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Poésie libre
Eskisse : Mythe
 Publié le 18/03/26  -  8 commentaires  -  752 caractères  -  206 lectures    Autres textes du même auteur

« L'aube aux doigts roses », un emprunt à Homère.


Mythe



Et je me suis noyée dans une aube aux doigts roses
si nue et sans idées dans cette aube aux doigts roses

J’ai beaucoup gigoté pendant chaque lumière
au cresson déluré de la nuit tout entière

Et l’on m’a arrêtée au silex du matin
à la force du poing, de la peau d'ennemis

Et ils ont aussitôt élu mon domicile…

Refuge aux lignes blanches
aux contraintes invisibles

J’y louvoie sans marcher
comme on roule sans valise
parmi des inconnus emmurés dans leurs peines

Je cherche toujours l’aube
divine escamotée
au fond d’un sommeil lourd d’artifices et de sève

Je sais les yeux fragiles et lis tous les visages
alignés sous le vent


 
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   Passant75   
6/3/2026
trouve l'écriture
perfectible
et
aime un peu
Emprunter à Homère ? En effet, pourquoi pas !

L’aède grec empruntait bien aux traditions orales pour chanter les aventures, malheurs et exploits, de ses héros. Ses images liaient la nature et les hommes aux attributs prêtés aux dieux. Ainsi « l’aube aux doigts de rose » est associée à « la fille du matin ».

La poésie est faîte de rythme et d’images, encore faut-il que celles-ci donnent un sens au texte. Le « cresson bleu » rimbaldien dessinait et peignait un décor. Mais je ne suis pas certain que le cresson de la nuit, voire le « silex du matin » puissent contribuer à cela.

L’auteure (ou l’autrice, je ne sais toujours pas lequel de ces deux mots faut-il choisir) est arrêtée tôt le matin par ceux qui ont élu son domicile. Phrase, d’après moi, un peu branlante, on peut élire domicile, mais peut-on élire un domicile ?

La suite est du même registre. Chercher « l’aube divine escamotée au fond d’un sommeil », est-ce donner un but à ses rêves. Quant à savoir « les yeux fragiles » et pourtant pouvoir lire « tous les visages », cela crée un effet pas très clair à interpréter et c’est ainsi que se termine ce texte, pareil à une voiture ayant emprunté une impasse et qui s’arrête sans atteindre son but. L’absence complète de ponctuation contribue à la difficulté de comprendre ce poème.

Et pourtant malgré tout ce qui précède, certaines expressions m'ont parlé, « Refuge aux lignes blanches / aux contraintes invisibles » et surtout les trois vers suivants: « J’y louvoie sans marcher / comme on roule sans valise / parmi des inconnus emmurés dans leurs peines ».

Au final, un sentiment mitigé pour un texte qui mériterait d’être retravaillé.

   Provencao   
18/3/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime un peu
Bonjour Eskisse,

Plusieurs lectures en ce Mythe, pour mieux m'en imprégner.

Je n'ai pas recouvré ce suprême céleste recherché. Je n'ai pas perçu la note philosophique en votre poésie

Au plaisir de vous lire,
Cordialement

   papipoete   
18/3/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
n'aime pas
bonjour Eskisse
Et je me suis noyée...et sous la menace d'un silex, m'ont arrêtée emportée.
NB un texte qui même lu en long, en large, ne me délivre pas de son mystère. La poétesse nous emmène par le bout de sa plume,
- en prison ?
- dans le couffin d'un bébé ( qui sait déjà parler ? )
La dernière ligne fort énigmatique, me montre des visages de femmes, attendant leur sort dans un couloir de Téhéran...
Ceci n'est que mon appréciation, mais je sais que maint lecteurs viendront sous vos lignes, s'enthousiasmer ...

   Lariviere   
18/3/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime un peu
Salut Eskisse,

Je suis très mitigé sur ce poème.

Pour le sens, je ne le saisis pas profondément. J'ai bien l'impression de lire quelque chose qui fait allusion à un âge d'or, peut être celui de l'enfance et d'une insouciance confisquée, dans un propos assez mélancolique et isolé du monde, mais je ne sais pas si je me trompe ou pas.

Allons y pour le détail :

"Et je me suis noyée dans une aube aux doigts roses"
si nue et sans idées dans cette aube aux doigts roses"

Je n'aime pas trop la répétition du vers. Je trouve que le procédé est économe certes mais l'effet voulu de renforcement avec sa réf. à Homère n'est pour moi pas au rendez vous.

"J’ai beaucoup gigoté pendant chaque lumière
au cresson déluré de la nuit tout entière"

Je ne comprends pas trop ce que veux dire le premier vers cité. Et je ne suis pas fan du terme "gigoté" ni phonétiquement ni au niveau registre de langue. Par contre j'aime bien le cresson déluré de la seconde partie.

"Et l’on m’a arrêtée au silex du matin
à la force du poing, de la peau d' ennemis"

J'aime bien l'effet et l'image du "silex du matin", en revanche je ne comprends pas bien le propos. La syntaxe de la seconde partie y est peut être pour quelques choses.

"Et ils ont aussitôt élu mon domicile…"

Pareil. Le "élu mon domicile" ne me convainc pas, ni sur le plan poétique, ni sur la syntaxe et la compréhension.


"Refuge aux lignes blanches
aux contraintes invisibles

J’y louvoie sans marcher
comme on roule sans valise
parmi des inconnus emmurés dans leurs peines"

Je ne vois pas bien à quoi se réfère ce "refuge aux lignes blanches"... Au domicile cité précédemment ?


"Je cherche toujours l’aube
divine escamotée
au fond d’un sommeil lourd d’artifices et de sève"

Ouf ! j'aime bien ce passage. Sur sens, images, rythme et musicalité.

"Je sais les yeux fragiles et lis tous les visages
alignés sous le vent"

La fin pourrait peut être être encore plus impactante, mais elle est convenable et prend sens et ponctue bien le poème. Je l'aime bien en l'état.

Voilà, je suis désolé si c'est un peu sévère. Et après tout, ce n'est que mon ressenti.

Je pense que c'est un texte qui aurait mérité plus de maturation et de travail pour le rendre plus prégnant en terme de sens et de sensations.

Merci quand même pour la lecture et bonne continuation !

   Robot   
18/3/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime bien
Une âme qui se serait égarée dans son propre monde et qui n'arrive pas à trouver un but à ses rencontres ou une issue à ces errances.
Voilà ma lecture de ce poème dont j'apprécie le cheminement, moins la composition.

Je trouve déjà que des deux vers du début, il y a une sorte de double emploi avec la répétition "aube aux doigts roses"
Il m'aurait suffi de lire :
Et je me suis noyée si nue et sans idées dans une aube aux doigts roses.

   EtienneNorvins   
18/3/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Eskisse,

Comme les commentateurs précédents, je dois avouer avoir été quelque peu dérouté par ton texte. Je l’avais déjà vu passer en EL sans t’en attribuer la "maternité" — preuve, s’il en est, de la grande diversité de ton écriture.

Ici la matière est très dense, sensorielle et assez énigmatique, et je ne suis pas sûr que ma lecture soit pertinente… La suite est donc un peu décousue…

L’image de « l’aube aux doigts roses » est immédiatement frappante. Ainsi que souligné dans l’incipit, elle renvoie clairement à une tradition poétique antique, en cohérence avec le titre qui suggère qu’on va « fabuler ».

Et la répétition immédiate du syntagme (« dans une aube aux doigts roses / … dans cette aube aux doigts roses ») crée une incantation qui n’est pas non plus sans rappeler Homère et m’évoque une pureté originelle, aussitôt ambivalente puisqu’elle happe et noie. Le « Et » intitial suggère aussi un univers dans le « blanc » d’avant le premier vers, donc d’avant la prise de parole, le Verbe… Littéralement, l’univers de l’infans ?

On note ensuite l'expulsion de ce « je » « libre , comme indéfini sinon par le féminin au physique comme au spirituel (« si nue et sans idées »), qui naît pour être aussitôt arrêté, limité, « tranché » (sinon castré), avant d’être « assigné ».

C’est là que surgit un enchaînement d'images en effet très déroutantes :

- le cresson évoque quelque chose de végétal, d’humide, en « croissance », tandis que « déluré » introduit une idée de désordre, d’excès, voire d’indécence. Les deux associés donnent à la nuit une dimension de matière vivante, un milieu organique dans lequel on s’agite comme un fœtus, qui me suggère une expérience chaotique du corps maternel, voire brutale si on change de registre de langue (cresson / pubis ?)

- « le silex du matin » évoque la dureté, la coupure, mais aussi l’outil primitif, l’origine du meurtre ou du feu. Après l’aube qui noie, le matin est tranchant : on passe à une réalité "éveillée" qui poursuit dans la violence, et dissocie définitivement d’un état de fusion originelle indicible.

- « à la force du poing, de la peau d’ennemis » marque l’intrusion d’un autre hostile et la prise de contrôle du corps de ce « je » individué, ce qui peut peut évoquer une agression réelle ou la manière dont le monde « réel » impose ses règles et assigne un rôle (« Et ils ont aussitôt élu mon domicile ») ?

- « refuge aux lignes blanches / aux contraintes invisibles » est très ambigu : « lignes blanches » suggère normes de comportement voire destin (respecter les lignes blanches sur la route tracée après le domicile…) , et « contraintes invisibles » : règles sociales, psychiques, médicales ? Donc lieu d’enfermement et de normalisation. Mais « refuge » est aussi un lieu de protection ? - j’aime beaucoup le premier tercet qui suit parce qu’il suggère le début « aérien » d’une résistance par l’évitement : le louvoiement sans bagage au milieu de gens qui sont lourdement « fixes » m’évoque Bartleby…

- Le second tercet vient par contraste réaffirmer la perte de l’origine mais est-elle soudain si irrémédiable ? « Escamotée » seulement par un sommeil de paradis artificiels ou de pulsions ("sèves") ? Est-on au fond de la caverne platonicienne ?

- Car le distique final a des allures de victoire (« Je sais ») et de retour à quelque chose d’homérique : le souffle se lève – vas-tu chanter, ô Déesse ? Faut-il tenter de vivre ?

Cette progression, par bonds d’une image à l’autre, donne donc au poème une cohérence interne forte, une trajectoire d’aliénation puis de libération .

Le « mythe » pourrait alors être le chemin qui mène d’une chute ou d’une perte d’origine à une salvation ? Ou pour être plus près du texte : d’une naissance (organique) à une renaissance (spirituelle) ?

Mais comme toujours avec tes textes, je ne peux m’empêcher de lire une tentative de dire la « Parole » poétique – et là : quelque chose en lien avec la langue maternelle (ah ! ce « cresson » buissonneux !…) – dont est faite organiquement la poésie mais dont elle doit se libérer pour être vraiment poétique…

Et c'est là ma seule réticence (paradoxale) : j'adore le côté "intellectuel" de ton poème, son aspect d'énigme, de chasse aux indices, de puzzle (mais c'est mon péché mignon...) ; et je regrette que la musicalité soit moins sensible que dans tant d'autres de tes textes...

Mais peut être me suis-je fourvoyé loin d’Ithaque de A à Z !

   LeChevalier   
18/3/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Homère dit « ῥοδοδάκτυλος Ἠώς », ce qui signifie « l'Aurore aux doigts de rose », ce n'est pas l'aube, et ce n'est pas la couleur rose mais bien la fleur. Ça, le premier commentaire le disait déjà ; ce n'est pas la peine d'y insister.

Évidemment, je suis sensible à un poème d'inspiration antique, fût-elle lointaine ! C'est la preuve que, dès les époques les plus reculées, l'homme a vu à peu près tout ce qu'il y avait de beau à voir dans le monde. « Nil novi sub sole ! » D'où la nécessité pour l'art de redire ce qui a déjà été dit, en ajoutant de petites variations.

Je trouve dans le troisième distique des résonances de cette inspiration antique, avec sa violence et la primitivité de ses armes.

La suite est labyrinthique mais c'est un labyrinthe habité, un peu comme la ville d'Athènes ou Diogène prétendait chercher un homme. Car cette Athènes est bien le lieu des artifices, image assez proche du monde occidental dans lequel nous vivons aujourd'hui.

   Louis   
23/3/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Un « mythe », au sens fort, peut être défini comme le récit d’une genèse. Il dit les origines ; il raconte comment une chose ou une personne vient au monde, en faisant appel à du surnaturel comme à une part de fantastique.
Ce poème se veut un mythe, selon le titre qui lui est donné, un mythe comme récit poétique de la genèse du "moi" actuel de la locutrice, dans le prolongement de cette exploration de soi, en particulier quant à l’ écriture, déjà à l’œuvre dans un précédent poème intitulé « d’où ? », qui interrogeait le sol natal d’un enracinement, et trouvait au temps originaire de l’enfance un éden, un monde plein de lumière persistant dans la face solaire de sa personne actuelle, mais aussi un autre sol effondré au cours de son histoire dans des « gouffres » noirs et inquiétants où s’origine un versant de soi plus caché, plus sombre, plus angoissé.

Dans une référence encore homérique, le poème ne se limitera pas à cette exploration, et se présentera comme une quête de soi, de cette part solaire originaire de soi, tel une Odyssée seulement suggérée, par laquelle le moi de la locutrice cherche son Ithaque.

Il semble que dans ce nouveau poème, le "sol" originaire, celui exposé à la lumière, opposé à cet autre, sombre et raviné, soit remplacé par l’opposition entre le jour et la nuit. Ithaque se veut solaire et céleste.

L’enfance de la locutrice se parcourt au lever du jour dans la lumière de l’aube, une aube « aux doigts roses », en référence à Homère ( l’image empruntée est le plus souvent traduite par « aube aux doigts de rose » ). Est fait usage de cette image très souvent reprise, très souvent citée, ce qui serait un réemploi très banal si celle-ci n’était pas convoquée pour en recevoir un sens nouveau.
L’enfance est "prise en main" par des « doigts roses », des doigts de fée, des doigts divins, qui font un début de "vie en rose". Charme des commencements, gais et souriants.

Mais très vite pointe avec le jour un sentiment de dépit : « Je me suis noyée dans cette aube ». Se noyer dans le bain de lumière des aurores, dans une aube "arrosée", c’est se perdre, et ainsi ne plus pouvoir être soi-même, ne plus pouvoir nager, surnager, pour se maintenir et avancer sur les flots agités de la vie ; c’est ne plus pouvoir avancer vers soi-même ; et c’est couler dans les fonds abyssaux, dans les « gouffres », dans les obscures profondeurs, creusant la face sombre de sa personne. C’est enfin s’enfoncer dans la nuit.
Un précédent poème de l’auteur commençait aussi par une noyade : « Mon enfance s’est noyée dans ton verre » était-il écrit, en s’adressant, à l’instar de H. Michaux, à sa propre vie. L’heureux départ dans l’existence semble très vite compromis, très vite miné dans le cours de l’aube croissante.

Les doigts roses en seraient pour une part la cause :
« si nue et sans idées dans cette aube aux doigts roses »
La nudité est celle qui laisse sans armes et sans armures, dans un état de faiblesse et de vulnérabilité, démunie face aux "coups du sort" ; nue, comme dépourvue des ressources qui permettent d’affronter les difficultés de l’existence, et des moyens de défense qui prémunissent contre ses coups durs.
Nudité édénique aussi, et innocente. Les doigts roses ne tissent pas les habits en prévision des intempéries, comme si l’éclat du jour levant était la promesse d’un perpétuel printemps, de calme, de joie et de paix.
Les « idées » aussi sont manquantes ; en ce qu’elles font partie des moyens de défense, parce qu’elles sont conscience des dangers et des difficultés que la vie réserve ; leur absence laisse également démuni et vulnérable.
Si la première occurrence des fins doigts de rose désigne l’activité "divine" qui tisse une vie insouciante, gaie et joyeuse, la deuxième désigne ses négligences qui laissent, dans le même temps, sans appui, sans secours et sans protection. Ambivalence d’une aube, qui n’est pas toute bienveillante, et manque de prévoyance.
La "noyade" fut ainsi l’évènement primordial. D’elle tout "coule" et en découle. L’implicite qui précède le début du poème : « Et je me suis noyée… » n’était qu’eaux calmes et rêveuses, tranquillité d’avant l’aventure de soi. Homère ne fait pas non plus le récit de la vie d’Ulysse avant son départ d’Ithaque.

Les deux vers suivants présentent une obscurité liée à la rêverie. L’exploration de la genèse de soi n’est pas menée, en effet, de façon psychologique, mais par une rêverie poétique, qui reste dans le pourtour, dans les pointillés des actions et événements.
On peut toutefois affirmer que le premier vers se place encore dans l’enfance :

« J’ai beaucoup gigoté pendant chaque lumière »

Le verbe utilisé, « gigoter », connote en effet l’agitation des premières années de la vie.
Cette agitation semble d’abord désigner l’activité gaie et innocente, les jeux plaisants, à l’instar de l’enfant évoqué par Zola : « chatouillé par le soleil, il riait et gigotait, ses petits pieds roses en l'air, se roulant, culbutant […] »
Le deuxième vers, plus obscur encore, « au cresson déluré de la nuit tout entière »
semble indiquer que le gigotement consiste aussi à se secouer, à se prendre soi-même en main, pour résister à ce qui remue déjà, à cette "nuit qui remue" ( H.Michaux) cette nuit rampante, comme un « cresson », plante des lieux humides, envahissante, qui pousse dans les eaux nocturnes où l’on se noie.
Cette plante est « délurée », en ce qu’elle agit de façon inconvenante, offensive, fougueuse, mais prend un sens fort par son étymologie : "dé-leurré". Elle manifeste alors cette part de soi, sombre de ne pas être dupe, pas leurrée, sombrement lucide sur la réalité, celle qui joue pour s’opposer à ce qui veut se jouer de soi. Celle qui résiste. Ainsi cette nuit-là ne retient pas l’aube aux doigts roses, mais prépare son retour.

Ce cycle pourtant est interrompu. Se produit un "arrêt de jeu". Du jeu de l’illusion et de l’émerveillement :

« et l’on m’a arrêtée au silex du matin »

Les temps de la genèse sont introduits par des « Et » : « Et je me suis noyée » ; « Et l’on m’a arrêtée… » Tout est saisi dans une suite, faite d’ ajouts, en laissant de côté la complexité des enchaînements, l’articulation entre les périodes de la genèse.
Un coup dur donc, le silex, un coup d’arrêt, et a pris fin l’aube aux doigts roses, et s’est achevée l’enfance et son innocence.

C’est un arrêt violent : « à la force du poing »
La main du jour n’a plus les doigts en rose, elle s’est refermée, s’est repliée en un poing qui porte des coups. Des coups durs. Et la lumière n’est plus celle du jour, mais des étincelles qui jaillissent des coups de frappe du silex.
C’en est fini de l’aube « divine » aux doigts roses, il n’y a plus d’aube désormais qu’ « escamotée », dissimulée, dérobée, cachée à la vue. Une aube désormais non apparente, et non opérante. S’ensuit une nuit perpétuelle, et des ersatz d’aubes.

Le sujet de l’arrêt provoqué est indéfini : « Et l’on m’a arrêtée… »
Mais il s’incarne dans les ennemis : « de la peau des ennemis »
Qui sont-ils ? Sinon les forces hostiles contre lesquelles il convient de combattre, puissances personnifiées, car elles ne sont pas nécessairement des personnes, mais des événements, des situations, des circonstances.
La vie est conçue comme un champ de bataille. Et la lutte s’impose, contre les assassins de l'aube

Ces ennemis, envahissants, ne restent pas purement extérieurs, ils « ont élu mon domicile »
L’hostilité, d’abord extérieure, devient intérieure. Le « domicile », c’est un intérieur, aussi bien logement, que le "dedans" psychique.
Espace intérieur envahi. Et se retrouver sans véritable refuge. Sans "fort" intérieur.

Le domicile est un :

« refuge aux lignes blanches
Aux contraintes invisibles »

Ces vers sont assez ambigus.
Des « lignes blanches » seraient tracées, mais outrepassées par les puissances hostiles. Ou plutôt : une ligne de partage est ébauchée dans l’intériorité même. Un infranchissable dressé. Un domaine hors d’atteinte. Une forteresse intérieure élevée pour se protéger des assauts ennemis.

Des manœuvres, des ruses sont effectuées pour échapper aux « ennemis » de l’intérieur :
« j’y louvoie sans marcher »
Mais il n’ y a pas de véritable avancée. La vie roule, mais « sans bagages », sans acquis, et sans se rapprocher du but.

Quel est le but ?

« Je cherche toujours l’aube / divine escamotée »

Comme Ulysse, la locutrice cherche son Ithaque, son ciel originel, son royaume, dans cette odyssée personnelle, dont seule l’ esquisse est dévoilée.
Odyssée du sujet, du moi en quête d’une Ithaque qui, ici, n’est pas une île ou un « îlot », mais un ciel. Une terre céleste. Un paradis de l’enfance qui pourrait se perpétuer dans l’âge adulte, et dont aucun obstacle n’arrêterait plus les promesses.

La recherche, contrariée dans la vie diurne, est alors menée « au fond d’un sommeil lourd d’artifices et de sève »
Paradis artificiels ses songes nocturnes, mais ils ne sont que simples substituts fantasmés.
Ils manquent de légèreté, un « lourd » sommeil, pesant, ce qui rend difficile leur remontée en surface, empêche la montée de leur « sève », celle qui pourrait les faire éclore à nouveau dans le ciel de la réalité vécue.
Il s’agit donc, dans une épopée personnelle, contre toute adversité, de traverser la nuit, de faire monter la sève qui permettra l’éclosion d’une aube aux doigts roses.

Les deux derniers vers semblent éloignés de la perspective de cette odyssée.
Mais que disent-ils vraiment ?

« Je sais les yeux fragiles… »

Des yeux « fragiles » ne sont-ils pas ceux qui ont une faiblesse dans la capacité de vision et de discernement ; des yeux disposés à l’aveuglement ? L'aune n'a-t-elle pas été "escamotée" ?
Ne courent-ils pas le risque de pas voir poindre l’aube à son retour ?
La locutrice fait référence à ses propres yeux.
Elle recourt alors aux visages d’autrui :

«je lis tous les visages / alignés sous le vent »

Que chercher sur ces visages, que faut-il y « lire », y déchiffrer, y déceler ; quels signes y repérer, sinon ceux qui indiquent l’advenue des doigts roses d’une aube nouvelle. D’un nouveau matin du monde, son monde personnel et de celui qui nous est commun.
C’est donc dans le visage d’autrui que sont cherchés les signes. Dans ces visages qui constituent un regard extérieur, objectif. Dans ces visages qui témoignent que l’on navigue sans se noyer vers Ithaque, qu’on abordera bientôt l’île céleste aux doigts de rose.

Ce poème, par certains côtés, "déroute" le lecteur. C’est que ses yeux aussi sont « fragiles », et les miens souffrent parfois de strabisme "divergent".


Merci Eskisse


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