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Lariviere : Fragment delta numéro 9
 Publié le 11/06/26  -  4 commentaires  -  5637 caractères  -  29 lectures    Autres textes du même auteur


Fragment delta numéro 9



Dans les sommeils des soleils pacifiés s’étalent paisiblement les pastels du bonheur, pâle comédie des dortoirs emmurés et des soupirs échoués sur des lèvres prurigineuses suturées de gel, brûlantes de fièvre, grouillantes d’araignées métalliques, de lierre étouffant, de mièvres sentiments, de lièvres à débusquer, d'os à ronger, de pièges, de trappes, de satrapes, de clapiers, d'échiquiers, de poupées russes éventrées, de pirouettes en faillite…

Des vierges accoudées à des balcons d'albâtre pendent au crépuscule, mais les balustres sont glacés, friables du givre des souvenirs, de la cendre des paroles incendiées, des pactes rompus et des secrets enfouis, des souffles coupés net ; dans nos bouches asséchées, chercher le goût du miel malgré l'odeur des labeurs et du fumier, mirifique projet fourmillant aux confins des illuminations, croc, accroc, morsure d'aspic, sueur, douleur, combat de gladiateur, rétiaire et mirmillon s'affrontant dans un duel à mort sous les clameurs de la foule, sous les mœurs féroces de l'empire, sous les projecteurs du nouveau monde…

Un tout petit écran nous assomme de ses mensonges et de ses vérités factices, nous assourdit de ses bruits, de sa fureur, nous abrutit de divertissements futiles, de terreurs préfabriquées sur nos peurs instinctives et nous voyons la vie se dérouler comme une vitre sans tain par la lucarne enluminée de nos rêves dépouillés de splendeur, congelés dans des espaces modernes saturés de néons aveuglants, remplis de spectres, de sceptres en plastique et de distorsions folles ; alors les mémoires confinées halètent dans nos poitrines et le temps devient élastique, mirobolant, dilaté, répétant les sempiternels slogans des puissants : du pain et des jeux, du vin tiré, une messe dite, une promesse de repos éternel sur nos problèmes d'insomnies en supplément…

Dans nos angoisses et nos délires, les hasards et les poux, les cailloux, les hiboux, les murmures fourmillant de tarasques et de tarentules, le fracas des rotules et le goût des égouts… Genoux à terre et claquement de dents, les canines des envieux brillent au clair de lune, les pousses au crime se gantent de cuir noir, poignard, traquenard, s'écoule le sang chaud, le sable imbibé et les truchements fastueux des commémorations vides de sens comme seules additions du divin et soudain, la lumière attendue s’installe comme une palissade de crabe d’argent, addiction terrible, noyade les yeux baignés de grâce, avalanches de fleurs de lys, de bouquets de roses au pourpre globuleux, de lymphe vermeille, de parfum de jasmin, jardins suspendus et pyramides, traces de parques, cyclopes, gorgones, nymphes égorgées, déesses infernales, toison d'or, profil grec, pied égyptien, images du Parthénon, spartiates pénitences…

Le bûcher du siècle est un autel hautain où le Saint Graal renversé laisse s'échapper des larmes et des rires spastiques, de gracieuses grimaces, postures, magie noire, enluminures, expiation béate… subterfuge feint et refuge malsain inondant les vitraux sur le fragment des merveilles qui éclate en mille bris de verres puis cristallise cette viscosité dans un onirisme de dorure ironique, et en effet, c’est du plus mauvais goût… Alors se démènent les âmes, se recroquevillent les passions, s’empêtrent les rideaux pourpres des velours dans les cœurs tourmentés, ricanent et ricanent les sourcils intérieurs d’une crasse sanguine… Des succubes apparaissent, crépitant comme nœud coulant leurs sortilèges de satin, leurs éclairs d’azurs étouffés, spasmes, miroir brisé, démangeaisons, mygales jaillissantes sur les berges écarlates dans les herbes spongieuses des trop tranquilles cours d’eau encombrés de vases envahissantes…

La poésie vendue à la criée. Litre et rature. Silures gluants. Souillure et salissure, sciure des âmes et copeaux de cœur et effroi et déprime et décombre du moi, esthétique de l'outrance, magnificence, obsolescence programmée, séisme boursier, répliques, tremblements, effondrements, anges déchus, rêves princiers.

Saveur d’or jadis. Conquêtes, au zénith violet de Mars. Désirs s’effilochant, mélancolie, horizon de la rosée attendue au lendemain des brumes…

Un faux air de frisson. Les refrains froissés, cratères, grisaille ivre de lézard, meurtri de lumière bat rapide ce pouls filant qui roule grenat, traînant ses gravats au gré des comptines, il tient le mal du pays par le nord, étoile polaire claudicante sur le chemin forcené des illusions.

Conscience des fictions, revers des bords de routes… Fièvres mauves des passions obscures. Dépit des apparences. Dolérite des doléances dans la rose des vents. Transes et fulgurances nous animent et nous font sursauter sur le treillis sensible et coloré de l'instant.

Obsidienne révérence. Chimère en col carmin… Le tranchant osseux d’un menton. Éventrés les édredons de goudron rouge sur tes joues cadavériques…

Cape sur poitrine, l’homme lui-même accroche amasse des sacs de blé sanglant sur les épaules colossales des fous et même les planètes les plus lointaines gémissent les peines rances du monde et de ses périples. Une issue. Un couronnement et des missives. Lampe tamisée des extrapolations sur les platines froides de nos méninges…

Se perdre et se noyer…

Couler à pic, puis sentir sur le fond des abysses les grains de sable où se cache l'or du temps.

Sempiternelles fuites en avant de nos fragiles conditions.

Tâtonnements. Hésitations.

Fastes et déchéances.

Rêve et marbrure.

Philosophale destinée…


 
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   Cyrill   
11/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Salut Lari.
Je termine ici ce que j’avais noté en EL à ma première lecture.
Des digressions dans les digressions de digressions. Des « transes et fulgurances ». Tu jettes un pavé dans la mare et tu examines les ondes, tu les déformes jusqu’à la quadrature. Elles sont débattues, re-débattues, sondées et dépouillées. Ressassées jusqu’à l’os. Ondes sémantiques autant que sonores et musicales, philosophiques et poétiques. Une débauche langagière virtuose sur un rythme d’enfer.
Cette scansion quasi chamanique qui précipite les syllabes en un mouvement perpétuel d’allitérations et d’assonances imprime un sentiment d’urgence déjà largement présent dans les précédents fragments.
J’ai particulièrement aimé ces passages où l’écriture se précipite dans une sorte d’effondrement des mots, comme pour mieux les reconstruire et les doter d’un sens nouveau dans une configuration innovante, ‘boule-de-neigeante’ :
« croc, accroc, morsure d'aspic, sueur, douleur, combat de gladiateur, rétiaire et mirmillon »
« tarasques et de tarentules, le fracas des rotules et le goût des égouts… »
« Silures gluants. Souillure et salissure, sciure des âmes et copeaux de cœur et effroi et déprime et décombre du moi »

Bravo donc pour cet écrit a-formel qui n’en finit pas d’investiguer le sens, et la conscience surtout. D’investir le monde dans sa relation à l’histoire. De questionner les technologies en regard de nos imaginaires, de convoquer le geste poétique comme un geste essentiel, primordial, nécessaire à la vie comme la respiration, le boire et le manger. Tandis que sur le « tout petit écran », dans lequel on nous invite à fondre nos personnalités, ne défilent que du texte et de l’image formatés, un succédané d’humanité sans saveur, de la marchandise débilitante et de la pensée aussi magique que frelatée, pâle fac-similé de celle de l’enfance. Drôle de ragoût, triste ragoût.
Merci pour le partage et encore bravo !

   Provencao   
11/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Lariviere,

J'aime bien cette gestualité du poème qui déplace le dire du litre et rature vers la salissure soupçonnant l'iconicité pure de votre poésie.

A la fois fascinée par " cette chimère en col carmin" et rebutée par la violence et l'indignation que disent les visions.

Et ce passage :" Se perdre et se noyer...
Couler à pic, puis sentir sur le fond des abysses les grains de sable où se cache l'or du temps.
Sempiternelles fuites en avant de nos fragiles conditions."
est aussi celui de l'âme qui cabre cette poésie dans une objectivation de sa mise en mouvement.

Au plaisir de vous lire,
Cordialement

   framato   
11/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Un texte qui une fois n'est pas coutume fait largement appel à l' antiquité afin de développer ses arguments, c'est d'autant plus savoureux quand on sait l'usage que fit de l'antiquité gréco-latine une partie assez large du monde occidental à partir des années 20 et 30 et ce qui en est advenu. L'évocation des vierges pendues a fait jaillir en moi à la fois (et c'est paradoxal) la promesse faite aux "martyrs" terroristes et la violente répression faite aux femmes en Iran, qui a déclenché les manifestations que l'on sait et dont certains dirigeants néo fasciste se sont servis pour commencer la guerre que l'on sait sous le prétexte anti nucléaire que l'on sait... et qui au final a abouti à une autre de forme de génocide au Liban, voire dans les colonies en Cisjordanie... mais ce n'est certes pas le propos du texte.

L'utilisation des écrans, des fakes, des réseaux sociaux qui assourdissent , abrutissent (du pain et des jeux, j'ajouterais bien et des réseaux) est parfaitement décrites, ainsi que l'utilisation de nos peurs. La violence de la société que d'aucuns appellent l'ensauvagement également.

La poésie - vendue à la criée - n'est pas en reste... Se perdre et se noyer, c'est chaque fois la sensation que j'ai en te lisant, mais cette noyade et de celle dont on renaît sans cesse en disant : encore, encore... comme si l'on pouvait absorber l'intégralité de cet océan de maux pour en régurgiter un monde et une humanité un peu meilleurs.

Et si c'était notre destinée, de transformer le plomb en or, ou du moins de le tenter ?

   Myndie   
11/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Lari,

je ne saurais mieux dire que Cyrill et framato pour saluer ce nouveau Fragment, foisonnant, baroque, qui questionne, secoue les consciences et dont la surcharge d'images fait bien ressortir le sentiment d'urgence face à la déchéance du monde moderne.
La richesse du vocabulaire m'impressionne autant qu'elle me charme. Les « rétiaire, mirmillon, satrapes, dolérite, spastiques », antidotes à la superficialité de notre univers contemporain, à ce" tout petit écran (qui) nous assomme de ses mensonges et de ses vérités factices, nous assourdit de ses bruits, de sa fureur, nous abrutit de divertissements futiles, de terreurs préfabriquées sur nos peurs instinctives », à nos rêves «  congelés dans des espaces modernes saturés de néons aveuglants »
donnent au texte le chic délicat de la patine du temps.
Si le premier paragraphe m'a menée au bord de l'asphyxie, j'ai été emportée par le souffle de poésie qui traverse, anime cette prose, et par la fulgurante beauté de certaines images : 
«  La cendre des paroles incendiées »,
« l’horizon de la rosée attendue au lendemain des brumes
« sciure des âmes et copeaux de cœur » 
«  Obsidienne révérence. Chimère en col carmin »,
et, pour ne rien oublier, par l'ironie cynique de cette «  poésie vendue à la criée. Litre et rature. ».
La chute, ces dernières phrases courtes et isolées sont un peu plus convenues et surtout, rompent selon moi avec l'énergie, la folle exubérance de l'ensemble mais au final, le texte, surréaliste et quasi dystopique, est une réussite.

Myndie,
qui part à la recherche de sa philosophale destinée


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