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Laboniris
Lariviere : Fragment delta numéro 9
 Publié le 11/06/26  -  9 commentaires  -  5637 caractères  -  88 lectures    Autres textes du même auteur


Fragment delta numéro 9



Dans les sommeils des soleils pacifiés s’étalent paisiblement les pastels du bonheur, pâle comédie des dortoirs emmurés et des soupirs échoués sur des lèvres prurigineuses suturées de gel, brûlantes de fièvre, grouillantes d’araignées métalliques, de lierre étouffant, de mièvres sentiments, de lièvres à débusquer, d'os à ronger, de pièges, de trappes, de satrapes, de clapiers, d'échiquiers, de poupées russes éventrées, de pirouettes en faillite…

Des vierges accoudées à des balcons d'albâtre pendent au crépuscule, mais les balustres sont glacés, friables du givre des souvenirs, de la cendre des paroles incendiées, des pactes rompus et des secrets enfouis, des souffles coupés net ; dans nos bouches asséchées, chercher le goût du miel malgré l'odeur des labeurs et du fumier, mirifique projet fourmillant aux confins des illuminations, croc, accroc, morsure d'aspic, sueur, douleur, combat de gladiateur, rétiaire et mirmillon s'affrontant dans un duel à mort sous les clameurs de la foule, sous les mœurs féroces de l'empire, sous les projecteurs du nouveau monde…

Un tout petit écran nous assomme de ses mensonges et de ses vérités factices, nous assourdit de ses bruits, de sa fureur, nous abrutit de divertissements futiles, de terreurs préfabriquées sur nos peurs instinctives et nous voyons la vie se dérouler comme une vitre sans tain par la lucarne enluminée de nos rêves dépouillés de splendeur, congelés dans des espaces modernes saturés de néons aveuglants, remplis de spectres, de sceptres en plastique et de distorsions folles ; alors les mémoires confinées halètent dans nos poitrines et le temps devient élastique, mirobolant, dilaté, répétant les sempiternels slogans des puissants : du pain et des jeux, du vin tiré, une messe dite, une promesse de repos éternel sur nos problèmes d'insomnies en supplément…

Dans nos angoisses et nos délires, les hasards et les poux, les cailloux, les hiboux, les murmures fourmillant de tarasques et de tarentules, le fracas des rotules et le goût des égouts… Genoux à terre et claquement de dents, les canines des envieux brillent au clair de lune, les pousses au crime se gantent de cuir noir, poignard, traquenard, s'écoule le sang chaud, le sable imbibé et les truchements fastueux des commémorations vides de sens comme seules additions du divin et soudain, la lumière attendue s’installe comme une palissade de crabe d’argent, addiction terrible, noyade les yeux baignés de grâce, avalanches de fleurs de lys, de bouquets de roses au pourpre globuleux, de lymphe vermeille, de parfum de jasmin, jardins suspendus et pyramides, traces de parques, cyclopes, gorgones, nymphes égorgées, déesses infernales, toison d'or, profil grec, pied égyptien, images du Parthénon, spartiates pénitences…

Le bûcher du siècle est un autel hautain où le Saint Graal renversé laisse s'échapper des larmes et des rires spastiques, de gracieuses grimaces, postures, magie noire, enluminures, expiation béate… subterfuge feint et refuge malsain inondant les vitraux sur le fragment des merveilles qui éclate en mille bris de verres puis cristallise cette viscosité dans un onirisme de dorure ironique, et en effet, c’est du plus mauvais goût… Alors se démènent les âmes, se recroquevillent les passions, s’empêtrent les rideaux pourpres des velours dans les cœurs tourmentés, ricanent et ricanent les sourcils intérieurs d’une crasse sanguine… Des succubes apparaissent, crépitant comme nœud coulant leurs sortilèges de satin, leurs éclairs d’azurs étouffés, spasmes, miroir brisé, démangeaisons, mygales jaillissantes sur les berges écarlates dans les herbes spongieuses des trop tranquilles cours d’eau encombrés de vases envahissantes…

La poésie vendue à la criée. Litre et rature. Silures gluants. Souillure et salissure, sciure des âmes et copeaux de cœur et effroi et déprime et décombre du moi, esthétique de l'outrance, magnificence, obsolescence programmée, séisme boursier, répliques, tremblements, effondrements, anges déchus, rêves princiers.

Saveur d’or jadis. Conquêtes, au zénith violet de Mars. Désirs s’effilochant, mélancolie, horizon de la rosée attendue au lendemain des brumes…

Un faux air de frisson. Les refrains froissés, cratères, grisaille ivre de lézard, meurtri de lumière bat rapide ce pouls filant qui roule grenat, traînant ses gravats au gré des comptines, il tient le mal du pays par le nord, étoile polaire claudicante sur le chemin forcené des illusions.

Conscience des fictions, revers des bords de routes… Fièvres mauves des passions obscures. Dépit des apparences. Dolérite des doléances dans la rose des vents. Transes et fulgurances nous animent et nous font sursauter sur le treillis sensible et coloré de l'instant.

Obsidienne révérence. Chimère en col carmin… Le tranchant osseux d’un menton. Éventrés les édredons de goudron rouge sur tes joues cadavériques…

Cape sur poitrine, l’homme lui-même accroche amasse des sacs de blé sanglant sur les épaules colossales des fous et même les planètes les plus lointaines gémissent les peines rances du monde et de ses périples. Une issue. Un couronnement et des missives. Lampe tamisée des extrapolations sur les platines froides de nos méninges…

Se perdre et se noyer…

Couler à pic, puis sentir sur le fond des abysses les grains de sable où se cache l'or du temps.

Sempiternelles fuites en avant de nos fragiles conditions.

Tâtonnements. Hésitations.

Fastes et déchéances.

Rêve et marbrure.

Philosophale destinée…


 
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   Cyrill   
11/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Salut Lari.
Je termine ici ce que j’avais noté en EL à ma première lecture.
Des digressions dans les digressions de digressions. Des « transes et fulgurances ». Tu jettes un pavé dans la mare et tu examines les ondes, tu les déformes jusqu’à la quadrature. Elles sont débattues, re-débattues, sondées et dépouillées. Ressassées jusqu’à l’os. Ondes sémantiques autant que sonores et musicales, philosophiques et poétiques. Une débauche langagière virtuose sur un rythme d’enfer.
Cette scansion quasi chamanique qui précipite les syllabes en un mouvement perpétuel d’allitérations et d’assonances imprime un sentiment d’urgence déjà largement présent dans les précédents fragments.
J’ai particulièrement aimé ces passages où l’écriture se précipite dans une sorte d’effondrement des mots, comme pour mieux les reconstruire et les doter d’un sens nouveau dans une configuration innovante, ‘boule-de-neigeante’ :
« croc, accroc, morsure d'aspic, sueur, douleur, combat de gladiateur, rétiaire et mirmillon »
« tarasques et de tarentules, le fracas des rotules et le goût des égouts… »
« Silures gluants. Souillure et salissure, sciure des âmes et copeaux de cœur et effroi et déprime et décombre du moi »

Bravo donc pour cet écrit a-formel qui n’en finit pas d’investiguer le sens, et la conscience surtout. D’investir le monde dans sa relation à l’histoire. De questionner les technologies en regard de nos imaginaires, de convoquer le geste poétique comme un geste essentiel, primordial, nécessaire à la vie comme la respiration, le boire et le manger. Tandis que sur le « tout petit écran », dans lequel on nous invite à fondre nos personnalités, ne défilent que du texte et de l’image formatés, un succédané d’humanité sans saveur, de la marchandise débilitante et de la pensée aussi magique que frelatée, pâle fac-similé de celle de l’enfance. Drôle de ragoût, triste ragoût.
Merci pour le partage et encore bravo !

   Provencao   
11/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Lariviere,

J'aime bien cette gestualité du poème qui déplace le dire du litre et rature vers la salissure soupçonnant l'iconicité pure de votre poésie.

A la fois fascinée par " cette chimère en col carmin" et rebutée par la violence et l'indignation que disent les visions.

Et ce passage :" Se perdre et se noyer...
Couler à pic, puis sentir sur le fond des abysses les grains de sable où se cache l'or du temps.
Sempiternelles fuites en avant de nos fragiles conditions."
est aussi celui de l'âme qui cabre cette poésie dans une objectivation de sa mise en mouvement.

Au plaisir de vous lire,
Cordialement

   framato   
11/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Un texte qui une fois n'est pas coutume fait largement appel à l' antiquité afin de développer ses arguments, c'est d'autant plus savoureux quand on sait l'usage que fit de l'antiquité gréco-latine une partie assez large du monde occidental à partir des années 20 et 30 et ce qui en est advenu. L'évocation des vierges pendues a fait jaillir en moi à la fois (et c'est paradoxal) la promesse faite aux "martyrs" terroristes et la violente répression faite aux femmes en Iran, qui a déclenché les manifestations que l'on sait et dont certains dirigeants néo fasciste se sont servis pour commencer la guerre que l'on sait sous le prétexte anti nucléaire que l'on sait... et qui au final a abouti à une autre de forme de génocide au Liban, voire dans les colonies en Cisjordanie... mais ce n'est certes pas le propos du texte.

L'utilisation des écrans, des fakes, des réseaux sociaux qui assourdissent , abrutissent (du pain et des jeux, j'ajouterais bien et des réseaux) est parfaitement décrites, ainsi que l'utilisation de nos peurs. La violence de la société que d'aucuns appellent l'ensauvagement également.

La poésie - vendue à la criée - n'est pas en reste... Se perdre et se noyer, c'est chaque fois la sensation que j'ai en te lisant, mais cette noyade et de celle dont on renaît sans cesse en disant : encore, encore... comme si l'on pouvait absorber l'intégralité de cet océan de maux pour en régurgiter un monde et une humanité un peu meilleurs.

Et si c'était notre destinée, de transformer le plomb en or, ou du moins de le tenter ?

   Myndie   
11/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Lari,

je ne saurais mieux dire que Cyrill et framato pour saluer ce nouveau Fragment, foisonnant, baroque, qui questionne, secoue les consciences et dont la surcharge d'images fait bien ressortir le sentiment d'urgence face à la déchéance du monde moderne.
La richesse du vocabulaire m'impressionne autant qu'elle me charme. Les « rétiaire, mirmillon, satrapes, dolérite, spastiques », antidotes à la superficialité de notre univers contemporain, à ce" tout petit écran (qui) nous assomme de ses mensonges et de ses vérités factices, nous assourdit de ses bruits, de sa fureur, nous abrutit de divertissements futiles, de terreurs préfabriquées sur nos peurs instinctives », à nos rêves «  congelés dans des espaces modernes saturés de néons aveuglants »
donnent au texte le chic délicat de la patine du temps.
Si le premier paragraphe m'a menée au bord de l'asphyxie, j'ai été emportée par le souffle de poésie qui traverse, anime cette prose, et par la fulgurante beauté de certaines images : 
«  La cendre des paroles incendiées »,
« l’horizon de la rosée attendue au lendemain des brumes
« sciure des âmes et copeaux de cœur » 
«  Obsidienne révérence. Chimère en col carmin »,
et, pour ne rien oublier, par l'ironie cynique de cette «  poésie vendue à la criée. Litre et rature. ».
La chute, ces dernières phrases courtes et isolées sont un peu plus convenues et surtout, rompent selon moi avec l'énergie, la folle exubérance de l'ensemble mais au final, le texte, surréaliste et quasi dystopique, est une réussite.

Myndie,
qui part à la recherche de sa philosophale destinée

   Polza   
11/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Philosophale destinée était le titre de ce Laboniris avant qu’il ne se transforme en fragments me semble-t-il…

Qui dit philosophale dit pierre, qui dit pierre philosophale dit alchimie, cela vous sied à merveille, vous êtes notre poète-alchimiste du Laboniris !

Toujours cette richesse de vocabulaire et ces mots en écho qui s’entremêlent pêle-mêle (mais pas n’importe comment).

soleils répond à sommeils, lièvres à lierre, satrapes à trappes, accroc à croc, etc.

« Dans les sommeils des soleils pacifiés s’étalent paisiblement les pastels du bonheur »

J’imagine que vous avez voulu signifier au lecteur qu’il y avait plusieurs sommeils, néanmoins, je pense que ce lecteur aurait compris l’idée si vous aviez écrit « Dans le sommeil des soleils pacifiés s’étalent paisiblement les pastels du bonheur », ce qui aurait eu pour effet d’alléger la phrase quant à sa sonorité, « Dans les/des/pacifiés » vs « Dans le/des/pacifiés », je trouve ça plus fluide, mais c’est ine question de point de vue…

Ah oui, avant de poursuivre, je voulais vraiment vous remercier d’avoir pensé à ma vue qui baisse en aérant vos Laboniris depuis 2 productions déjà, la Sécurité sociale vous en remercie !

« dans nos bouches asséchées, chercher le goût du miel malgré l’odeur des labeurs et du fumier, »

J’ai beaucoup aimé cette image, allez savoir pourquoi, elle m’a fait penser à Jean-Baptiste Grenouille, né au milieu des légumes et poissons avariés, mais qui s’accroche pourtant aux miels de la vie, à son parfum…

« croc, accroc, morsure d’aspic, sueur, douleur, combat de gladiateur, »

Vous me confirmerez ou pas si vous avez bien voulu dire « combat de gladiateur » au sens où cet un combat d’un seul gladiateur, ou dans le cas contraire, il faudrait écrire « combat de gladiateurs », sinon c’est très difficile, j’imagine, pour un gladiateur de combattre tout seul, à moins de lui-même se couper une jambe ou un bras (je rigole parce qu’en écrivant cela je revois l’image du chevalier noir dans « Sacré Graal », c’est qu’une égratignure, j’ai connu pire…)

« Un tout petit écran nous assomme de ses mensonges et de ses vérités factices, »

Je crois que c’est Arthur H qui disait dans l’album live « Fête trouble », quand je regarde la télé la nuit, je m’ennuie, mais c’est encore pire quand je l’allume… »

« et le temps devient élastique »

Par analogie, j’ai pensé à Dali…

« répétant les sempiternels slogans des puissants »

Je viens de perdre 20 minutes à chercher un livre que je pensais à l’étage alors qu’il était juste à côté de moi dans ma bibliothèque ! Mais tout comme Georges-Marie-José Perec, je me souviens de votre coup de gueule (que je comprends parfaitement, ce n’est pas une critique) et je me suis dit que si vous preniez la peine de nous proposer ce que vous nous proposez et qui doit demander un travail assez considérable, j’imagine, alors le lecteur et commentateur que je suis se doit de prendre également son temps et d’essayer de vous commenter au mieux avec mes maigres capacités intellectuelles (ceci étant dit, pour quelqu’un qui s’est « fait tout seul », je trouve que je m’en tire pas trop mal !).

Ce livre, c’est « Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie » d’Edward Bernays. Je vous laisse le thème principal en copier-coller depuis un site Internet, je n’ai malheureusement pas le temps de toujours recopier des extraits de livres, j’imagine qu’il doit exister une application où l’on prend en photo une page et ça nous la copie sur le téléphone, mais c’est bien aussi de faire un peu d’effort de temps en temps !

« LE manuel classique de l’industrie des relations publiques selon Noam Chomsky. »

« Véritable petit guide pratique écrit en 1928 par le neveu américain de Sigmund Freud, ce livre expose cyniquement et sans détour les grands principes de la manipulation mentale de masse ou de ce que Bernays appelait la « fabrique du consentement ». 


Comment imposer une nouvelle marque de lessive ? Comment faire élire un président ? Dans la logique des « démocraties de marché », ces questions se confondent. 
Bernays assume pleinement ce constat : les choix des masses étant déterminants, ceux qui parviendront à les influencer détiendront réellement le pouvoir.

La démocratie moderne implique une nouvelle forme de gouvernement, invisible : la propagande. Loin d’en faire la critique, l’auteur se propose d’en perfectionner et d’en systématiser les techniques, à partir des acquis de la psychanalyse. 
Un document édifiant où l’on apprend que la propagande politique au XXe siècle n’est pas née dans les régimes totalitaires, mais au cœur même de la démocratie libérale américaine. »

Je vous recopie de mes petits doigts un extrait tout de même :

« Cette perspective était déjà celle de James Madison (1752-1836) qui assurait que : le véritable pouvoir, celui qui procure la richesse d’une nation, doit demeurer entre les mains des êtres les plus capables et que la première et principale responsabilité du gouvernement est de maintenir la minorité fortunée à l’abri de la majorité. »

Pas étonnant que la plupart des grands médias de la presse écrite ou des chaînes privées appartiennent quasiment tous à des milliardaires, ce ne sont pas les subventions ni les ventes de journaux qui vont les faire s’enrichir, la manœuvre est bien plus subtile que ça… fin de la digression (avant la prochaine peut-être !)

« les pousses au crime »

L’orthographe n’est vraiment pas ce que je retiens de vos poèmes, ça n’a même aucune importance pour moi, mais pour que votre texte soit parfait :

« POUSSE-AU-CRIME nom masculin invariable
Étymologie :
xxe siècle. Composé de pousse, forme conjuguée de pousser, d’au et de crime.
■ Pop. Alcool fort, vin rouge de très médiocre qualité.
▪ Fig. Ce qui incite à une action violente. Les articles de Marat dans “L’Ami du peuple” étaient des pousse-au-crime. Plaisamment. Ce qui invite à l’excès. »

« Genoux à terre et claquement de dents, les canines des envieux brillent au clair de lune, les pousses au crime se gantent de cuir noir, poignard, traquenard, s’écoule le sang chaud, le sable imbibé et les truchements fastueux des commémorations vides de sens comme seules additions du divin et soudain, la lumière attendue s’installe comme une palissade de crabe d’argent, addiction terrible, noyade les yeux baignés de grâce, avalanches de fleurs de lys, de bouquets de roses au pourpre globuleux, de lymphe vermeille, de parfum de jasmin, jardins suspendus et pyramides, traces de parques, cyclopes, gorgones, nymphes égorgées, déesses infernales, toison d’or, profil grec, pied égyptien, images du Parthénon, spartiates pénitences… »

C’est très joliment dit, parfois, comme dans ce passage, j’ai presque l’impression d’entendre une chanson de Lavilliers ou d’Higelin pour ne citer qu’eux…

Personnellement, je n’y connais rien en matière de peinture artistique et pourtant, j’aime beaucoup voir des tableaux dans des musées… votre poésie me fait le même effet, je ne vais pas faire mon malin en vous affirmant que je comprends toujours tout et ainsi me faire passer pour un autre que je ne suis pas, mais ça ne m’empêche pas d’aimer beaucoup…

Faut-il comprendre pour aimer ?

Vous avez deux heures…

   Eskisse   
12/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Bonjour Larivière

Je salue la maîtrise du style que ce soit dans les images ou le travail sur les sonorités.

Mais ce style même, avec ses accumulations et ses longues phrases, demande un effort de mémorisation que mon esprit de poisson rouge ne peut plus fournir. Ainsi, je me noie dans la phrase dont j'ai oublié le sujet parce qu'il est loin, loin au bout des lignes. Je dis ça pour bien faire comprendre que ta poétique n'est pas facile d'accès. Mais tu le sais vu la catégorie.

Une charge donc à l'encontre de nos sociétés ( et je trouve que les accumulations sont en parfaite adéquation avec ce fond) futiles, menteuses, et poétiquement en berne.
Ces choix stylistiques, le travail sur la matière-mot me font penser à l'écriture d'un Rabelais lui qui n'hésitait pas à renverser l'ordre dans des énumérations aussi subversives qu'infinies.

   marcolev   
13/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Larivière,

Ce texte poétique est baroque, hallucinée, il propose une saturation visionnaire par les mondes abordés, ses métaphores, ses associations d’idées et ses jeux sonores : “poux, cailloux, hiboux”, “souillure et salissure, sciure”.

Tout le poème me donne une impression de vertige par tous les thèmes abordés dans une esthétique de l’excès dans monde proche du surréalisme, du symbolisme noir et du décadentisme.

Tout déborde, tout se contamine, au fur et à mesure de la lecture j’ai eu la sensation de traverser un paysage intérieur fait de ruines, de désirs, de peurs, de déchets modernes et de références antiques.

Tout en constatant la déchéance du réel, cette méditation lyrique sur l’épuisement du monde contemporain et de l’âme humaine semble encore chercher, au fond du désastre, quelque chose de noble…

Merci de ce beau partage que j'ai eu plaisir à lire

   Donaldo75   
27/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Salut Lari,

Encore un texte très original – au vu de ce que je lis d’ordinaire sur Oniris, s’entend – dans la lignée de tes autres fragments. L’écriture est baroque, elle déborde de la page, donnant de la place à un imaginaire foisonnant, à des fulgurances, à de l’énergie pure. Des esprits chagrins dont je ne fais pas partie pourraient pointer l’accumulation permanente d’images, de références et de listes, autant de facteurs de risque – eh oui, je parle parfois comme un consultant – de saturer la lecture, de noyer les fulgurances dans une forme de logorrhée difficile à suivre pour le lecteur lambda. Ces cerveaux gauches pourraient ajouter que l’absence de structure et de respiration empêche la vision de vraiment se déployer. Rien que ça ?

Bon, coup de bol, je suis un cerveau droit, moi j’aime quand Tom Waits se lançaient dans de longs délires avant de lancer une chanson, parce que ces délires n’étaient jamais gratuits – on n’est pas sur CNews – et restaient profondément poétiques.

Bravo, cowboy !

   EtienneNorvins   
28/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Le 8ème fragment ouvrait sur un possible envol. Ce 9ème semble être celui de l’engluement.

On retrouve comme une "marque de fabrique" ce flot verbal baroque et hypnotique, qui construit une expérience sensorielle où les images, les sons et les références culturelles s'accumulent jusqu'à produire un sentiment de vertige. A nouveau, le lecteur est invité moins à suivre une progression narrative qu'à traverser un paysage mental saturé de visions, oscillant entre apocalypse, rêve et méditation sur la condition humaine. C’est une longue dérive onirique, proche du "courant de conscience" qui s'affranchit des règles narratives classiques tout en manifestant un plaisir du vocabulaire rare (« satrapes », « rétiaire », « mirmillon », « tarasques », « truchements », « dolérite ») et une fascination pour les séries lexicales. Ce foisonnement crée une fois encore un effet de saturation qui mime le chaos du monde et les délires de l'esprit, sinon humain, du moins occidental.

On y distingue les thèmes-clés des précédents fragments : critique de la modernité et de l'aliénation technologique qu’elle induit (« Un tout petit écran nous assomme de ses mensonges », « espaces modernes saturés de néons ») tout en réactualisant la formule impériale « du pain et des jeux » pour dénoncer le divertissement de masse qui endort les consciences ; onirisme sombre qui fait basculer régulièrement le texte dans le cauchemar ou le macabre (« poupées russes éventrées », « nymphes égorgées », « succubes ») où le paysage devient mental, fait de viscosité, de débris et de sensations physiques désagréables (fièvre, démangeaisons) ; et malgré ou à cause de la chute ou de la noirceur, quête de l'absolu, les dernières lignes ouvrant sur une note délibérément alchimique, « philosophale » (et non pas philosophique, je vais y revenir).

On ne peut s’empêcher d’entendre là un écho au Baudelaire de « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », sentiment que renforcent des références évidentes telle que « Couler à pic, puis sentir sur le fond des abysses les grains de sable où se cache l'or du temps » : chercher ainsi de l'or au fond du gouffre rappelle irrésistiblement « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? / Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau! » (cette "poésie sans poésie" que vous évoquez dans vos retours?)

C’est là qu’entre les lignes se lit un danger. Car l’invocation célèbre qui conclut Le Voyage est adressée à la Mort. Il y a là qui rôde, au lieu d’un envol – ou en guise de délivrance, la tentation du nihilisme (au sens nietzschéen du terme) ou la Tentation tout court (au sens de Satan chez Bernanos par exemple) : celle d’une anti-Création (ce « Saint Graal renversé »?).

Ce monde ruiné est soumis à une putréfaction ( « herbes spongieuses », « cours d’eau encombrés de vases envahissantes », « Silures gluants. Souillure et salissures…) qui semble infecter le langage : le texte ne met pas simplement en scène des images, il semble obéir à une logique déjà notée de contamination généralisée, où chaque élément déborde sur le suivant. Les mots s'attirent souvent davantage par leurs sonorités que par leur logique (« pièges, trappes, satrapes... » ; « croc, accroc... » ; « hasards, poux, cailloux, hiboux... »). Ces associations voire certaines métaphores (« palissade de crabe d'argent », « grisaille ivre de lézard », « édredons de goudron rouge ») semblent relever davantage du plaisir verbal que d'une nécessité poétique. Le signifiant semble contaminer le signifié. Une image en entraîne une autre par assonance ou allitération, ce qui produit cette impression de prolifération incontrôlée. Chaque paragraphe fonctionne comme une vague qui enfle continuellement avant de retomber pour mieux enfler à nouveau. Les images s'empilent sans véritable hiérarchie : corps, mythologie grecque, christianisme, Rome impériale, médias contemporains, finance, contes, paysages naturels ou cosmiques semblent s’entasser les uns sur les autres comme dans une monstrueuse décharge - avec des parallèles à nouveau chez Miyazaki.

On sent que l'auteur écrit autant avec les sons qu'avec le sens – le travail sur les sonorités est toujours très élaboré et ce, dès l'ouverture, où les allitérations en s et en p produisent une douceur trompeuse qui contraste rapidement avec l'apparition d'images inquiétantes. Les jeux de rimes internes donnent au texte une musicalité presque incantatoire.

Mais c’est là que, si on n’y prend garde (douceur trompeuse d'allitérations serpentines ?), le bât peut blesser : de ces amas d’ordures peut naître une musicalité et presque une esthétique de l'excès. On est pris d’un vertige qui peut mener à une sorte de contemplation négative – de délectation quasi morbide – et retour ici au Voyage.

C’est là aussi que le texte est saisi par le risque (qui fait écho au Maldoror ?) de la liste, du catalogue : l'accumulation de clichés mythologiques ou d'images violentes se met à ressembler à un anti-inventaire à la Prévert ; le monde déshumanisé, mécanisé à outrance, entraîne une écriture automatique qui peut perdre le lecteur ou frelater l'émotion, jusqu’à la caricature par calembour du « Litre et rature », ivresse de "texte-litron de rouge" à l’ironie grinçante. Portrait du lecteur voire du poète en pochard ?

Le locuteur (?) semble d'ailleurs conscient du risque que fait courir cette surcharge esthétisante, puisqu'il insère lui-même une distance ironique au milieu du texte : « cristallise cette viscosité dans un onirisme de dorure ironique, et en effet, c’est du plus mauvais goût… ».

Certes, les dernières lignes retrouvent une gravité méditative, qui agit comme une épuration progressive, comme une décantation après l'orage verbal. Après le tumulte des visions, les derniers fragments deviennent plus sobres, comme si l’on parvenait à l’extraction de quelques pépites. Mais le dernier adjectif est très ambigu. Paillettes d’or ou de strass ? « Philosophale destinée » - qui appelle donc Baudelaire aussi bien que l’Alchimie du Verbe. La gestation d’une œuvre au noir, au rouge, au blanc ? Peut-être… mais rouge et blanc rappellent aussi le pinard !

Alors, l’annonce d’une pure "manipulation", d’un tour de passe-passe – philosophale n’est pas philosophique, et alchimique penche nettement vers charlatanisme ? On oublie trop que ce ne sont pas les Illuminations qui ont conclu l’œuvre de Rimbaud, mais le silence – après ce dernier mot sans appel de « rinçures » pour désigner ses poèmes.

Si le fragment 8 pouvait donner la sensation qu’une issue était possible, le fragment 9 semble donc être marqué par la possibilité d’un échec. Fragment carrefour – fragment fourchu. Le monde contemporain, sorte d’orgie monstrueuse en voie d’effondrement sur elle-même, n’est peut-être qu’une facette d’un théâtre d'illusions, d’un miroir aux alouettes, malignement plus vaste. A suivre…


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