Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
Wega : Toujours un peu plus loin
 Publié le 24/04/09  -  6 commentaires  -  96202 caractères  -  58 lectures    Autres textes du même auteur

Rachel Ailée, vétérinaire, arrive dans une région reculée d'Espagne afin d'y travailler dans un parc naturel. Elle y découvre un collègue charmant, une nature verdoyante et les loups...


Toujours un peu plus loin


Lorsque je suis montée dans le bus, tout ce dont j’avais conscience, c’était que je devais partir… Quitter ma ville, mon pays, sans me retourner.

Quand je suis descendue de ce véhicule après 18 heures de voyage, je sus que tout ce que je désirais, c’était rester. Rester et m’abîmer dans la découverte de cette région bruissant de vie et de simplicité qui s’étalait à mes pieds.

Je suis arrivée à Oviedo, petite ville située au nord de l’Espagne, capitale de la province des Asturies, nom que je n’avais même pas relevé en signant mon contrat d’embauche, mais qui restera désormais gravé au plus profond de ma mémoire, dans l’un de ces recoins sombres où l’on relègue les souvenirs qu’il nous faut absolument oublier.


Après deux heures passées dans un autocar de fortune, lancé à nonante kilomètres à l’heure sur des routes de montagne, tordues d’incessantes courbes et creusées d’ornières tapissées de neige, par un chauffeur local que les précipices plongeants à cinquante centimètres des roues de son véhicule ne semblaient pas impressionner, j’ai posé pour la première fois le pied sur le sol des monts Cantabriques. Le coresponsable de la réserve m’attendait à quelques pas du poteau délabré qui faisait office d’arrêt de bus, appuyé sur une vieille Land Rover maculée de boue.


- Rachel Ailée ? spécula-t-il dès que je me dirigeai vers lui. Je suis Cristobal Antalès Lopez, ton nouveau collègue. Enchanté.

- Ravie de vous rencontrer, M. Antalès, répondis-je dans un espagnol légèrement hésitant, en lui serrant la main. Heu… je suis désolée si ma question vous paraît un peu idiote, mais… où sommes-nous, exactement ?


Je balayai d’un geste vague la dizaine de masures de pierres grises et nues striées de mousse qui constituaient un village, la douzaine de vaches crasseuses dont on apercevait, à travers la porte ouverte d’une étable que les bassins osseux, et le vieux poney qui fumait doucement dans une cour, des nuages de vapeur s’échappant de ses naseaux à chacune de ses expirations. Derrière une vitre presque opaque, une vieillarde ridée et fourbue et sa fille semblaient avoir temporairement délaissé leurs fourneaux afin de commenter mon arrivée.

Au-delà des habitations, les champs abandonnés pour l’hiver avaient été transformés en bourbiers par la pluie glacée qui avait succédé à une fine pellicule de neige fondante. Sur le ciel gris et chaotique se découpaient sans fin de basses montagnes couvertes d’épineux, d’eucalyptus et de broussailles interrompues par quelques roches, et couronnées de neige et de brume.


Antalès sourit.


- Ne t’inquiète pas, me rassura-t-il, c’est une question que tu ne te poseras plus très longtemps, dans les Asturies, car elle n’a pas souvent de réponse. Ici, néanmoins, je peux t’en fournir une : nous sommes au village d’Amieva, le plus proche du parc National de la Montaña de Covadonga, entre les monts Cantabriques et les pics d’Europe. Au fait, tu peux juste m’appeler Cristobal et me tutoyer, ajouta-t-il en me débarrassant de mon imposant sac à dos pour le déposer sur la banquette arrière du tout-terrain, déjà jonchée de jumelles, appareils photographiques et matériel d’observation en tout genre.


Subjuguée par la lente procession des nuages glissant sur les pics rocailleux, le hululement du vent et la puissante odeur de purin qui embaumait les environs, je ne pensai même pas à le remercier.


- C’est tout ce que tu as comme bagage ? s’étonna-t-il alors, attirant mon attention.

- Oui, je n’ai que ce sac, confirmai-je. Et ma trousse de soins, bien entendu – je la désignai, posée à mes pieds. J’étais lassée de m’encombrer de choses inutiles.


Ce furent les seules explications que je lui fournis, et il parut s’en contenter. Nous embarquâmes dans la voiture, et Cristobal démarra en trombe. Il ne semblait pas plus se soucier du mauvais état des routes ou des ravins que le chauffeur de car, et je me félicitai une nouvelle fois de ne pas avoir pris de petit déjeuner.

Peu à peu, la route se mua en chemin, puis en sentier caillouteux, et une fine bruine parsemée de légers flocons commença à s’étaler sur le pare-brise. Enfin, Cristobal stoppa la Land Rover au fond d’un étroit vallon creusé par la petite rivière qui tressautait en son centre, et dans lequel s’éparpillait une demi-douzaine de grandes bâtisses à l’aspect délabré. Quelques bêlements nous parvinrent depuis une petite bergerie, auxquels répondit le mugissement d’un bœuf solitaire, réfugié sous un arbre au fond de la vallée. Sur les perrons et dans les coins des cours dormaient des dizaines de chiens et de chats sans race aucune et, depuis son étable, un âne nous jeta un regard maussade. À côté de l’habitation la plus proche, une roue à aubes tournait au rythme rapide de l’eau claire du ruisseau bouillonnant entre les pierres et charriant quelques morceaux de glace.


Cet endroit était tellement merveilleusement différent de celui que j’avais quitté que j’en eus les larmes aux yeux, oublieuse de la pluie qui me glaçait jusqu’aux os et du vent qui me cinglait les joues.


- Ceci est le hameau d’Arriesga, et c’est ici que je suis né, m’expliqua Cristobal d’une voix où se mêlaient fierté et affection. À dix-sept ans, je suis parti faire mes études de naturaliste à Oviedo, puis je suis revenu afin de travailler dans le parc. Ce n’est pas le paradis, mais c’est ma terre…

- C’est magnifique…


Ce fut tout ce que je pus dire. Où était-elle, ma terre à moi, cette patrie où j’aurais tant voulu retourner, où je me serais sentie chez moi ?


- Je vis là, dans la ferme avec le moulin à eau, poursuivit Cristobal, avec ma mère, ma sœur, son mari et ses enfants. Mon père est décédé il y a déjà plusieurs années. La maison que lui avaient laissée ses parents est vide depuis lors, mais je l’ai réaménagée pour toi. Elle se trouve un peu à l’écart des autres, au bout du vallon, mais, au moins, tu y seras au calme.

- Je suis certaine qu’elle sera parfaite, merci infiniment, Cristobal.


Et, effectivement, la demeure me convint. Vieille, mais très spacieuse, elle dominait la vallée, juchée sur un promontoire rocheux battu par les intempéries, et ses murs envahis par la végétation semblaient être une prolongation naturelle de la sombre forêt à la lisière de laquelle elle se dressait. L’absence de chauffage central, les meubles rustiques et le sol de pierres froides ne me rebutèrent nullement, et j’accueillis au contraire cet inconfort comme un changement salutaire de plus.

Après m’avoir enseigné les rudiments de la vie campagnarde, Cristobal me parla enfin de notre travail. Le parc National de la Montaña de Covadonga était l’un des principaux pôles de la réintroduction de l’ours ibérique et du loup en Espagne, et notre rôle était de surveiller les populations existantes de ces deux animaux menacés afin de contrôler leur expansion et les répertorier.


- Je sais que c’est plutôt un travail pour un zoologiste ou un naturaliste que pour une vétérinaire, concéda-t-il, mais je peux t’assurer que ta venue était très attendue, ici, car les éleveurs des environs ont parfois la vie dure à cause des épidémies qui peuvent ravager leurs troupeaux. Bien sûr, ils n’ont pas grand-chose à t’offrir en échange de tes soins…

- Je n’ai besoin de rien, rassure-toi, l’interrompis-je. J’ai déjà eu trop de ce que je voulais. Les villageois pourront faire appel à moi quand ils le désirent, mais je ne dispose pas de beaucoup de médicaments, alors je ferai ce que je pourrai. Quant aux ours et aux loups, les observer sera probablement l’occupation professionnelle la plus enrichissante que j’aie faite jusqu’à présent.

- Tant mieux, se réjouit mon interlocuteur. J’espère que tu te plairas, dans les Asturies. Le climat est un peu triste, mais tu t’y habitueras. Bon, je te laisse t’installer. Ce soir, les villageois ont organisé une petite fête, chez moi, en l’honneur de ton arrivée, et, demain, nous partirons en Land Rover afin d’essayer de retrouver une ourse qui s’approche un peu trop de zones habitées. Il faudra la convaincre de retourner vers une région plus sauvage.


Les jours qui suivirent furent les premiers d’une vie dont jamais auparavant je n’aurais pu rêver, et que j’aspire aujourd’hui à retrouver à chaque battement de mon cœur exsangue, à chacun de mes pas qui semblent m’en éloigner toujours plus. Dans ce vallon oublié du monde, j’appris à allumer et entretenir un feu de bois, à alimenter un poêle, à laver mes vêtements dans l’évier, à ne jamais verrouiller une porte, à supporter une panne d’électricité de septante-deux heures ou à ne pas me surprendre de la présence d’un mouton égaré sous la table de la cuisine… toutes ces petites choses auxquelles huit années d’université ne m’avaient pas préparée.


Bientôt, je partis seule sur les traces des loups, alors que Cristobal traquait les gigantesques plantigrades. Réunis en meutes afin de mieux affronter l’hiver, les magnifiques prédateurs que j’observais parcouraient les forêts d’épineux nappées de neige avec l’aisance déterminée des torrents de montagne.

Parfois, je les suivais durant plusieurs jours, sous la pluie glacée et les flocons, avec pour seules protections contre le froid une tente, un lourd manteau et une splendide et sereine plénitude qui ravivait doucement mon cœur transi. Sans jamais me faire repérer, des jumelles autour du cou et un carnet à la main, je les observais sans relâche, me repaissant de leur vie simple, redoutant leurs luttes, m’amusant de leurs jeux.


Au milieu de l’hiver, une meute, à peine plus nombreuse que les trois ou quatre groupes qui rôdaient dans la zone est de la réserve, réunie sous le regard d’acier d’un majestueux mâle aux yeux d’or, attira particulièrement mon attention en parvenant à se procurer un territoire incroyablement vaste, qui s’étendait dangereusement près des régions habitées. Connaissant l’antipathie tenace qui opposait les paysans et les loups depuis des siècles, Cristobal et moi décidâmes immédiatement de soumettre cette troupe à une stricte surveillance afin de contrôler leur expansion.

Cependant, bien qu’il ne cessât d’arpenter avidement son territoire en compagnie de sa meute durant plusieurs mois, j’eus la très nette impression que les ambitions du jeune et fier mâle étaient désormais assouvies. Celui-ci, que je baptisai Colmillo – le « croc », en espagnol – ne tarda pas à me fasciner au-delà de mes espérances. Toujours aux aguets, le feu calme et puissant de ses yeux dorés parcourant impitoyablement sa meute, son assurance et sa démarche altière forçaient l’admiration et le respect.

Il choisit pour compagne une sublime louve, presque aussi haute et noble que lui, dont le pelage inhabituellement clair, de couleur nacrée, luisait de chatoyants reflets bleus et argentés sous la lumière de la lune, et je la nommai Plateada – l’« Argentée ». Aux côtés de son époux, elle parcourait la horde, son regard ambré étincelant froidement, son pas lent lui donnant des allures de spectre.


D’autres individus gagnèrent mon affection au sein de la meute, tels Jugueton, un tout jeune mâle dont le caractère excessivement joueur lui avait déjà valu plusieurs coups de dent de la part de ses aînés – sans que cela ne parvienne pour autant à le calmer –, ou la douce et tendre Suavina, et le dangereux Conquistador, meilleur chasseur de la troupe et aventurier invétéré.

Leurs parties de chasse étaient par ailleurs absolument admirables de par leur rapidité, leur organisation et leur redoutable efficacité. Heureusement, bien que la meute fut étonnamment nombreuse, l’hiver s’annonçait doux et le gibier était abondant, pour la plus grande satisfaction des loups, mais aussi des humains, qui n’auraient dès lors pas à subir leurs attaques sur des troupeaux de bétail. Du moins, c’était ce que j’espérais…


Malheureusement, un premier incident survint lors d’une claire et glaciale journée de février. Je traquais la meute de Colmillo depuis trois jours, et les vivres commençaient à me manquer. Je décidai donc de rentrer au vallon d’Arriesga afin de me réapprovisionner et de calmer les inquiétudes qui saisissaient toujours Cristobal lorsque je m’absentais plus d’une journée. Je souriais déjà en imaginant son expression de chien battu quand, soudain, mon pied heurta quelque chose de métallique, certainement pas naturel.


Mon hurlement de douleur se noya dans un épouvantable bruit de ferraille. Je tombai à la renverse et, à mes côtés, la neige fut soudain maculée de boue, de terre, d’huile noire et de sang. Mon sang…

À moins d’une trentaine de centimètres de ma main tremblante, un piège mécanique, odieuse mâchoire d’acier bardée de chaînes, semblait savourer malignement l’épais fluide rouge, le laissant couler lentement le long de ses dents acérées. Ma cheville était entaillée jusqu’à l’os et la douleur s’élançait violemment à travers toute ma jambe, jusqu’à mon bassin. Par chance, une réaction instinctive de recul avait visiblement sauvé mon articulation, et quelques points de suture suffiraient à avoir raison de la plaie.


Je ne transportais pas ma trousse de soins au complet, mais juste le nécessaire pour appliquer les premiers soins à un animal blessé, en l’occurrence une jeune femme grimaçante de rage et de douleur dans la neige. Je désinfectai ma blessure, lui appliquai une crème cicatrisante et la bandai soigneusement. Il me restait encore plusieurs kilomètres de marche avant d’atteindre Arriesga et la prudence me dictait d’économiser mes forces.

Néanmoins, en cet instant, seule ma fureur me guidait ; car, ce piège, l’un des plus cruels et atroces inventés par la race humaine, n’avait certainement pas été tendu à mon intention, mais à celle des loups… de mes loups, mes compagnons, eux dont les regards indomptables et déterminés me soutenaient tellement mieux que mes jambes vibrantes.

Avec une force dont je ne me serais pas crue capable, j’empoignai rageusement l’infernale mâchoire et l’enfermai dans mon sac, avant de repartir, boitant et trébuchant, appuyée sur un bâton de fortune.


Je n’arrivai chez moi que bien après le coucher du soleil, mais je ne dus pas attendre la visite de Cristobal, m’apportant une soupe fumante et un bol de riz au lait, plus d’un quart d’heure. J’étais assise dans la cuisine, recousant la blessure de ma cheville à la lumière d’une lampe torche et de trois bougies – car la centrale électrique la plus proche était à nouveau « hors service pour une durée indéterminée » - et je tournais le dos à la porte par laquelle mon collègue entra sans frapper.


- Te voilà enfin ! s’exclama-t-il en posant la nourriture sur la table. Je m’inquiétais, tu sais, il y a de plus en plus de neige et les chemins deviennent dangereux… mais, évidemment, tu ne m’écoutes pas, constata-t-il avec un soupir.

- Absolument pas, confirmai-je en finissant un point de suture particulièrement délicat.

- Ma mère t’a cuisiné une soupe et du riz au lait, elle sait que tu adores.

- C’est vraiment adorable de sa part, dis-je, sincèrement touchée.

- Oh, ça lui fait plaisir. Tu fais un ourlet à ton pantalon ? demanda-t-il en remarquant les aiguilles posées à côté de moi. Ça aussi, elle peut le faire, si tu veux, elle coud très bien.

- C’est très gentil, mais, ce genre d’ourlet, je préfère le faire moi-même, fis-je sans pouvoir réprimer un sourire en coin.


Intrigué, Cristobal s’approcha de moi afin de mieux regarder, et, me voyant entamer un nouveau point sur les lèvres sanguinolentes de la plaie, il blêmit dangereusement.


- Rachel, articula-t-il finalement, tu es en train de recoudre toi-même une entaille de cinq centimètres de long et deux centimètres de profondeur, sur ta propre cheville…

- Quel sens de l’observation remarquable, Cristobal, ricanai-je.

- Mais…, mais tu es complètement inconsciente !?! hurla-t-il.

- Ne crie pas, cela m’empêche de me concentrer, protestai-je. Voilà, par ta faute, j’ai piqué au mauvais endroit et je suis obligée de tout recommencer !


Cristobal resta muet comme une tombe jusqu’à la fin de l’opération, mais je sentais son regard lourd de reproches et d’inquiétude peser sur moi.


- Tu t’es bien prémunie contre les infections ? s’informa-t-il après m’avoir aidée à bander la plaie et à ranger mes aiguilles et le fil. Ta cheville est fort enflée…

- Je l’ai désinfectée trois fois et j’avais stérilisé, tant bien que mal, tout mon matériel chirurgical, et même le tabouret sur lequel j’ai posé ma cheville, lui assurai-je. Le gonflement n’est probablement dû qu’à l’afflux de sang provoqué par la marche.

- Comment ? Tu t’es blessée loin du village ?

- Non, à une douzaine de kilomètres d’ici, dans la montagne, répondis-je calmement avant d’avaler une première gorgée de soupe. C’est vraiment délicieux !


Cristobal soupira profondément.


- C’est inutile de discuter, avec toi, conclut-il pour la centième fois depuis notre rencontre. Au fait, comment t’es-tu blessée ?


Cette question, pourtant prévisible, assombrit immédiatement mon humeur. Sans un mot, je désignai mon sac à dos, lui indiquant de l’ouvrir. Je le vis pâlir à nouveau et esquisser une moue de dégoût et de colère lorsqu’il découvrit le piège mécanique, mais, se tournant vers moi, il parut lire dans mes yeux que ma fureur menaçait de me rendre mauvaise, très mauvaise.


- Écoute, Rachel, il est inutile de t’énerver, d’accord ? commença-t-il fébrilement. Je vais parler aux habitants des villages environnants, et…


Brusquement, je posai sur la table, entre nous, un flacon de verre contenant un liquide clair et semi-transparent, d’une légère teinte rosée.


- Tu sais ce que c’est ?


Il secoua la tête avec une visible appréhension.


- C’est une substance qui me sert à euthanasier des animaux. Une dose de quelques centilitres suffit à libérer de ses souffrances un cheval de cinq cents kilos en moins de trois minutes. Je te conseille vivement de retrouver le coupable avant moi et de lui faire entendre raison…


Ma blessure m’obligea à rester immobile un couple de jours, et à me déplacer en boitant durant près de deux semaines, et les visites successives mais attentionnées de tous les membres de la nombreuse famille de Cristobal ne parvinrent pas à remédier à mon humeur rendue de plus en plus maussade par cet enfermement forcé. Beaucoup de fermiers, dont j’avais gratuitement soigné les poules, les lapins ou les chèvres, m’offraient régulièrement des œufs, du lait ou des légumes, et je ne manquais donc de rien, hormis de ma liberté de mouvement.

Je doutais que Cristobal ait pris ma menace au sérieux, mais celle-ci parut le préoccuper suffisamment pour qu’il parle aux villageois de la cause de mon accident, et aille également démarcher dans les hameaux des environs, rappelant que les pièges étaient non seulement illégaux, mais aussi excessivement dangereux. Cependant, il ne me rapporta évidemment pas le nom d’un quelconque coupable ou suspect. Ses pérégrinations ne l’empêchaient néanmoins pas de venir me voir deux à trois fois par jour afin de s’assurer que je ne préparais pas mon sac pour une randonnée précoce, et, bientôt, je devins méchamment agressive, ne pensant qu’à retrouver ma liberté, l’air vivifiant de la montagne, et les loups.


Finalement, je n’y tins plus et, jetant mon sac sur mes épaules, je repartis, bien avant l’aube, m’imaginant, non sans amusement, la mine catastrophée de Cristobal quand il découvrirait le mot que j’avais laissé à son intention. Je retrouvai facilement Colmillo et son clan, notant avec une joie infinie que tous étaient sains et saufs, indifférents à mon absence, humant au contraire avec délice une fragrance nouvelle dans l’air pur et froid, que moi-même je décelai, et qui annonçait la fin de l’hiver.

Et, effectivement, un mois plus tard, une pluie diluvienne faisait fondre les dernières flaques de neige, sous lesquelles une végétation fraîche commençait déjà à renaître, et les torrents, rivières et ruisseaux gonflèrent et s’enflèrent, bouillonnant et écumant furieusement dans leurs lits.


Le gibier se multipliait de plus belle dans les forêts, facilitant la tâche à la meute de Colmillo, qui ne manquait jamais de nourriture, et je ne doutais pas que tous, désormais, survivraient jusqu’au printemps. Seuls quelques jeunes loups inexpérimentés avaient déjà succombé à l’hiver et, bien que leur agonie m’ait déchiré le cœur, je n’étais pas intervenue, respectant mon serment tacite de ne jamais plus braver les lois de la nature…


Malheureusement, aux premiers jours du printemps, il me fut cruellement rappelé que les loups devaient partager leur territoire avec un prédateur bien plus sanguinaire qu’eux : les hommes. Non loin du lieu où j’avais failli devenir leur première victime, je découvris un autre piège… trop tard, cette fois.

La patte arrière broyée entre les monstrueuses mâchoires d’acier, une louve affolée tentait vainement d’échapper à cet étau, jappant et hurlant à chaque mouvement. L’odeur de son sang coulant sur les chaînes d’acier parvint jusqu’à moi, pétrifiée d’horreur à une dizaine de mètres de cet atroce spectacle. Ma poitrine sembla se contracter violemment lorsque je reconnus la bête prisonnière : la douce et tendre Suavina, si misérable et si triste, se traînant sans espoir de salut sur le sol boueux.

Mon premier réflexe fut d’accourir à son secours, mais, alors, je me souvins de mon serment… Je ne connaissais que trop bien les conséquences désastreuses que pouvait avoir un acte allant à l’encontre des lois de la nature. Cependant, la machine infernale qui lacérait impitoyablement les chairs de la jeune louve n’avait rien de naturel. Était-ce une raison suffisante pour soustraire cette dernière à une mort qui l’attendait inexorablement ? L’être humain n’était-il pas un prédateur de plus, tout au sommet de la chaîne alimentaire ?


Suavina ne se débattait plus. Son abondante perte de sang l’avait laissée exsangue et pantelante, avec uniquement la force de pousser des gémissements affreux. Non… je ne pouvais pas l’abandonner là, moribonde, prisonnière d’un piège que les lois des hommes elles-mêmes interdisaient.

La louve était désormais trop affaiblie pour représenter un danger, et je m’approchai d’elle afin d’examiner la blessure qui défigurait son membre postérieur droit. Avec un indicible soulagement, je découvris que quelque chose, peut-être une branche ou un mauvais réglage du mécanisme, avait entravé la charnière du piège, et que celui-ci n’avait, à première vue, que peu endommagé l’os de la patte. Si je l’endormais maintenant, je pourrais transporter Suavina chez moi, où une semaine de soins et d’immobilité totale suffirait probablement à la remettre sur pied.


Sans perdre une seconde de plus, mais toujours postée à une distance respectable de la puissante gueule du prédateur, je sortis ma trousse et préparai l’unique dose d’anesthésiant que je transportais, et qui la laisserait inconsciente durant plusieurs heures. Lorsque je fus certaine qu’il ne lui restait plus assez de force pour relever la tête, je m’approchai par-derrière, la seringue à la main, avec d’infinies précautions. M’entendant m’agenouiller à ses côtés, Suavina tenta de se débattre encore, mais, avec une simple pression de mon coude sur son crâne, je parvins à l’immobiliser et je lui injectai le calmant en moins d’une seconde. Je reculai vivement, attendant patiemment que la substance agisse et, quand la louve ne présenta plus d’autre signe de vie que sa respiration sifflante, je dégageai difficilement sa patte du piège et la bandai soigneusement.


Cependant, il me restait encore un problème de taille à surmonter : le village se trouvait à une vingtaine de kilomètres du lieu où je me trouvais et Suavina pesait certainement une cinquantaine de kilos. Comme à l’accoutumée, mon téléphone portable ne captait aucun signal, m’empêchant ainsi de prévenir Cristobal, et je dus dès lors me résoudre à abandonner toutes mes affaires dans un arbre afin de mettre la louve sur mes épaules. Bien que ces quelques mois de rude vie campagnarde m’aient rendue plus musclée que bien des hommes, je ne pouvais marcher longtemps chargée d’un tel poids, et ma progression se révéla excessivement lente. Je ne serais probablement pas parvenue jusqu’à Arriesga avant la dissipation des effets de l’anesthésie si Cristobal – inquiet, comme d’habitude – n’était pas parti à ma recherche en tout-terrain.


Nous nous rencontrâmes à une dizaine de kilomètres du village, et il faillit s’étrangler lorsqu’il apprit la raison de mon retard.


- Tu veux ramener ce loup au village et le soigner ? répéta-t-il, hébété. Tu es complètement folle ! Tu imagines le carnage qu’il provoquerait s’il s’échappait dans le village ?

- Bien sûr que j’imagine, Cristobal, soupirai-je, et c’est pour cela que je la garderai constamment sous calmant, avec une muselière. Je ne suis pas idiote, tout de même ! Écoute, sa blessure n’est pas très grave : en une semaine, je peux la soigner de manière à ce qu’elle puisse marcher et courir sans séquelle. Avant de la relâcher, je l’affamerai afin qu’une fois dans la nature, elle retrouve tous ses instincts sauvages. De plus, je m’efforcerai d’effacer de son pelage toute odeur de l’homme pour qu’elle réintègre sa meute sans difficulté…


Je dus tout de même le menacer de persister à transporter Suavina sur mon dos malgré le danger qu’elle se réveille pour qu’il consentît à nous embarquer toutes les deux à bord de la Land-Rover.

Nous arrivâmes chez moi après le coucher du soleil. Immédiatement, je désinfectai l’imposante table de bois massif de la cuisine afin de la transformer en bloc opératoire, j’y sanglai fermement Suavina, muselée, à l’aide de courroies, lui injectai une nouvelle dose de calmant et, vingt minutes plus tard, je débutais l’opération, assistée de Cristobal. Celle-ci se prolongea durant près de deux heures mais se déroula sans incident ni complication, et, après avoir noué le dernier point de suture, je constatai que la patte de Suavina avait un excellent aspect. Je pris sa température, qui ne refléta que l’état d’hypothermie provoqué par l’anesthésie, et bandai sa jambe, mais la laissai attachée à la table, réajustant même les sangles. Cristobal insista pour s’attarder encore un peu, mais je le renvoyai gentiment chez lui afin de rassurer sa famille. Il me promit néanmoins de ne révéler à personne la présence de la louve.

Je veillai sur celle-ci jusqu’aux premières lueurs de l’aube, puis lui administrai encore un calmant, avant de céder aux assauts du sommeil, assise sur une chaise.


Quelques heures plus tard, une douce odeur de chocolat chaud et de riz au lait m’éveilla tranquillement, et je découvris Cristobal s’affairant autour de la cuisinière, quatre bols fumants posés à côté de lui.


- J’ai ramené ton sac à dos, m’informa-t-il dès que nous fûmes installés autour d’une table pliante pour savourer le petit-déjeuner.

- Merci beaucoup.


Je n’hésitai qu’une seconde avant de demander :


- Tu as aussi examiné le piège ?


Il hocha la tête avec une expression lasse.


- Tu sais qui l’a posé, n’est-ce pas ?


Il parut se troubler. Visiblement, il n’avait aucune envie de me révéler ce qu’il savait, mais je ne lui accordai aucune chance de se dérober.


- C’est quelqu’un d’Arriesga ? insistai-je.

- Non, c’est un homme du village de Lavia, à environ dix kilomètres d’ici, avoua-t-il finalement avec une mauvaise grâce manifeste. Tout le monde l’appelle le Cazador, le « chasseur ». Je l’ai averti que son piège précédent avait blessé une employée de la réserve et qu’il risquait une lourde amende, mais il ne m’a visiblement pas écouté. Il prétend que les loups ont tué deux de ses moutons.

- Quel imbécile, pestai-je. La horde de Colmillo regroupe tous les loups des environs et je ne l’ai pas quittée des yeux depuis le début de l’hiver ! De plus, il n’a pas fait très froid et le gibier n’a pas manqué, alors pourquoi Colmillo, ou même un loup solitaire qui aurait échappé à mes observations, ce dont je doute, aurait-il pris le risque de s’attaquer à du bétail ? Ça doit être l’œuvre d’un chien errant. Et puis, si ce crétin veut protéger efficacement son troupeau, il lui suffit d’élever un chien de berger et…

- Rachel, calme-toi, m’enjoignit Cristobal. Je sais parfaitement que les loups ne sont pas responsables des attaques sur le bétail. En revanche, il est excessivement difficile d’en convaincre de simples paysans, élevés dans la psychose de ces prédateurs. Concernant les chiens de berger, ils coûtent cher à nourrir, alors que le gouvernement rembourse toutes les pertes de bétail causées par les loups. En réalité, cette législation est même la principale cause de l’entêtement des fermiers à accuser les loups de toutes ces tueries.

- Mmh, je vois, la loi, hein ?


Mon sourire mauvais sembla effrayer mon collègue. D’un geste théâtral, je sortis de ma poche et posai entre nous deux le cachet qui me servait à signer les documents officiels, prouvant ainsi que j’étais une vétérinaire diplômée exerçant ma fonction. Cristobal se détendit légèrement et haussa un sourcil.


- Fais savoir à ton Cazador, dis-je sans me départir de mon rictus, que, s’il ne cesse pas immédiatement de poser des pièges, la prochaine fois qu’un de ses moutons se fait tuer, je me ferai une joie d’inspecter le cadavre et de rédiger un rapport, avec mon cachet pour signature, certifiant qu’il n’a pas été tué par un loup, mais par un chien, et qu’il pourra alors oublier tout espoir de remboursement.

- Je vois que tu commences à comprendre les subtilités du jeu, commenta Cristobal d’un ton amusé, et nous rîmes de bon cœur.


À mon grand soulagement, la blessure de Suavina cicatrisa rapidement, et je pus bientôt la transporter dans la forêt, non loin de ma maison, où je l’attachai néanmoins à un arbre, la maintenant muselée et sous calmant. Je voulais la garder sous observation encore quelques jours, mais mieux valait l’éloigner le plus vite possible de l’odeur des hommes. Je ne la nourrissais en outre presque pas, appuyant ainsi l’effet des calmants.


La veille du jour où j’avais prévu de relâcher la jeune louve, Cristobal déboula en trombe dans la cuisine, essoufflé.


- Prends ton cachet et ce dont tu as besoin pour examiner deux cadavres de moutons, me recommanda-t-il. Le troupeau du Cazador a été victime d’une nouvelle agression, cette nuit.


Dix minutes plus tard, la Land Rover filait à toute allure hors du vallon, vers le village de Lavia. Celui-ci était en pleine effervescence, mais Cristobal me conduisit directement vers une grange où gisaient deux carcasses à demi-dévorées dégageant déjà une puanteur insupportable. Heureusement, l’autopsie ne fut pas longue mais, alors que je m’apprêtais à faire part de mes conclusions à mon collègue, une voix bourrue, s’exprimant dans un dialecte asturien difficilement compréhensible, retentit derrière nous.


- Tu es content, Antalès ? jeta un haut et robuste paysan au visage tanné par le soleil. J’ai arrêté de poser des pièges et, à cause de ça, ces foutus loups ont encore tué deux de mes moutons ! Et ton imbécile de docteur pour bêtes, ou je ne sais pas quoi, n’a pas intérêt à dire le contraire…

- Et pourquoi pas, gros lard ? m’emportai-je. Tu te crois plus malin que « l’imbécile de docteur », peut-être ?


Le Cazador, puisque c’était manifestement lui, me regarda avec une expression encore plus abrutie que précédemment.


- C’est qui, celle-là ? demanda-t-il alors.

- C’est la vétérinaire dont je t’ai parlé, Cazador, intervint Cristobal.

- Hein ? Une femme ?


Ma fureur s’intensifia subitement, et je sentis le sang affluer à mon visage, battant contre mes tempes.


- Oui, une femme, confirmai-je de ma voix la plus venimeuse. Ça te dérange ?


Le fermier sembla renoncer à toute réplique lorsqu’il croisa mon regard et baissa aussitôt les yeux. Je me détendis légèrement mais, à mes côtés, Cristobal nous contemplait avec une appréhension évidente.


- Tes moutons n’ont pas été tués par des loups, Cazador, lâchai-je.


Ces mots eurent sur l’homme l’effet d’un coup de fouet, et il devint encore plus écarlate que je ne l’étais, son regard furibond lui donnant un aspect de dément.


- Quoi ? bafouilla-t-il en s’étranglant de rage.

- Ils ont été tués par un chien, poursuivis-je sans me laisser impressionner. Les marques de dents laissées sur les cadavres le prouvent clairement. Il s’agissait vraisemblablement d’un très grand chien, mais ses mâchoires sont loin, très loin, d’être aussi puissantes que celles d’un loup. De plus, il a dû s’y prendre plusieurs fois avant de porter le coup fatal, alors que les loups sont des prédateurs entraînés, précis et efficaces qui tuent vite et bien, même s’ils sont vieux ou en mauvaise santé.


Je ne sus jamais si l’air de profonde frustration et de stupidité parfaite qui se peignit sur le visage rougeaud du Cazador était provoqué par le fait qu’une femme ose lui tenir tête ou s’il n’avait tout simplement rien compris à ce que je venais de dire. Il s’empourpra encore plus et ses bégaiements furibonds redoublèrent.


- Je sais que ce sont les loups qui ont fait ça, parvint-il finalement à articuler.

- Moi, ce que je sais, c’est que je suis vétérinaire, que je peux t’affirmer que tu te trompes et que je suis prête à signer un papier avec les résultats de l’autopsie pour que tu ne touches aucun remboursement du gouvernement, répliquai-je froidement et je sentis Cristobal se crisper encore un peu plus.


Je laissai mon interlocuteur s’étouffer de fureur durant quelques secondes avant de continuer :


- Ou alors, tu acceptes le marché suivant : tu me promets de ne plus poser de pièges à loups, et, dans ce cas, je n’écris aucun papier afin que tu bénéficies du remboursement que t’offre l’état. Cependant, si je trouve encore une seule fois un piège dans la montagne, je te jure que j’écrirai au gouvernement pour qu’il saisisse une partie de ton troupeau afin de se dédommager de tout l’argent que tu lui auras escroqué. Ça te va, ou je commence mon rapport d’autopsie ?


Visiblement, le fermier avait suffisamment saisi le sens de mon discours pour réfléchir au pacte. Je doutais qu’aucune administration ne prenne jamais la peine de venir saisir un troupeau dans ce trou perdu pour quelques centaines d’euros malhonnêtement obtenus, mais mon ton avait apparemment été assez ferme pour convaincre le paysan du contraire. Finalement, après quelques minutes de réflexion qui parurent l’éprouver davantage qu’une longue journée de travail, il accepta le marché avec un air renfrogné, et Cristobal et moi prîmes le chemin du retour.


Le lendemain, il m’aida à transporter Suavina, toujours inconsciente, dans la montagne, non loin de sa meute, et nous la déposâmes aux abords d’une clairière avant de prudemment nous retirer sur un promontoire rocheux, à plus de quatre cents mètres de là, d’où nous observâmes son réveil à l’aide de jumelles. Elle émergea lentement de sa torpeur et, dès qu’elle eut la force de se tenir sur ses pattes, la faim la poussa à se jeter sauvagement sur le premier lièvre qui traversa la clairière. Trois heures plus tard, elle retrouva sa horde, qui l’accueillit avec un concert de jappements, et, le soir même, elle semblait déjà avoir oublié la semaine très spéciale qu’elle venait de vivre.


Par ailleurs, le Cazador semblait tenir sa promesse car je ne découvris plus aucun piège dissimulé dans les sous-bois, ni aucune autre manifestation de ses instincts meurtriers, tel que du poison ou autre technique plus discrète, souvent utilisée contre les loups. Le printemps débutait donc sous les meilleurs auspices, en particulier lorsque, après une saison très enfiévrée au sein de la horde de Colmillo, je remarquai que le ventre de Plateada, sa belle compagne, s’arrondissait doucement au fil des jours. La gestation durerait environ deux mois, et cette soixantaine de jours me parut s’écouler avec une lenteur abominable, tant j’étais impatiente de connaître enfin l’allure et le caractère des successeurs du majestueux Colmillo.

Finalement, Plateada disparut dans les profondeurs du terrier qu’elle avait laborieusement creusé, et, ne la voyant plus ressortir, je me doutai que le grand jour était arrivé. Et, bientôt, son époux, le cadavre d’un gros lièvre prisonnier de ses crocs acérés, alla la rejoindre, lui apportant ainsi les vitamines et protéines nécessaires à l’allaitement. Durant les deux semaines qui suivirent, je découvris avec émerveillement la perfection du comportement social des loups : chaque jour, plusieurs membres de la meute se succédaient à l’entrée de la tanière où Plateada restait cloîtrée, lui apportant des proies de toutes les tailles ou espèces afin qu’elle ne manque de rien pour prendre soin de ses nouveaux-nés.

Puis, après plus d’une quinzaine de jours d’observation acharnée, ils me firent enfin l’honneur d’apparaître dans le champ de vision de mes jumelles. Leur mère sortit la première, plus belle que jamais, son pelage argenté si clair à peine endommagé par la mue du printemps, les sens en alerte, à la recherche du moindre danger. Sur ses talons venait le miracle de la vie…

Les six louveteaux ne pesaient pas encore un kilo chacun, et ils se déplaçaient gauchement sur leurs pattes frêles, la queue levée afin de maintenir au mieux leur équilibre précaire. Leurs yeux ne devaient pas s’être ouverts sur le monde plus de deux ou trois jours auparavant, et leur première rencontre avec le soleil, haut perché dans le ciel bleu, fut difficile, mais cela ne sembla pas les décourager longtemps. Ils restèrent un instant immobiles à l’entrée du terrier, hésitant à se lancer à la découverte de l’univers lumineux et agité, rempli de tant de couleurs et d’odeurs nouvelles, qui s’offrait à eux. Finalement, le plus hardi des six poussa un petit jappement aigu, et s’élança dans l’herbe à la poursuite d’un papillon, entraînant ses frères et sœurs à sa suite.

Le petit téméraire se révéla bientôt être un véritable explorateur, croquant des baies ou des fleurs pour expérimenter leur saveur, et il s’éloignait souvent si loin de sa mère et des deux autres femelles qui veillaient sur la portée que Plateada devait constamment le rappeler à l’ordre d’un coup de patte avant de le ramener parmi les siens en le soulevant par la peau du cou. Dès lors, je le baptisai Cortès, et il porta le célèbre nom avec fierté et dignité. Une de ses sœurs, qui avait hérité du pelage incroyablement clair de sa mère, devint Blanca, « Blanche », et la deuxième prit le nom de Luna, la « Lune ». Les trois autres petits mâles étaient Vigilante, le « Vigilant », toujours aux aguets, Perezoso, le « Paresseux », dont l’activité favorite était de se prélasser au soleil, et Goloso, le « Gourmand », qui n’hésitait jamais à se battre pour téter quelques secondes de plus, ou être le premier à engloutir la viande pré-mâchée que leur mère, ou d’autres membres du clan, régurgitaient pour eux afin de les habituer à une nourriture plus consistante.


Malheureusement, leurs jeux innocents, leurs jappements joyeux et leurs courses folles m’avaient fait oublier à quel point le bonheur est fragile et éphémère.

Charmée par l’observation des louveteaux de Plateada, je rentrais à Arriesga pour la première fois depuis trois jours, à la fin du mois de juillet, lorsque je croisai Cristobal qui venait à ma rencontre en Land Rover, son expression affolée me préparant à de très mauvaises nouvelles.


- Les villageois de Lavia préparent une battue pour chasser les loups, m’annonça-t-il sans même me saluer.


Je sentis mon sang se glacer dans chacune de mes veines.


- Quoi ? mais… Mais ils n’ont pas le droit ! m’écriai-je. La chasse aux loups est strictement illégale dans l’ensemble du parc National !

- Je sais, et, crois-moi, j’ai essayé de leur faire entendre raison, mais, cette fois, le chien errant a tué des moutons alors qu’ils étaient à l’abri dans la bergerie, près des habitations, et les fermiers craignent pour leur propre sécurité, désormais. Ils sont fous de rage et de peur…

- Mais tu l’as dit toi-même, ces attaques ne sont pas l’œuvre des loups !

- Évidemment, mais ni mon opinion, ni une autopsie des cadavres ne pourra jamais convaincre les paysans de cela, Rachel !


Je serrai les dents et sentit la rage de l’impuissance m’envahir pernicieusement, menaçant ma lucidité et ma raison. Nous ne fîmes halte que quelques minutes devant chez moi, où je déposai mon sac à dos et empoignai ma trousse, avant de repartir en trombe vers Lavia, que nous atteignîmes à la tombée de la nuit. Cependant, aucun villageois ne dormait et tous, au contraire, semblaient s’être agglutinés sur l’étendue de terre battue située devant la chapelle et qui faisait office de place du village. Nous n’y rencontrâmes néanmoins que des femmes, des enfants et des vieillards, et l’atroce pressentiment qui me serrait le cœur m’avertit que le pire était survenu. La réponse qu’offrit une paysanne aux interrogations de Cristobal le confirma et sonna tel un glas à mes oreilles.


- Ils sont partis chasser les loups, déclara-t-elle fièrement alors que ma respiration se hachait mécaniquement.


Soudain, une clameur parcourut l’attroupement de femmes et enfants. Au loin étaient apparues les lueurs d’une dizaine de lampes torches, et un jeune homme accourait, précédant le groupe.


- Nous avons tué un loup, cria-t-il avec une excitation joyeuse qui me révulsa. Une femelle, très grande. Le Cazador pense qu’elle est pleine…


Sans attendre la fin de la phrase, je repoussai brutalement Cristobal qui tentait de me retenir et courut à perdre haleine vers les hommes qui s’approchaient en discutant avec animation. Un des chasseurs tenta de m’intercepter, mais je lui fêlai deux côtes d’un violent coup de coude et me précipitai vers le cadavre que deux hommes traînaient sans ménagement dans la boue et la crasse… Le corps d’un loup, d’un de mes loups, mes compagnons depuis de si longs mois.


Je me sentis vaciller dès que je reconnus la fourrure claire et lustrée de Plateada et contemplai, tétanisée, sa tête si fière lacérée et martelée par les pierres du sentier, son poitrail couvert de sang séché, ses pattes si fines désormais brisées, et ses yeux ambrés, vidés par la mort, indifféremment fixés sur la lune qui jamais plus ne ferait étinceler son pelage d’hiver. Même les grandes mains de Cristobal se posant sur mes épaules et me forçant à bouger ne purent me tirer de ma torpeur.

Je l’entendis discuter, à grand renfort de cris et de jurons, avec les paysans, mais cela semblait se dérouler loin, très loin de moi, dans un autre monde ; un monde où Plateada n’était qu’une louve parmi d’autres, illégalement abattue, et non mon amie, une épouse digne et une mère exemplaire, un être que moi et les siens pleureraient amèrement, et que je n’avais pas su protéger.


Néanmoins, après quelques minutes, ma tristesse et mon hébétement furent supplantés par des sentiments que je ne connaissais que trop bien : une fureur aveugle et un besoin pressant de vengeance.


- Cristobal, murmurai-je lorsque je le sentis près de moi.

- Oui ?

- Retrouve les cadavres des moutons tués la nuit passée et mets-les dans la voiture.

- Rachel…

- Maintenant !


Il s’éclipsa sans un mot supplémentaire, me laissant seule avec le groupe de paysans qui contaient allègrement leur partie de chasse à leurs femmes et enfants. Je fus prise de nausées et d’une subite envie de hurler, mais je me retins. D’un mouvement rapide, je saisis le corps inerte de Plateada et le jetai sur mes épaules. Ignorant les protestations des villageois, je me frayai un chemin à coups de coude, de genoux et même de poings jusqu’à la Land Rover, où je déposai mon fardeau sur la banquette arrière. Cristobal avait déjà chargé les carcasses des moutons, et nous quittâmes immédiatement ce village dont la simple évocation me donnait désormais envie de vomir.


Dès que nous arrivâmes chez moi, je m’attelai à la tâche, incapable de rester inactive et obnubilée par la vengeance. Examinant sommairement les restes des deux herbivores, j’établis, sur papier, la preuve formelle qu’ils n’avaient pas été tués par un loup. Le lendemain matin, le cœur au bord des lèvres, j’autopsiai le corps de ma chère Plateada, et en retirai deux longues cartouches d’un modèle très commun, utilisé par la plupart des fusils de chasse que de nombreux paysans des Asturies possédaient sous prétexte de s’en servir pour leur sécurité. Cela ne suffisait donc pas à inculper les villageois de Lavia, mais je trouvai bientôt une troisième balle, bien moins habituelle, celle-là, avec laquelle il était uniquement possible de charger un colt, arme que j’avais justement aperçue sur la hanche du Cazador. De plus, mon témoignage et celui de Cristobal permettraient certainement de faire éclater la vérité. En une nuit et une matinée, je rédigeai donc un rapport parfaitement complet, que j’expédiai à Oviedo depuis la poste d’Amieva.


Ensuite, il me fallut enterrer Plateada. Cristobal m’aida à la transporter dans la montagne, où nous creusâmes sa tombe en silence, sous une bruine fine et persistante. Lorsque le corps de la louve eut disparu sous la terre noire, une véritable pluie parfumée recouvrit la forêt, dissimulant gracieusement les larmes qui coulaient impitoyablement sur mes joues.


Quelques jours plus tard, heureusement, je découvris avec un infini soulagement que la société des loups était décidément exceptionnelle : les autres membres de la meute avaient pris la relève de la louve défunte auprès de ses louveteaux, les choyant tels leurs propres enfants, les nourrissant et les protégeant sans relâche. Ainsi gardés et préservés malgré la perte trop précoce de leur mère, les six petits purent poursuivre leur croissance au sein de leur clan. En moins de deux mois, ils semblèrent doubler de volume, acquérant presque leur taille adulte, et ils se mêlaient désormais à la horde sans recevoir de traitement de faveur, en dépit de leur jeune âge. Colmillo, malgré les deux mois de solitude qui s’étaient écoulés depuis l’assassinat de Plateada, ne paraissait pas vouloir se choisir une nouvelle compagne, et, bien que je connusse le danger de prêter aux animaux des sentiments humains, je désirais fermement croire que le deuil de son ancienne épouse était la cause de son célibat prolongé.


Par une chaude après-midi de septembre, je m’étais allongée sur les bords du ruisseau d’Arriesga, non loin de chez moi, m’accordant une journée de repos, et Cristobal me rejoignit, traînant sur son visage une expression soucieuse qui m’inquiéta vaguement.

- Le Cazador a reçu un courrier de l’administration, il y a deux jours, m’apprit-il. Suite au dossier que tu leur as envoyé, ils refusent évidemment de lui rembourser la perte de ses deux moutons, mais ils veulent également obliger le village de Lavia à payer une amende pour avoir tué un loup…

- C’est normal, non ? l’interrompis-je. Le loup ibérique est une espèce protégée par la loi, et les paysans le savaient tous parfaitement !

- Oui, mais, bien qu’ils ne soient pas très intelligents, ils ont deviné que c’était toi qui les as dénoncés, Rachel, et ils sont furieux, prêts à se venger et à t’obliger à quitter la région, par tous les moyens…

- Malheureusement pour eux, je me plais bien, ici, excessivement bien, même, et je n’ai aucune intention de partir, manifestai-je calmement. De plus, ce ne sont pas quelques fermiers discutant autour d’une bouteille de cidre qui vont m’effrayer !

- Je me doutais que tu dirais cela, soupira Cristobal avec un air résigné. Cependant, ce n’est pas tout : le chien sauvage a renouvelé ses attaques sur le bétail, et plusieurs fermiers sont au bord de la faillite à cause de ces pertes. Les villageois pestent à nouveau contre les loups et je crains que toi et moi, surtout toi, en réalité, soyons les seuls obstacles qui les empêchent d’organiser une nouvelle chasse.

- Mmh, je vois, fis-je pensivement.


Je ne dis rien de plus, mais je savais qu’il n’existait plus qu’une seule solution afin de mettre un terme à cette situation de conflit, et elle ne me réjouissait guère : il fallait retrouver le chien assassin et l’abattre. Les traces retrouvées sur les cadavres de mouton m’avaient convaincue qu’il était seul, d’aucune race mais de grande taille, peut-être aussi imposant qu’un loup, et animé d’une sauvagerie à laquelle je craignais de pouvoir donner un nom…


Le lendemain, je repris mes pérégrinations dans la montagne, emportant cette fois deux items supplémentaires : une énorme tranche de viande crue et mon colt king cobra à six coups qui, depuis mon arrivée dans ce pays de renaissance, était resté enfoui au fond d’un tiroir. Il n’avait pas fait feu depuis plus d’un an, mais je ne doutais pas d’être encore capable de m’en servir, et son poids sur ma cuisse m’était aussi odieux que sécurisant.

Me désintéressant des territoires de Colmillo, je rejoignis en quelques heures les forêts d’eucalyptus et d’épineux qui surplombaient le village de Lavia et me mis immédiatement à la recherche de traces qui auraient pu m’indiquer la tanière du chien sanguinaire. Malheureusement, je ne trouvai que des excréments séchés datant de plusieurs semaines, aucune odeur d’urine, ni même une empreinte. J’établis néanmoins mon campement à proximité d’un troupeau de moutons au pelage cotonneux qui paissait tranquillement, sans aucune protection, et attachai le steak à un arbre avant de me poster quelques mètres plus loin, immobile sous un fourré, mon revolver à la main et l’ouïe aux aguets.


Cependant, malgré quarante-cinq heures de vigilance constante, durant lesquelles je ne grignotai que quelques tranches de pain, dormis à peine et dus supporter la bruine et l’anxiété de la nuit, seul un petit renard méfiant vint renifler l’appât, les oreilles dressées, et en emporta un bon morceau. Lorsque même les corbeaux et les hiboux ignorèrent la viande pourrissante qui n’appâtait dorénavant plus que les insectes et les vers, je me relevai tant bien que mal, raidie par l’immobilité, et repartis lentement, uniquement accompagnée par la douleur de mes articulations engourdies et ce sentiment d’échec qui m’était tellement insupportable.


Néanmoins, si ces deux jours de solitude étaient parvenus à me faire oublier qu’une guerre sans merci opposant les loups et les hommes menaçait la vie sereine de la montagne, je fus rapidement et cruellement rappelée à la réalité. Alors que je m’engageais dans les territoires du clan de Colmillo afin de rejoindre le village d’Arriesga, je remarquai, abandonné au milieu du chemin, un large carré de viande, et je compris qu’il était certainement destiné à une utilisation semblable que celui avec lequel j’avais tenté d’appâter le chien meurtrier, mais celui-ci était sans aucun doute destiné à une autre victime… Le cœur battant, j’examinai le steak et, bien qu’aucune odeur suspecte ne s’en dégagea – le Cazador n’était malheureusement pas assez stupide pour tenter d’empoisonner un canidé avec une substance odorante – j’y trouvai de minuscules cristaux incolores dont le goût amer noua ma gorge jusqu’à la souffrance physique.

De la strychnine. Un poison parfaitement inodore dont une dose de quelques milligrammes pouvait provoquer la mort d’un homme en une vingtaine de minutes, et qui s’était forgé une solide réputation de tueur de loups dans toute l’Europe du Nord, contribuant largement à sa disparition plusieurs décennies auparavant. Je sentis mon rythme cardiaque s’accélérer et je sus que je ne m’étais pas trompée : bien que les deux cristaux que j’avais posés sur ma langue afin de vérifier leur nature ne fussent certainement pas suffisants pour mettre ma santé en danger, les toutes petites doses de strychnine avaient un effet stimulant notoire sur l’organisme. Je dus me forcer à rester calme durant plusieurs minutes, respirant lentement et luttant pour récupérer le contrôle de mon tempérament, avant d’être enfin capable de raisonner convenablement et réfléchir enfin à la situation.


La viande était presque entièrement dévorée. Au prix d’un grand effort sur moi-même, je repoussai la panique et la frénésie qui me menaçaient et fourrageai dans mon sac, à la recherche d’un flacon que j’avais hésité à emmener : celui contenant le liquide rosâtre avec lequel j’avais tant effrayé le pauvre Cristobal. Bien qu’à fortes doses ce médicament fut un anesthésiant assez puissant pour provoquer une mort rapide, il s’agissait cependant d’un barbiturique, seul type d’antidote plus ou moins efficace contre la strychnine. Je savais qu’il me faudrait faire un choix si je retrouvais le loup empoisonné : ne lui injecter qu’une dose infime de produit en une ultime tentative désespérée pour le sauver, ou abréger ses souffrances… Je partis donc sans tarder à la recherche de la victime, la fiole et une seringue à portée de la main.


La traque fut courte. Le Cazador avait dosé le poison avec la barbarie qui le caractérisait et une bête était déjà étendue sur l’humus alors qu’une autre se traînait pitoyablement, agitée par de violents spasmes, gémissant sous les assauts du poison qui rongeait inexorablement son système nerveux et provoquait ainsi de très douloureuses contractions des muscles. Finalement, dans un épouvantable râle, il s’effondra et, tournant vers moi ses yeux de miel voilés par l’agonie, il parut se résigner à sa propre mort, à bout de force. Je me sentis chanceler lorsque je le reconnus : Goloso, le fils de Colmillo et de sa défunte compagne, Plateada. Le jeune loup, qui n’avait même pas disposé de six mois pour découvrir le vaste monde qui lui avait été offert, payait aujourd’hui un prix bien lourd pour sa gourmandise… Je dus m’approcher un peu plus avant de pouvoir identifier la deuxième victime : Jugueton, le mâle autrefois si joyeux et dynamique gisait désormais sur une couche de lichen, et la seule trace de vie qui lui restait encore était concentrée en une étincelle au fond de ses yeux gris qui exprimaient à eux seuls toute sa souffrance et sa détresse. Les pupilles circulaires s’agitaient dans toutes les directions, comme si le loup avait désiré contempler une dernière fois tous les recoins de sa chère forêt et graver ces images en lui pour l’éternité qui l’attendait.


Je savais parfaitement qu’il était impossible de le sauver, et que Goloso subirait le même sort quelques minutes plus tard, sans que rien ne puisse l’y arracher. Le fils de Colmillo était tout de même parvenu à rassembler ses dernières forces afin de se redresser sur ses pattes chancelantes, et je connaissais malheureusement trop bien la férocité instinctive des animaux à l’agonie pour prendre le risque de m’approcher et tenter d’euthanasier Jugueton dont, déjà, la respiration sifflait et ralentissait. Ce ne fut pas long, bien que ces quelques dizaines de secondes me semblèrent ne jamais prendre fin. Il expira, son regard intense fixé sur le ciel nuageux, et, malgré la douleur qui paralysait ma poitrine, je fus soulagée qu’il ait trouvé le repos. Je dus encore patienter plusieurs minutes, chaque plainte de Goloso me plongeant un peu plus dans ma détresse, avant de pouvoir enfin m’approcher de lui sans danger. La paralysie provoquée par le poison avait désormais gravement atteint les muscles de son cou et de son thorax, menaçant son cœur et ses poumons, et je l’immobilisai sans effort. J’éprouvai cependant beaucoup de difficulté à cause des tremblements convulsifs qui me secouaient, dus à la strychnine que j’avais avalée, à la fatigue et aux sanglots retenus.

Finalement, après quelques secondes intenses qui se prolongèrent dans mon esprit en heures et jours atroces, la lueur de vie qui animait les yeux de Goloso, rivés sur moi, s’éteignit, sa respiration hachée s’interrompit et je n’eus pas besoin d’écouter son cœur au stéthoscope pour savoir que celui-ci s’était définitivement arrêté de battre.

Sans perdre de temps, je construisis un bûcher improvisé sur une large roche que je débarrassai de sa couche de mousse, et y hissai tant bien que mal les dépouilles de mes chers loups avant d’y mettre le feu à l’aide d’un peu d’alcool désinfectant et du briquet qui ne me quittait jamais. Malgré le vent violent qui faisait tournoyer la fumée âcre et souillée de la flambée macabre, l’humidité qui semblait pénétrer jusqu’à ses racines chaque parcelle de terrain des Asturies depuis l’Antiquité empêcha le feu de s’étendre dangereusement.

La brise battait la forêt en de puissantes rafales, agitant furieusement les cimes des eucalyptus, courbant l’herbe souple des prairies, s’engouffrant dans les vallons avec de longues plaintes aiguës qui résonnaient le long des flancs des montagnes, tels les échos des cris que j’aurais tant désiré laisser échapper afin d’accompagner mes larmes glacées.


Un crépuscule teinté de pourpre et d’or illuminait encore faiblement le ciel d’un bleu cobalt où perçaient les étoiles lorsque je parvins enfin à proximité d’Arriesga, épuisée et accablée. Cependant, avant même d’apercevoir le village, le vent déchaîné m’apporta d’inhabituelles rumeurs de voix et de cris alarmés, avec cette même odeur rance de brûlé qui imprégnait encore mes vêtements, et je compris que les hostilités avaient à peine débuté.


- Rachel !!!


Cristobal, au volant de sa Land Rover, semblait absolument paniqué et confus.


- Rachel, tu vas bien ? me cria-t-il.

- Que se passe-t-il ? demandai-je à mon tour d’un ton pressant en sautant dans le véhicule, à côté de lui. Il y a un problème au village ?

- C’est le moins que l’on puisse dire, répondit-il laconiquement.


Le tout-terrain s’engagea en trombe dans la dernière courbe du chemin qui menait au vallon d’Arriesga, et la réponse complète à ma question m’apparut, vidant mon visage de tout son sang et stoppant les battements effrénés de mon cœur durant une fraction de seconde.

À moins d’une vingtaine de mètres de mes yeux écarquillés, la maison du père de Cristobal, cette belle et poétique masure que j’avais lentement commencé à faire mienne, était en proie aux flammes. Je restai un instant pétrifiée devant ce spectacle titanesque, insensible à l’agitation des villageois qui s’efforçaient, avec des seaux et des baquets, de sauver les restes de la demeure, ou se pressaient autour de moi afin de s’assurer de ma bonne santé. J’émergeai néanmoins très vite de ma stupeur et me joignis sans tarder aux paysans qui s’acharnaient à jeter dans le feu crépitant la moindre goutte d’eau disponible, mais l’incendie paraissait invincible.


Quand le toit de tuiles rouges striées de lichens et d’herbes folles ploya sous l’assaut des flammes et s’écroula dans un fracas apocalyptique, je sentis tout ce que j’avais laborieusement fondé et édifié durant ces quelques mois dans les Asturies s’effondrer avec lui.


- Tu te souviens avoir laissé un feu, un poêle ou la cuisinière allumée ? s’informa Cristobal plusieurs heures plus tard, alors que, assise devant sa cheminée, je pressais entre mes mains une tasse de camomille fumante que sa mère m’avait préparée.

- Non, je ne cuisine presque jamais, tu le sais bien, lui rappelai-je, et je n’ai pas l’habitude de me chauffer en septembre, même dans les Asturies !


Il hocha pensivement la tête mais garda le silence.


- C’est un incendie criminel, n’est-ce pas ? conjecturai-je avec conviction.

- C’est également ce que nous pensons, oui, confirma-t-il après un instant d’hésitation.


Il douta encore avant de poursuivre :


- Mon beau-frère a vu le Cazador, aujourd’hui, aux alentours du village…


Cette nouvelle ne me surprit guère, bien que jamais je n’eus pu croire que cette brute oserait détruire une demeure qui ne m’appartenait même pas pour assouvir sa vengeance. Je sentais à nouveau la rage me brûler la gorge et les intestins, car je me savais absolument incapable de m’avouer vaincue.


- Il me le paiera, décrétai-je.


Cristobal ne tenta même pas de tempérer mes propos ; il me connaissait désormais trop bien pour cela. De plus, il avait été très attaché à la maison de son père.


Dès le lendemain, je préparai un dossier concernant le décès de Jugueton et Goloso, y dénonçant l’usage de la strychnine et y joignant un échantillon de la viande empoisonnée – que j’avais conservée – et les mis immédiatement sous enveloppe, bien que je n’eusse malheureusement aucune preuve à l’encontre du Cazador. Je dus ensuite m’engager dans une longue et ardue négociation avec Cristobal afin qu’il accepte finalement que je paye la reconstruction de la maison anéantie. Lui et sa famille m’offrirent, sans un mot, le gîte et le couvert dans leur propre foyer jusqu’à ce que les travaux soient terminés, mais, moi, je savais que je ne demeurerais pas jusque-là.


Néanmoins, il me restait une dernière chose à accomplir, et les nouvelles que m’apporta Cristobal une dizaine de jours après l’incendie me le rappelèrent subitement.


- Je reviens du village de Lavia, m’annonça-t-il, et j’ai peur que la situation devienne vraiment grave. Il y a presque deux semaines, la veille de l’incendie, exactement, le chien a tué deux chèvres du Cazador alors qu’elles étaient à l’abri dans la bergerie, à moins de vingt mètres de sa maison ! Plusieurs fermiers l’on entendu et ont tenté de le tuer, mais il a réussi à filer…

- Dans ce cas, ils ont dû voir de leurs propres yeux que ce n’était pas un loup ! l’interrompis-je.

- Non, soupira-t-il, c’était la nuit et il faisait trop sombre pour qu’ils aient pu distinguer correctement la bête. Cette attaque a déclenché un mouvement de panique chez les villageois car elle s’est vraiment déroulée tout près des habitations, et ils craignent donc désormais pour leur sécurité. Ils accusent évidemment les loups et je pense maintenant que le Cazador n’a pas mis le feu à ta maison uniquement par vengeance : je n’ai bien entendu pas su obtenir d’information précise, mais je crois qu’ils ont fait une battue, ce soir-là, et l’incendie avait également pour but de nous distraire. Heureusement, ma tante, qui vit là-bas, m’a assuré qu’ils n’étaient pas parvenus à trouver un seul loup, et je la crois : dans le cas contraire, elle aurait été trop heureuse de s’en vanter…

- Bien sûr, et le feu avait encore un troisième objectif, renchéris-je : me décourager de dénoncer le Cazador pour empoisonnement à la strychnine. Cet imbécile n’a évidemment pas compris que, avec cette méthode, il ne risquait pas grand-chose étant donné que presque tous les fermiers des Asturies possèdent de la strychnine pour les rats et qu’il m’est donc impossible d’accuser quelqu’un en particulier. Enfin, dans ce cas, sa bêtise m’arrange…

- Pas pour longtemps, je le crains, contesta Cristobal. Le chien a encore tué une chèvre, la nuit passée et le Cazador a convaincu les paysans de repartir à la chasse s’il attaquait encore !


Je me relevai brusquement de ma chaise et fis quelques pas anxieux dans la cuisine. Je sentais l’excitation et l’énervement monter en moi telle une vague inébranlable, et l’adrénaline me forçait à m’agiter, aiguisant mes sens.


- Je vois, dis-je, dans ce cas il me faut au plus vite achever ce que j’ai commencé : je dois retrouver ce chien et l’abattre. Je pars pour Lavia ! Tu viens avec moi.


Cristobal me contempla avec une expression indéchiffrable qui, je ne sais pour quelle raison, me troubla profondément. Comme si mon entêtement et mes passions m’obligeaient à passer à côté de choses plus importantes…


- C’est bien la première fois que tu me demandes de t’accompagner où que ce soit, observa mon collègue sans se départir de cet air qui, soudain, me mit les nerfs à fleur de peau.

- Tu viens, oui ou non ? lâchai-je alors d’un ton plus brusque que je ne l’aurais voulu.

- Bien sûr, affirma-t-il. Puisque je sais que, de toute façon, je ne parviendrai pas à te faire renoncer à ce projet insensé, je vais au moins essayer de limiter la casse… Au fait, ce colt, à ta ceinture, tu sais vraiment t’en servir ?


Je le toisai de la tête aux pieds, désormais réellement en colère.


- Pour qui me prends-tu ? crachai-je. J’ai une licence de tir et un permis de port d’arme pour ce revolver, évidemment ! Je m’en suis servi à plusieurs reprises contre des animaux sauvages trop dangereux ou à l’agonie mais impossibles à euthanasier et…

- D’accord, d’accord, j’ai compris. Je suis désolé si ma question t’a vexée, je voulais juste m’assurer que tu ne cours aucun risque tant que tu portes cette arme. Bon, allons-y !


Malgré les excuses répétées de Cristobal, je refusai de lui adresser la parole, ruminant seule mes inquiétudes et ma colère, avant d’être arrivé à Lavia. Le soleil se couchait sereinement, bien que le seul signe indiquant qu’il fût parvenu à la fin de sa course quotidienne était la légère couleur pourpre qui s’écoulait de l’ouest, teignant lentement l’épaisse couverture de nuages de balafres sanglantes.


- Dépêchons-nous, me recommanda Cristobal, j’ai peur que les hommes soient sur le point de partir à la chasse aux loups.

- Ce serait une lamentable erreur, commentai-je.


Malheureusement, je découvris qu’il disait vrai. Entre les deux fermes qui marquaient la fin du village, les hommes s’étaient à nouveau rassemblés, tenant maladroitement leurs vieux fusils de chasse et des couteaux émoussés, bombant le torse sous les compliments et les regards admiratifs des femmes. Seul le Cazador faisait honneur à son surnom en empoignant son arme d’une main ferme, les sens déjà aux aguets.


- Vous êtes prêts à partir ? cria-t-il à ses compagnons alors que Cristobal et moi nous joignions tant bien que mal à l’attroupement. Cette nuit, on va tuer plus d’une de ces foutues bêtes qui tuent notre bétail et menacent nos familles, et aucun étranger n’a le droit de nous dire ce qu’on peut faire dans nos montagnes…


Je n’écoutai même pas la suite des exhortations du paysan qui ne nous avait pas aperçus et croyait visiblement pouvoir proférer de telles insanités en toute impunité. Cependant, ce rustre imbécile était en cet instant le moindre de mes soucis. Tournant furieusement la tête dans tous les sens, je tentais de repérer parmi la foule un quelconque individu capable de manier une arme qui n’ait pas l’intention de quitter le village ce soir-là. Apparemment, les femmes, les enfants en bas âge et les vieillards seraient les seuls à demeurer à Lavia.


Je sentis ma gorge se nouer en voyant les membres de la troupe ajuster leur matériel et s’apprêter au départ.


- Attendez !!!


Je repoussai la main de Cristobal posée sur mon coude et m’avançai, la tête haute, au centre du cercle que les villageois avaient formé autour des chasseurs. Le visage du Cazador, très laid naturellement, se contorsionna hideusement lorsqu’il m’aperçut, et il émit ses habituels gargouillements de rage. Je passai devant lui sans lui accorder un regard, intensifiant encore sa fureur et le mettant ainsi hors d’état d’articuler une parole durant les quelques minutes que je nécessitais afin de m’exprimer.


- Écoutez-moi, criai-je. Je sais parfaitement que nous n’avons absolument pas les mêmes opinions concernant les loups, mais il y a désormais une chose dont nous sommes tous convaincus : la bête qui attaque vos troupeaux, quelle que soit sa race, est dangereuse, très dangereuse même. Il y a pire : elle peut revenir à tout instant et mettre non seulement votre bétail en danger, mais aussi vos familles, comme l’a dit le Cazador. Or, vous, tous les hommes valides, vous vous apprêtez à quitter le village et à laisser vos femmes et enfants seuls ! Qui les protégera si la bête attaque cette nuit ?


Mes paroles semblèrent avoir un certain effet sur les paysans, et la petite foule fut parcourue de murmures. Visiblement, aucun d’eux n’avait envisagé la situation sous cet angle. Malheureusement, le Cazador recouvra sa capacité à articuler des paroles plus ou moins intelligibles plus rapidement que prévu et ne me laissa pas poursuivre.


- Plus besoin de protéger nos familles, puisque nous allons tuer tous les loups de ces montagnes ! hurla-t-il.

- Quelle logique élaborée, Cazador, raillai-je, tu n’aurais pas su trouver plus primaire ! Mais, dis-moi, combien penses-tu qu’il y ait de loups dans les forêts des alentours ?

Mmh, je vois que tu as admirablement préparé ta chasse afin d’éviter que tes compagnons ne s’épuisent en vain ou se fassent tuer ! répliquai-je, parvenant ainsi à le laisser à nouveau trop furieux que pour parler.

Dans la meute que j’observe depuis plus de six mois, continuai-je, j’ai recensé quatorze loups, et il y a encore deux plus petites meutes de quatre à six loups qui errent de temps à autre par ici. Même si vous étiez deux fois plus nombreux et preniez la bande en chasse, plus de la majorité des loups parviendraient certainement à s’enfuir. En partant de votre hypothèse, selon laquelle les loups sont responsables des attaques sur votre bétail, les survivants auraient largement le temps de venir jusqu’ici, causer bien des dommages et repartir avant que vous ne reveniez à votre tour afin de protéger vos familles. Si c’est ma supposition qui est la bonne, le chien errant profitera certainement que le village soit plus calme pour attaquer. Dans les deux cas, vous risquez de perdre bien plus que du simple bétail…


Je laissai ma phrase en suspens. Désormais, l’attention des villageois m’était totalement acquise, et plus personne ne prêtait la moindre attention au lamentable Cazador, bafouillant de rage et d’indignation à mes côtés. Un homme, d’allure plus jeune et plus réfléchie que la majorité des fermiers présents, se tourna vers moi avec une expression hésitante.


- Mais… il faut bien qu’on fasse quelque chose ! dit-il. Tu as un plan pour nous débarrasser de cette bête ?


Ce fut à mon tour de douter, mais je m’étais engagée trop loin. Dorénavant, je devais agir avec eux, je n’avais plus vraiment le choix.


- Oui, avouai-je finalement. Après avoir examiné les cadavres des moutons tués par la bête, je puis vous assurer que c’est toujours la même qui revient, à la recherche de proies faciles. Il suffit donc de laisser de la viande crue non loin du village pour qu’elle se désintéresse du bétail et attendre à proximité de l’appât pour l’abattre ! Si tout le village reste silencieux, il est presque certain qu’elle viendra. Lorsque nous l’aurons tuée, si les attaques cessent, et je suis certaine que ce sera le cas, vous saurez que j’avais raison. Si elles continuent, il sera toujours temps pour vous de partir à la chasse aux loups…


Un concert de murmures et d’exclamations succéda à ma tirade, et je constatai rapidement que, malgré les protestations aussi maladroites qu’indignées du Cazador, les paysans m’approuvaient. J’avais vu juste : la sécurité des leurs primait sur leur haine aveugle des loups.

Sans tarder, Cristobal et moi nous mêlâmes aux fermiers afin de préparer au mieux notre expédition. À notre demande, un éleveur sortit de sa réserve une carcasse de veau fraîchement dépecée dont l’odeur écœurante de viande crue qui me révulsait suffirait probablement à attirer le chien assassin. Nous disposâmes les appâts à une distance respectable du village et, avec un manque total de discrétion qui eût pu mettre toute l’opération en danger, les paysans se dissimulèrent aux alentours, derrière des rochers ou au sommet de quelques arbres. Cristobal et moi nous postâmes non loin du cadavre, mon colt à la main. Mes doigts glissaient lentement sur la crosse de métal et de plastique alors que je tentais de familiariser à nouveau avec cette arme dont le toucher m’avait toujours procuré une sensation étrange, où se mêlaient dégoût, confiance et détermination.


- Cristobal, tu es armé ? m’assurai-je dans un murmure, sans me retourner, mes yeux scrutant sans relâche les ténèbres environnantes, dans l’espoir d’y distinguer une trace de notre proie.

- Non, me répondit-il à voix basse, très calmement.

- Quoi ?! sifflai-je, alarmée, me tournant vivement vers lui. Tu es complètement inconscient ! Comment pourras-tu te défendre si le chien t’attaque ? Il est dangereux, bon sang !


Cristobal ne se départit pas de son air serein, et m’adressa un sourire bienveillant dans lequel je décelai néanmoins une note d’espièglerie.


- Je ne crains rien, dit-il, puisque tu es là pour me protéger en cas de besoin, non ?


Je restai bouche bée alors qu’il ne cessait de me sourire avec cette lueur taquine dans les yeux et une expression qui me désorienta totalement. Je ne savais absolument pas quelle réponse lui fournir, mais je n’étais de toute manière pas certaine qu’il en attendait une, et je restai là, pantoise, à le regarder sans rien dire.

Heureusement, alors que je me sentais rougir lentement, une série d’aboiements, dont le son horriblement caractéristique me hérissa les cheveux le long de la nuque, sauva mon honneur en m’obligeant à me mettre aux aguets. Je m’accroupis derrière le buisson, prête à bondir, fis sauter le cran de sécurité de mon colt et l’assujettis fermement entre mes mains moites de sueur.


Les aboiements se firent entendre à nouveau, résonnant dans le vallon, et je frissonnai en reconnaissant les jappements bitoniques, dont les deux notes très différentes se distinguaient clairement. Cristobal me lança un regard anxieux et interrogateur. Comme beaucoup, il ne pouvait croire qu’un tel cri puisse être émis par un animal de ce monde, et, déjà, des bruissements de feuilles écrasées et de branches cassées m’indiquèrent que les paysans s’agitaient inconsidérément, leurs vieilles légendes et superstitions éveillées par le son de ce hideux aboiement.

Immédiatement, je regrettai de les avoir entraînés dans cette aventure, car plus aucun doute ne m’était permis, désormais : ce chien souffrait de la rage à un stade avancé, et une quelconque égratignure de ses crocs ou de ses griffes pouvait avoir de graves conséquences pour la personne lésée.


Néanmoins, je n’eus pas le temps de me consacrer à mes regrets : la bête arrivait, irrésistiblement attirée par l’odeur nauséabonde que dégageait la carcasse de veau. Bientôt, je distinguai une silhouette noire, imposante, atterrir sur l’étroit sentier qui menait à l’appât et à notre cachette. Parmi les ténèbres, ce n’était qu’une masse informe et grondante à laquelle seuls la lueur féroce de deux yeux jeunes et de rares reflets arrachés par la lune aux crocs luisants de bave pouvaient donner une vague apparence de bête. Elle devait être énorme, probablement de la taille d’un berger allemand ou même d’un saint-bernard, et ses mouvements mal coordonnés ainsi que ses jappements de douleur répétés confirmèrent mes suppositions : la maladie ne cessait de le ronger et achèverait bientôt son labeur, le tuant dans d’horribles souffrances.

Il fallait agir.


Malheureusement, un villageois, probablement jeune et inexpérimenté, tira le premier coup de feu alors que le chien était à peine engagé sur le chemin, et le manqua, la balle lui effleurant l’échine. L’animal poussa un hurlement sauvage, qui me pétrifia un instant, et, probablement mû par un réflexe bestial, il se jeta vers les broussailles bordant le sentier, déclenchant ainsi une salve de nouveaux coups de feu, tirés par les paysans qui craignaient pour leur vie ou celles de leurs compagnons. Un rugissement de douleur m’apprit que la bête avait été touchée mais était encore en état de se battre.

Un nuage voila la lumière de la lune et les ténèbres qui nous entouraient devinrent impénétrables ; les premières brumes de la nuit conféraient à la scène un aspect fantomatique et irréel qui mettait les nerfs à vif. Tous les sens en alerte, les muscles tendus jusqu’à ce qu’ils me fassent mal, je tentais en vain de deviner ce qui se passait au début du sentier, où les cris de victoire entrecoupés d’exclamations de terreur se mêlaient aux aboiements à double tonalité du chien dans un vacarme de fin du monde qu’amplifiaient encore les échos de la montagne, et je crus bientôt perdre mon sang-froid au sein de cette cacophonie.


Cependant, le nuage se laissa finalement emporter par le vent, laissant un mince filet de lumière argentée se déverser sur le sentier. Je poussai un cri d’alerte lorsque je vis la massive silhouette du Cazador, épaulant son lourd fusil de chasse et plantée à moins de huit mètres de l’énorme chien qui salivait et grondait abondamment. L’arme que maniait l’homme était essentiellement utilisée pour la chasse au gros gibier, et ne convenait pas pour une proie qui se trouvait aussi près du canon. Par chance, le Cazador le savait, et il tira sans attendre que la bête puisse se rapprocher d’avantage. La balle pénétra profondément dans l’arrière-train du canin, qui hurla et recula violemment, son sang giclant en gerbes sur les pierres du sentier. Il fixa alors son regard vicieux et mauvais sur son agresseur, qui eut l’excellent réflexe de se lancer dans le bas-côté. Ce fut malheureusement cet instant que choisit un jeune villageois pour débouler sur le champ de bataille, se retrouvant face au chien enragé qui, immédiatement, délaissa le Cazador pour s’intéresser à cette nouvelle cible, tremblante et terrifiée.


Comprenant que le jeune homme ne savait certainement pas comment manier l’arme qui vibrait au rythme de ses doigts, je m’élançai avec un hurlement, attrapant au passage la carcasse de veau. Prenant juste le temps de viser, je tirai deux premiers coups de feu, tentant de garder mon bras aussi stable que possible alors que les déflagrations se répercutaient le long de mon bras, jusqu’à mon épaule et mes poumons, me coupant un instant le souffle. Les balles de mon colt, bien plus petites que les grosses cartouches avec lesquelles les paysans chargeaient leurs fusils de chasse, effleurèrent à peine le chien, mais mon cri sauvage, doublé par celui de Cristobal, mort d’inquiétude, suffit à détourner son attention, et je jetai la viande entre nous deux.

Le jeune paysan s’éclipsa, mais ni moi, ni ma proie ne lui prêtâmes la moindre attention. Mon regard s’était rivé sur les deux yeux jaunes luisants de folie et de douleur du chien sauvage, et il m’était désormais impossible de m’en détourner. Il me sembla que tout avait cessé d’exister excepté lui, le chien meurtrier et souffrant, responsable de la mort de trois de mes loups, et moi, mon esprit vidé de toute peur et sentiment, ne sentant que le poids de mon colt, au bout de mon bras.


Il avança lentement, vicieusement, excité par l’odeur de la viande et boitant à cause de ses blessures. L’odeur de son sang coulant abondamment sur sa fourrure sale accompagnait celle du cadavre de veau mais l’adrénaline qui semblait courir à l’état brut dans mes veines me protégeait de la nausée.

Il s’avança encore, mais je ne reculai pas. Mon revolver ne bénéficiait pas d’une portée de tir importante, et chaque mètre que la bête franchissait était précieux.

Lorsqu’elle s’arrêta à moins de cinq mètres de moi, je n’avais toujours pas bougé, malgré mes muscles tendus jusqu’à leur limite et les vagues d’impatience qui me parcouraient, m’incitant à passer à l’action. Seules quelques dizaines de secondes s’étaient écoulées, mais elles m’avaient paru durer une éternité.


Soudain, avec un jappement aigu, le chien bondit, détendant les muscles de ses membres postérieurs avec toute la force que lui permettait encore la balle du Cazador, toujours fichée au sein de ses chairs.

Sans perdre un instant pour réfléchir, je levai mon bras droit à la vitesse de l’éclair, visai, et tirai trois coups en moins de deux secondes. Chacun d’eux atteignit sa cible, mais, malgré la proximité du tir, le corps de l’énorme chien ne dévia que très légèrement de sa trajectoire, et je dus me jeter précipitamment sur le côté afin de l’éviter. Je sentis une griffe m’entailler le mollet avant de m’effondrer dans un buisson.


- RACHEL !!!


Le cri de Cristobal déchira la nuit, au milieu des plaintes et aboiements étouffés de la bête agonisante, je me relevai vivement, avant que Cristobal n’ait pu me rejoindre, et me plantai à quelques centimètres de la tête du canin, qui se débattait désespérément, tentant d’échapper à la mort.

Elle était inévitable, cependant, et je me rappelai, en vain, que si je n’étais pas intervenue, la rage aurait finalement eu raison de lui, après l’avoir poussé à de nombreux autres meurtres et l’avoir fait longuement souffrir.

Il ne me restait qu’une seule balle.


- Désolé, mon grand, mais je n’ai plus de quoi t’euthanasier en douceur, murmurai-je alors que son regard, haineux et pitoyable, se posait sur moi.


Cette fois, je visai directement son crâne, et il mourut instantanément, sans une plainte de plus.

Je sentis les mains de Cristobal m’agripper les épaules et me forcer à me tourner vers lui.


- Rachel, tu vas bien ?


Sa voix me parut étrangement faible et je ne parvenais pas à me concentrer suffisamment pour distinguer son visage. Je m’écartai de lui, me penchai, et vomis sur le sentier. La douleur de mes entrailles contractées, de mes muscles raidis, de mon bras droit meurtri et de ma jambe déchirée m’assaillit soudain, m’agitant de soubresauts incontrôlables.

Cristobal se posta à mes côtés, passant son bras sur mes épaules, et je pus enfin voir son visage, plus blanc que celui d’un spectre. Je souris faiblement.


- Ne t’inquiète pas, je vais bien, lui assurai-je. C’est simplement cette odeur de viande crue que je ne supporte pas…


Je parvins à me redresser et à recouvrer un semblant d’assurance. La blessure de mon mollet n’était que superficielle et étant, à l’instar de la plupart des vétérinaires, préventivement vaccinée contre la rage, un nettoyage minutieux de la plaie suffirait à me mettre hors de danger. Cependant, j’étais certainement la seule parmi les personnes présentes à bénéficier de ce vaccin.


- Écoutez-moi ! criai-je aux paysans qui se rassemblaient en bavardant autour du cadavre du chien. Est-ce que l’un de vous a été mordu, griffé, ou même égratigné par cet animal ? Si c’est le cas, vous devez absolument me le signaler car ce chien était atteint de la rage ! Ses aboiements étranges, son agressivité et sa salivation excessive le prouvent. Il peut vous avoir contaminés par une simple écorchure alors vérifiez bien qu’il ne vous ait blessé à aucun endroit !


Un murmure inquiet parcourut le cercle des chasseurs. Bien que devenue très rare chez les humains, la rage s’était, des siècles durant, forgée une macabre réputation dans toute l’Europe, et la simple évocation de son nom faisait encore frissonner les jeunes montagnards et terrifiait les plus vieux. Heureusement, personne n’avait été blessé au cours de la lutte et, finalement, l’opération la plus ardue de cette nuit-là fut, pour moi, de convaincre Cristobal que, grâce à mon vaccin antirabique, il me suffisait de désinfecter et bander ma plaie afin que je ne coure aucun danger, et qu’il était inutile qu’il me conduise sur le champ à un hôpital étant donné que, de toute manière, le virus de la rage était caractérisé par une longue période d’incubation.


Lorsque cette discussion fut close et que j’eus pris soin de ma blessure grâce au peu de matériel qu’il me restait dans ma trousse, nous reprîmes le chemin de Lavia, les fermiers chargés de la dépouille du chien, commentant les événements de la nuit avec enthousiasme. Seul le Cazador restait étrangement silencieux, l’air plus renfrogné que jamais, et un pli creusait son front bas.


Nous arrivâmes rapidement au village, où les cris de joie et d’angoisse des femmes et des enfants nous accueillirent, et encouragèrent alors les hommes à se lancer dans un récit coloré et ampoulé de la chasse qui, après une tournée de bière et une autre de cidre dans le café miteux, avait déjà doublé en longueur, et incorporait désormais plus de cinquante coups de feu tirés, trois blessés, un mort et un loup-garou.

Je ne restai pas longtemps parmi eux, car leur euphorie insouciante m’était à la fois insupportable et incompréhensible. Le sang versé n’aurait donc jamais d’autre effet sur les hommes que l’excitation, la sauvagerie, la soif de plus de mort ? Y avait-il réellement moyen de ressentir une joie ou un enthousiasme quelconque en abattant un chien malade sur les pierres d’un sentier ?


Je reconnus le pas de Cristobal qui s’approchait dans l’obscurité. Je sus, dès que j’aperçus son visage, que cette nuit de cauchemar n’était pas encore terminée.


- Le fils du Cazador a été mordu par le chien, m’annonça-t-il d’une voix rauque à peine plus audible qu’un murmure.

- Quoi ? Quand ? Il n’était même pas à la chasse avec nous ! m’exclamai-je.

- Il y a deux semaines, lorsque la bête a attaqué des moutons dans la bergerie du Cazador, lui, son fils, et d’autres fermiers sont sortis pour lui donner la chasse. Tu te souviens, je te l’ai raconté ? Il s’agissait certainement du chien que nous avons tué et, alors qu’il s’enfuyait, il a mordu le garçon, qui se trouvait sur son chemin. Le Cazador dit que, de plus, son fils est très malade depuis deux jours… J’ai peur, Rachel, je crois que le virus s’est déclaré…


Je sentis mon cœur se comprimer horriblement, mais je chassai vivement la vague de panique qui menaçait de m’engloutir. Il fallait agir, et vite.


- Emmène-moi près du garçon, commandai-je à Cristobal.


Nous partîmes sans tarder, d’un pas vif, et mon collègue m’entraîna vers une grande masure de pierres grises aux carreaux sales, à côté de laquelle une panera – sorte de grenier à grain asturien – de taille impressionnante se détachait fièrement sur le ciel nocturne. Le Cazador nous accueillit sans un mot et avec un air mauvais, me faisant immédiatement regretter de venir en aide, d’une quelconque manière, à cette brute infâme qui avait brûlé ma maison. Sa femme, une imposante matrone habillée, malgré l’heure tardive, d’un tablier immaculé, nous fit en revanche entrer avec empressement, ravie et immensément soulagée que Cristobal lui ait amené « une sorte de médecin ».


- Je suis très contente que tu sois venue, me dit-elle en me guidant dans un étroit escalier. Je pensais que mon garçon avait seulement attrapé froid, mais cela fait deux jours, maintenant, et il ne va pas mieux !

- A-t-il été particulièrement agité avant de tomber malade ? m’informai-je d’une voix qui se voulait posée. Il n’a pas été nerveux, angoissé ou très agressif, ces derniers temps ?

- Heu, oui, un peu, me dit-elle en se tournant vers moi avec un air étonné. Il a été très méchant et très excité, et il s’est disputé avec ses frères et sœurs. J’ai même dû le punir plusieurs fois, mais…


Elle s’interrompit, probablement en voyant l’expression sombre qui s’était peinte sur mon visage. Au premier étage, elle me fit entrer dans une chambre spacieuse comprenant deux lits et dont le désordre témoignait de la jeunesse de ses occupants. Dans la couche située près de la fenêtre était étendu un adolescent d’un gabarit aussi impressionnant que celui de ses parents. Il était d’une pâleur effrayante et dormait sur le côté, un filet de salive coulant lentement de sa bouche ouverte, sa respiration difficile résonnant dans la pièce.


- Tu veux que je le réveille ? me demanda la mère de famille doucement.


Je hochai la tête, sans prononcer un mot, déjà assaillie par une violente angoisse qui me nouait la gorge. La femme réveilla son fils avec beaucoup de tendresse et lui répéta que j’étais « une sorte de médecin ». Décidément… Les yeux du garçon étaient injectés de sang, et il me confirma qu’il souffrait de maux de tête et que son sommeil était très agité. Mon rythme cardiaque s’accéléra encore.


- Maman, j’ai soif, plaida-t-il alors.


Sans tarder, sa mère lui apporta de l’eau mais, à la seule vue du liquide, le garçon commença à s’agiter et, pris d’une aversion irrationnelle, il refusa d’en boire, son larynx se contractant en affreuses quintes de toux. À force de patience et de raisonnement, je parvins tout de même à lui faire avaler deux gorgées alors qu’il gardait les yeux fermés, mais cela ne me rassura absolument pas. Une seule inspection de sa blessure maladroitement soignée confirma mes pires inquiétudes. J’essayai cependant de calmer les tremblements de mes mains et de ma voix, mais la femme, probablement aidée par son instinct de mère, ne semblait pas dupe de ma mauvaise comédie et devenait de plus en plus blanche à chaque instant. Finalement, nous laissâmes l’adolescent dormir et redescendîmes dans la cuisine où Cristobal et le Cazador nous attendaient dans un silence malheureusement approprié.


- C’est la rage, annonçai-je immédiatement dans un souffle, en me laissant tomber sur une chaise.


J’étais au bord des larmes, harassée et fourbue, vidée de cette passion et cette énergie qui faisaient ma fierté.


- Mais…, tu…, tu peux faire quelque chose, non ? me dit Cristobal d’une voix hésitante, suppliante.

- Non.


Ma voix me semblait atrocement faible. À bout de force, j’enfouis mon visage dans mes mains, ne pouvant supporter l’expression de stupeur qu’arborait la pauvre femme, debout en face de moi.


- Le virus s’est déclaré, expliquai-je, et, apparemment, sa période d’incubation a été excessivement courte, il s’agit donc probablement d’une forme très virulente. La nervosité, l’agressivité, la salivation et l’aversion pour l’eau sont les symptômes caractéristiques de la rage, tout comme le sommeil agité… Or, lorsque les symptômes de la maladie se déclarent, presque plus rien ne peut être fait. Ah, si seulement j’avais encore des médicaments, et, surtout, mes vaccins antirabiques, je pourrais lui faire les injections…

- Tu ne peux pas ?! hurla le Cazador, se relevant furieusement et envoyant ainsi sa chaise à l’autre bout de la cuisine. Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ? Dis plutôt que tu gardes tes médicaments pour tes foutus loups et pas pour mon fils ! Sorcière, tu…


Il se tut lorsqu’il croisa mon regard. Ses accusations m’avaient violemment sortie de mon désespoir et mise hors de moi, dans un état de fureur probablement bien supérieur au sien. Je sentais mon sang bouillonner dangereusement, et dus faire un grand effort sur moi-même afin de ne pas abattre mon poing sur son énorme nez en forme de groin.


- Non, pauvre imbécile, crachai-je avec force, je ne peux pas sauver ton fils parce les médicaments qui m’auraient permis de le faire étaient dans la maison que tu as incendiée ! Oui, j’aurais pu lui injecter un vaccin antirabique et ainsi avoir une ultime chance de le guérir, mais puisque son père est un rustre abruti qui ne connaît pas d’autre moyen de vengeance que la violence, ce garçon va mourir ! La maladie s’est déclarée, et celles-ci sont les dernières minutes pendant lesquelles il existe encore une infime possibilité de l’arracher à une mort certaine ! Le temps que tu l’amènes à un dispensaire, il sera trop tard…


Cristobal se planta soudain entre le Cazador et moi, me faisant face, et le masque d’angoisse et de supplication qu’était son visage me calma quelque peu.


- Tu ne peux vraiment rien faire ? répéta-t-il d’un ton implorant.

- Non, rien, soupirai-je. Tous mes vaccins et médicaments se trouvaient dans mon frigo, et ils ont tous brûlé par sa faute. Il ne me reste plus rien… Il va mourir.

- NON !


La négation jaillit simultanément des bouches des deux parents. Le Cazador était encore écarlate et furibond, mais n’osait plus poser les yeux sur moi. Sa femme était blanche et désemparée, ses grosses mains tremblantes posées sur son tablier.


- Non, dit encore le fermier en secouant la tête. Non, je ne te crois pas.


Cependant, sa voix n’était plus qu’un murmure. Brusquement, comme s’il venait de prendre une décision, il s’élança dans les escaliers et disparut, nous laissant seuls avec son épouse pétrifiée. Il redescendit rapidement avec son fils, qu’il soutenait sans difficulté par les épaules.


- Nous partons au dispensaire, jeta-t-il en arrachant sa veste du portemanteau. Là, ils soigneront mon fils, affirma-t-il.


Ces paroles semblèrent éveiller son épouse, qui se leva lentement et les suivit, s’enfonçant avec eux dans la nuit. Je ne fis aucun geste pour les retenir. À quoi bon ?


- Il… Il va vraiment mourir, tu crois, Rachel ? me demanda à nouveau Cristobal d’un ton de détresse absolue.


Pour toute réponse, j’éclatai en sanglots. Pourquoi me demandait-il cela à moi, simple vétérinaire épuisée et à bout de force ? Après un instant d’hésitation, il me prit doucement dans ses bras, mais, avant même d’y songer, je m’arrachai à son étreinte et essuyai mes larmes d’un geste vif. Si j’acceptais l’abri chaud et protecteur de ses bras, je sentais que jamais plus je ne serais capable de le quitter, et cela me faisait peur, terriblement peur.

Des bruits de marche et de plaintes provenant du premier étage détournèrent notre attention.


- Ce doivent être les autres enfants du Cazador, raisonna Cristobal. Je vais aller les rassurer, puis j’irai chercher quelqu’un pour s’occuper d’eux, parmi les voisins. Tu peux aller m’attendre dans la Land Rover, si tu préfères.


Je hochai lentement la tête et partis sans me faire prier. Mon collègue me rejoignit dans la voiture un quart d’heure plus tard, et nous reprîmes la route d’Arriesga, sans échanger une parole. Je sus néanmoins qu’il ne m’en voulait pas pour mon attitude, et cela me réconforta au-delà des mots.


Je ne dormis pas, cette nuit-là. Je fis ma valise, minutieusement et silencieusement, afin de ne réveiller personne. J’étais partie avant l’aube, mes pas sonnant étrangement creux sur les cailloux du sentier qui me guidait vers Amieva, le bus, puis celui-ci vers l’aéroport. Sur la table de la cuisine des Antalès, j’avais laissé ma démission pour le directeur de la réserve, et un mot que Cristobal serait probablement le seul à pouvoir comprendre.

Je ne pouvais pas rester dans les Asturies, ce pays de montagnes et de forêts, dont le vent, pourtant, chantait encore à mes oreilles une lente mélopée qui semblait m’envoûter, menaçant de rompre ma volonté et m’obliger à faire demi-tour. Non, je devais partir, sans me retourner, encore… Trop de larmes et de sang avaient été versés, que je ne pourrais jamais oublier ni pardonner. C’était impossible.


Avant de quitter cette région pour ne plus y revenir, je voulus rendre une dernière visite à Colmillo et sa meute. La vue du fier mâle aux côtés de la tendre Suavina, la seule que j’étais parvenue à arracher à la guerre et à la mort, et qui porterait désormais les héritiers de la horde, éclaircit légèrement mon cœur, resté parmi les ténèbres de cette dernière nuit.

Je repartis, et le hurlement que poussa alors Comillo, repris par sa meute en un chœur céleste qui ébranla la forêt, me parut devenir l’écho même des larmes qui coulaient le long de mes joues.

Bien que je ne le regrettai pas, ce détour afin de faire mes adieux à mes anciens compagnons me retarda d’une journée entière, et j’atteignis le village d’Amieva après une nuit passée dans la montagne. Je pris un bus direct vers Cangas de Onis, la seule ville des environs abritant un hôpital assez important, où je pourrais m’y procurer du matériel afin de réapprovisionner ma trousse de soins, et y faire analyser mon sang afin de m’assurer qu’il ne contenait aucune trace du virus de la rage.


Le jour où j’y arrivai étant malheureusement un dimanche, je dus patienter jusqu’au lendemain avant de réserver un avion, de passer les premiers appels téléphoniques afin de chercher un nouvel emploi, le plus loin possible de l’Europe et de ses souvenirs, et de me rendre finalement à la clinique, de laquelle je sortis avec une trousse pleine et rassurée concernent ma santé, mais avec sur le cœur un poids atroce qui refusait de s’alléger. Quelques minutes auparavant, une infirmière bien intentionnée m’avait appris qu’un jeune garçon originaire du village de Lavia était mort, la veille, de la rage, après une nuit et une journée d’agonie.


Lorsque je montai dans le bus qui me conduirait à Oviedo, d’amères larmes inondaient à nouveau mon visage, mais il me sembla entendre, loin, très loin, le cœur des loups chantant sans relâche face au vent, comme pour me soutenir.

Et, aujourd’hui, quand, du plus profond de ma mémoire, remontent des souvenirs qui menacent de me submerger à jamais, leurs hurlements surgissent à mes oreilles par magie et me donnent la force de mettre un pied devant l’autre sur une route qui m’entraîne toujours un peu plus loin…


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Anonyme   
24/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Que te dire Wega, si ce n'est que j'ai lu ce texte d'une seule traite, moi qui d'ordinaire m'interdit les longues lectures sur écran. Tu m'as entrainé dans un merveilleux voyage aux Asturies ( région que je ne connais pas ) en compagnie d'une véto de terrain qui m'a fait découvrir le monde des loups, à priori pas plus aimés là bas que dans nos montagnes hexagonales ; je me suis laissé prendre au jeu et j'ai vraiment aimé cette histoire. J'attendais une chute sentimentale, elle n'est pas venue et, en fait, ça donne une dimension encore plus vraie à cette aventure.
L'écriture est de surcroît très agréable.
Merci beaucoup et au plaisir de te lire de nouveau !

Ps : je pense que la longueur du texte explique le peu de lectures.

   Selenim   
24/4/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Un premier essai plutôt prometteur.

Je me suis retrouvé assaillit par un parfum d'authenticité qui m'a fait douter quant à la nature autobiographique du récit.

L'histoire est parfaitement maîtrisée, la structure solide, il n'y a que quelques errements, mais au regard de la taille du texte, ce ne sont que des broutilles.

Le style un brin académique colle bien à l'intrigue.

Une réussite.

Selenim

   Nicolas   
25/4/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai hésité moi aussi à m'attaquer à un si long texte, mais l'histoire valait le détour. Une immersion au pays des loups avec une vétérinaire fougueuse et humaine, je n'ai pas été déçu.
Que dire de l'écriture que je trouve particulièrement maitrisée, les descriptions très réalistes. Vraiment, un joli texte très bien travaillé !

   Marite   
27/4/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Wega. J’ai lu toute l’histoire avec curiosité et elle m’a plu. Je pense qu’elle est très bien écrite car on oublie la forme pour suivre le fond et on peut accompagner facilement la vétérinaire dans ses expéditions en montagne. Il y a une chose qui cependant m’a frappée et que je n’ai pas très bien compris: son agressivité permanente et parfois gratuite dans la communication avec les habitants du village ou même son collègue. Est-ce voulu ? Pour tout le reste j’ai apprécié.

   horizons   
5/5/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je vois que tu es abonné aux ambiances d'ailleurs et je te tire mon chapeau de savoir les recréer aussi bien. On lit trop de nouvelles genre " 1 er gorgée de bière" sur le site. Les histoires vraiment construites avec un début et une fin sont plus rares car c'est tellement plus de travail, de réflexion, d'efforts.
Donc bravo pour ça.
Ce texte est plus abouti que "Savane" à mon avis: mieux écrit avec une véritable intrigue qui sort des entiers battus. Et pouquoi pas en faire un roman? En précisant pourquoi cette fille vient là ("Quitter ma ville, mon pays, sans me retourner" pourquoi?), comment est né sa passion des loups, que faisait-elle avant?,
plus de détails sur cette héroïne attachante (physique, introspection)...etc

   horizons   
6/5/2009
J'ai oublié: titre à changer, ne rendant pas justice au texte.


Oniris Copyright © 2007-2020