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Récit poétique
Louis : Barricades
 Publié le 15/05/21  -  12 commentaires  -  9458 caractères  -  142 lectures    Autres textes du même auteur

Un texte écrit il y a longtemps, que je ne renie pas.
Catégorie : romantisme révolutionnaire suranné.
Sous-catégorie : fantasmagorie musicale.


Barricades



Comme elle était haute notre barricade !
Rue des Dames Blanches, nous l’avions dressée, avec des pierres, avec des planches, avec des rondins de bois. Aux heures dansantes, sur le monde renversé ; aux heures tournantes, dans le temps des nouveautés, nous l’avions composée, nous l’avions jouée. La barricade des insurgés.
Avec les bancs des écoles, des lycées, avec des poupées désarticulées, des pantins, des marionnettes, avec des roues de bicyclettes, nous l’avions édifiée. Barricade des révoltés.
Nous l’avions bâtie de bric enjoué et de broc festif, le tout cimenté de songes inventifs.
Nous avions empilé des cahiers d’écoliers, et des livres par milliers. Il y avait Villon, il y avait Rimbaud sur la barricade tout en haut, il y avait Baudelaire, il y avait Hugo, il y avait Verlaine et Lautréamont, il y avait les poètes debout sur notre barrage solide pour endiguer les flots du vieux monde prosaïque et froid, insipide et morne, aux relents de l’ennui.
Nous l’avions construit solide notre rempart, contre les assauts des ennemis du rêve et de l’utopie, contre les tueurs de fantaisie, les forces d’un ordre sombre et gris.
Comme elle s’élevait notre barricade, si haut, montagne infranchissable !
Au sommet, nous avions planté des fleurs rouges entre les banderoles noires, qui flottaient au vent nouveau de la vie et de l’histoire. Brillait, en son point culminant, fragile, une étoile d’argent, une immortelle des neiges aux pétales blancs, brillait un bel édelweiss. Nous l’avions fixé sur le plus haut des drapeaux noirs. C’était notre étendard. Dans notre muraille, superbe, enfin nous avions mis, bouquet final, rayons de lune et lueurs de toutes étoiles.

Nous étions du bon côté de la barricade, du côté de la vie en extrême, en fureur, en papillonnements frénétiques d’un impossible à l’autre, en beautés convulsives et magnétiques, d’un songe chimérique à l’autre en fleurs idéales.
Quand en cascade les moments tombaient en joies, en exaltations folles, en impétueuses candeurs, de notre montagne aux neiges plantées de banderoles rouges et noires, où avait éclos une immortelle, nous étions ensemble, nous étions rebelles.
Luca jouait du violon, au soir de la barricade, et les filles riaient dans leurs jupes volantes. Luca jouait du violon, et les filles dansaient.
Nous étions en grève, en rêve général, sur des rivages ludiques, protégés par notre barrage, par notre digue de carnaval, à l’abri de l’écoulement des torrents de boue, et des alluvions du passé de l’ancienne société, et des vagues excrémentielles des vies anciennes.
Nous jouions la révolution autour de nos chimères dans un cortège de fêtes en tourbillons, en impulsives explosions.

Serge clamait, debout sur un cageot de bois : « On déménage le monde, allez, on déménage ! On transporte toute vie vers les étoiles, on emporte tout vers l’idéal. Nous irons occuper les horizons. Laissons les canons, le fric et les patrons. Courons ! Jetons par-dessus le bord du monde, de l’autre côté des barricades, les poubelles du passé, les immondices, les vieux meubles, tous les déchets, tous les vieux vices. Du ménage, du balai, allez, on déménage ! »
Léa n’avait plus froid. Elle s’échauffait dans le cri des mots brûlants, dans la fièvre de ces moments intenses, près des brasiers qui flamboient, des feux joyeux, des incendies qui déchirent la nuit.
Une marée noire lui montait jusqu’à la poitrine, une marée remuait sa vie intime, elle la submergeait, elle soufflait un vent glacial sur son âme meurtrie, fragile.
Mais ce soir, elle n’avait plus froid, ce soir elle dansait, elle courait, ce soir elle criait les slogans des élans exubérants, ce soir elle écoutait Serge qui clamait :
« Conservons les générosités compréhensives, les labels de vie. Déménageons. Ah, ça ira, ça ira vers les étoiles, vers les grandes capitales de toutes les joies, de toutes les jouissances, de toutes les voluptés, et les innocences, et toutes gaietés, sans le mal, sans aucune perversité. On déménage ! »

Non, Léa n’avait plus froid. Elle se serrait contre Florent, son corps, sa chaleur, sa vitalité si grande ; Léa s’enlaçait à la vie dans les bras de Florent. Au pied de la barricade, ils échangeaient les mots qui réunissent leurs deux mondes entre les cris qui partout s’élevaient : enragez-vous, écrivez partout, l’émancipation sera totale ou ne sera pas ; entre les danses et les chants, les pavés entassés, les automobiles renversées, sous la lune bienveillante et le sourire des étoiles.

Et Serge clamait : « Allez, on fout le camp de l’autre côté de l’univers, on va boire un verre au bistrot du coin des météores, on va s’enivrer de soleil et s’en mettre plein la lune des liqueurs d’aurore et de crépuscule, on voyagera par comètes express, on fera des maisons sur les ondes, on jouera sur les densités, à chaque instant on vibrera, on ira là où l’on ne peut jamais mourir. »

Au milieu de la foule, entre les bras levés, les yeux pétillants, les bouches d’où partent les fusées contre la vieille société usée : « l’imagination prend le pouvoir », « la poésie est dans la rue », « Porter en soi un chaos pour mettre au monde une étoile dansante. », ils s’embrassaient longuement, Léa, Florent, amante, amant, lèvres contre lèvres, ils s’embrassaient, dans la clameur du soir aux révoltes vitales, dans le monde en flammes, dans l’avènement des grandes lueurs matinales.
Léa n’avait plus froid. Elle n’était plus seule. La marée pouvait bien monter, le vent sombre et noir pouvait bien souffler, les flots terribles pouvaient bien venir briser ses forces vitales, il y avait Florent, il y avait « les camarades », il y avait le rempart, il y avait la barricade.

Et Serge psalmodiait : « Il faudra courir dans les champs de forces, assiéger les châteaux de mer aux tours d’océans, aimer dans les carrières de mer et d’amants, diamants de mer, amants en mille temps, dans les carrières d’aimants, aimantes, amants, à toi, à moi, passionnément. »

Il y eut une tempête vive de cris haletants, les mouvements de foule, impétueux, violents, et les flots déferlants des résistances résolues contre l’assaut des forces noires, des forces de l’ordre ancien à vouloir rompre la muraille, notre montagne, notre barricade, notre abri contre le désespoir.
Dans l’immense fracas, dans le tumulte et le chaos des rêves vacillants, Léa, Florent, s’inventaient des caresses, avec des soleils sous les doigts qui effleurent les corps et dessinent des formes, des lignes aux courbes qui tendent vers des infinis où se perdent les contours de soi et de l’autre, de soi et du monde, où, dans les énergies vibrantes ils se fondent en chaque grain de lumière, dans la chaleur clarté des immensités palpitantes, en toute tendresse.

Grondements des grands effondrements.
Luca jouait toujours du violon.
La voix de Serge s’élevait par-dessus les éclats et les explosions : « On ne crèvera pas de vies obscures. On s’en foutra des éclaboussures, on ira droit devant sur des chemins d’innocence, des voies d’insouciance sous des parapluies d’azur, avec au ventre notre fringale de sublimes lueurs, à l’écoute des cigales aux chants d’étoiles et des grillons solaires, sur des terres aux replis de mer. »

Leur étreinte longue, une éternité. Florent, Léa, corps dénudés, étroitement enlacés. Tous deux, écueil de douceur qui affleure sur l’océan tumultueux de la révolte, de l’émeute, nouveau barrage solide, résistance inébranlable aux assaillants qui détruisent la barricade, aux flots gris et noirs puissamment armés, défense solide contre toutes les sombres marées.

Comme elles étaient belles, leurs vingt années rebelles ! Comme il était solide leur barrage de jeunesse, de tendresse, élevé si haut, à la hauteur des vertiges aux folles ivresses ! Comme ils resplendissaient de nimbes rayonnants, leurs corps mêlés dans le chaos de la nuit, quand la digue céda, quand elle s’effondra sous les coups des bourrasques du passé, quand elle se brisa sous les vagues violentes casquées, les flots des matraques levées.

Se tut le violon de Luca.

Ils furent nombreux emportés, de l’autre côté de la barricade, menottés. Les rêves gisaient, en sang, sur le sol dévasté.
On emporta Florent, on l’arracha des bras de Léa.
Sous les coups, le visage ensanglanté, il ne pouvait crier qu’un nom, il n’avait de voix que pour elle, Léa.
Léa, étendue, effondrée sur les pavés. Ses résistances brisées. Du fond de sa poitrine la marée noire était montée. Soufflait un vent froid le long de son corps inerte enjambé par les fuites éperdues.
Sur son visage tout de blancheur la lune déposa une légère lueur.

Et Serge clamait encore entre les bras qui le traînaient :
« Il y aura les mains tendues par-dessus les distances, par-delà les années-lumière, entre les multiples univers. Il y aura des joies en demeure. On déménagera là-bas, où rien ne peut nous asservir, là-bas dans les mondes où l’on ne peut jamais mourir. »
Quelques pétales séchés de notre étendard déchiré, quelques pétales de l’immortelle de nos montagnes effondrées, voletèrent dans la lumière argentée des étoiles songeuses au fond du ciel raviné et vinrent se poser, doucement, sur le visage immobile, à jamais figé, des vingt ans de Léa.


 
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   Cyrill   
27/4/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Et vous avez bien raison de ne pas la renier ! Ce "romantisme révolutionnaire", suranné peut-être, n'est pas sans une petite prise de recul il me semble : j'ai cru déceler un brin d'ironie dans vos propos, à certains endroits.

Malgré ça il y de l'enthousiasme, un élan naïf (ce n'est pas péjoratif du tout) étayé par un vocabulaire parfois dithyrambique, faisant appel à beaucoup de champs lexicaux (l'espace, l'eau...) ; parfois teinté de nostalgie, avec tous ces petits détails qui mettent de l'émotion et de la réalité.

J'aime beaucoup les mots, les phrases, qui reviennent en changeant un peu et donnent de l'unité au texte, "Léa n'avait pas froid" => "plus froid" ...
Même chose pour "barricade" qui se meut en "barrage", "rempart" ou "montagne", "muraille", et qui s'égraine le long du récit.

Serge me fait rire, avec son côté "intello", mais qui n'oublie pas de verser dans la poésie tout de même.

Superbe : "Se tut le violon de Luca. " Ça vous fait froid dans le dos, frissons garantis.

C'est pléthorique, je dirais presque trop. Le texte aurait peut-être gagné à se défaire d'un qualificatif là où il y en a deux, ou d'une métaphore là où il en a deux, dans la même phrase, comme ici :

"Une marée noire lui montait jusqu’à la poitrine, une marée remuait sa vie intime, elle la submergeait, elle soufflait un vent glacial sur son âme meurtrie, fragile. "

J'ai remarqué quelques assonances et allitérations, rimes en fait, comme ici que je découpe en vers (mais c'est justement intéressant de les découvrir dans la prose, et j'ai l’œil !) :

"On transporte toute vie vers les étoiles,
on emporte tout vers l’idéal.
Nous irons occuper les horizons.
Laissons les canons,
le fric et les patrons."

J'ai lu avec grand plaisir, et comme je l'ai déjà presque dit, une larmichette à partir de "Se tut le violon.." jusqu'aux derniers mots de l’indécrottable Serge qui ne perd pas une miette de ses espérances :) . Ça aurait pu s'arrêter là, de mon point de vue, la dernière phrase coupe un peu l'effet de sa harangue.

Merci.

   Robot   
15/5/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Sur un tel thème il n'était pas évident d'introduire l'élément poètique... et pourtant de ce point de vue le texte a réussi a toucher ce qu'il y avait de tragique dans la désillusion de ces espérances.
J'ai apprécié le côté intemporel du récit: Même les prénoms ne situent pas une époque particulière. 1848, 1852, La Commune ou Mai 68, peu importe, on devine une protestation des drapeaux noirs de l'anarchie.
Il y a de l'énergie, de l'animation, jusqu'au bout, et même encore lorsque la défaite devient évidente. Une énergie de la jeunesse qui ne croit pas à la fin de son espérance.

   Annick   
15/5/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément
Je cite le texte : "Nous l’avions construit solide notre rempart, contre les assauts des ennemis du rêve et de l’utopie, contre les tueurs de fantaisie, les forces d’un ordre sombre et gris."

Quels sont ces insurgés ? Je pense à ceux de mai 68, contre l'ordre établi d'une époque révolue.

C'est une nouvelle génération après-guerre qui veut vivre, s'amuser, rêver. Les barricades elles-mêmes sont un rempart contre cette société dont ils veulent faire table rase et en même temps, un terrain de jeu : "Nous jouions la révolution autour de nos chimères dans un cortège de fêtes en tourbillons, en impulsives explosions."

Serge, le meneur exalté impulse l'élan comme s'il voulait entraîner avec lui toute une génération qu'il veut émancipée, affranchie, celle d'après-guerre et construire un monde nouveau. Utopique ? Qu'importe !

C'est une vague immense, submersive, qui semble porter les insurgés pour engloutir "les vies anciennes".

Sur les barricades, on se bat, on joue, on s'aime aussi ! Le couple dénudé et la petite fleur rare "étendard" me font penser au tableau "La liberté guidant le peuple" d'Eugène Delacroix.

Florent et Léa, les amoureux, représentent une société libérée de ses tabous, l'humanité retrouvée et un idéal tourné vers la vie, ce besoin de vivre irrépressible.

La fin montre un rêve brisée, une vie arrêtée, celle de Léa.
C'est une immense force que ce rêve que l'on traîne à bout de bras, incarné par Serge, et qui hurle encore ses espoirs et sa détermination.

L'adversaire n'est pas nommé, ou plutôt le narrateur le désigne de façon impersonnelle par "on". (L'ordre public).

Le texte est puissant, le contenu dense, foisonnant comme une herbe drue. Trop ? Il est à l'image du rêve porté haut et fort et à n'importe quel prix.

La poésie a bien sa place dans ce texte. Elle représente un idéal, un romantisme exacerbé qui fait que tout est possible.

Merci pour ce récit poétique rempli de vérité.

   Cat   
25/5/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément
J'ai lu comme l'allégorie de l'idéal d'une jeunesse toute en démesure, dans ses fougues, ses passions et ses combats contre l'autorité, forcément estimée répressive, empêcheuse de tourner en rond, dans ces heures de prime jeunesse, où l'on se croit injustement persécuté.

Tous les ingrédients sont réunis. L'amour, la révolte, l'idéal qui porte aux barricades, et la mort inévitable au bout du fusil.

Les trois protagonistes, personnifiant les points majeurs. Serge, la voix de cet idéal pur et sombre. Les amours passionnés de Florent et Léa, comme le passage initiatique vers l'âge adulte qui laissera Léa (la jeunesse et son idéal), morte sur le carreau.

Peu importe, vraiment, si je me trompe. J'ai aimé le tourbillon dans lequel vous avez réussi à m'envelopper.

Le récit poétique trouve toute sa dimension dans votre belle démonstration.

Merci infiniment Louis.


Cat

EDIT : ce premier jet étant spontané suite à ma lecture, il n'est pas dit que je ne revienne pas étoffer mon commentaire, car je me rends compte que j'ai oublié le violon de Luca... le supplément, par ici

   Corto   
15/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Voici une belle construction assumant son second degré.

Les descriptions, les élans, les projets, les espoirs, les dangers, le refus de voir le réel, tout se regarde par le dessus. Sommes-nous en 1848 ? 1871 ?, 2010 ?, 2011 ? en France, à Tunis, au Caire ? Peu importe, ce texte n'est pas fait pour s'occuper du temps ou du lieu.

Il montre ce qui mobilise les énergies et les forces vitales, qu'elles soient vécues dans un collectif ou dans une relation duale.
En ce sens ce récit rejoint magnifiquement celui de l'humain qui porte son projet et le pousse jusqu'au delà de toute limite.

Pour moi une superbe illustration de "Soyons raisonnables, demandons l'impossible..."

Bravo

   socque   
15/5/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai bien vu passer ce récit en Espace Lecture, et l'ai trouvé marquant, mais j'avoue avoir reculé devant le commentaire parce que, pour moi, l'opération était compliquée.

En effet, ce texte m'inspire des sentiments mitigés. D'une part j'y perçois de l'ampleur dans l'écriture et apprécie son côté « tête dans les étoiles », d'autre part j'en trouve la thématique facile ; la liberté passe par la révolte, la révolte s'illustre par la barricade, l'utopie fleurit face à la menace de la répression qui finit par tout écraser. Si allégorie il y a, comme elle me paraît transparente !
Par ailleurs, je note ce qui m'apparaît comme une distribution archi-patriarcale des rôles que je trouve regrettable dans un poème chantant l'utopie. Le « meneur » est un jeune homme beau parleur conduisant les troupes, il séduit la frêle jeune fille rongée par sa vie de soumission et la révèle à elle-même pendant le bref printemps que leur accorde la vie... Désolée, je n'adhère pas à une intrigue où l'initiative est forcément masculine face à la féminine, bientôt défunte, passivité.

D'où mon ambivalence devant ce récit malgré l'écriture aux accents épiques plutôt convaincants à mon avis.

   Vincente   
16/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
La fin !
Quelle fin ! qui porte tout l'édifice, cette barricade arborescente.
Le récit, depuis cette fin de lecture poignante, m'apparaît en une arborescence élevée depuis un point pivot qui porte, dans un bel équilibre, tout le contexte, argumenté des faits historiques, des faits émotionnels, des entrelacs idéalistes, des échappées poétiques.

On ne peut rester en marge de l'évocation et de ses emportements passionnés. Le récit porte et emporte, a fortiori pour les plus anciens qui ont connu ou ont senti le souffle formidable de mai 68 (si l'on considère que ce sont ces événements qui ont servi de source à ce texte ; gageons que le lieu aurait pu être tout autre ; d'ailleurs, l'auteur ne glisse aucune indication sur ce plan, comme si le l'historicité était sans importance, lui conférant ainsi une universalité certaine).

Dans ma lecture, après un parcours "introductif" dans la première moitié du texte, une sorte de mise en atmosphère, mise en orbite émotionnel, j'ai basculé dans la plongée quasi physique du récit par la première fulgurance d'écriture à partir de "Et Serge psalmodiait".
Car ce qu'il exprime ensuite nous fait franchir un mur métaphysique, le ton s'affirme encore plus incantatoire et l'on peut alors se soustrait à l'apesanteur de "l'ancien monde" dès ce passage génial :

"Il faudra courir dans les champs de forces, assiéger les châteaux de mer aux tours d’océans, aimer dans les carrières de mer et d’amants, diamants de mer, amants en mille temps, dans les carrières d’aimants, aimantes, amants, à toi, à moi, passionnément."

Et puis d'autres très belles saillies éclatent encore avant la terrible chute finale, tragédie qui "justifie" par son horreur le combat qui s'insurge face à ce qui l'a produit.

"…notre montagne, notre barricade, notre abri contre le désespoir."

"Tous deux écueils de douceurs qui affleure sur l'océan tumultueux de la révolte, de l'émeute, nouveau barrage solide…", l'amour intangible se substituant aux "fragilités" de la barricade pourtant durement physique.

"Les rêves gisaient, en sang, sur le sol dévasté."

"Du fond de sa poitrine la marée noire était montée"…

Il fallait raconter cela. Écrire pour retracer, écrire pour inscrire… dans la mémoire de l'histoire, ici la passion du regard mêlée de pudeur est vraiment à saluer. Le dramatique pousse avec efficacité à l'assentiment et le tragique garde la sobriété impérieuse du deuil.

Le récit entend-il au-delà signifier que le deuil de ces lendemains, parallèle à celui emblématique de la jeune Léa, qui devaient chanter n'a pas su non plus faire de son projet révolutionnaire, une réussite "évolutionnaire", la proposition reste "pudiquement" en question, car l'on peut en effet s'interroger ?

   papipoete   
16/5/2021
bonjour Louis
Comme dirait l'autre " c'est du lourd ! "
Qui n'a pas au collège, et plus tard en Fac, rêvé de révolte ? Il y eut ceux ; gueules noires, opprimés de penser autrement, esclaves à la peau noire ou peuple sioux, croyants un certain dieu...
Votre récit mêle un peu toutes ces luttes, finissant au pied de barricades, que la mitraille vint mater.
Votre plume, et ce n'est pas une surprise, peint une fresque gigantesque, où Guernica put s'étendre ; ou bien la commune de Paris ; où l'on joint avec courage le geste à la parole, quand certains coqs baissèrent la crête, quitte à virer casaque dans le fumier...
Je ne suis pas compétent, pour juger de la subtilité de votre récit poétique, mais je vois une oeuvre touchante menée de main de maître !

   Angieblue   
16/5/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément
Hello,

En effet, il y a beaucoup de poésie dans ce récit. C'est bien rythmé avec de beaux jeux de sonorités en échos.

Cette barricade symbolise une quête d'idéal et de liberté par le pouvoir de l'imagination, de la poésie, de la nature, du céleste. Elle fait front à l'oppression, l'injustice, la société de consommation. Mais elle n'est qu'illusion, rêve symbolisé dans le texte par le champ lexical du ciel extrêmement présent (les étoiles, la lune...). Ainsi, le rêve de cette jeunesse monte très haut, rêve de "déménager" vers les étoiles... rêve de "mondes où l'on ne peut jamais mourir", « Porter en soi un chaos pour mettre au monde une étoile dansante", rêve de bâtir une barricade comme une tour de Babel..., mais c'est un rêve de sorcier, et la magie n'existe pas dans le monde terrestre.

Ainsi la chute et le retour à la réalité sont vertigineux.
À vouloir construire une tour de Babel et voler vers les étoiles comme Icare, ils se sont brûlés les ailes, ce qui est symbolisé par la mort de Léa. Dure punition, dure retour à la réalité. Ils sont condamnés à subir leur condition d'humains.
Et la barricade chimérique explose en pluie de pétales renvoyant à ce qu'elle était, un rêve d'idéal éphémère symbolisé par les fleurs dont l'Edelweiss, symbole de l'éternité. Puis l'on a le retour à la terre, à la poussière symbolisé par le corps étendu de Léa qui est aussi la mort d'un idéal incarné par toute une jeunesse.

Un récit poétique tragique, mystique et merveilleux.

Merci de m'avoir fait danser un instant avec les étoiles:

« On déménage le monde, allez, on déménage ! On transporte toute vie vers les étoiles, on emporte tout vers l’idéal."

« Allez, on fout le camp de l’autre côté de l’univers, on va boire un verre au bistrot du coin des météores, on va s’enivrer de soleil et s’en mettre plein la lune des liqueurs d’aurore et de crépuscule, on voyagera par comètes express, on fera des maisons sur les ondes, on jouera sur les densités, à chaque instant on vibrera, on ira là où l’on ne peut jamais mourir. »

   hersen   
17/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un quelque chose me retient dans ce texte d'adhérer complètement. j'ai tourné autour du mot pendant un moment, puis il faut bien que je me décide.
Le parti-pris de la poésie est prépondérant, il y a une grande recherche dans l'emmêlement du factuel et du dépassement du texte vers des sphères poétiques.
l'équilibre est fort juste, car on peut le lire sous ces deux bannières : un récit (quasiment) épique et un long poème. C'est ce point qui rend la lecture pétillante, car on s'attend bien à chaque carrefour une nouveauté, un effet de style, l'agencement imprévu d'une phrase ou bien l'association de deux mots.

Faut-il être poète pour ériger une barricade ? il y a sans doute de ça, car c'est ne pas voir la folie qui s'empare du peuple, dont eux seuls en subiront les pertes.
L'histoire rappelle bien sûr des manifs récentes, dont certains ne reviendront pas, eux qui croyaient en un monde plus juste, plus équilibrés, plus près de leurs valeurs, de celles qu'ils veulent défendre.

Voilà, j'ai fait le tour, c'est ce point qui m'assomme : que de barricade en manif, avec ou sans poésie, ça fait mal.
Et que personne ne veut entendre parler de stopper la violence. Elle est trop "nourrissante", sans doute.

ben écoute, Louis, je ressors de la lecture essorée comme une chaussette.

Mais c'est le rôle de l'écriture, n'est-ce pas ?

Alors merci pour la lecture.

   emilia   
17/5/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément
La « barricade » et sa symbolique, dans ce récit « fantasmagorique » et foisonnant, devient l’héroïne principale mise en scène à travers quatre personnages, où les « cahiers d’écoliers et les livres » jouent les porte-drapeaux des plus grands poètes, une « barricade/étendard » où la Poésie tiendra un rôle éminent, érigée contre « l’ennui/les ennemis du rêve et de l’utopie/les tueurs de fantaisie » d’un vieux monde usé opposé à la jeunesse ayant pour emblème « une fleur idéale immortelle », le désir d’être « en grève, en rêve » (avec le plaisir de retrouver ce style particulier et si riche de l’auteur), en fête aussi « sur des rivages ludiques », en quête d’absolu, de volupté, d’infini (de « déménager vers les étoiles ») pour s’affranchir du « mal /retrouver les innocences/s’enrager/s’émanciper », dans l’espoir de « s’enivrer de soleil et s’en mettre plein la lune… », de « vibrer à chaque instant et d’aller là où (pense-t-elle) l’on ne peut jamais mourir », comme dans une valse éperdue, « à mille temps » entre ses deux amants passionnés (Léa et Florent) emportés par la foule et célébrant leur fusion dans une sensualité exacerbée, au rythme du violon de Luca… ; une jeunesse impulsive, explosive, en état de vertigineuse ivresse, scandant ses slogans par la voix de Serge, toujours « clamant et psalmodiant » …
À cet instant d’acmé survient la tragédie, lors de l’assaut des forces de l’ordre, où « romantisme et passion » sont réunis pour une composition époustouflante qui se déroule comme dans un film dramatique et bouleversant, au décor grandiose (images et sons), illustrant parfaitement cette fougue idéaliste et révolutionnaire qui anime la jeunesse (et qui me semble-t-il n'est pas tant "surannée"), mais aussi l’aspect illusoire de cette barricade dressée contre le désespoir et qui ne peut qu’emporter l’émotion du lecteur…

   Myo   
25/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Toute la fougue de la jeunesse avec ses idéaux et sa révolte. Une barricade qui se dresse comme pour mieux se retrancher dans cet état d'esprit, dans ce temps où tout est encore possible, où tout est encore gorgé de vie.

Ils ont cette force de croire en tous les possibles et d'opposer à la triste réalité, leurs voix et leurs rêves sur un air de fête.

Mais les oiseaux ne peuvent rien contre les filets tendus de la force et de l'autorité.

Une fin qui fait mal car derrière l'apparente fête se cache la douleur du sacrifice. Mais ce fut le prix à payer pour bien des changements sociétaux.

Un texte d'une grande richesse, juste quelques répétitions qui me semblent un peu superflues.

Merci du partage


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