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Réalisme/Historique
thierry : Dernier tour en Hollandie
 Publié le 23/05/20  -  5 commentaires  -  13322 caractères  -  107 lectures    Autres textes du même auteur

François Hollande veut acheter ma maison.


Dernier tour en Hollandie


J’ai quitté Paris. Définitivement. Paul ne voulait pas me croire, comme on ne croit pas un enfant qui dit « j’arrête les dessins animés » ou un ado « j’arrête Instagram » ou un Polonais « j’arrête de boire ».


Il est venu me voir à Collonges-la-Rouge où j’ai acheté une grande maison (rouge) avec un grand jardin (vert), à l’ombre d’une grande église. Le village est tout petit, siège des Plus Beaux Villages de France et à ce titre constamment visité. Je profitais des foules touristiques pour me retrouver noyé dans l’anonymat, comme à Paris. Je lui ai montré comme j’ai pu l’histoire corrézienne entre ces murs Renaissance et ces paysages millénaires. – Alors c’est vrai, tu nous as quittés pour de bon ? Tu en avais marre de l’Élysée, Macron, tout ça ?


Oui, j’en avais marre. Comme tous ceux qui approchent le soleil autoproclamé, j’allais de désillusions en explications alambiquées, de promesses non tenues sans honte en constat de trahisons personnelles considérées là comme articles préliminaires à toute vie sociale. Le président apparaissait bien de temps à autre au milieu de ses équipes pour redire les règles du jeu, plus par souci de soulager facilement la marmite des conflits fumants que d’imposer une autorité jupitérienne. Peut-être que parfois, les dieux aussi en ont marre des hommes.


Après un week-end lors duquel mon Paul avait bien réfléchi à des arguments de retour, « l’hiver, ça doit pas être simple quand même » ou « tu vas toujours aussi souvent au cinéma ? » quand il ne fronçait pas les sourcils à l’approche d’un nuage, je rentrai la voiture dans l’allée afin d’y charger sa valise pour l’emmener elle et son propriétaire à la gare de Brive.


On sonna.


Une très jolie fille attendait devant le portail au bout de mon allée, elle ne m’avait pas remarqué alors que j’aménageais le coffre. La voiture était dans la rue, je la voyais de dos, il m’apparaissait évident que quel que serait son visage, je ne serais pas déçu. Elle se retourna, en effet mais par vers moi : pour répondre à son compagnon qui revenait d’un tour de ma propriété, probablement en essayant de se hisser au-dessus du petit mur d’enceinte. Le bonhomme ne devait pas mesurer plus d’un mètre soixante.


– Je peux vous aider ?


Ils n’eurent pas l’air surpris ni pris en faute. Après tout, ils avaient sonné.


– Bonjour monsieur, on nous a dit que cette maison était à vendre.


Paul était sur la terrasse, il s’apprêtait à descendre avec sa valise, ayant tout entendu, inquiet à l’idée d’ouvrir à une jolie fille et paniqué à l’idée de rater son train.


– À vendre ? Ah Marc ! Sacré farceur ! Je savais bien que tu voulais rentrer à Paris !


Il ouvrit le portail, dévisagea nos visiteurs. La valise tomba à ses pieds.


– Ça alors ! Marc, on ne part plus.


Je me dégageai du coffre et tendis le bout du nez. Pourquoi Paul ne voulait-il plus partir ? Qui voulait acheter ma maison ?

Julie Gayet se retourna pour me faire face. Je la reconnus sans hésiter. Elle me lança :


– Vous êtes le propriétaire ? Juste un occupant ?


Oui, je ne fus pas déçu. Son sourire de petite fille allié à un regard de femme fatale vous emportait comme le vent emporte le sable, sans rien dire.


– Euh… bonjour.

– Pardon, oui, bonjour, excusez-nous, on débarque à l’improviste, on vous espionne, je suis désolée.

– Euh… bonjour.


Paul ne disait plus rien, Julie Gayet ne savait pas comment relancer ce début d’échange et je restais là, comme si le temps s’était arrêté. Ce qui peut paraître normal, puisque le temps s’était arrêté.


Heureusement François Hollande était là.


– Oui bonjour messieurs, nous sommes venus en voisins. Vous le savez peut-être, je viens de l’autre côté de la Corrèze, de Tulle et je cherche une nouvelle maison…


Julie l’interrompit sans le regarder :


– … Et nous prospectons de ce côté, pas loin de Brive, ce village est vraiment magnifique. Cette maison aussi d’ailleurs.


Paul s’était réveillé, soulagé de sa valise, mais ne bougea pas un cil en prononçant :


– Beaucoup de touristes.


J’essayais de me donner une contenance. Pour cela, je devais d’abord m’avouer une vérité simple : j’adore les vedettes de cinéma. De Brigitte Bardot à Catherine Deneuve, de Marion Cotillard à Sophie Marceau ou Isabelle Adjani, ma collection personnelle est très française. Par manque de culture sans doute, ainsi dois-je chercher à me justifier, comme tous ceux qui n’ont pas voyagé et se disent « il y a tant à voir en France ».


Julie avait quand même quelque chose de particulier. Elle ne me quittait pas des yeux. Non qu’elle me dévorât d’envie, n’exagérons pas, mais par curiosité. Je devais lui rappeler quelqu’un. Je tendis un bras d’invitation :


– Entrez, je vous en prie.


Paul s’écarta et nos visiteurs passèrent le portail sans plus attendre, inquiets qu’ils étaient sans doute d’être reconnus par les touristes, dont on sait qu’ils sont nombreux ici.


Mon jardin est magnifique ; je le dis d’autant plus volontiers que je n’en suis pas responsable. J’ai demandé à un agriculteur à la retraite des conseils qui sont devenus des recommandations puis une participation, enfin une maîtrise d’ouvrage. Je n’avais plus mon mot à dire, René s’occupait de tout : la taille, la disposition, les boutures. Il m’expliqua toute une soirée la supériorité des jardins à l’anglaise sur les jardins à la française – nous avions les plus belles actrices on pouvait leur rendre ça – pourquoi l’harmonie des couleurs et les effets de surprises prévalaient sur la hiérarchie théâtrale « comment a-t-on osé confier des jardins à des mathématiciens ? ».


Julie semblait sous le charme (du jardin), son compagnon regardait la bâtisse qu’il convoitait. Elle souriait en penchant la tête, remit une mèche en place, ne dit rien. Je crois l’avoir aperçue fermer les yeux pour sentir une très légère caresse du vent.


– En fait, je crains que vous n’ayez été mal informés, j’ai acheté cette maison il y a à peine deux ans, je viens de m’y installer, je ne cherche pas à vendre.


Un agent immobilier les avait sans doute indirectement mal renseignés, c’est le problème de la notoriété, vous n’avez pas toujours les renseignements en direct.


– Mais entrez, je vous fais visiter si vous aimez les vieilles pierres.


Paul avait rapporté sa valise, jetée dans un coin et s’empressait d’ouvrir les portes. J’essayais d’expliquer l’évolution des pièces, de décrire les plans d’ensemble au départ des constructions de tel bâtiment, relativement aux passages précédents en face de l’église, de resituer l’époque où le village était une dépendance abbatiale et alors que son conjoint se promenait d’une pièce à une autre sans rien dire et levant les yeux pour ensuite baisser le menton d’un air approbateur et réfléchi, Julie me regardait encore à la dérobée, un air inquiet voilant son expression faussement enjouée. C’était devenu évident, elle cherchait à savoir où elle m’avait déjà vu et n’osait pas le demander.


Je fronçai les sourcils, elle détourna son regard.


Collonges-la-Rouge, installée entre le Périgord et le Quercy, ne doit pas compter plus d’une centaine d’électeurs. Ne vivant que de boutiques à souvenirs et de taxes pour résidences secondaires, l’automne arrive toujours plus vite qu’on ne pense entre ces blocs de grès et ces lauzes qui vont défier quelques jeunes chênes truffiers ; comment aurait-elle pu me rencontrer dans un endroit pareil, elle qu’on pourrait désigner comme l’archétype de la parisienne ?

Paul comprit notre mutuelle interrogation. Depuis que je le connais, ce qui nous renvoie à l’époque où il était chauffeur et moi garde du corps, nous sommes habitués à nos regards pour ne pas avoir à nous parler ; depuis que nous avons été voisins à Neuilly, nous n’avons pas besoin de nous entendre non plus pour nous comprendre. Il prit donc le relais pour expliquer à celui qui suivait Julie Gayet les beautés de la Vicomté de Turenne ou la façon dont on envisageait la récolte des noix en Corrèze, ce qu’il savait déjà mieux que personne.


– À la Sorbonne !


Ses yeux se figèrent à l’instant où je venais d’évoquer en aparté ses années d’étudiante en histoire de l’art. Elle se souvenait à proportion que se dessinait un sourire d’enfant, le genre de sourire qu’on affiche quand reviennent à vous les odeurs et les sons d’une époque gardée précieusement mais qui s’échappe quand même : la jeunesse.


– Oui, bien sûr ! Le chef !


Et voilà. La jeunesse est moqueuse, ça aussi on s’en souvient. Les années passées revenaient avec leurs lots habituels de cafés, de rires, de bandes de copains. Il n’y avait pas encore le solipsisme des téléphones portables ni de courses effrénées dans le consumérisme de l’information. Nous étions tous des boomers et fiers de l’être. Dans notre bande à nous, baptisée « biture cigare » d’un jet individuel et anonyme de l’un d’entre nous voulant résumer nos activités habituelles, on trouvait de tout… et surtout de toute. Julie était la petite bourgeoise qui pouvait nous quitter du jour au lendemain, Aymeric le beau gosse intelligent mais perdu, Thierry le poète maudit, Olivier le futur prof maoïste, Valérie la besogneuse de province et moi, le médiocre astucieux.


C’est Julie qui m’avait baptisé « le chef » parce que Thierry n’arrêtait pas de m’appeler « patron ». Je ne dirigeais rien ni personne, j’avais juste hérité d’une voiture. Nous étions partis pour Deauville sur le coup de tête d’une fin de soirée pour voir le soleil se lever sur la mer. Julie avait lancé « Marc, t’es un chef ! Tu es même le chef ! ». Douce époque d’une bienveillance que je découvrais, d’une insouciance qui me faisait croire que le monde était facile, temps heureux d’une jolie fille qui vous montre tous les possibles.

Chacun d’entre nous est paraît-il devenu ce à quoi sa caricature le destinait : Aymeric a disparu, Thierry réécrit le monde du fond de son chômage, Olivier est prof, Valérie bibliothécaire en Mayenne et je me débrouille comme je peux. Julie était déjà extraordinaire, elle l’est restée. J’imagine que nous avons tous suivi ses aventures, regardé ses films, immanquablement revenus un jour au bord de la mer au petit matin à Deauville, même si en Normandie, le soleil ne se lève pas sur la mer mais dans les terres, derrière nous.


Paul ne pouvait pas tenir plus longtemps. Il avait déjà raconté deux fois la mort de l’ancien maire dans les bras d’un ancien président (pas celui-ci mais un autre corrézien) au Salon de l’Agriculture « il est mort comme il a vécu, un verre à la main » et n’en pouvait plus de comparer les craies blanches des plateaux crayeux du Lot, département qu’on apercevait du deuxième étage. Il en était à parler d’un voisin, Patrick Sabatier (ou était-ce Patrick Sébastien ?) dont les parents tenaient encore un bistrot pas loin. Julie s’approcha de son mari, lui glissa quelques mots à l’oreille alors que je disais à Paul de s’écarter.


– On peut visiter le jardin ?


Julie m’avait ainsi convoqué à l’extérieur alors que l’ancien président s’était écarté pour téléphoner. Chacun comprit et le laissa seul dans le grand salon, debout devant une cheminée assez large pour y faire rôtir un bœuf entier.


J’emmenai donc Julie entre les magnolias, les lilas, les acacias et tout ce qui se termine en a dans mon jardin.


– Quelle surprise ! Marc, le chef ! Maintenant je peux te le dire, tu n’as pas trop changé.

– C’est gentil. Tu es toujours aussi…

– Aussi quoi ?

– Aussi petite fille !


Au lieu de rire de sa féminité prise en défaut ou de son orgueil de vedette toujours en quête de compliments, elle baissa les yeux. C’était vrai, on ne change pas, jamais, du moins une part de nous ne veut-elle pas accepter qu’il y ait une route à suivre qui nous obligera à laisser ce qu’on a aimé dans ces paysages, ces ailleurs, qu’on appelle la nostalgie. Elle n’avait pas besoin de jouer, pas envie de relever le caprice d’un être qui ne veut simplement pas vieillir, elle voulait peut-être juste se souvenir.


Au soleil déclinant, elle tendit un visage clair. Je regardai l’horizon, vers le sud, le Quercy, inutile de monter les étages on le voit très bien d’ici. Les mots du passé revenaient entre nous dans cet air flottant des beaux jours. C’est étrange et apaisant de savoir quelqu’un ressentir les mêmes choses que vous. Julie voyait sans aucun doute les terrasses de café, entendait les mêmes voix et respirait le même embrun.


Nous pensions peut-être aussi aux occasions manquées, je me doute bien qu’elles n’étaient pas semblables. Il ne s’était jamais rien passé entre nous – qui étais-je pour l’espérer ? – mais peut-être ai-je été lâche, peut-être qu’avec un bon paquet de « si » notre ancien président qui sortait à présent de ma maison pour nous rejoindre penserait en ce jour aux levers de soleil sur les plages de Normandie.


Au lieu de quoi, il se contenta de dire « merci, au revoir ». Julie est partie sans un mot, sans se retourner. Elle a bien fait.


Paul m’a laissé plusieurs minutes. Le soir tombé, il cria dans le jardin « Marc ! J’ai fait des crêpes ! » On ne lutte pas contre les crêpes de Paul.


Dans les délices des fumées, entre sucre, chocolat et sirop d’érable, il me sourit :


– Il est sympa, notre ancien président, finalement !

– Oui sans doute.

– Et elle, elle est vraiment jolie, hein ?

– Oui, vraiment jolie.


 
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   cherbiacuespe   
2/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Oui, bon, elle est mignonnette Julie, mais pas de quoi non plus en changer le sens de rotation de la terre. Et, pour autant, peut-on résumer la Hollandie à des papouilles avec une actrice/productrice, fut-elle une ancienne camarade d'école?

Ce troisième volet, après Sarkomanie et Macronie, ne déroge pas à un sens aiguë de notre belle langue. On y retrouve un verbe aux teintes parfois poétiques, parfois ironique ("on ne résiste pas aux crêpes de Paul" m'a bien amusé) jusqu'au burlesque. Un épisode écrit de manière savoureuse, nul besoin de forcer la lecture, les mots coulent doucement sur la pente qui mène à l'inéluctable conclusion : elle (Julie Gayet) est vraiment jolie! Bref, c'est écrit de main de maître.

Pour ce qui est du sujet, il y a comme un tromperie. On s'attend forcément à un échange haut en couleur avec "l'ex", on commence, et puis non, finalement. Ah, mais oui! Le titre c'est : Hollandie donc... Et puis on a toujours fait passer le personnage pour un mou sans intérêt. Donc il ne peut être le centre névralgique du récit!

Alors? Alors c'est un bon texte qui mène le lecteur par le bout du nez.

   Corto   
6/5/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Cette nouvelle qui arbore un titre trompeur est un bon tour joué au lecteur.
C'est surtout une très jolie histoire qui monte en puissance dans un cadre exceptionnel, avec des personnages non moins remarquables.

Collonges-la-Rouge choisie comme décor de cette aventure est une belle idée, car site fascinant et rare, mais faut-il y vivre ?

Le corps de cette nouvelle est d'une belle finesse, avec cette rencontre si improbable entre anciens étudiants de la Sorbonne qui se replongent chacun à sa manière dans sa nostalgie.
Ainsi ce récit prend une belle ampleur, il n'est pas figé dans le temps présent mais est relié à un passé qu'on devine plein d'émotions partagées.

Je retiens cette phrase qu'on lit avec précaution tellement elle est ciselée: "Elle n’avait pas besoin de jouer, pas envie de relever le caprice d’un être qui ne veut simplement pas vieillir, elle voulait peut-être juste se souvenir."

Cette nouvelle est une très belle réussite.

Bravo à l'auteur.

   Kobedjine   
24/5/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Magnifiquement écrite, cette nouvelle est à la fois drôle et poétique. Un dernier tour réussi.

   Dugenou   
26/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Un petit texte sympathique et sans prétention, bien écrit, et marqué par la lumineuse Julie Gayet, amie de la fac qui plus est. Marc vole la vedette à François, mais celui ci, n'était pas très populaire, de toute façon.

Merci thierry, à vous relire

Dugenou.

   Diannette   
26/5/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Excellent ! j'adore les allusions, le doubles sens, les insinuations et les énigmes cachées !
Vouloir dissimuler l'histoire dans l'histoire permet ce plaisir unique de lecteur privilégié.
J'aime le style, la régularité, la fluidité
Réussite totale
J'adore !
Merci de ce partage


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