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Récit poétique
IZARRA : Dans le froid
 Publié le 22/08/26  -  4 commentaires  -  2696 caractères  -  46 lectures    Autres textes du même auteur

La beauté des cœurs qui gèlent.


Dans le froid



– Te souviens-tu lorsque nous chevauchions dans la toundra, fiers, les cheveux au vent, l'âme légère ? Repenses-tu à nos cris dans le glacial azur ? Perçois-tu l’écho de nos rires de jadis ? Sauvages et doux, nos chants rauques résonnaient jusqu’au crépuscule dans les plaines givrées. Nous dévalions de blancs espaces, lancés par nos chevaux… T’en souviens-tu ? J’entends encore hennir nos montures. Nous filions côte à côte à folle allure, rênes en mains, essoufflés, heureux. Dans un geste précis et périlleux, nos lèvres se rencontraient en plein galop : penchés l’un vers l’autre à la vitesse du loup, nous échangions un baiser dans le bruit des sabots. Statufiés en pleine course.

– À quoi sert d'évoquer ce temps révolu ? Il nous faut oublier et avancer. Les regrets sont des herbes vaines, progressons plutôt.

– Ces jours ne furent-ils pas les seuls qui méritent que les siècles s’en souviennent ? Passagers des glaces, maîtres des grands froids, seigneurs des neiges, nous sillonnions des terres vierges, insolites. Devant nous, toujours, l’écume. À l’infini. Rien n’entravait nos cavalcades. L’horizon seul bornait notre vue. L’immensité était notre couche. Nous avions la Lune pour oreiller, des champs de constellations en guise de toit. Nous respirions la brise, humions les nues, transpirions des larmes de fatigue et d'allégresse, et allions nous abreuver directement au ciel. Des flots célestes nous coulaient dans les veines. Notre pain quotidien s’appelait joie, amour, liberté. Je rêve sans cesse du souffle plaintif de l'hiver qui faisait pleurer les rochers et emportait leur peine dans le lointain. Le soir, le violon d’Éole se taisait. Alors la musique des étoiles nous parvenait. Le silence pétrifiait nos cœurs. Parfois la blonde flâneuse veillait sur les étendues gelées. Tout se figeait sous son éclat follet : la nuit devenait mystère. Enroulés dans nos fourrures, t’en souviens-tu ?, un feu couvait près de nous, tel un ami vigilant. Nous refermions sur notre sommeil la tente de peaux. Autour de nous, le gel mortel. Épuisés, nous sombrions dans un sommeil profond, enlacés jusqu’à l'aube. Nos galopades se poursuivaient dans nos songes, fabuleuses. N’aimes-tu pas te remémorer ces souvenirs radieux ?

– L'aventure est finie. Nous ne cavalerons plus à travers ce pays que tu aimais tant, plus jamais. Tu le sais. Oublie ces années enfuies et regarde plutôt devant toi. Une autre destinée nous attend. Nous ne devons pas demeurer dans le passé. Rappelle-toi, un matin nous ne nous étions pas réveillés. Le givre nous avait ensevelis sous son manteau fatal. Tu as compris, comme moi. Cela fait si longtemps que nous sommes morts…


 
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   Provencao   
22/8/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour IZARRA,

Plusieurs lectures m'amenant à penser que je suis dans une confession, un souvenir subtil ou plutôt illusoire, cette confession qui suppose, se figure n'est pas empreinte d'histoire, mais de monde.

Elle peut allouer vie à des vies qui n'ont pas été, mais qui auraient pu exister, qui ont été projetées. Et en les fantasmant elle leur fraie un avenir.

Au plaisir de vous lire,
Cordialement

   Pussicat   
23/8/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Une chevauchée au pays du souvenir enchanteur pour habiller une réalité qu’on aimerait ignorer ou voir autre. Des questionnements comme autant de passerelles entre deux mondes, entre deux êtres, entre deux états pour se rassurer que le vécu est bien le même et que l’oubli est un poison lent.

Les souvenirs dessinent un paysage où le froid et le blanc dominent (toundra / glacial azur / plaines givrées / blancs espaces / Passagers des glaces / maîtres des grands froids / seigneurs des neiges / l’écume / gel mortel) pour enfin embrasser les éléments (souffle plaintif de l'hiver / violon d’Éole), sans limites ( L’immensité était notre couche) et l’univers dans son entier (Lune / champs de constellations / ciel / flots célestes / musique des étoiles / la blonde flâneuse). Mais sous l’apparente beauté glacée de ce paysage enchanteur, paysage de rêve, se dessine peut-être un destin déjà écrit, comme un feu qui couve (Le silence pétrifiait nos cœurs / Tout se figeait / gel mortel / nous sombrions dans un sommeil profond).

Le lecteur comprend vite que le souvenir de cette aventure n’est pas partagée et que le chemin retour se fait en solitaire. Par le questionnement (Te souviens-tu ? / Repenses-tu ? / Perçois-tu ? / T’en souviens-tu ?) comme un appel, rappel à s’accrocher, se raccrocher, à ne pas jeter aux orties cette vie partagée, ses instants magiques, uniques qui vivent dans le souvenir et la réponse qui fuse et vient trancher la corde qui les rattachaient à « ce temps révolu » comme si une lassitude animait la personne à qui s’adresse ces rappels poétiques (Il nous faut oublier et avancer.), poursuivre la route, avancer sans se retourner.

Une assertion appuyée par une fin sans équivoque (L'aventure est finie) comme une volonté de revenir à une réalité difficile à accepter, une réalité que l’autre semble fuir en se réfugiant dans le passé, dans les souvenirs enchantés qui réconfortent comme un baume, tout en marquant la différence par ce glissement du « nous » (Nous ne cavalerons plus à travers ce pays) au « tu » (ce pays que tu aimais tant).

Une interrogation sur « Statufiés en pleine course. ».

Les deux dernières phrases ne sont peut-être pas utiles (Tu as compris, comme moi. Cela fait si longtemps que nous sommes morts…), le lecteur a compris que le givre les a mordus les emportant sur ses terres pour toujours. J’aurais choisi le passé composé : Le givre nous a ensevelis sous son manteau fatal.

Faut-il au temps céder ses peines, ses joies, ses envolées physiques et poétiques pour voir couler le sang amer des jours passés et vivre une résurrection, un renouveau vierge de tout, se réinventer, la rupture consommée, ou garder ces souvenirs vivaces, des instants si inoubliables qu’ils méritent d’être inscrits dans les mémoires pour les siècles des siècles pour re-garder « La beauté des cœurs qui gèlent » ? Ce texte offre des interprétations multiples, et c'est intéressant.

A bientôt de vous lire

Edition : correction de coquilles

   EtienneNorvins   
24/8/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Deux êtres, sans doute deux amants, évoquent avec regret (pour l'un) et lassitude (pour l'autre) une vie d’aventure, de liberté et d’amour, avant qu’une révélation finale rétroéclaire tout leur échange et donne aux images de glace, de silence et d’immobilité une dimension incertaine : tristesse de ce qui est perdu ou appel à un renouvellement ?

Le texte peut d’abord se lire comme une évocation nostalgique d'une époque révolue. La toundra, les plaines givrées, les constellations, la Lune, les fourrures, la tente de peaux, le feu, le gel forment un décors cohérent, mais où détonnent quelque peu les référence à la culture méditerranéenne (mythologie grecque avec le violon d’Éole ou référence chrétienne du pain quotidien). Ces aventuriers étaient donc issus d’un univers qui n’est pas arctique ? Etaient-ils en fuite ? En quête ? Il y a là un mystère qui donne au texte un joli flouté.

Les personnifications (Le vent devient musicien, les rochers pleurent, le feu devient un ami, le ciel devient une source dont les personnages peuvent boire) contribue par ailleurs à donner au souvenir une dimension animiste. Le texte parle de liberté, d’espace et de mouvement, et sa syntaxe se déploie elle-même en longues périodes, avec des accumulations qui donnent une impression de course, porté par le motif du galop.

Toutefois, l’accumulation de métaphores et de formulations lyriques (parfois un peu trop conventionnelles...) finit par produire une impression de saturation et parfois d’incohérence : "Statufiés en pleine course", dans ce baiser qui semble être le cœur béni du souvenir, s’accorde mal avec l’invitation répétée au mouvement. Ou alors la mort par pétrification était-elle le vœu secret des ces cavalcadeurs, mais pourquoi seraient-ils nostalgiques dans ce cas ? La dernière partie est aussi moins réussie, trop narrative, avec un usage dissonant de l’imparfait : il y a rupture, le passé simple ou composé aurait été meilleur.

Mais le poème s'offre à la relecture par les interprétations variées qu'il permet, qui vont du couple en crise, qui s'usent les instants bénis des premiers baisers, au poète aux prises avec la distance abyssale entre l'horizon mouvant de son poème et la réalité figée qui se cristallise sur sa feuille...

   Yakamoz   
24/8/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Ce texte nous immerge dans les espaces infinis du grand nord, dans le froid et la glace. J’ai pensé tout de suite à la toundra du nord de la Sibérie, mais peut-être est-ce une autre contrée qui a inspiré ce récit ? J’ai trouvé l’écriture très en harmonie avec les descriptions de la nature, belle mais hostile, et avec les images de communion de l’homme avec les éléments.

On perçoit la nostalgie d’un temps révolu, de la liberté perdue, il faut avancer certes mais vers quoi ? Mélancolie des jours heureux, est-ce un amour finissant ou la fin d’une époque ? Se projeter dans la modernité, dans l’inconnu fait peur lorsque l’on vient des ces régions préservées des atteintes de la main de l’homme. C’est ce que ressent l’un des protagonistes, qui préfère se réfugier dans les souvenirs, l’autre semble plus enclin à faire table rase du passé. Deux points de vue qui s’opposent, deux façons d’appréhender une même situation.

Merci pour cette lecture qui nous transporte loin, dans un univers méconnu.


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