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Fantastique/Merveilleux
Thimul : L'étrange pouvoir de Victor
 Publié le 29/09/18  -  9 commentaires  -  38500 caractères  -  35 lectures    Autres textes du même auteur

Où il est question d'une femme, d'un homme, d'enfant, et de morts.


L'étrange pouvoir de Victor


Julie se présenta devant le mur vers deux heures du matin. Il faisait froid. De fines gouttelettes de pluie transperçaient peu à peu son jean et lui glaçaient les cuisses.

« J’aurais dû choisir un autre jour. »

Mais elle savait que c’était justement le bon jour. La bonne lune et la bonne météo. Nul doute que par ce temps, les keufs allaient limiter leur ronde au strict minimum. Ils attendraient probablement sagement dans leur voiture avec gyrophare que le commissariat central les envoie sur un appel, si possible au chaud.

« C’est là que les Athéniens s’atteignirent. Au boulot ma fille ! »

Elle sortit la corde et son grappin du sac à dos, puis regarda vers le sommet du mur. Il culminait à quatre mètres au moins.

Oui, c’était le bon jour.

La bonne période.

Quarante-deux ans.

L’horloge tournait.

Patrick était en séminaire à Barcelone pour une semaine. Elle était libre.

Elle lança le crochet de métal qui se leva… et retomba une seconde et demie plus tard sur le trottoir dans un vacarme qui lui parut épouvantable. Instinctivement, elle se plaqua sur la paroi.


— Merde ! Merde ! Et re-merde ! chuchota-t-elle agacée.


Enfant, elle avait vu Jean Marais escalader un rempart de cette manière. Ça paraissait facile… au cinéma.

Elle resta immobile quelques minutes, certaine qu’une voiture allait déboucher dans la rue d’un moment à l’autre. Puis, un peu rassurée, elle ramassa la corde pour une nouvelle tentative. Elle eut plus de chance à la quatrième. Le grappin s’éleva et ne redescendit pas. Elle tira de toutes ses forces pour assurer la prise. Elle regarda une dernière fois autour d’elle, cracha dans ses mains et commença à grimper.

À la moitié de l’escalade, elle douta d’arriver en haut.

À un mètre du sommet, elle fut certaine qu’elle allait lâcher la corde et se fracturer les chevilles.

La perspective d’avoir à s’expliquer lui donna le regain d’énergie pour terminer son ascension.

À bout de souffle, elle se positionna à califourchon et prit le temps de récupérer.

« Faut que tu fasses du sport, ma vieille. »

Elle regarda de l’autre côté. On distinguait la silhouette des tombes et des petits mausolées.

Julie passa la corde vers l’intérieur de l’enceinte et goûta le plaisir de la descente, beaucoup moins difficile.

Une fois en bas, elle sortit une lampe torche et le plan. Elle mit un certain temps à comprendre où elle était. Les courses d’orientation, ça n’avait jamais été son truc. Finalement, elle réalisa qu’elle était beaucoup trop bas. Elle allait devoir remonter les allées pentues.

« Encore de l’exercice… »

Elle avançait dans le noir, n’allumant sa lampe de poche que pour lire les panneaux indiquant le numéro des divisions.

« Je dois avoir pété les plombs. Si mes parents me voyaient, ils seraient consternés. Contente qu’ils soient morts. Comment ai-je pu tomber si bas ? »

Mais l’obsession du « et si » la poursuivait depuis des jours et des jours.

Et si c’était tout simplement ça, la solution ?

Et si ça déclenchait quelque chose, un déclic, qui débloquerait la situation.

Elle avait tellement connu d’échecs, qu’elle pouvait bien tenter les expériences les plus farfelues.

Personne n’était au courant de toute façon.

Si ça ne fonctionnait pas, elle aurait juste à se traiter d’idiote et à renoncer définitivement à ce désir qui la tenaillait depuis des années et des années. Un désir qui venait la chercher comme la plupart des femmes. Un appel de la nature. Un besoin impérieux qui la minait, grisait sa vie, et lui ôtait, petit à petit, tout espoir de bonheur.

Mais, il ne lui était pas possible d’abandonner sans avoir tout essayé. Même le farfelu.

Quelques minutes plus tard, elle atteignit enfin le but de son excursion nocturne.

La tombe de Victor Noir était là, devant elle. Posé dessus, le gisant reproduisait fidèlement l’attitude du personnage peu de temps après sa mort. Julie braqua la torche vers la statue de bronze. Du vert de gris la recouvrait, sauf à certains endroits bien particuliers où le métal poli renvoyait la lumière : les lèvres, le nez, le bout des chaussures et surtout le renflement particulier au-dessous de la ceinture.

Elle laissa tomber le sac à dos. Elle prit quelques minutes pour écouter les bruits autour d’elle et s’assurer qu’elle était seule.

« Manquerait plus qu’on me surprenne en pleine action ! »

Elle sentit le fou rire la gagner. Des larmes inondèrent ses yeux et son diaphragme se contracta violemment. Malgré tout, elle étouffa les bruits qui menaçaient de sortir de sa gorge et réussit tant bien que mal à retrouver son calme.

« Je suis totalement ridicule. Si jamais Patrick apprend ça, je suis bonne au mieux pour le divorce, au pire pour l’internement. »

Elle se rappelait cette fameuse soirée entre amis où ils avaient parlé de la légende. Bien entendu, elle avait ri avec tous les autres. Mais quelques jours plus tard, c’était venu la chercher. Un minuscule « et si » s’était introduit dans son cerveau comme un coin dans la fente d’un bois. La faille s’était élargie, jusqu’ à faire un trou béant dans son esprit cartésien et laisser place à un « pourquoi pas » envahissant. Elle en avait perdu le sommeil. Elle était venue ici en plein jour pour repérer les lieux. Elle s’était documentée des heures et des heures sur Internet, essayant de trouver une raison de ne pas le faire. Et puis finalement, tout ceci l’avait conduite là, en cette nuit froide de novembre, devant la sépulture d’un homme mort depuis presque cent cinquante ans.

« Bon, quand faut y aller, faut y aller », chuchota-t-elle.

Elle enleva son pantalon et son sous-vêtement qu’elle glissa dans le sac. Elle posa ce dernier juste derrière elle et avança vers la statue.

« Résumons ma fille : tu es cul nu devant un bronze sous la flotte, prête à faire une chose totalement débile dans l'espoir qu’il te pousse enfin un truc à l’intérieur. Que choisir ? La tête, les pieds ou l’entre deux ? Restons logique au milieu du grand n’importe quoi : la braguette paraît être le bon choix. »

Elle toucha l'endroit et retira la main aussitôt.

« Merde ! C’est froid et mouillé ! J’aurais dû amener du papier ménage pour essuyer et réchauffer l'endroit. Je vais me geler la… »

Le fou rire menaçait de revenir au galop. Elle se mordit la lèvre. Elle s’approcha un peu plus, prit une grande inspiration et se positionna à califourchon sur le gisant. Après une dernière hésitation, elle laissa son intimité entrer en contact avec le métal.

« Oh putain ! C’est pas froid : c’est glacé ! Sainte mère, mais qu’est-ce que je fous ici ? Je suis complètement à la masse ! Je ferais mieux de laisser tomber. »

Mais elle garda la position et repensa à ce qu’il était conseillé de faire. Lentement, elle se frotta contre la statue et se concentra sur l’image d’un berceau. Certains disaient qu’il valait mieux éprouver du plaisir. Elle espérait que ce n’était pas absolument nécessaire, car elle était à des millions de kilomètres de l’extase.

Elle finit par se redresser au bout de quelques minutes, espérant que ça suffisait. Elle se sentait toujours aussi ridicule et doutait du résultat de sa grotesque tentative, mais après tout personne ne saurait jamais ce qu’elle s’était sentie obligée de faire.

Elle se retourna pour aller récupérer ses affaires dans son sac à dos et constata qu’il n’était plus par terre.

Il flottait dans l’air accroché à une main.

Au bout de cette main un homme la regardait.



Le sang de Julie sembla se figer dans ses artères. Instinctivement elle se tassa en croisant les jambes et posa une main sur sa nudité. La silhouette de l’individu se confondait presque avec l’obscurité. Elle ne distinguait que ses yeux qui la fixaient intensément.


— Vous devriez vous rhabiller madame. Par ce froid, tout ceci n’est pas très sain. Je ne prétends pas savoir si vous risquez une pneumonie par cet endroit, mais vous allez finir congelée dans tous les sens du terme.


La voix chaude et grave laissait transparaître un certain amusement. L’homme lui tendit ses vêtements et elle s’en saisit de sa main libre. Elle enfila son pantalon sans perdre de temps avec son slip en coton qu’elle rangea dans la poche de son blouson. Elle fut, un instant, gênée par ses chaussures qu’elle avait gardées, mais parvint à retrouver une contenance.


— Vous devez me prendre pour une folle. Je suis désolée de vous avoir offert ce spectacle obscène et choquant. Je vous assure que ce n’est pas mon habitude.

— Oh ! Ma foi, je ne vois rien là de si abominable. Une vision charmante et un brin érotique, mais ce n’est pas moi qui m’en plaindrai. Par contre, j’espère effectivement que ce n’est pas un de vos passe-temps. Vous finiriez un jour par vous faire attraper et croyez-moi, les gardiens du temple ne sont pas très compréhensifs avec les profanateurs. Surtout depuis qu’ils ont abîmé la tombe de Jim Morrison.

— Je… Vous savez c’est… C’est à cause de la légende…

— C’est toujours à cause de la légende. Mais l’honnêteté m’oblige à dire que si Victor appréciait beaucoup les marques d’affection de la gent féminine, elles ont fini par le désoler et même l’agacer. Car, bien entendu, la plupart maintenant ont oublié qui il était et ne le connaissent plus qu’à travers les supposées propriétés de son gisant.


La pluie avait cessé et les nuages commençaient à se disperser çà et là. La pleine lune fit enfin son apparition et quelques rayons éclairèrent le visage de l’inconnu.

La soixantaine, il souriait. L’aube de la vieillesse s’accrochait aux coins des yeux et aux commissures des lèvres. Julie décida qu’elle n’avait rien à craindre de lui.

Il sortit une couverture logée dans un sac et l’étala sur le chemin froid et humide de pluie. Il s’assit et fit apparaître une bouteille thermos et des gobelets en plastique.


— Voulez-vous un café, madame ?


Elle s’assit à son tour.


— Julie. Une personne qui a vu mes fesses a le droit de m’appeler par mon prénom. J’en fais une question de principe. Si vous avez du café, monsieur, je ne dis pas non. Monsieur ?

— Pardon, je manque à tous mes devoirs. Je m’appelle Gilbert Noir. Descendance indirecte du personnage qui vous intéresse tant. Le bougre est mort à vingt et un ans, sans enfant. Je suis de cousinage éloigné.


Il lui tendit le gobelet fumant. Le liquide chaud glissant dans sa gorge lui arracha un soupir de satisfaction. Ils prirent le temps de déguster leur breuvage en silence. Puis, l’homme rangea le tout dans son sac et parla.


— Alors, dites-moi, Julie. Ça fait combien de temps que vous essayez d’avoir un enfant ?

— Dix-sept ans environ. Nous avons tout expérimenté dans le domaine médical. Mon mari est chirurgien à La Pitié Salpétrière. Je crois bien avoir montré ma foufoune à tous les internes qui sont passés en gynéco. Quant au Professeur de ce service, c’est le meilleur ami de mon homme. Et comme ce dernier tient absolument à ce que je sois suivie dans l’hôpital où il travaille, mon intimité n’a plus de secret pour son copain. Et le pire, c’est que d’après les examens, tout fonctionne. Il a eu beau m’inséminer à tour de bras : nada ! Rien ne s’accroche à l’intérieur. Personne n’a d’explication hormis le « pas de bol » ou bien le très frustrant « blocage psychologique ».

— Vous pourriez adopter.

— Patrick ne veut pas en entendre parler. Il dit que ne pas connaître les parents d’un enfant ni sa génétique est le meilleur moyen de se gâcher la vie pendant son adolescence. Là-dessus, il est inflexible. Le mois dernier, j’ai entendu parler pour la première fois de la légende à propos de la tombe.

— Alors vous avez été atteinte du syndrome du « et pourquoi pas ? » et de celui de la dernière chance.

— C’est à peu près ça. Pourtant, j’ai plutôt l’esprit cartésien. Faut croire que mon problème commence à me faire perdre le sens des réalités. Et vous ? Quelle peut bien être la raison de votre présence ici.

— Je viens régulièrement. Je les entends mieux la nuit.

— Qui donc ?

— Les habitants des lieux.

— Vous voulez dire les…

— Les morts, oui.


Il avait dit ça sans se départir de son sourire jovial. Julie comprit qu’il était en train de la faire marcher. Elle décida de jouer le jeu.


— Pas trop fatiguant comme passe-temps ?

— Non. J’aime être ici, avec eux. Ils adorent discuter avec les vivants quand ils le peuvent. Alors je passe régulièrement pour faire un brin de causette. Ils me racontent leur vie d’avant, et leurs petites misères. Pour Victor c’est différent. Il est plus envahissant. Eux je ne les entends qu’ici. Lui, il vient également me déranger chez moi. Le privilège du lien du sang je suppose.

— Il vient certainement se plaindre des excentricités de ces dames à son endroit.

— À la mort de mon ancêtre, assassiné par un membre de la famille Bonaparte, son ami sculpteur a fabriqué le gisant. Il a volontairement exagéré le renflement au niveau de la braguette. Il voulait signifier par là le courage du défunt en montrant qu’il en avait dans le pantalon. Toujours cette bonne vieille chimère qui voudrait que la taille conditionne la virilité. Je me demande bien quelle femme a eu, la première, l’idée de se frotter dessus. Victor s’en est amusé au début. Maintenant il trouve ça triste que sa statue soit plus célèbre que lui. Jusqu’où va se nicher l’ego ?

— Je croyais qu’une fois mort, on en avait fini avec la vanité.

— Détrompez-vous, madame. Il n’y a pas plus orgueilleux que les célébrités inhumées ici. À part peut-être Jim Morrison et Pierre Desproges. Le premier passe son temps à squatter les salles de concerts et le deuxième à se foutre de la poire de tous ses colocataires. Jean de La Fontaine fait la tête depuis que Molière parle à Frank Alamo. Il répète à tous vents qu’ils n’auraient jamais dû installer cet énergumène, comme il l’appelle, aussi près de leurs sépultures. Il prétend que c’est une insulte à son génie. Croyez-moi, il ne se prend pas pour de la petite bière le poète.


Julie était partagée entre l’envie de poursuivre cette conversation surréaliste et celle de retourner à la réalité du monde, moins amusante, mais plus confortable. Elle ne voyait pas très bien où tout ceci la menait.


— Je crois que je suis là pour vous. Ça fait plus d’un mois que Victor vient me voir tous les jours et insiste pour que je me présente ici à cette date précise pour y rencontrer quelqu’un. J’ai fait le tour et j’ai interrogé plusieurs habitants. Nous sommes les seuls vivants ce soir. Vu le temps qu’il fait, ça ne m’étonne pas.


Elle acquiesça. Elle avait justement choisi cette nuit pour cette raison. Gilbert poursuivit.


— Que cherches-tu au juste ? Qu’attends-tu de moi ?

— Absolument rien ! répondit-elle étonnée par la familiarité soudaine du tutoiement.


Mais Gilbert ne s’adressait pas à elle. Il s’était remis debout et avait relevé la tête. Le nez pointé vers le ciel et le regard lointain, il ressemblait à un aveugle qui cherche à voir avec ses oreilles.


— Pas si vite, Victor ! Vas-y plus lentement car, pour l’instant, je ne comprends rien.


Puis, il se tut. Seul son visage trahissait des émotions où se lisait surtout de l’étonnement et une pointe d’inquiétude. Puis, il sembla redescendre sur terre et regarda Julie. Elle s’était redressée à son tour et se tenait devant lui les bras croisés.


— Il faut que nous trouvions un certain Jean Brasseur.

— Bon, et si on arrêtait les blagues maintenant ? Les plaisanteries les plus courtes sont toujours les meilleures.

— Je vous assure que tout ceci n’a rien d’un canular.

— Combien allez-vous me demander ?

— Vraiment, je ne vous suis pas.

— Je suppose, maintenant que vous pensez m’avoir ferrée, qu’une demande d’honoraires va suivre.

— Oh ! Je vois ! fit-il d’une voix peinée. Votre vie doit être bien pauvre pour que vous fassiez aussi peu confiance aux autres, madame. Je rends service aux morts qui me le demandent. Je termine ma carrière dans un bureau du ministère de l’agriculture où, grosso modo, je compte les bouses de vache. Bref je suis placardisé, mais bien payé. Je n’ai que faire de votre argent. J’ai peu de besoin. Ma femme bipolaire a décidé il y a cinq ans de me quitter en allant, à son tour, voir ce qui se passe de l’autre côté du miroir. Je n’ai pas d’enfant ni famille. J’ai des amis, mais ils sont tous ici.


Elle se sentit minable tout à coup de l’avoir blessé. Qu’importe si ce qu’il racontait n’avait aucun sens. Rien ne lui permettait de penser que cet homme charmant était un escroc. Un doux dingue, certes, mais pas un charlatan.


— Vous avez raison. Je suis désolée. Mais tout ceci est si difficile à croire.

— Plus difficile que les soi-disant pouvoirs d’une statue de bronze ?

— Touché !

— Vous habitez une maison bourgeoise du début du siècle dernier dans le huitième arrondissement. Vous l’avez achetée il y a dix-huit ans. La cuisine est située à gauche du hall d’entrée et la grande salle à droite. Vous conservez au-dessus de votre réfrigérateur américain une petite fougère dans un pot orange. Vous n’avez pas de téléviseur, vous possédez les œuvres complètes de Zola et vous n’avez toujours pas fait réparer la quatrième marche de l’escalier de la cave qui est branlante.

— Comment savez-vous tout ça ? questionna-t-elle stupéfaite.

— Jean Brasseur a tout raconté à Victor qui vient de me communiquer ces informations. Cet homme était le précédent propriétaire de votre demeure. Il s’est rompu le cou dans la cave en glissant sur cette fameuse marche. Cette mort faisait suite à une série d’incidents qui ont valu à la maison la réputation de porter la poisse, ce qui a permis à Julie et Patrick Simon de l’acheter la moitié de sa valeur, car personne dans le quartier n’aurait déboursé un centime. Si vous voulez d’autres détails, je vous suggère de m’accompagner devant la sépulture de monsieur Brasseur. Je les entends mieux devant leur dernière demeure, ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais rien.


Tout en parlant, il avait ramassé la couverture et l’avait glissée dans son sac.


— Il va falloir vous décider, Julie. Je ne pense pas que mon aïeul aurait autant insisté si ce n’était pas important. Moi de toute façon, je vais voir. C’est à l’opposé, tout en haut du cimetière. Libre à vous de me suivre.


Il se retourna et commença à marcher. Elle soupira, partagée entre l’envie de laisser tomber cette histoire de fou et la curiosité de connaître le fin mot de tout ceci. Finalement, elle remit son sac à dos sur ses épaules. Elle accéléra le pas pour le rejoindre et marcher à ses côtés.


— Depuis quand avez-vous ce don ?

— D’aussi loin que je me le rappelle. Tout petit, je faisais peur à mes parents. J’avais, paraît-il, des comportements étranges. Je parlais tout seul, parfois je riais aux éclats sans raison apparente. C’était à cause de Victor. Il a toujours été présent dans ma vie. Peu après mes six ans, mon père est mort. J’ai assisté à l’inhumation. Quand j’ai mis les pieds pour la première fois dans ce cimetière, j’ai été accueilli comme un prince.

— Vous n’avez pas eu peur ?

— Pas le moins du monde. La plupart sont bienveillants, même quand ils sont ronchons. Depuis, je passe beaucoup de temps ici en attendant la quille.

— Et c’est quand, la retraite ?

— Ce n’est pas de cette quille-là dont je parle. La vie ici-bas est peu intéressante tandis que celle de mes amis me semble passionnante. Un jour, je les rejoindrai. Là, j’aurai enfin le droit d’être heureux.


Il tourna son visage vers elle. Julie lut dans son regard toute la tristesse et la solitude du monde. Elle fut bousculée par un élan de tendresse. Pour la première fois, elle eut réellement envie de le croire.



Ils passèrent devant le grand Mausolée de Thiers.


— Parlez-vous de temps en temps avec ce vieux salopard ? demanda Julie.

— Impossible. Le massacre consciencieux des révoltés de la Commune lui a donné un aller simple pour les tréfonds de l’enfer.

— Ah ? Parce que l’enfer existe aussi ?

— Oui, mais il faut vraiment y mettre du sien pour être admis. Il ne suffit pas d’être un salaud du quotidien. N’y entrent que les champions du monde : Hitler, Himmler, Bokassa, Staline, enfin vous voyez le genre : les pointures.


Ils marchèrent encore longtemps. Gilbert lui faisait une visite guidée en lui racontant une foule d’anecdotes sur les habitants du lieu dont ils croisaient la sépulture. Ce n’étaient pas des histoires connues comme celles de Victor Noir. C’était la vraie vie pittoresque d’illustres inconnus, parfois drôle, parfois triste, mais passionnante, racontée par son hôte.

Par moments il laissait échapper un bonjour sans prendre la peine de lui expliquer qui il saluait.

Finalement, ils s’arrêtèrent devant une tombe en partie dévorée de mousse. Deux noms étaient gravés : Yvonne Brasseur morte dans sa quatre-vingt-douzième année et Jean Brasseur, son fils, décédé quelques années plus tard à l’âge de soixante-quatre printemps, soit trois ans avant que le couple Simon ne prenne possession de leur maison à la sinistre réputation.

Gilbert pointa à nouveau son nez vers le ciel. Elle se surprit à le trouver beau alors qu’il semblait écouter le silence.

Il ponctua celui-ci de « oui ! », « ah bon ? », « ça alors ! ». Son visage jovial changea au fur et à mesure de cette étrange conversation et se fit de plus en plus grave. Quand il se tourna vers elle, Julie lut dans ses yeux de la compassion.


— Je n’ai pas de très bonnes nouvelles. Ce que je vais vous dire ne va pas vous faire plaisir.

— De quoi est-il question ? demanda-t-elle, inquiète.

— Comme je vous l’ai dit, Jean Brasseur est le précédent occupant de votre maison. Il travaillait également à la Pitié et visite souvent ces deux endroits. Je ne saurais pas vous dire pourquoi, mais il semble qu’il se soit attaché à votre personne. Il vous voit vivre et il sait des choses dont vous n’avez pas conscience.

— Je ne comprends rien.

— Il dit que vous et votre mari devez cesser de chercher à avoir un enfant. Ça ne marchera jamais. Patrick est stérile.


Le sang quitta le visage de Julie.


— Pardon ? Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?

— Il l’a toujours été. Il le sait depuis longtemps.


Elle sentit la colère monter au fur et à mesure qu’elle comprenait enfin que l’homme en face d’elle la manipulait depuis le début. Elle se sentit idiote d’avoir marché un instant dans ses histoires à dormir debout. Elle avait envie de lui hurler sa rage mais parla au contraire d’une voix froide, grinçante et ironique.


— Bien essayé monsieur Noir, si vraiment vous vous appelez comme ça, mais vous avez poussé la plaisanterie un tout petit peu trop loin. Vous perdez en crédibilité. Ce que vous déclarez est impossible. J’ai moi-même vu le résultat des tests. Ils sont normaux. Patrick n’a rien qui cloche.

— Jean dit que les examens ont été effectués à la Pitié. Ce n’est pas son sperme qui a été analysé. C’est celui de son meilleur ami, Éric Saunnier, chef du service de gynécologie.

— N’importe quoi ! Nous avons fait des inséminations et des fécondations in vitro. Si Patrick était stérile l’hôpital s’en serait aperçu.

— Encore une fois c’est celui de son ami qui a été utilisé, pas le sien.

— Dans ce cas espèce de crétin, je devrais être enceinte !

— Non, car Patrick ne veut pas d’enfant et il n’en a jamais voulu. L’idée d’être père le révulse. Ça tient à sa propre enfance. Il refuse de donner ce qu’il n’a pas reçu : l’amour paternel. Une sorte de jalousie pathologique. C’est lui qui vous ramenait les médicaments de l’hôpital avant et après les tentatives. Mais il ne vous donnait pas les bons. Il vous faisait ingérer des traitements qui gênaient l’ovulation ou déclenchaient artificiellement vos règles. C’est toujours Saunnier qui l’a aidé. Au début pour rendre service. Un simple échange d’échantillons. Mais au fur et à mesure, c’est devenu de plus en plus grave. Éric a bien essayé d’arrêter, mais son soi-disant ami s’est mis à le faire chanter. Il s’est retrouvé coincé, forcé de suivre Patrick et de lui obéir.


La fureur de Julie enflait. Plus les explications avançaient, plus ça devenait crédible, et plus elle refusait l’inacceptable. Finalement ce fut insupportable, et elle gifla Gilbert à la volée.


— Assez !


Ce dernier s’arrêta net. Il toucha sa joue avec, dans le regard, bien plus de tristesse que de douleur ou d’humiliation.


— Vous m’écœurez, monsieur Noir.

— Prenez votre téléphone portable.

— Allez vous faire foutre. Je ne l’ai pas, je l’ai laissé chez moi.

— Non, vous l’avez mis machinalement dans votre sac avant de partir, sans vous en rendre compte. C’est Brasseur qui vous l’a suggéré à votre insu. Ils font ça parfois. Et parfois ça marche.


Julie descendit une nouvelle fois son sac à dos de ses épaules et plongea la main dedans. Quand elle entra en contact avec l’objet rectangulaire elle eut la sensation que son cœur allait définitivement s’arrêter de battre.


— Ouvrez Internet et allez sur le serveur de votre mari. Jean connaît le code d’accès.


Elle dut s’y reprendre à plusieurs fois pour taper les bons caractères que lui donnait Gilbert, tellement ses mains tremblaient.


— Ouvrez le dossier Éric. Patrick se méfie de tout et de tout le monde. Il a conservé toute leur correspondance au cas où son ami déciderait de laisser tomber. Avec ça, il a de quoi ruiner sa réputation et sa carrière. Tout y est.


Dans un état second, elle s’exécuta. Elle ouvrit quelques messages, et ce qu’elle lut la crucifia. Éric qui tentait de convaincre son ami de tout avouer à son épouse, Patrick qui le suppliait de l’aider arguant qu’il l’aimait et qu’elle allait le quitter si elle apprenait son secret. Puis le changement de ton de certains échanges : courts, glaciaux, témoins de la machination atroce, d’autres encore franchement menaçant envers le gynécologue. Elle lut entre les lignes. Elle comprit qu’il n’était pas question d’amour, mais de contrôle et de domination.

Elle tomba à genoux, et se mordit le poing, réprimant une envie de vomir et de hurler. Ce furent les larmes qui vinrent. Elles coulèrent comme une rivière au milieu des gémissements d’un désespoir que la paume bienveillante de Gilbert posée sur son épaule n’arrivait pas à tarir. Il prit ses mains dans les siennes et s’agenouilla à son tour. Elle se blottit dans les bras de son funeste messager, et les pleurs redoublèrent.

Au bout d’un temps qui lui parut infini, elle s’apaisa. Il lui tendit un mouchoir en tissu dans lequel elle se moucha abondamment. Elle essuya les quelques gouttes de liquide qui s’accrochaient encore à ses paupières.


— Désolée pour la baffe.

— Même pas mal.

— Je suis une vraie gourde. C’est pathétique.

— La vraie souffrance n’est jamais pathétique. C’est moi qui suis confus de bouleverser autant votre vie et vos certitudes. Ma seule excuse est que je ne savais pas ce qu’il voulait nous dire. Mais pour être tout à fait honnête, si j’en avais eu connaissance, j’aurais agi comme Brasseur.


Elle eut un petit sourire triste pour toute réponse.


— Voulez-vous un peu de café ?

— Vous n’auriez pas plutôt une machette ou une kalachnikov ?

— Ne soyez pas trop dure avec lui. C’est un lâche, mais ce n’est pas un monstre.

— Non, ce n’est pas un monstre. Juste un insupportable salopard qui m'a prise pour une conne pendant dix-sept ans. Juste une immonde ordure qui m’a fait croire pendant ces dix-sept ans que je faisais un blocage psychologique et que tout était de ma faute. Juste un enfoiré qui a veillé à me priver de la seule chose qui pouvait me rendre définitivement heureuse.

— Bon, je vous le concède, c’est un vrai connard.


Il sortit à nouveau la couverture et l’étala sous un arbre, non loin de la tombe. Assis l’un à côté de l’autre, ils sirotèrent le liquide noir et chaud en silence. Exténuée, Julie s’allongea ensuite sur le côté. Elle remonta ses jambes.


— Vous pourriez me prendre encore un peu contre vous ? Je crois que j’en ai vraiment besoin.


Gilbert se mit derrière elle et passa ses bras autour. Ils restèrent ainsi, en cuillère, leurs têtes calées contre leurs sacs.


— Et vous, demanda-t-elle, pourquoi n’avez-vous pas d’enfant ? Vous n’en vouliez pas ?

— Si, mais j’ai dû faire un choix. Avoir une mère bipolaire n’était pas le meilleur cadeau de bienvenue que je pouvais offrir à mes hypothétiques enfants.

— Ça vous a manqué ?

— Oui. Beaucoup.

— Est-ce que ça disparaît avec le temps ? Est-ce que la souffrance partira un jour ?

— Avec les années, on s’habitue. La douleur reflue plus profondément. Elle reste tapie, mais elle est moins présente. Et surtout, on apprend à vivre avec.

— Il y a des jours, c’est vraiment difficile. Noël : c’est là que c’est le plus dur. Ça fait parfois tellement mal que j’ai envie de hurler.

— Ça aussi, ça finira par s’apaiser.

— Pourquoi ?

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi me dire ça maintenant ? Je viens d’apprendre que ça fait plus de vingt ans que je suis mariée à un inconnu. Comment je fais, moi maintenant, pour continuer avec ça ? C’est quoi la suite ? Qu’est-ce que je dois faire ?

— Seuls les morts connaissent nos avenirs possibles. Ils ont toujours refusé de m’en parler. Alors je ne sais pas, mais vous trouverez le chemin, Julie. Vous trouverez.


Avant qu’elle ne plonge dans le sommeil, elle sut qu’il ne lui disait pas toute la vérité. Mais elle respecta son choix.



Il faisait encore nuit noire quand elle ouvrit les yeux. Le corps de l’homme endormi collé contre elle la protégeait du froid. Elle écouta un instant les petits ronflements.

Tout ne dormait pas chez Gilbert. Quelque chose plaqué contre ses fesses était bien éveillé. Elle bougea légèrement, et une onde puissante de désir la transperça.

« Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce que je fais, ici, avec un sexagénaire ? »

« Sexe… »

À la simple évocation du mot, son excitation redoubla. Alors, elle se recula un peu plus contre lui et, lentement, ondula le bassin. Elle sentit sa virilité se tendre et son désir grimpa les sommets. Les bras autour d’elle s’animèrent. Des mains partirent en reconnaissance et se posèrent sur sa poitrine dont les pointes durcirent instantanément.

Gilbert était réveillé.

L’étreinte fut brève mais d’une intensité inconnue.

Ce fut elle qui se retourna et se jeta sur ses lèvres qu’elle embrassa furieusement.

Ce fut elle qui se débarrassa rapidement de son jean.

Ce fut elle qui ouvrit son pantalon.

Ce fut elle qui le chevaucha et l’aida à s’introduire.

Quelques va-et-vient suffirent. Quand elle réalisa qu’elle était au milieu de son cycle, la jouissance prit possession de son corps et de ses synapses : un plaisir d’une intensité jamais vécue et qui redoubla quand elle sentit la semence se déverser en elle.

Elle se rhabilla aussitôt et se fondit dans les bras de son amant. Ils n’échangèrent aucun mot.

Il déposait régulièrement des baisers sur ses tempes, par petites touches.

Alors que le sommeil la reprenait dans ses filets, elle comprit que Gilbert savait depuis longtemps la raison finale de sa présence ici. Mais parce qu’il était lui, il n’avait rien tenté et lui avait laissé le libre choix de ses actes sans profiter une seule minute de la situation.



Quand elle se réveilla, des bruits au loin témoignaient que Paris reprenait vie. Il était temps de rentrer. Gilbert était parti en lui laissant la couverture. Elle la garderait pendant des années.

Elle ne chercha pas à le revoir les jours suivants. Ce qu’elle avait vécu était tel que rien n’aurait pu l’égaler. Elle ne voulait pas ternir le souvenir de cette nuit par le piège du quotidien. De son côté Gilbert ne montra aucune volonté de la rencontrer à nouveau.

Elle ne fut pas étonnée quand les règles tardèrent à venir. Elle ne fit le test que pour avoir le plaisir de le mettre sous le nez de Patrick.

Le visage de ce dernier passa par toutes les couleurs.


— Il y a sûrement une erreur, dit-il. Tu as dû tomber sur un test périmé.

— C’est tellement inattendu, mentit-elle que je me suis dit la même chose. Alors j’en ai fait trois autres. Tous positifs. Celui que tu regardes est le quatrième.

— De toute façon, il est trop tard. Nous sommes trop vieux et ce n’est plus le bon moment.

— Je ne comprends pas, Patrick. C’est bien toi qui m’as certifié il y a deux mois que tu donnerais ta vie si c’était possible pour me permettre d’avoir un enfant. Eh bien rassure-toi, ce n’est plus nécessaire.


Elle sentit la rage qui bouillonnait chez l’homme qu’elle avait aimé. Il ne pouvait pas être le père, il le savait pertinemment. Mais le clamer le condamnait à révéler son secret. Sa bouche tremblait. Puis, subitement, il se composa un sourire.


— Je vais appeler Éric pour qu’il te fasse les examens nécessaires. Compte tenu de ton âge il va sûrement devoir te prescrire un traitement pour aider la grossesse.

— Pas la peine. J’ai pris rendez-vous avec une gynécologue en ville.

— Mais enfin, Julie, je ne comprends pas. Éric s’est toujours occupé de toi, je ne vois pas pourquoi ça changerait.

— Ça va changer parce que je le veux. Si toi, ça ne te gêne pas que ton meilleur ami mette ses doigts dans mon vagin, moi, ça m’indispose profondément. Ça m’a toujours fortement déplu. Je n’ai enduré cette gêne et cette humiliation que parce que tu me certifiais que c’était le meilleur sur Paris pour les problèmes de fertilité. Maintenant que je suis enceinte, je me passerai de lui et de ses petites pilules.


Elle le regarda fixement et nota les gouttes de sueur qui perlaient sur son front. Il réfléchissait à toute vitesse, cherchait un angle d’attaque.


— Tu me caches quelque chose. Tu m’as trompé, c’est ça ?

— Qu’est-ce qui pourrait bien te faire penser une chose pareille ?

— Tu as changé depuis trois semaines. Tu as rencontré quelqu’un ?

— Et si c’était le cas ?


Il explosa.


— Espèce de salope ! Tu me le paieras. Je vais exiger un test de paternité et je demanderai le divorce. Tu n’auras pas un kopeck pauvre conne ! Je ne supporte pas la trahison.


Là, elle éclata de rire, ce qui le désarçonna.


— Toi, tu ne supportes pas la trahison ? Mais moi non plus mon petit bonhomme !

— De quoi veux-tu parler, bordel !


Elle fila dans la chambre et en revint avec une liasse de photocopies qu’elle lui jeta au visage.


— Boîte mail ! hurla-t-elle. Dossier Éric ! Ça suffit ou tu veux un dessin ?

— Co… Comment as-tu…

— Ça tu ne le sauras jamais pauvre con. Mais je sais tout et j’ai tout ! Tu n’avais pas le droit ! J’ai de quoi te détruire toi et ton copain. S’il m’arrive quoi que ce soit, à moi ou à l’enfant que je porte, tout sera sur la place publique dans les vingt-quatre heures. J’ai pris mes dispositions.


Là, elle sentit qu’il réalisait qu’elle le tenait par les burnes.


— Eh oui ! Salopard ! Tu n’as plus qu’à prier pour que la grossesse se passe bien. Avec toutes les cochonneries que tu m’as fait avaler, il est possible que je sois détraquée à l’intérieur. Dans ces conditions je considère que tu es responsable à cent pour cent du devenir de l’embryon que je porte. Bien entendu il est hors de question que je vive sous le même toit que l’ordure qui se trouve être encore mon mari. Nous allons divorcer par consentement mutuel. Tu ne reconnaîtras pas cet enfant, mais là, je crois que je te fais une fleur. Tu me laisseras la maison et une pension alimentaire suffisante pour que nous ne manquions de rien.

— Si je fais tout ce que tu demandes, je veux que tu détruises ces mails.

— Me prends-tu pour une demeurée ? C’est hors de question !

— Je ne vais quand même pas vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête.

— Il faudra bien t'y habituer. Mais sache que tant que tu respecteras notre accord, je n’aurai aucun intérêt à ruiner ta vie, puisque c’est toi qui nous nourriras.


Dans les jours qui suivirent, Patrick essaya de faire amende honorable. Il se confondit en excuses et se comporta comme un mari dévoué. Quand il accepta qu’il avait définitivement perdu son amour, il essaya d’être le bon copain. Ce qui eut pour conséquence un divorce rapide et l’acceptation des clauses du marché.

Julie ne lui faisait pas confiance. Elle savait que cet attachement feint n’était qu’une autre manière d’essayer de garder le contrôle. Petit à petit, elle réussit à reconstruire sa vie sans lui, mais avec son argent. Ce n’était, après tout, que la juste compensation de dix-sept ans de trahison.


Son fils naquit le 22 août, avec un mois d’avance. Certainement le jour de sa vie le plus stressant, le plus douloureux et le plus beau.

Le lendemain, alors qu’on lui apportait son petit-déjeuner elle trouva un bout de papier griffonné sur le plateau.


Très chère Julie,

Félicitation, il est magnifique !

Je pars. Je pense que c’est le mieux que je puisse faire pour vous aider.

Prenez bien soin de lui. Tout ira bien.


Il était brun, avait le teint pâle et souriait tout le temps.

Il marcha à 13 mois.

Parfois, il éclatait de rire ou applaudissait sans raison.

Parfois il restait silencieux, le nez en l’air, comme un aveugle qui cherche à voir avec ses oreilles.

Il avait 30 mois lorsque Julie retourna au cimetière du Père Lachaise. Patrick venait de perdre sa mère. Julie l’aimait beaucoup. Elle se demandait encore comment une femme aussi charmante avait pu enfanter un tel fils. Elle avait deux roses dans la main. Elle en jeta une sur le cercueil au fond de la fosse. Elle garda l’autre.

Elle resta après l’inhumation et, quand tout le monde fut parti, marcha dans une certaine allée son enfant dans les bras. Arrivée devant le gisant, elle s’accroupit et déposa la fleur. Le gamin en profita pour courir de toutes ses petites jambes dans l’allée toute proche.

Elle eut un bref instant de panique quand elle réalisa qu’il n’était plus à ses côtés.

Mais, quelques secondes plus tard, elle le trouva debout devant une autre tombe. Il souriait.

Quand elle le rejoignit, elle lut la plaque de marbre et son cœur se serra.

Gilbert Noir.

Décédé le lendemain de la naissance de son fils.

Elle sentit les larmes monter, mais elles s’arrêtèrent brusquement avant de franchir les paupières. Une bouffée de sérénité venait de la traverser de la tête aux pieds. Elle regarda son petit bonhomme qui la fixait sans se départir de son magnifique et profond sourire. Il pointait un index minuscule vers la modeste sépulture.


— Papa !

— Oui, mon chéri.


Elle n’avait pas peur.

Elle n’était pas triste.

Elle était curieuse.

L’avenir de l’enfant, entouré de sa mère et de son père, promettait d’être passionnant.

Elle le prit dans ses bras et déposa un tendre baiser sur sa petite joue.


— Allez viens, Victor. On rentre à la maison.


 
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   izabouille   
6/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Je suis mitigée... j'aime bien l'idée de départ, j'aime bien l'idée de la sépulture magique, j'aime aussi le personnage de Gilbert, il est énigmatique. En fait, j'ai bien aimé jusqu'à l'arrivée de Patrick, leur discussion n'a aucun sens, c'est un peu rapide comme dénouement. J'aurais préféré une vengeance un peu plus "fantastique", je trouve que ça ne colle pas avec le début de l'histoire.

La phrase "... l'attitude du personnage peu de temps après sa mort" m'a chipotée. Ne serait-il pas plus correct d'écrire "... l'attitude du personnage au moment de sa mort"?

   Mokhtar   
12/9/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
L’auteur de cette nouvelle est un « embobineur ».

Tout d’abord, il capte le lecteur avec une écriture extrêmement plaisante. Avec des phrases courtes, de nombreux sauts à la ligne qui aèrent le propos, le texte poursuit son petit bonhomme de chemin sans lasser le moins du monde. C’est donc déjà par le style narratif que l’auteur « embobine » son lecteur, puisqu’à aucun moment celui-ci n’envisage de lâcher le récit, même pour une pause.

Pourquoi madame Julie éprouve-t-elle l’envie d’escalader le mur du cimetière ? Si des paris avaient été engagés à ce moment, je doute que le nombre des gagnants aurait été élevé. Car la scène qui suit en aura surpris plus d’un. Qui voyant la nature des évènements se sont sûrement demandé quelle tournure allait prendre la suite de ce récit quelque peu égrillard.

Voici donc la dame qui se met à l’aise pour opérer, comment dire ?,…un rapprochement avec une statue de bronze. En pleine nuit, dans un cimetière !

Après cette scène, le lecteur est prêt à tout lire. Et là, c’est l’histoire qui « l’embobine ».

Qu’un descendant du bronzé ballade en pleine nuit son thermos de café dans un cimetière ne surprend plus personne. Qu’il converse avec les morts comme moi avec ma bignole : quoi de plus naturel ? Que ses relations défuntes détiennent des informations, concernant la dame, acquises post mortem ? Rien d’étonnant. Qu’après avoir essuyé une baffe notre promeneur nocturne se voit offrir des...compensations luxurieuses ? C’est la moindre des choses. Que celles-ci d’emblée s’avèrent fructueuses ? C’est la nature qui décide.

Pourquoi le lecteur est-il si crédule, au point d’en oublier tout sens de la vraisemblance ?

Parce qu’en lui demeure le petit enfant friand de belles histoires extraordinaires. Et qu’ici l’on trouve un auteur qui sait bien raconter. Et qui, l’instant d’une lecture, réussit à faire que l’imagination prenne le pas sur le crédible. C’est la magie de l’écriture.

L’histoire de la complicité sulfureuse entre le mari et son ami toubib, bien que nécessaire au scénario, aurait peut-être gagné à être un peu moins « emberlificotée ».

Mais on ne peut que féliciter l’auteur pour ce très bon moment de lecture.

Le petit Victor pointe le doigt vers la tombe en lâchant : « Papa ».

Même pas surpris…

   hersen   
30/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Le début, la scène dans le cimetière, est suffisamment fantastique et marrante (quand Julie est découverte fesses nues !) pour que ça donne envie de continuer la lecture.

Par contre, ensuite, on tombe un peu dans les situations habituelles pour un couple dans ce cas, et cela m'a moins intéressée. peut-être que la scène entre le mari qui découvre que sa femme est enceinte et Julie n'a pas tant lieu d'être, elle n'apporte en fait rien de nouveau. Je regrette ici une originalité, qui m'aurait laissée sur les traces de la première partie.

Le petit rappel du fantastique à la fin fonctionne bien, même si je ne comprends pas pourquoi faire mourir Gilbert. Est-ce pour appuyer sur le fantastique qui ne va pas manquer de perdurer ?
Quoi qu'il en soit, choix d'auteur !

Merci pour cette lecture.

   Bidis   
30/9/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'ai trouvé cette histoire complètement invraisemblable dès le début mais je n'aurais pas pu, en aucun cas, m'empêcher de la lire jusqu'au bout. Et je me suis dit qu'après tout, les intrigues de Stephen King ne sont pas non plus d'une grande vraisemblance... et j'adore ça.
Il n'y a que la fin que je n'aime pas. Euphémisme : je la déteste. Que vient faire ce sirupeux "Papa !" là dedans ? L'auteur aurait dû s'arrêter à l'index pointé.
Dommage.

   Willis   
1/10/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Quelle écriture ! Quelle imagination !
La plume nous entraîne dans un conte, inquiétant au début, qui suscite la curiosité pour poursuivre.
La rencontre avec "celui qui parle aux morts", la révélation quant à la vraie nature de son époux, et l'enfant.... Les contes doivent avoir un beau dénouement.
Nouvelle ? Non. Scénario pour court métrage...
Un plaisir !
petit bémol : ce ..."Papa"...(ça a déjà été dit).

   SQUEEN   
4/10/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
L’accroche du récit est très intrigante, (une vrai accroche) en plus de donner beaucoup d’informations sur Julie : c’est intelligent, le personnage est campé on aura plus a y revenir. … Bien aimé : « Si mes parents me voyaient, ils seraient consternés. Contente qu’ils soient morts. » De l’humour, noir : on ne se prend pas trop au sérieux… Il y a un côté loufoque agréable, un personnage « banal » plongé dans un univers fantastique délirant mais pas trop, tout ça passe très bien, j’ai un peu moins aimé les explications plus techniques liées au mari manipulateur où là on sort pour le coup totalement du fantastique. J’ai bien aimé aussi l’enchaînement des évènements qui paraît « coulant de source » alors que ce que vous nous décrivez est hautement improbable… Il y a un côté on y va on fonce chaque action en entraîne une autre, sans qu’on ne les bride ou ne les juge, l’histoire est extrêmement cohérente dans son incohérence, vous ne vous embarrassez pas de vraisemblance c’est réjouissant et ce côté « naïf », si on y adhère, est très plaisant. Effectivement la fin est sans doute trop appuyée. Lecture agréable. Merci.
Deux choses relevées : « Gilbert se mit derrière elle et passa ses bras autour. »
« Mais moi non plus mon petit bonhomme ! » Pour moi un peu incongru.

   Taquari   
6/10/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Thimeul,

Au tout début, j'ai tiqué sur « Les keufs » qui passe mal avec le personnage.

La première partie de la nouvelle est formidable. Le mur, le cul nu, la légende et l'homme avec qui Julie prend un café. Nous sommes dans le fantastique, mais tout s'enchaîne si logiquement que c'est un plaisir de lecture.

L'originalité est si forte au départ que les discussions avec les morts et l'histoire du chantage m'ont semblé prendre une place trop importante dans la structure de la nouvelle au risque de la ternir quelque peu.

La fin termine le cycle ou le recommence... Et cela, c'est très bien.

Au final, j'ai passé un beau moment. Merci pour ce texte.

   plumette   
10/10/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Thimul

j'ai été embarquée par la situation même si j'ai résisté un peu à cause de 2 ou 3 détails au début qui m'ont éloignée de l'histoire.
" C'est là que les Athéniens s'atteignirent. au boulot ma fille! " m'a semblé bien inutile, tout comme je me suis dit que le coup du grappin, non testé avant cette première escalade n'était pas trop crédible. J'ai trouvé aussi que l'indice "quarante deux-ans " était un peu trop appuyé.Mais voilà! votre talent narratif met au second plan ces petites scories sans grande importance finalement!
La première partie est formidable, jusqu'à la visite à Jean Brasseur et à la découverte de la trahison de Patrick. a partir de là, on est plutôt dans un registre de polar avec rebondissements et renversements de pouvoir. j'ai moins accroché , affaire de goût sans doute mais aussi parce que le mélange des genres est une affaire de dosage. En fait, j' ai été déçue de quitter le genre fantastique.

A vous relire

Plumette

   Cat   
12/10/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
Je viens de passer un excellent moment de lecture. Du très bon Thimul !

Tous les ingrédients sont réunis pour obtenir un cocktail gouleyant à souhait. L’écriture enlevée, le suspens bien mené, l’imagination fertile qui fait mouche. C’est tout à fait le genre d’histoire où j’aime me délasser, le fantastique-merveilleux autorisant des tours de passe-passe pour créer les plus belles fantaisies.

Ici, d’emblée captivée par une écriture qui a le sens de l’à-propos, j’ai suivi sans piper des aventures où le merveilleux vient colorer de sa touche magique une réalité plus vraie que nature.

Et puis quoi, il fallait oser créer une histoire romantique à souhait se déroulant dans un tel cadre, avec des habitants qui font ami-ami.

La fin est vraiment too much, mais je l’ai quand même adorée… Un peu de rêve dans ce monde de brut, quoi ! :))

Merci pour ce bon partage et à te relire Thierry.


Cat


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