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Policier/Noir/Thriller
unpietrebabouin : Histoire de chair
 Publié le 15/09/10  -  6 commentaires  -  5502 caractères  -  88 lectures    Autres textes du même auteur

Un dernier monologue.


Histoire de chair


Je ne vois plus clair, mais double, trouble. Je détache une à une les cartes. Mon jeu s'abat... dans la chair d’un grand valet de trèfle, de pique ; où sont-ils ? Je sens ces êtres chers, par-delà la Seine. Où sont-ils ? Que sont leurs nuits et leurs jours ? Se soucient-ils seulement de moi ? Leur visage m’est difficile, il n’est pas net, et déjà il s’efface, affadi. Leurs paroles sont une brise légère : je suis ce bédouin qui ne connaît que le sable. Leurs regards inertes, mon sentiment qui s'évapore parmi les dattes, et leurs paupières cruelles comme un chott pour ceux qui rêvent d'oasis... Le suicide est pour eux une renonciation, une lâcheté ; mais n’y voient-ils pas l’acte suprême, celui de l’affirmation de la vie ? Je l’aime, je l’aime tant que j’y verse mon bonheur. Je dis : cette vie-là est lente, fade, morne ; elle n’est plus pour moi. Si je meurs, alors je connaîtrai le dernier orgasme, la dernière jouissance. J’affirme mon être dans le geste final qui dépend seul de moi. Mais que peuvent-ils en savoir ? Parfois je me sens loin, si loin… si triste… si éloigné de tout. Tout est lent, niais. Tout est fade.


À d'autres l'univers paraît honnête ; il est calme. Ils ne voient pas, dans un pli de pantalon, un ciel, se découper le galbe d’une femme. Ils ne savent pas ce qu’est le désordre ; ils ne connaissent pas le regret. Ce n’est pas cette mouche qui bourdonne à leur oreille, cette guêpe folle qui les tique, ce n’est qu’un rinceau d’air, faible, inconstant, qui s’appose à leur vie. Dans les vagues, morceaux de chair, ils s'oublient. Et moi ? Si je ne craignais pas le ridicule, je dirais que je me rêverais seringue au bras, allant par les chemins, rêvant à tout ce que mon désir embrase dans ma tôle, sous l’horizon et l’infini, sous la voûte étoilée et toutes ces femmes douces que j’imagine aussi…


Ma fenêtre étoile ; c’est la seule lumière, bandante. J’entends le bruit de son rire dans la nuit. Ah, hommes, je vous aime, n’étiez-vous pas au moins si hypocrites. Tout bien doit être rendu ; l’ingratitude est votre plus grande crainte ; crachez sur elle, crachez, comme la peste ! Mais des images me retiennent : ces doigts, caressant la vulve, enfonçant mes deux pouces, mes deux pouces caresseurs, chatouillant le long de la lèvre, entrant, ressortant, tout le long de cet incarnat rose, mes deux pouces caresseurs, couleur de ma propre chair, mes deux pouces... ah ! assez ! suffit. Tout est morne / tout est fade. Le suicide, plus d’une fois j’y ai songé. Alors je repense aux femmes que j’ai aimées. Cette grande construction de chair, ce corps en ogive, renversé aux étoiles. Cette sueur qui perle comme un citron que l'on presse ; des herbages, des forêts, cette charpente d'arbres et de haies. Ces femmes-là sont de belles constructions : leur architecture nous échappe. Jambes longues, hanches longues ; une barre fixe de métal. Derrière les nuages, en triangle, la profusion de cheveux. Un feu : une flamme droite des reins aux épaules.


Qu’on ne me parle plus du cannabis, de l’opium, de l’éther, ces drogues de concierges. Lent, mou ; voilà tout ce qu’on peut en tirer. Quelle prison ici ! je marche le dos courbé, le pas martelé, les yeux emplis de chair, calcinés. Je suis en dedans. Alors que par l’alcool ! l’alcool ! la délicate fleur que voilà. Je suis en file, dans mon uniforme rose et blanc. Bagnard par le vice et la forme, le liquide agissant déploie ma corolle, et je me pare de mots verts, roses, le pollen de mon ivresse a fécondé la terre pour une vie. Dans ce jardin de lourdeurs, je regarde les pétales audacieux, les racines vigoureuses. J'y suis fier, les yeux droits, le torse bombé, vaillamment : je me regarde / je me regarde, et je dis : puissiez-vous partir, messieurs, puissiez-vous partir... j’ai choisi mon cancer, que cela soit fini.


Entre les ornements et les tombeaux, les sépultures et les acanthes, j’ai renoncé à la vie. J’y ai vu les imperfections, la bêtise, les points noirs, tous les détails de la corruption ; parmi les draps or et violets je trébuche, je m'agrippe à quelques étoffes, renversant les calices, puis je tombe, les genoux pour le sol, je tombe en synchronie. Dès ma naissance on m’a mal battu, mal mélangé ; j’avais un jeu trouble, des combinaisons de mystères. À peine sorti de la vulve, j’ai vu que les dés étaient tronqués ; j’ai pris pour parti de m’étouffer. Respire, respire ! Je garde de ces longues minutes premières, sans oxygène, refusant l’air, une présence constante au poumon droit. C'est une séquelle qui dans l'effort se rappelle à moi.

La vie est cette grande farce, avec ses acteurs aux costumes bariolés, des rangées entières de masques, un public infini. Les hommes sont ces chiens rampant, la bite tout juste bonne à se frotter au sol. Mais je les regarde aller et venir, souriants. Dieu me fait signe à travers les barreaux : sur la scène où je m'avance, le temps est poussière, fragment. Cette poudre, j’en ai les mains chargées ; je l’aspire. Il y en a tout un grand vase clair, symbole de l’oubli, avec en son sein des amas de souvenirs. Tournez, tournez au rythme, tenez-vous par la main. Des yeux écarquillés, sourcils dans l’horizon tracés, des tétons de pierre comme le soleil au matin. Je m’éclaire, je m’éclaire, ça y est… le revolver est de métal, il est dur, on le sent dans sa main. La crosse contre la poitrine ; le doigt sur la gâchette. Le revolver, c’est dur, c’est un bel objet. Faut-il tirer ? On peut fermer les yeux et y songer. Oui, on pourrait.


 
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   jaimme   
29/8/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Aux portes du néant. Entre les bras du désespoir.
Ce texte, ce monologue, est empreint de l'expression d'une douleur. La poésie est présente, comme le délire, comme l'image omniprésente de la femme. Comme un état second, un autre état. Qui ne m'a pas paru surfait. Qui faisait "vrai". C'est déjà formidable.
Je ne sais si ce texte est "parfait". Je sais seulement que j'y ai lu quelque chose de fort. Je l'ai ressenti comme tel. Je n'ai pas envie de le relire pour y trouver des défauts.
J'ai senti la musique.
Elle n'était pas harmonieuse. Elle était.
Merci.

   florilange   
7/9/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je ne suis pas sûre d'avoir tout compris de ce texte, mais je me suis laissée entraîner par la musique des mots, j'ai trouvé ça très beau. C'était comme un rêve éveillé, un flottement.
Qui finira comment? Peu importe.
J'ai lu avec plaisir, d'autant que c'est bien écrit. merci.

   Anonyme   
8/9/2010
 a aimé ce texte 
Un peu
Halluciné. Je crois que c'est l'adjectif le plus adapté à ce texte. Et, de fait, il y a là les bases d'une histoire qui pourrait être délirante (j'entends par là délire psychotique, par abus de substance même...) il y d'ailleurs des passages qui le laissent voir assez clairement.
Seulement, à mes yeux, le besoin d'avoir une écriture parfaitement modelée a surpassé le thème de l'histoire dans l'esprit de l'auteur (c'est du moins l'impression que me donne ce texte, mais je me trompe peut-être : ce ne serait pas la première fois). Alors oui, l'écriture est travaillée, mais il lui manque peut-être un peu de naturelle, de spontanéité. Une spontanéité qui aurait permis de véhiculer davantage d'émotions. Je crois.

Merci pour cette lecture et bonne continuation !

   Bidis   
9/9/2010
 a aimé ce texte 
Passionnément
Jusqu’à « Tout est fade », je trouve ce texte bien écrit mais me demande où l’auteur vent emmener son lecteur.
Et puis je suis emportée. Dieu sait, que ce texte n’est pas « mon genre » ! Eh bien, voilà qu’il me scotche. Très talentueux, cet auteur-là !

Comme il exceptionnel que je sois scotchée par un écrit qui n’est pas du tout ce que je crois apprécier d’habitude, c’est que ce texte mérite la note « exceptionnel » je suppose...

   widjet   
15/9/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Je ne goute que modérément à ce genre d’états d’âmes, mélange de délire éthylique et de désespoir cynique. En fait ce n'est pas tout à fait exact, mais tout dépend du dosage afin que la douleur du personnage soit mienne et que se crée l'empathie.
Ce n’est pas le cas ici, le manque d’humour (qui se marie pourtant bien avec la détresse) y est pour beaucoup, je pense. Côté style, je n’ai rien contre l’écriture déstructurée (qui colle bien à l’état d’esprit du héros), mais à la longue le manque de liant finit par me gêner.

Cela étant dit je retiendrais le « La vie est cette grande farce, avec ses acteurs aux costumes bariolés, des rangées entières de masques, un public infini. Les hommes sont ces chiens rampant, la bite tout juste bonne à se frotter au sol » , mais ce genre de propos acerbes et acides n’ont pas souvent fait mouche.

Déçu donc.

W

   Anonyme   
23/9/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Une lecture chaotique. Si c'est l'effet recherché, la sensation à instiller, c'est réussi. J'ai néanmoins eu de la peine à en venir à bout... Je crois que la bouteille était trop pleine. Hips !

Un texte trop "dense" et comme le dit si bien l'auteur, à la fin, "Je ne vois plus clair, mais double, trouble."


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