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Récit poétique
Concours : À pas de pèlerin [concours]
 Publié le 22/07/26  -  7 commentaires  -  2912 caractères  -  102 lectures    Autres textes du même auteur


À pas de pèlerin [concours]



Ce texte est une participation au concours n° 41 : Tant que le monde marche !
(informations sur ce concours).





Enfonce bien le clou dans le sol en jachère, ô mon soulier, mon frère, mon cuir gercé par tant de ronces et tant d’intempéries. Tu périras dans le sulfate, ô ma savate ointe de brou, ma frégate sur berge aux complaintes de proue, privée de ta sainte prairie. Ta jumelle gauchère héberge sous sa peau tout un poème d’os, de la chair de bohème, mais la chair est ingrate et les os sont grégaires en ces temps séculiers. Filent les strates, gemme le sel sous le chagrin de ta semelle. Au pèlerin le pergélisol en charpie, point de tapis sur escalier mais pour boussole un tournesol, mais de la mousse sur le pouce et des lacets flapis qui dessinent leurs nœuds sans répit. Pas un œillet qui ne s’arrache ou se débine. Tu feras vœu de pied, tu pleureras longtemps ta patine en allée, ta fleur inégalée. La vache en ton esprit ne mâche son mépris pour aucune rustine. Au prix de l’herbe tendre elle rumine incontinent, le verbe avenir est à vendre.

Avance sans mollir au mitan de l’ivraie, ma grolle cavalière, de pentes alpines en forêt primaire, vers l’enfance du monde où ton âme respire. La Terre moribonde accouche de son drame et creuse un cimetière. Ô ma gueuse première, ouvre béant la bouche à mes humbles orteils, délasse-toi céans, mords dans l’oseille et broute la bourrache, elle est bleu océan. Casse la croûte, ô ma godasse, et broie du sédiment. Avec panache, ventrebleu ! Avec tes pics à glace et sans raffinement.

Si je progresse à pas comptés, tu t’en iras devant sans mon corps augmenté d’où le monstre a surgi. Si mon pouls ne bat la mesure que pour la high technology, si j’ai déserté ton galbe sévère, négligé ton murmure épris de chimère et de liberté, c’est ta clémence à présent que j’implore, c’est à ton indulgence que j’adresse mes stances. Car me blesse le bât d’une existence sans magie. J’ai mal rêvé dans mon sabbat. De cor indolore en confort sécure, j’ai mal prié dans ma villégiature.

Ô ma monture et sa suivante, c’est notre croix que vous portez sur une scène de parjure. Alors fredonnez l’amble avec le vent, de concert avec la nature un hymne fervent, votre passavant pour l’éther. Allez ensemble et survivant à notre ulcère anthropocène, à notre sceau sur l’Holocène.

Rompez le pain de notre cène et larguez les amarres, ô mes vieilles chaussures ! À toute chose sûre préférez la tangente, au train d’enfer l’allure diagonale de ma voûte plantaire ; au chemin vicinal la piste divergente où le hasard se fraye en artiste génial un lendemain qui chante à l’aune planétaire. Si d’aventure elle serpente et nous égare, alors je suis votre féal, ô ma paire idéale.


 
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   Ornicar   
9/7/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Waouuh ! Superbe texte qui enfonce le clou. Inspiré et inspirant.
C'est d'une grande richesse et densité, saturé d'images, de jeux de sonorités, de registres, de références, de sens et de profondeur. Il les déroule comme une méditation au long cours, une marche brûlante, âpre et frugale, un récit fait de chair et d'un peu de sang ("mon cuir gercé par tant de ronces et tant d’intempéries"). Il y a tant de choses à dire.

L'entame est dans l'emphase ("ô mon soulier, mon frère" ; "ô ma savate ointe de brou, ma frégate sur berge"). Le poème se fait plus incarné dès la troisième phrase ("poème d'os", "chair de bohème"). La référence à Rimbaud, cette graine de bohème et de poème, est manifeste. On la retrouve aussi dans la conclusion : "alors je suis votre féal, ô ma paire idéale".

J'ai vraiment aimé ce corps à corps charnel, tendre et rugueux, entre la Terre et ce pèlerin. Les pas de l'un épousent le sol dans l'effort, en retour la "croûte" - terrestre - de l'autre éprouve le pèlerin dans son corps : " Casse la croûte, ô ma godasse, et broie du sédiment".

La dimension religieuse transpire à chaque pas. Normal pour un "pèlerin". Elle s'exprime sur le ton de la prière et du repentir : "c’est ta clémence à présent que j’implore, c’est à ton indulgence que j’adresse mes stances" ; "j’ai mal prié dans ma villégiature". C'est aussi une exhortation à nous détourner des fausses divinités de la modernité qui s'exprime dans le troisième paragraphe avec un éloge de la lenteur qui sied si bien au rythme de la marche ("Si je progresse à pas comptés") : "car me blesse le bât d’une existence sans magie" et puis "De cor indolore en confort sécure".

C'est aussi dans le dernier paragraphe une invitation à prendre les chemins de traverse et, mieux que cela, à les oublier pour tailler sa propre route : "À toute chose sûre préférez la tangente... au chemin vicinal la piste divergente où le hasard se fraye en artiste génial un lendemain qui chante". Quitte à se perdre : "Si d’aventure elle serpente et nous égare, alors je suis votre féal". Comme une ode à la nature, à ce que nous avons de plus cher au fond, et que nous oublions pour toiujours plus de confort, de vitesse, d'efficacité. La marche, au pas du pèlerin comme une possibilité de réenchanter le monde et de vivre avec, en harmonie. Voeu pieu sans doute.

Si j'avais une infime réserve à formuler peut-être, ce serait celle-ci. Ce poème est tellement riche qu'on ne sait parfois où donner de la tête, comme un citadin trop longtemps privé de contact avec la nature. A la première lecture du moins. Le sentiment de surcharge n'est jamais très loin, comme si l'auteur(e) progressait précautionneusement sur un chemin de crête.
J'ai vraiment aimé ce poème et j'ai pris mon pied à le commenter. Franchement, je le verrai bien sur le podium pour cette édition 2026. Bravo !

Ornicar

   Provencao   
22/7/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour,

"Si je progresse à pas comptés, tu t’en iras devant sans mon corps augmenté d’où le monstre a surgi. Si mon pouls ne bat la mesure que pour la high technology, si j’ai déserté ton galbe sévère, négligé ton murmure épris de chimère et de liberté, c’est ta clémence à présent que j’implore, c’est à ton indulgence que j’adresse mes stances. Car me blesse le bât d’une existence sans magie. J’ai mal rêvé dans mon sabbat. De cor indolore en confort sécure, j’ai mal prié dans ma villégiature."

Plusieurs lectures pour mieux appréhender ce passage à mon sens de la Vérité, une conscience ultime du juste cueilli par ce "Je". Ce sens s'appuie d’une unité abyssale, ressentie comme ubiquiste mais élevée à tout étant particulier.

C’est ici, pour moi, ce qui entretient un sens à toute existence: une habile notification avec une dernière orientation où se fond la source de tout.

Très forte cette poésie .

Bonne chance pour le concours.

   Myndie   
22/7/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Ce texte est véritablement époustouflant. Il faut être virtuose pour faire d'une marche (un pèlerinage donc) un véritable discours liturgique, une célébration et un dialogue fraternel avec ses chaussures.
J'ai trouvé l'idée géniale et le texte, bien que parfois un peu trop dense, d'une grande poésie et d'une grande richesse verbale.
Je confirme : il y a bien du Rimbaud là-dedans^^ (2ème strophe).
Surtout, le texte regorge de rimes intérieures, d'assonances et d'allitérations, tous jeux sur les sonorités qui, loin d'en ternir les phrases, nourrissent leur ambiance sonore. Ce qui fait souvent grincer les dents de certains « puristes » est un vrai plaisir de lecture pour moi.
Ainsi, cette prose scandée comme un poème, dicte t-elle le rythme saccadé et soutenu de la marche, l'effort et la tension.

Le soulier compagnon d' infortune, il fallait y penser ! Ces « pas de pèlerin » s'ancrent bien dans le thème du concours : littéralement, puisqu'on parle de marcher, et métaphoriquement (la marche comme moyen de se reconnecter à la nature, voire de s'y perdre).
J'ai trouvé cette lecture captivante et stimulante, en avouant toutefois m'être sentie un peu étouffée sous le poids de cette densité et de cette ferveur lyrique vertigineuse.

   Passant75   
22/7/2026
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très aboutie
et
aime bien
Le texte est très riche, la prose parsemée de rimes internes donne une grande musicalité au récit, en un mot, il avait tout me séduire. Par ailleurs l’idée de faire, d’une paire de chaussures, une compagne de route, quasiment un double du pèlerin, est originale. Une fois dit cela, je reconnais avoir été ensuite un peu gêné par une accumulation de symboles qui a fini par prendre le pas sur l’émotion.

Les souliers deviennent des objets de vénération puis des symboles religieux pour finir par prendre le rang d’une entité supérieure à laquelle l’auteur finit par se soumettre en s’en déclarant le « féal ». Mais le fait que cette humble chaussure, d’abord traitée de « gueuse première », devienne l’un des éléments d’une « paire idéale » m’a rendu quelque peu perplexe. Ce renversement entre dévalorisation et sacralisation m’a paru plein de mystère. Cela étant, le religieux ne relève-t-il pas du mystère !

Je reconnais une réelle virtuosité au texte, mais je crois que j’aurais préféré que l’auteur fasse davantage confiance à sa première idée sans avoir à autant multiplier toutes ces références religieuses. À force de hisser cette paire de chaussures au rang d'objet sacré, le texte m'a paru parfois basculer dans une emphase pouvant nuire à l'émotion. À presque le diviniser, le symbole peut finir par écraser ce qu'il est censé éclairer. J’ai commencé par dire que le texte était très riche, je finirai par dire qu’il l’est peut-être trop !

   Mansoul   
23/7/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Un hymne ironiquement et superfétatoirement furieux à la godasse. C’est jouissif et décalé, d’une grande maîtrise du rythme, de l’écriture et des images qui s’enchaînent dans un joyeux bordel mais sans jamais perdre sa cohérence intrinsèque. Et quelle débauche d’imagination pour nommer et rendre gloire à ce (généralement) double objet du quotidien, ô combien oublié et négligé mais qui méritait bien en effet pareil cantique ! Le mal est réparé, grâce à vous, merci pour elles !

   Yakamoz   
23/7/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Un très beau récit, la poésie est présente à chaque ligne, les mots sont riches, sonnent et se répondent. Un pèlerin marche, parle à ses chaussures, compagnes d’aventures, refuges pour ses pieds meurtris par les sentiers. Ce texte est aussi un hymne à la nature, à la terre et aux plantes, magnifiées par des images fortes et subtiles, une injonction à emprunter les chemins de traverse.
Bref, j’ai beaucoup aimé, merci pour la lecture et chapeau bas !

   Donaldo75   
24/7/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Eh bien, ma lecture des poèmes du concours commence fort ! 🤯🤯🤯

Le champ lexical est varié, touffu, une vraie jungle dans laquelle Tintin recherche les Arumbayas en essayant de ne pas perdre Milou dans le ventre d'un boa constrictor. L'inspiration ne s'est pas étiolée, apparemment, vu le déluge d'images, de mots, de formules, avec des ô pointés comme des sémaphores dans cette forêt exotique où même Hansel et Gretel termineraient indigènes.

J'ai une idée de l'auteur, vu le délire mais peut-être que je me trompe.
Ce n'est pas grave.

Bravo !


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