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Poésie contemporaine
Edgard : Promenades
 Publié le 27/08/14  -  13 commentaires  -  1646 caractères  -  260 lectures    Autres textes du même auteur

Aimez-vous les ponts ? Au long des flâneries, selon l’humeur, ils donnent matière à l’imaginaire.


Promenades



« Tu n’en reviendras pas, dit l’eau.
– Je sais », dit l’homme, et ils s’en vont…
Il n’a plus mal et, sous le pont,
À peine se rident le flot,
L’ombre des nefs amarrées,
Le long de la Seine où se troublent
Les images du pont aux Doubles,
Où bat le cœur de la Cité.

Ces pantins, fantoches rivés
À leurs tricots effilochés,
L’eau sait le mal qu’ils ont à vivre ;
À la fin se pose le givre
Invisible, figeant, broyés,
Le temps, l’amour, la vie, les mots ;
Ils croient toucher la vérité,
Et ne font que glisser dans l’eau.

Plus loin, où fut Grange aux Belles,
Plein soleil sur la passerelle !
Comptant ses pas, danse une fille,
Comme on jouerait à la marelle ;
L’avenir fleurit sa pupille,
S’irise de vives semailles ;
Le mien au tien ! sucre d’arille…
Est-il autre chemin qui vaille ?

Pont du Nord ou pont d’Avignon,
Dans son cœur éclot sa chanson ;
Elle quête, tendant la joue
– Tourne le pont tourne la roue –
Un baiser du sort ou du vent :
Ainsi se goûtent les amants…
Heure légère, heure qui joue,
En voulez-vous ? En voulez-vous ?

Peu importe ce que l’on sème,
Nous sommes nés pour ce poème
Que nul ne saura terminer…
Il faudra bien tout oublier,
Au soir où nous irons glissant,
Gonflés de fluides putrescents,
Aux rives du blême océan :
La valse vide du néant.

Mais que d’amour sous les tonnelles !
Lèvres fraîches, boucles au vent…
Moi, je choisis le pont aux Belles !
En attendant, en attendant…


 
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   Anonyme   
18/8/2014
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,

C'est magnifique, une jolie merveille, cette promenade chavire mon cœur.
La vie sur les ponts, au bord de l'eau, sur les quais, défilent et dansent sous mes yeux. Ça respire la vie, ça transpire même, je suis au cœur de cette frénésie, les émotions sont vives. Je ne peux rien relever toutes strophes sont sublimes.
Votre poème se lit comme une chanson. Les mots sont à la fois puissants, aériens, un peu en peine, souvent joyeux, dansant, chantant, liquide...
Ces vers résument tout:

"Le temps, l’amour, la vie, les mots ;"

Un coup de cœur, il prend au tripe, merci pour la photographie mouvante et les émotions qui transpercent à travers vos vers. Je l'adore.

   myndie   
18/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Magnifique !
Comment aurais-je pu ne pas être conquise, moi promeneuse du fil de l'eau, par ce poème en forme d'ode aux ponts qui résonne à l'oreille comme une ritournelle (« tourne le pont tourne la roue », « heure légère heure, qui joue » « en voulez-vous, en voulez-vous ? »)?

Du départ, on semble retrouver les échos sonores et l'alchimie poétique d'Apollinaire. Et voilà le thème - ô combien récurrent ! - de la fuite du temps symbolisée par le fleuve, traité ici avec une telle grâce !
Rimes plates ou croisées, la plupart sont féminines ; elles sont douces, évoquent l'eau, l'enfance, la femme, le beau temps, le bonheur de vivre et la suavité du « sucre d'arille » (que je découvre!).
Par contraste, les rimes masculines « cassent » la sérénité ambiante, à l'instar de certains éléments du vocabulaire (« putrescents », « blême océan », « néant »).
Les images, délicates ou ravagées, servent bien la vision de la réalité qui nous est communiquée.

La fin est sublime, travaillée avec une minutie d'orfèvre : le regard choisit d'être enthousiaste (rime féminine, point d'exclamation) mais ne se dépare pas de sa nécessaire résignation face à l'inéluctable (rime masculine, points de suspension « vent » « en attendant, en attendant »...)

En résumé, j'adore ce poème, d'une originalité et d'une sensibilité folles, et qui concilie modernité de l'écriture et tradition élégiaque du thème abordé.

   Francis   
27/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
On commence par lire puis on se surprend à fredonner les vers. C'est une chanson, un film en noir et blanc dont les images défilent en suivant le courant, l'eau vive. Parmi ces images, j'ai particulièrement aimé : " l'avenir fleurit sa pupille, le temps, l'amour, la vie, les mots, heure qui joue..." La musicalité est accentuée par les répétitions : en attendant, en attendant, en voulez-vous ? En voulez-vous ? Le poème devient une jolie ritournelle ! De la source à l'embouchure, merci pour ce voyage sur le chemin de la vie.

   emilia   
27/8/2014
Une très belle entrée en matière que ces ponts ouverts sur l’imaginaire… et une leçon de vie pour l’être humain qui « sait » quelle sera sa fin, sans trouver de réponse à sa quête de vérité, avec cette sagesse philosophique consciente d’une certaine vanité, mais qui permet de trouver une raison de vivre à la « Carpe diem », en cueillant dès aujourd’hui les roses de la vie…, en semant « le mien au tien »…, « heure légère, heure qui joue, en voulez-vous ? »… La vie se chante en ritournelle pour fuir le vide du néant et savoir profiter de l’amour sous les tonnelles, en « attendant »…, comme une valse entraînante portée par la musicalité de son poème…

   Robot   
27/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
C'est le rythme de ce poème qui m'a apporté le plaisir de sa lecture.
Un voyage qui se moque de ce qu'il advient au fil de la vie qui s'écoule comme l'eau vers l'océan de l'avenir
"Le temps, l’amour, la vie, les mots ;"
C'est l'instant présent qui compte: "En attendant, en attendant…"
"Mais que d’amour sous les tonnelles !
Lèvres fraîches, boucles au vent…
Moi, je choisis le pont aux Belles !"
Un texte qui pourrait être une chanson.

   Anonyme   
27/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Salut Edgard ! Oui, j'aime bien les ponts avec un petit plus pour celui de Bercy, mais ceci est une autre histoire... Donc, bien aimé cette balade, entre le suicide du premier couplet, les sans-abris du second (sans doute une référence aux tentes rouges du Canal St Martin), la grange aux Belles, Avignon et celui du Nord, il y en a pour tous les goûts. Manque juste les cadenas d'amour du pont des Arts !

De jolis vers, un bon rythme et un super quatrain de chute qui pourrait servir de refrain si l'auteur faisait de cette promenade une chanson... En tous cas, bravo et merci !

   Louis   
28/8/2014
« Tu n'en reviendras pas, dit l'eau »
Ainsi parle l'eau, elle qui s'écoule dans un seul sens, elle qui est écoulement du temps irréversible.
Elle s'adresse à l'homme, à l'humain, et elle sent sa force, sa puissance, qui est la puissance même du temps. Homme, tu n'échapperas pas à la temporalité, lui dit-elle. L'irréversibilité implique que chaque instant est unique, « homme », tu ne reviendras jamais à cet instant vécu, le temps est surgissement d'instants toujours nouveaux, chacun pris dans une unicité, chacun pris dans une évanescence.

« Je sais, dit l'homme, et ils s'en vont... »
Ils s'en vont, puisque tout s'en va, et tout passe, et ne revient pas.
« L'homme » de ce poème est plus lucide que ne l'était Apollinaire, qui écrivait, lui aussi amoureux des ponts :
« Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure »
( Le pont Mirabeau )
Tout s'en va, rien ne revient, « Passent les jours et passent les semaines / Ni temps passé / Ni les amours reviennent » , mais « je demeure ». Ce à quoi Ronsard avait par avance répliqué :
« Le temps s'en va, le temps s'en va Madame,
Las le temps ! Non, mais nous nous en allons »
(Sonnets pour Hélène )
Je sais, dit l'homme, et ils s'en vont... Il le sait, mais l'admettre lui est difficile.

« Il n'a plus mal »: l'homme souffre, mais son savoir, quand il est acquis, le délivre de sa souffrance, et son savoir ne fait qu'un avec l'objet même de son savoir : tout passe, alors il passe, alors il s'en va, avec le temps qui ouvre les plaies et qui les cicatrise aussi.
Mais avec savoir :
« À peine se ride le flot » : à peine l'on prend une ride ; vieillir, mais insensiblement. À peine : si peu, mais à peine, avec peine quand même.

Il y a cette image du «  pont aux Doubles", 
passage double : sous le pont tout passe, et le pont est un lieu de passage aussi. Sous le pont, et sur le pont, tout est de passage. On ne peut se tenir sur lui, pour toujours figé, immobile, par-dessus les eaux courantes. Il faut passer. L'image en double du pont se trouble, mais elle redouble « la Cité ». L'eau cite le monde et la ville, en un reflet où bat le « cœur de la Cité », où vivent les passants.

Sur les rives de la Seine, ils sont « fantoches » et « pantins », rivés. « Rivés à leurs tricots effilochés ». Personnages sans consistance, marionnettes, tirés par les fils d'un destin, quand les habits qu'ils se sont tissés, avec ces mêmes fils, pour se tenir chauds contre les frimas de la vie, s'effilent, s'effilochent, se déchirent. Et « à la fin se pose le givre ». A la fin vient l'hiver inexorablement, qui fige tout ; vient le froid, et toutes ardeurs refroidies ; vient le trépas. Chacun se retrouve nu, sur la scène de l'existence, son « tricot » comme une peau de chagrin ; et les Parques couperont la trame au bout du chemin.
« Broyés » par le temps qui passe. A qui, à quoi se rapporte le terme ? Aux « passants », sans doute, et non à ce qui suit : « le temps, l'amour, la vie, les mots », tout cela qui passe et s'en va, rien ne demeure. Tout cela qui fait la trame de l'existence et qui se délite au fil de l'eau, au fil du temps.
« Ils croient toucher la vérité,
Et ne font que glisser dans l'eau »
Les mots, la vie, l'amour, le temps : des essences immuables de l'existence ? Des vérités pour toujours ? Non, tout glisse dans l'eau, tout s'en va, tout est éphémère. Ils, c'est à dire « nous », sans exception, nous nous en irons avec les eaux du fleuve, malgré les ponts, malgré les ponts.

« Danse une fille » sur une « passerelle », sur un pont ; danse une fille « en plein soleil », par-dessus les flots. Elle n'y échappera pas, elle aussi sera emportée par le fleuve du temps, mais « l'avenir fleurit sa pupille », mais elle danse, légère, insouciante. Elle danse « comme on jouerait à la marelle » ; sautille sur la passerelle, par-dessus l'écoulement du temps, se construit le ciel d'un avenir.

Sur le pont d'Avignon, et d'ailleurs, on y danse, on y danse, et toute la strophe se fait chantante.
Par-dessus les flots qui emportent tout, sur le pont comme une roue, « tourne le pont tourne la roue », celle du sort ou de la fortune, on joue, on ne s'afflige pas, on joue.

Les heures légères, dansantes, « en voulez-vous ? », nous en voulons, avant que ne commence une autre danse, trop lourde, trop pesante en clôture d'existence : «la valse vide du néant»

Le choix est fait : «Moi, je choisis le pont aux Belles !» l'amour sur les ponts, « en attendant ».

Beau texte, il met l'accent sur la symbolique du pont au-dessus de l'eau, cette construction toujours provisoire par-dessus le temps qui passe, mais qui n'empêchera pas vraiment l'écoulement irréversible de notre existence jusqu'à l'océan, jusqu'au « néant ».

Rien ne dure toujours, le poème le rappelle, mais semble insister sur l'idée que l'éphémère n'ôte pas sa valeur à « la vie, l'amour, les mots ... » Il y a une beauté des ponts, où l'on danse, où l'on joue à vivre, où l'on se construit des ciels en dansant.

   Arielle   
28/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce qui caractérise les textes que vous avez publiés jusqu'ici sur Oniris et que je viens de relire c'est leur musicalité que je retrouve avec grand plaisir dans ces promenades d'un pont à l'autre.

Sous une apparente légèreté on sent bien de glauques remous en se penchant sur le parapet mais aussi une volonté de se consacrer au "Plein soleil sur la passerelle"
Il sera toujours temps d'aller " glissant,
Gonflés de fluides putrescents,
Aux rives du blême océan"

Il s'agit, pour moi, du vrai courage de ceux qui, sans illusions, s'imposent de faire bonne figure et offrent aux autres cette "Heure légère, heure qui joue,
En voulez-vous ? En voulez-vous ?

Merci beaucoup !

   Uranie76   
28/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
S'il est un lieu qui permet autant un aller qu'un retour, permettrait même jusqu'à l'éternel retour cher aux stoïciens, c'est un pont. Pourtant on lit comme ouverture :
"Tu n'en reviendras pas, dit l'eau."

"et sous le pont" "pont aux Doubles" "Où bat le coeur de la cité"
je lis une cavité où coule l'eau comme coule le sang dans une veine, il m'inspire un ventricule, le jeu de reflets me dessine deux ventricules du coeur même de la cité..mais pas que..

Reviendra, Reviendra pas du coeur même des choses.

Ce poème est un voyage qui fait de chacun de nous un Pontifex maximus veillant sur le pont sacré de la vie. Certains restent suspendus, ces semi-vies fantoches qui n'habitent ni une rive ni l'autre quand les ponts se cassent vaincus par l'écoulement de l'eau (du temps), et face auxquels même les souverains pontifes n'y pourront rien pour les réparer,n'est ce pas le cas du pont saint Bénézet (pont d'Avignon, détruit plus d'une fois fois par les courants du rhône).

Face à cet abandon, il y'a la fille qui danse sur le pont, les pas comptés comme des tic tac d'horloge, elle dicte de ses pas de danse sa propre notion du temps qui s'écoule car l'avenir fleurit dans sa pupille. Cette danse est peut être aussi l'expression d'une joie qui nargue la fatalité, celle qui fait se jeter les fleuves dans la mer, dans le néant.

Peut-être parce qu'elle a choisi de danser sous le soleil, sur le pont de la Grange aux belles, ce pont qui tourne, où l'aller peut devenir un retour, et le retour un aller. un pont qui somme tout n'est pas figé.

Un poème riche, suave, où on oublie la rime tant elle fond avec l'écoulement des mots.

   Anonyme   
31/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'envie votre sereine façon d'enchaîner les vers et de nous emmener en promenade touristico-philosophique sous ces ponts qui, tour à tour, prennent une dimension symbolique. Saute-t-on de l'un à l'autre pour vivre nos histoires ? Avant que l'eau qui coule, indifférente à nos ébats, ne nous emporte vers "cet" océan ?
Vous nous le dites de cette si belle façon qu'il faut avant tout apprécier ce "que d'amour sous la tonnelle" .

"Est-il autre chemin qui vaille ?" Certes non, il faut essayer en tout cas, garder ses illusions sans perdre sa lucidité... c'est ainsi que je vous ai lu, avec plaisir.
Merci

   melancolique   
5/9/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonsoir Edgard,

J'ai lu ce texte plusieurs fois, il est juste magnifique, j'adore le rythme des vers et la simplicité des images touchantes et qui sont d'une grande sensibilité.

J'ai aimé toutes les images du texte, mais je retiens particulièrement:
"Peu importe ce que l’on sème,
Nous sommes nés pour ce poème
Que nul ne saura terminer…"

Merci beaucoup pour cet instant de pure poésie.
Au plaisir de vous relire.

   patro   
8/9/2014
Je voudrais choisir aussi le pont aux Belles ...pour éviter la valse vide du néant . Mais j'attends ...
Ce poème est une invitation à vivre le présent , en sachant voir autour de soi ceux qui ne peuvent pas en profiter.
Merveilleux conseil !

   Anonyme   
24/9/2014
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
entrainant, leger et pesant, jolies metaphores, joli poeme.


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