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Poésie en prose
100dre : Richer et autres vermines – 001
 Publié le 21/05/26  -  4 commentaires  -  2312 caractères  -  62 lectures    Autres textes du même auteur

Un narrateur observe des êtres de misère, obsédé par leurs yeux secs et altérés. Il rêve d’un homme magnifique qui dévore leurs rétines – et en ressent de la jalousie. Au réveil, l’image persiste, mêlée à un dégoût profond et une fascination troublante. Même dans le quotidien, il n’arrive pas à s’en détacher : ils portent en eux la dèche, ils en sont l’incarnation.


Richer et autres vermines – 001



Ils partagent tous le même regard de misère. Dans leurs orbites se trouvent deux grosses balles jaunâtres avec une pupille nerveuse et imprécise dessinée sur chacune d’entre elles. Chaque globe oculaire se cache sous des lambeaux de peau collés sur le visage un peu aléatoirement. Et par-dessus ça (et, là, j’en ris encore) des rideaux de cils grotesques s’amusent à se replier sur eux-mêmes, abattus, pathétiques et parfois même secrètement suppliants. D’habitude, ces trous se remplissent d’une espèce de liquide oculaire qui hydrate toute la machine. Je ne dis pas qu’ils n’en ont pas, mais je n’ai jamais vu leurs balles séchées s’hydrater ou mouiller pour quoi que ce soit.
Par ailleurs, la nuit dernière, j’ai fait un drôle de rêve. Un homme qui m’était alors inconnu mâchouillait leurs rétines (et qu’est-ce que j’étais jaloux !). Il les recrachait et les chiquait et les broyait et en redemandait encore. Là, ça allait trop loin, bien entendu, donc je me suis réveillé. La nuit consista en une errance dans mon appartement jusqu’au petit matin. Le silence était plat, horizontal. Je suis retourné au lit et j’ai encore rêvé de leurs rétines mêlées à des dents et à de la salive. L’homme est revenu, toujours en rêve. Il était assis par terre. Il était assis par terre, oui, dans une salle très blanche. Il était vêtu de blanc. Je pense que c’est le plus bel homme que j’ai vu de ma vie. Il n’avait pas de nom.
À mon réveil, les dents qui broient revenaient dans mes oreilles. Elles me rappelaient un silement. Le signe d’une trahison peut-être. Je ne sais plus.
Je me suis fait de la viande au lever. Ce n’est pas dans mon habitude. Je mange très peu au lever. Parfois, je me fais cuire un œuf, mais rarement plus. L’été, j’admets me faire plaisir avec un pamplemousse sur lequel j’aime saupoudrer un peu de sucre.
En plus de ça, ces êtres de misère dégagent un parfum de dèche. Plus que ça, dès qu’on les voit, on reconnaît aussitôt qu’ils descendent et proviennent de la dèche. Rien que ça. Ni plus, ni moins.
On les reconnaît aussi par leur épiderme qui, même propre, demeure visqueux quelle que soit la saison. Cependant (et je suis forcé de l’admettre) avec un peu de chance, de loin, et avec beaucoup de parfum, ce n’est pas toujours évident, même pour un œil averti.


 
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   Passant75   
9/5/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime un peu
Pas évident et je ne me prénomme pas Sigmund ! J’ai été plutôt partagé à la lecture. D’un côté, j’ai accroché à l’ambiance, il y a quelque chose de puissant dans ces images autour des yeux et des rétines, c’est vraiment dérangeant. La voix du narrateur m’a aussi intrigué, surtout ce mélange de mépris et de fascination qui met mal à l’aise, tant il fait coexister une répulsion extrême avec une attraction obsessionnelle.

D’un autre côté, j’ai fini par me sentir un peu saturé. L’accumulation d’images très organiques et glauques m’a donné l’impression que le texte restait sur le même registre sans évoluer. Le passage du rêve m’a intéressé, mais j’aurais aimé qu’il exprime beaucoup plus que l’écart entre la noirceur des actes de cet homme et sa beauté ainsi que le blanc du décor (on se croirait presque dans un hôpital !).

Si le passage aux moments du quotidien permettait un retour au réel, ces moments restent un peu en retrait par rapport au reste. Du coup, même si je reconnais une vraie singularité, je ne suis pas rentré totalement dans ce récit. Sigmund l'aurait sûrement été !

   Cyrill   
12/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
J’aime ! C’est comme une intériorité qui se projette sur l’observation d’êtres étranges. On me dirait que c’est Henri Michaux que je n’en serais pas autrement surpris.
Il y a quelque chose de viscéral dans cet univers très particulier. On y frôle le dégoût physique, mais la précision clinique permet de se distancer. Il y a des images ahurissantes. Toutes, mais notamment celles qui ont trait aux rétines ou aux dents, ou encore : « Le silence était plat, horizontal ».
La prose est ramassée sur un rythme dense. Il y a heureusement des parenthèses ‘divertissantes’ qui m’ont laissé le loisir de respirer, et sourire.
Une poétique hallucinée, sans limites imposées à l’imaginaire.
Merci pour le partage.

   Lariviere   
22/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour 100dre (quel curieux pseudo !),

J'ai bien aimé votre poème.

Il y a du Michaux effectivement dans ce choix de traitement poétique. La thématique est assez proche également. La particularité du style provient de ce mélange prégnant de banalité prosaïque et de volonté existentielle à décrire de profondes angoisses, de grand trouble intérieur, tout ça dans un questionnement sous jacent dans notre rapport au réel, à sa perception, à notre vision de celui-ci, puisqu'il est beaucoup question d'yeux dans ce texte. Le vocabulaire et les images elles même sont soient assez glauques, soient relativement oppressantes. Le ton, avec ses parenthèses et un narrateur qui s'interroge lui même, frôle l'ironie, apporte une touche à l'énigmatique déjà présent du "récit", rajoute du friable à la véracité même de celui-ci, nous renvoie là encore à la notion de vérité dans notre appréhension de ce que nous appelons vulgairement le réel et qui n'est que le reflet de notre imaginaire bien subjectif percuté bon gré mal gré par ce que nous appelons la raison.

La construction de cette prose poétique est bonne. Il y a dans le propos et le surréalisme des images, beaucoup plus de profondeur qu'il n'y parait.

Bref, un poème original, audacieux, avec une certaine force.

Merci pour cette lecture et bonne continuation !

   EtienneNorvins   
23/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
L'observation quasi entomologique de ces "vermines" (?) évoque en effet Michaux, ou Quentin Dupieux. Sont-ce "eux" qui suscitent le rêve étrange et manducatoire, qui vient interrompre la description, puis fait passer des yeux aux oeufs ?
On ressent comme une oscillation entre désir érotique et dégoût presque obsessionnel. Cela déboussole : mais le locuteur avertit que "ce n’est pas toujours évident" et qu'au final peut être "Je ne sais plus"...


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