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Poésie libre
Eskisse : Absente
 Publié le 10/09/26  -  8 commentaires  -  503 caractères  -  160 lectures    Autres textes du même auteur


Absente



Encore hier
des mots oublient de sortir

Au milieu de la vie qui trace
au milieu de l’œil de la nuit

Ils encombrent l’estuaire
de mes imminences

Entravent mes gestes
leurs danses et leurs errances

Des mots bâillonnés
par on ne sait quel potentat

Aujourd’hui amnésiques

Ils font la taille de mes failles

Et je sens leur présence
quelque part

à la jointure des marées d’équinoxe


 
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   Pussicat   
10/9/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime bien
L’inversion « Encore hier » / Hier encore, créé une sensation / impression de déséquilibre renforcée par l’utilisation du temps présent et non passé.

Les mots « Entravent mes gestes / leurs danses et leurs errances », les mots empêcheraient le mouvement. Le geste a t-il besoin du mot pour créer l’évènement qui suit l’état d’imminence (« Ils encombrent l’estuaire de mes imminences »), cet instant de suspens qui précède tout évènement, changement d’état : je ne le pense pas.
l’immobilité comme état/espace/élément d’imminence précède le mouvement.

Mais ici, les mots possèdent cette qualité supérieure, ils ont le pouvoir d’entraver le mouvement.

«  Des mots bâillonnés
par on ne sait quel potentat »

Ce passage alourdit le texte par le choix des mots : « par on ne sait quel potentat »

Hier, les mots étaient informulés, prisonniers de cet espace précédent tout événement, toute action (l’imminence), aujourd’hui ils sont amnésiques, isolés de toute mémoire, de référent-s, référence-s, mais ils agissent, ils ont donc retrouvé pouvoir d’action : « Ils font la taille de mes failles ». Comment amnésiques peuvent-ils connaître les failles ?

Le dernier vers est convenu : « à la jointure des marées d’équinoxe ». Les grandes marées se produisent deux fois par an, printemps et automne, dans un espace qui n’est pas : la jointure. En revanche, il boucle le poème sur cet état d’imminence, de suspens, ni ordre ni désordre, un espace où rien n’existe encore.

Je reste sur ma faim sur ce texte. Il y la vie qui trace et plus loin les mots « Entravent » tout de même le geste. L’auteur semble extérieur à la vie, comme retiré du monde, d'où le titre "Absente".

Il y a une idée de l’état pour un texte d’être au monde, pour les mots de mettre en forme l’idée, et pour l’auteur d’exister à travers l’acte d’écrire mais son développement n’est pas abouti. Le lecteur passe d’hier à aujourd’hui sans connaître les raisons, c’est un texte de ressentis qui ne dit pas assez.

Edition : commentaires EL

   Passant75   
10/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Qui donc ou quoi donc impose le silence aux mots ? Pas évident d’être assuré d’avoir la réponse, et ce d’autant plus que l’auteur n’a pas cherché à révéler les raisons de cet empêchement, voire de ce bâillonnement. « Ils ont la taille de mes failles » est une image qui m’a semblé très forte, les mots seraient aussi grands que les blessures sont grandes, ce qui aurait pour conséquence de les rendre beaucoup plus difficiles à sortir.

Le poème reste chargé de mystères, il ne dit pas ce qui s’est passé, on ne sait rien des causes de cette souffrance. Quelque chose (mais quoi donc ?) s’est perdue, mais reste tout de même présente quelque part. L’indicible ne peut être exprimé, c’est d’ailleurs ce qui le rend inaccessible aux mots, mais pourtant accessible au ressenti. Paradoxalement, alors que le poème parle de ce qui ne peut pas être dit, il parvient à faire ressentir cette absence. Hier, les mots oubliaient de sortir, aujourd’hui, ils sont amnésiques, mais tout de même présents on ne sait où, qu’en sera-t-il demain ?

   Provencao   
10/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Eskisse,

Très touchée par cette Absente où l'expression libre est pure, et délicate. Elle occupe le lieu de l’instant où la poésie trouve son moment de justesse, et qui, elle seule, a le pouvoir de faire taire l'épitre sans l’absoudre : en lui offrant son lieu propre.

Au plaisir de vous lire,
Cordialement

   Marite   
10/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Les mots, malgré tout bien ordonnés dans ces vers libres, suggèrent une sorte d'amnésie, partielle, irrationnelle, la nuit dans les insomnies peut-être, le jour quand la vie trace son chemin, même les mouvements semblent perturbés ... l'absence ... le vertige éprouvé par cette perte de repères fiables que sont les mots. Très touchée par ce poème qui délivre un message douloureux sans plainte mais tout en délicatesse et pudeur.

   Louis   
14/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Le poème effectue l’examen d’une situation vécue troublante, qui demande une investigation et une solution, en demeurant sur le plan qui lui est propre, le poétique.

Le poème part de ce constat :

« Des mots oublient de sortir »

Ce sont des mots que l’on porte en soi, des mots déjà constitués, prêts à remplir leur fonction expressive. Non pas des mots qui ne "viendraient" pas, ils sont venus, ils sont là, mais voilà : ils ne « sortent » pas.
Les mots ne manquent pas, manque l’élan qui les mène jusqu’à l’expression.
Ils ne trouvent donc pas d’issue hors de soi, persistent dans une dimension psychique qui reste intérieure.
« Sortir » suppose leur manifestation vocale, à "haute voix", ou écrite, qui répond à la fonction expressive du langage, elle-même soumise à cette autre fonction essentielle d’interlocution ou de communication. « Sortir », c’est aussi aller vers l’Autre, réel ou virtuel, possible allocutaire.

Pourquoi ne trouvent-ils pas d’issue hors de soi ?
« Il oublient » de sortir : telle serait l' hypothèse.
Les mots auraient leur dynamique propre, mais elle serait entravée.
Leur élan les pousserait spontanément à se matérialiser dans la voix ou dans l’écrit ; leur destin serait ainsi d’expression, plus précisément ils subiraient une "ex-pression", une pression hors de l’esprit où ils prennent forme.
Ce mouvement ex-pressif ne semble pas dépendre d’une force qui leur serait extérieure, ne paraît pas soumise à un sujet, maître et souverain des mots, un moi ou un je, qui par la puissance de sa volonté déciderait ou non de leur intimer l’ordre d’une "sortie" ou d’une "retenue".
Le moi observe, comme impuissant, un processus qu’il ne gouverne pas.
Le constat de départ semble donc être aussi l’affirmation d’une impuissance, les mots ne sortent pas. Alors même, qu’implicitement, il y aurait le désir qu’ils se manifestent.
Il faudrait cependant pour que le processus ne s’enraye pas une condition supplémentaire à sa propre dynamique : une "mémoire".
Les mots pourraient manquer d’une mémoire de leur expressivité, subir un manquement à leur destinée expressive. Comme une perte de leur usage expressif qui briserait leur élan.
Cela ne signifie pas que les mots restés sans voix soient oubliés, puisque la locutrice se souvient, peut-être pas de leur particularité, de leur "contenu", mais au moins de leur présence à l’esprit.
Les mots ne sont pas oubliés, mais ils "se sont oubliés", ils ne sont pas allés jusqu’au bout de leur destinée.

Une circonstance temporelle précède l’affirmation de départ :
« Encore hier » :
Encore : une fois de plus. Ce temps particulier : hier, confirme une tendance durable, qui n’est pas propre et limitée à la journée d’hier, mais le penchant vers une voie permanente sans voix, d’où ce présent du verbe "oublier".

Cette retenue des mots n’est pas sans conséquences :

« Ils encombrent l’estuaire
de mes imminences »

Par leur encombrement, ils font obstruction, ils font barrage, et empêchent la pleine "immersion" dans le réel, dans la "vie active", dans la vie relationnelle.
Ils gênent toute "spontanéité", ce qui peut traduire approximativement l’image métaphorique de « l’estuaire » constitutif des "imminences".
Les mots non-dits bouchent ce qui doit déboucher dans le réel et dans l’action ; barrés, les mots font barrage.

Provoqueraient-ils alors, ces mots retenus, une sorte de paralysie, une anesthésie, une passivité ?
Ce sont les « gestes » et non les actes, qui sont désignés dans ces vers :

« Entravent mes gestes
Leurs danses et leurs errances »

Il ne s’agit pas des « actes », mais des gestes significatifs, aussi bien ordonnés, les « danses », que désordonnés, leurs « errances ».
Les mots ne sont pas causes des gestes, mais appartiennent comme eux au domaine de l’expressivité, à celui de la signifiance.
C’est donc toute expression spontanée, non seulement verbale, mais aussi gestuelle, qui est entravée.
L’action se réalise, mais incomplète, en quelque sorte ; toujours quelque chose reste en suspens, non exprimé.
La locutrice se découvre pleine de "retenue".

Cette retenue ne se constate pas dans des moments particuliers, mais :
« au milieu de la vie qui trace »
La vie « trace », avance mais surtout laisse des marques, des "traces", qui ont aussi besoin d’être exprimées, dans les mots et dans les gestes.

Les mots s’avèrent donc comme : « bâillonnés / Par on ne sait quel potentat »
Ils seraient comme censurés, en restriction de parole, par une force inconnue, une obscure et mystérieuse puissance.
L’ignorance quant à la nature de ce pouvoir rend difficile la possibilité de s’en libérer.

S’ajoute encore ce constat sur les mots en retenue :

« aujourd’hui amnésiques »

« Hier » dans l’oubli, « aujourd’hui » amnésiques : simple redondance ?
Leur "oubli" était de sortir, de s’exprimer, alors que leur amnésie est l’oubli d’eux-mêmes, l’oubli de ce qu’ils sont au sens de leur identité signifiante.
Toujours présents, en effet, non évanouis ils insistent, mais en creux.
Creux si grands qu’« ils font la taille de mes failles »
Par « faille », on peut entendre une ligne de fêlure interne et existentielle qui déstabilise.
Les mots, coextensifs aux failles, les ont-elles creusées ?
La « fêlure » court silencieuse et souterrainement, faisait remarquer Scott Fitzgerald dans le livre éponyme qu’il lui a consacrée.
Les mots en creux devraient trouver leur créativité dans ces failles, et non s’abolir dans leur silence, au danger que les fêlures provoquent des "craquements".
Leur blocage fait donc problème.

Le poème conclut :

« Je sens leur présence »
« à la jointure des marées d’équinoxe »

Un déplacement s’effectue des « failles » à la « jointure ».
Les mots n’ont pas fui. Toujours présents et toujours inexprimés.
Bien présents, « ressentis » comme tels, non abîmés dans le silence des failles, mais en suspens dans un espace imaginaire où se joignent les « marées d’équinoxe ».
Le sens de ce lieu étonnant, non géographique, de ce "topos" dont l’existence n’est pas aperçue mais éprouvée, ne va pas de soi.
Deux équinoxes donc : marqueurs de l’automne et du printemps, ces saisons métaphoriques de la vie, le printemps d’une renaissance, d’une tendance à la lumière, à la douceur, à l’espérance, et l’automne d’un spleen, d’une tristesse mélancolique, d’une avancée vers le froid hivernal.
Les mots se tiennent là, amnésiques, oublieux d’eux-mêmes, à la jointure de deux marées.
Ces deux temps n’alternent pas, mais se retrouvent ensemble dans une « jointure », en une temporalité et un espace imaginaires.
Là, les mots ne peuvent sortir.
Une conjugaison est-elle seulement désignée par cette « jointure », un doublement de puissance ?
Sans doute : un équilibre entre les deux points réunis.
Les mots veulent exprimer soit l’une soit l’autre saison, mais les voilà empêchés de « sortir » quand ne domine ni l’une ni l’autre.
Ni l’orientation printanière heureuse de la vie, ni l’orientation automnale malheureuse ne laissent aux mots un débouché expressif, ne permettent l’immersion complète dans la vie.

Ainsi la locutrice s’éprouve comme « absente », qualificatif qui constitue le titre du poème
L’expression, verbale et gestuelle, est manifestation de soi. Les mots contractent, condensent des affects et des idées ; l’expression les manifeste et les "développe".
Mais la locutrice demeure dans une retenue, une réserve, qui l’empêche d’être entièrement présente à la vie qui se mène, en retrait, dans une latence, en marge sans développement de tout ce qu’elle peut dire ou faire.

Dans ce poème pourtant, les mots présents parlent des mots absents.
Aux mots retenus, d’autres leur sont substitués, non dans un simple remplacement d’un terme par un autre. Le mot remplacé se trouve, en effet, nié en tant qu’oublieux et amnésique, et pourtant évoqué.
Cela investit les mots présents d’un potentiel poétique, métonymique et métaphorique, les deux grands procédés poétiques de "substitution". Ce qui semble entraîner dans une démarche littéraire infinie, qui cherche de substituts en substituts à saisir un insaisissable. Et par là une créativité.

Au terme du poème, l’ « œil de la nuit » est un peu plus clair. Mais le trouble à la source du poème demeure. Et les « failles » internes aussi persistent. On peut alors rappeler ce qu’indiquait Scott Fitzgerald, que la "fêlure", si elle comporte le danger suprême de l'effondrement est aussi la condition nécessaire de la véritable création, et d’un devenir plus présent.

Merci Eskisse

   Lariviere   
18/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Salut Eskisse,

Tu nous livres là un poème comme tu as l'habitude d'en écrire et proposer ici, un poème qui dégage une sensibilité très fine par son écriture tout aussi fine, ciselée, presque fragile, qui me fait penser paradoxalement par sa solidité dans la cohérence fond/forme que cette écriture aboutie est quand même très travaillée.

Donc, le format est court, minimaliste. La construction et les images le sont aussi. IL s'en dégage néanmoins une grande force du thème, plus ou moins toujours le même, la mélancolie, peut être l'incommunicabilité des émotions intimes, l'oscillation quelque part entre espoir et résiliences, mais d'ailleurs l'un n'empêche finalement pas l'autre, bien au contraire... C'est ce que j'éprouve en tous cas comme sensation/compréhension devant tes poèmes et celui-là ne fait pas exception...

Quelques facilités stylistiques ça et là, comme ce "ils font la taille de mes failles" m'empêchent "d'aimer beaucoup" ce poème sur l'ensemble, mais je l'aime quand même pour son écriture poétique et pour ce qu'il tente de transmettre en terme de perception personnelle.

Merci pour cette lecture et bonne continuation !

   Donaldo75   
20/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Eskisse,

Cela faisait un bail que je n'avais commenté un de tes poèmes. Alors, ce matin, au tomber du lit, je me suis dit "pourquoi pas ?" et j'ai bien fait.

"Au milieu de la vie qui trace
au milieu de l’œil de la nuit"

Cela me rappelle de longs moments d'insomnie. Il faudrait pouvoir débrancher son cerveau, parfois, le mettre dans une petite carafe remplie d'eau de source.

"Ils font la taille de mes failles"

Musical, ce vers. Parlant, également.
Les trois derniers vers sont pour moi des vers signatures. C'est là que je sais qu'un poème vient de ta plume.

Bravo !

   Cyrill   
20/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Il y a de la douleur dans ce poème, d’autant plus saillante qu’il est court. C’est bien la preuve que « des mots oublient de sortir ». Ils semblent tellement nombreux, ou tellement gros de leur incapacité, qu’ils « encombrent » et « Entravent mes gestes ».
C’est là davantage que la difficulté de dire ou d’écrire, il semble que le handicap s’étend à la mobilité du corps.
On ne saura pas « quel potentat » les bâillonnent, et c’est d’autant plus poignant.
J’ai vu cependant dans les derniers vers une forme d’espoir, celui de sentir la présence des mots, ne serait-ce que « quelque part ». Même si c’est un lieu difficile à concevoir, la « jointure » me semble de bon augure.


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