouffé d’indifférence comme un poisson échoué sur la berge, et s’oblige à faire semblant d’être des leurs, de rire quand ils rient, d’acquiescer dans le sens du courant. Parfois sans comprendre. S’il ne faisait pas semblant, ce serait pire, on le stigmatiserait, même sa mère. Il deviendrait l’asocial, le différent, puis le faible, puis le souffre-douleur. Il n’aurait pas la force de combattre. On l’humilierait et il finirait comme dans ces faits divers qu’il avait lus… mais combien de temps tiendra-t-il ainsi à faire semblant ?

Clément est dans sa chambre.


***


Le camion s’arrête au col de L’Homme Mort. Les quatre-vingts moutons et les trois chiens descendent. Émile, le berger, gueule. C’est un lion. D’ailleurs il en a la crinière, même si elle est blanche.


– À gauche Tintin ! Derrière Troll ! Derrière !


L’instant est délicat. Le troupeau éreinté par quatre heures de route doit rapidement prendre le bon chemin. Sinon il pourrait se disperser et se perdre sur la route. Mais les chiens ont l’expérience. Ils sont venus plusieurs fois en estive. Les moutons sont déjà en colonne.

Les bêtes de tête reconnaissent le sentier des pâturages de l’Aigoual.

Le berger salue brièvement le chauffeur du camion et les voilà sonnaillant dans la draille, entre hêtres et châtaigniers.


***


– Je n’irai pas !


Et Clément claque violemment la porte de sa chambre.


– Fait chier avec ses idées à la con !


La mère de Clément est exaspérée par la timidité de son fils. Il a refusé le théâtre, a traité le psychologue de vieux vicieux, et déchiré la brochure des scouts. Aujourd’hui sa mère l’a inscrit à la colo de son comité d’entreprise. Elle voudrait tant qu’il soit comme les autres. Une grande gueule lui aussi ! Elle serait aux anges ! Et à ses collègues de bureau elle minauderait « oh ! mon fils ceci, oh ! mon fils cela ». Mais que dire d’un fils timide qui passe son temps enfermé dans sa chambre à jouer avec son ordinateur comme un poisson rouge dans un bocal ? Rien.

Vers minuit, Clément entend les sanglots à travers les cloisons. Il met sa tête sous l’oreiller.

Comme il l’avait fait quand son père les avait quittés. Mais les sanglots ne s’arrêtent pas.

Qu’est-ce qui le pousse à aller frapper à la porte de la chambre de sa mère et à entrer ?

Elle a le visage dévasté au halo de la petite lampe de chevet.


– Je sais pu quoi faire, je sais pu quoi faire…


Clément retourne dans sa chambre sans rien dire mais revient, aimanté. Il s’assoit près de sa mère qui ne peut plus s’arrêter de pleurer. Elle n’est plus sa mère dure de tous les jours.

Elle a pénétré son pays de détresse. Ce pays dont il a enduré chaque pierre.

Au bout d’un moment, il s’entend prononcer :


– C’est bon maman, j’irai.


Comme un train lancé les larmes de sa mère mettent du temps à s’arrêter.


***


Hors période d’estive, Émile habite seul comme un scorpion les ruines d’un hameau perché. Sans électricité avec l’eau de la pluie qu’il récupère dans une citerne. Au village on s’en méfie car il dit la vérité et a lu beaucoup de livres. On essaie de le discréditer en le traitant de sale ivrogne ordurier. Les promeneurs se plaignent de son énorme chien Amigo qui les pince et parfois les renverse dans le talus. Le maire monte le voir avec « des pincettes ». Un gendarme à la retraite qui possède un lopin de terre là-haut ne s’approche qu’aux moments où le berger est parti garder. Car Émile déteste plus que tout les « lardus » comme il nomme ceux de la gent policière. Ses mains sont des pattes d’ours. Quand il entre se saouler au bistrot du village il lance bien haut :


– Salut les fachos !


À l’attention des électeurs, de plus en plus nombreux, d’extrême droite. Personne ne moufte car il deviendrait méchant. Mais est-il méchant ? Certains l’ont vu brandir à bout de bras, avec un large sourire, un bébé dans le bleu du ciel.


***


Clément a repéré un garçon seul à l’avant du bus de la colo. Il est maigre avec un regard nerveux. Il est plutôt discret. Il s’est placé le plus loin possible des grandes gueules qui sont toujours à l’arrière des cars. Clément est sûr qu’il est de son pays de solitude. Il s’assoit près de lui et lui dit fraternellement bonjour. Ils sont de la même famille. Ils deviennent amis. Partagent la même chambre et la même table. Louis est encore plus timide que Clément. Et Clément sent monter en lui un étrange sentiment. Un sentiment qui le rassure et qui le rend plus fort, plus solide ; Clément protège son frère de détresse.


***


Émile s’arrête au sommet du serre. L’autan lui emporte ses deux premières feuilles à rouler.

Il s’applique et réussit enfin sa cigarette. Depuis qu’il est arrivé en estive sur l’Aigoual, il en a parcouru des kilomètres à mener ses bêtes. Comme chaque année il perdra ses 15 kilos.

Il coince le bâton-fouet sous son aisselle gauche et compte. Troll est couché contre sa jambe. Tintin chahute avec Amigo qui est aussi grand qu’un bélier. Il manque une dizaine de moutons. L’endroit est dangereux. Les impressionnants vautours y reviennent souvent au cas où…


***


Clément n’a pas l’habitude de tant de nature. Mais elle lui parle ! Comme il aimerait vivre ici ! Comme il aimerait être ce berger qu’il a deviné au loin parmi le troupeau.

L’été est une tour de feu. Louis consulte sa boussole à plaquette.


– Prochaine balise, azimut 40 !


Les deux amis sont devenus des as de la course d’orientation. Cette fois, ils vont encore gagner, ils ont quatre balises d’avance ! Ici les grandes gueules la ferment. Elles manquent de souffle et d’esprit !

Avant le dernier point de contrôle, le pied de Louis dérape sur une pierre. Clément essaie de le rattraper mais ils tombent et glissent tous les deux sur le bord de l’à-pic.

Chacun d’eux se retrouve suspendu à une racine au-dessus du précipice.


***


Émile décide de partir avec Amigo à la recherche des bêtes manquantes. Tintin et Troll gardent le troupeau.


***


La racine de Louis est fragile…


– On va s’en sortir Louis !


Le sourire de Louis n’a jamais été aussi beau. On est beau quand on a enfin un ami !


– Tiens bon Clément !


***


Émile se roule une autre cigarette et s’essuie la sueur du front au revers de sa manche.

Amigo aboie.


***


Ils ont crié plusieurs fois « au secours ! » mais cela requiert trop d’effort. Clément, au risque de sa vie, s’est écarté pour laisser une prise aux mains de Louis sur sa racine solide. Mais Louis est à bout de force. Clément l’encourage : « On va remonter et gagner cette course ! Les grandes gueules ne nous feront plus jamais peur. Ils entendront ce que nous avons à dire. Je le jure ! » Il a le courage d’une montagne. Mais le soleil tape si fort sur leurs crânes. Depuis vingt minutes maintenant, ils sont suspendus dans le vide. Ils divaguent.

Ne savent même plus si c’est un chien qui a aboyé.


***


Émile a l’impression de voir un vautour à contre-jour. Il presse le pas.


***


Ils vont céder ensemble. L’été est si violent. Ils croient entendre une cloche.

Une ombre atténue soudain leur brûlure. En contre-plongée, un mouton étonné les regarde. Mais que peut faire un mouton sans berger ? Les écrous de leurs mains se desserrent.

Le vide, leur pays, les appelle…


***


Plus solide qu’une corde, le bras d’Émile descend dans le vide.


– Donne ta main mon grand !


Clément avale sa salive et réussit à articuler : « Mon copain d’abord. »

Émile sauve les deux ados. L’impressionnant vautour, là-haut, n’a plus qu’à faire demi-tour.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   carbona   
6/2/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Il y a de très belles choses dans ce texte : l'ado est vraiment touchant, le passage avec sa mère dans la chambre est fort. J'ai mal pour lui quand il est dans le car pour la colo, la torture ! Mais il rencontre bien vite un ami. En cela, c'est peut-être un peu trop idéalisé. J'aime ensuite la force qui se dégage de ces deux ados en souffrance.

Les moins :

- la rencontre Emile et les ados est attendue, donc sans surprise
- le sauvetage est trop rapide, trop évident, trop happy end
- le manque d'intérêt que suscite Emile : la description de ce berger ne présente pas pour moi un intérêt pour l'histoire, il manque quelque chose qui unisse plus franchement les destins. Dès le départ, les parties sur le berger ne m'ont pas intéressée, javais même au début sauté la première puis y suis revenue par la suite. Il faudrait rendre la vie du berger essentielle à l'intrigue.

Remarque : "Elle a pénétré son pays de détresse" < pas terrible pays de détresse je trouve

Merci,

Carbona

   vendularge   
7/2/2016
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,

Ce trouve ce texte magnifique. Je ne sais pas pourquoi il provoque chez moi une telle émotion mais c'est rare (d'où l'appréciation)

La construction, l'écriture, tout parle vrai et me dit que c'est un excellent travail.

Merci et bravo, j'espère vous lire à nouveau

   hersen   
21/2/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'aime bien dans cette nouvelle l'ado qui sonne très vrai. Trouver sa place parmi "les grandes gueules" n'est pas toujours facile. Et faut-il, pour se faire entendre, être "grande gueule"? ce texte nous dit que non, être bon en quelque chose et le faire reconnaître peut suffire. Et peut-être aussi avoir un ami, ça donne confiance en soi de donner sa confiance en l'autre.

Le berger m'est grandement sympathique. Avec son troupeau, il donne une ambiance de grand air à cette nouvelle et j'aime à être dans cet élément.

La manière dont l'auteur amène la découverte des ados par les chiens puis le berger qui voit les vautours est assez bien vue même si je les trouve un peu calmes, ces deux ados accrochés à leur racine.

"Mon copain d'abord", les mots qui vont être à l'origine d'une nouvelle vie pour Clément, on le devine aisément.

Cette nouvelle est vraiment très bien écrite. c'est un plaisir à lire.

Merci pour cette lecture.

   stony   
22/2/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Je termine ma lecture avec un goût de trop peu. J'ai cherché en vain le lien, autre que le sauvetage, qui pourrait lier le berger et Clément. J'ai cru qu'il pourrait s'agir d'un père et d'un fils. J'étais parti sur cette piste en lisant "Certains l’ont vu brandir à bout de bras, avec un large sourire, un bébé dans le bleu du ciel." Mais rien ne confirme cette piste et je ne peux que la supposer fausse.

En revanche, j'ai beaucoup apprécié le découpage et l'économie de moyens. Vous brossez très bien une situation en très peu de mots. Le découpage se resserre à mesure que la rencontre entre le berger et les deux ados se précise. C'est très bien vu.

Je note toutefois un certain décalage entre les deux narrations. Je trouve celle du berger de meilleure qualité. C'est la plus courte et, pourtant, je l'ai vécue plus pleinement. Il m'a semblé que j'observais la scène depuis une crête et que je sentais le souffle du vent. Sans doute est-ce dû à la focalisation sur l'essentiel ainsi qu'à l'utilisation d'un vocabulaire précis et adapté.

Un peu frustré par ma lecture, mais une bonne lecture tout de même.

   in-flight   
22/2/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Un joli texte qui brosse un portrait réaliste d'un adolescent qui a du mal à trouver sa place.
La métaphore mouton égaré/enfant égaré est un peu trop évidente mais tout s'imbrique bien dans la narration et on a envie daller jusqu'au bout.
La scène d'action (les deux ados suspendus dans le vide) est amenée un peu trop "brutalement" mais je n'ai pas d'idée à vous suggérer, je pense qu'une scène supplémentaire alourdirait la narration. Donc c'est peut-être bien en l'état.

Merci

   Mare   
27/2/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Touché ! Ce texte, tout haché qu'il soit, construit autour de courtes séquences m'a plu. Le caractère des personnages est rapidement esquissé. On s'y attache déjà, malgré la brièveté du texte. Et l'histoire est douce. Et puis j'aime les héros abîmés.

J'ai juste un petit bémol sur le paragraphe d'introduction. Il est un peu trop en décalage par rapport au reste du texte. Trop descriptif et pas assez vif. Là où le reste de la nouvelle a un rythme soutenu, ici c'est plus laborieux.

Mais, sur le reste, je n'ai rien à dire... A part Merci !
Mare

   Anonyme   
4/6/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai beaucoup aimé ce texte, l'histoire d'un jeune qui ne veut pas être comme tout le monde mais qui veut avant tout faire plaisir à sa mère par amour, c'est très touchant. Même si la rencontre entre les deux protagonistes est évident au bout d'un certain moment de la nouvelle, il n'en reste que la nouvelle reste très facile à lire et à continuer car on veut savoir ce qui va arriver à ce jeune garçon.
Ce que je pourras te reprocher et que certains ont déjà dis c'est en effet que la place du berger est peu développée. Clément gagner un ami à la fin et a réussi à s'ouvrir mais que gagne Émile? Peut être aurais-tu dû explorer un peu plus le personnage, ou continuer un peu plus loin.


Oniris Copyright © 2007-2019