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Poésie libre
Myndie : Murmures de Punta Arenas
 Publié le 19/09/26  -  16 commentaires  -  1384 caractères  -  246 lectures    Autres textes du même auteur

« Ainsi, nous n’irons plus errer
Si tard dans la nuit,
Bien que le cœur aime toujours autant,
Et que la lune brille toujours d’un même éclat. » Lord Byron


Murmures de Punta Arenas






Au croissant des marées, la froidure a forci.
L’eau noire boit l'obscur et brille doucement ;
l’air est chargé d’angoisse et de sel et d’écume.
Le pôle humide tisse un halo vaporeux
sur cet autre rivage.
À Punta Arenas.

La nuit se rembrunit, il pleure du silence ;
de longs voiles fumeux dérivent lentement.
Le ciel austral étend son manteau de chagrins. 
Sémaphores tremblants engloutis par la brume,
cabalistiques runes estampant un vélin,
les fanaux qui ocellent le quai ténébreux
semblent des lunes d'or.

Le voyageur s’arrête, un bagage à la main.
Un regret sans visage étouffe sa pensée
Où le tourment chemine en de lents corbillards.
L’illusion s'effrite aux seuils des grands départs.
Tout comme l’océan, son âme est versatile ;
sa bohème a vogué sous beaucoup trop de cieux.
Errances qui jadis le rendaient si fébrile
et dont le souvenir est un pâle mirage…
Mais il ne fuira plus.

Il écoute le soir, et contemple le large.
Ce n’est pas le silence au loin qui le poursuit
mais les murmures nés de ce côté du monde.
L'encre rouge l'amarre à ce ponton d'exil
et son ombre se fige,
diluée à jamais dans le givre et le sel.


 
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   jf2   
19/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Le texte vous transporte instantanément à cet endroit magique à côté du voyageur.

Les images sont suggestives et immédiatement compréhensibles.

La description est fine et précise, on s'y croirait.

Ce texte fait toute la différence avec des poèmes où on sent que métaphores ou images ont été laborieusement fabriquées.
Rien de cela ici, tout coule de source et on a l'impression que cela a été écrit d'une traite directement depuis l'esprit de l'auteur.

Du grand art, vraiment.

   LeChevalier   
19/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Vous nous offrez encore une de ces compositions inspirées d'œuvres d'art, musicales ou picturales. Il y a une vague de tango sur le site, je crois que votre cap sur Punta Arenas s'inscrit bien dans cette tendance.

Puisque vous publiez le texte avec la peinture, il me semble naturel que je les compare ou, plus exactement, que je compare les effets qu'ils produisent sur moi.

Le tableau est sombre, avec une forte présence des éléments naturels (ciel, mer), au milieu de laquelle la présence humaine semble fragile mais tenace. Je dirais que c'est un tableau d'une mâle beauté.

Cette forte présence de la nature austère, je la retrouve dans les deux premières strophes. Le vocabulaire est dur, les allitérations aussi. On est dans des racines bien latines (« austral », « oceler »), donc malgré la relative rareté, aucun besoin d'ouvrir le dictionnaire, ce que j'apprécie.

La présence humaine, elle arrive avec la troisième strophe mais ce n'est pas une description des habitants et de leurs habitudes, c'est le regard d'un voyageur qui nous est compté. Je trouve cela très bien, le lecteur s'identifie mieux, il entre dans la scène plus naturellement.

Je suis un peu surpris par l'insistance sur le sel (au début, à la fin), mais c'est peut-être inspiré par les points blancs dans le tableau. J'y verrais plutôt des reflets, des étoiles... Impatient de connaître votre « version des faits » !

Du point de vue de la métrique, je vous salue pour ces strophes dont la fin est signalée par des hexasyllabes, sorte de ponctuation versifiée. La dernière strophe fait exception mais je ne vois pas de mal à ce que la fin soit différente, au contraire, cela souligne son caractère à part.

J'ai une réserve pour les deux « a » qui se suivent dans « Punta Arenas ». « Mais c'est le nom ! », pourrait-on s'insurger, « On ne va le changer ! » Personnellement, je l'aurais omis, il est déjà dans le titre. Dommage qu'on ne puisse pas faire de qu'on fait en espagnol, prononcer les deux voyelles comme une seule syllabe, con sinalefa.

   rendu   
19/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour

C'est un beau tableau imagé de cette ville extrême que j'aurais aimé en versification classique ou néo
puisque quelques jolis alexandrins émaillent cette description.
On sent un point de non retour, une fin d'errance, un semblant de fin du monde où le voyageur cherche à se perdre.
La nuit se rembrunit, il pleure du silence ;
C'est un très joli poème que j'ai eu beaucoup de plaisir à lire.

   Provencao   
19/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Myndie,

Très heureuse de trouver cette toile sous votre plume. J'y suis très sensible.

De très beaux murmures qui s’enracinent dans de belles émotions d'illusions et d'errances qui en dessinent les premiers frissons d’une grande justesse.
Les murmures se figent avec une écriture simple, un bel élan spirituel et philosophique.
Belle conscience en murmure en nous, en résonnance avec le Tout.

Au plaisir de vous lire,
Cordialement

   Boutet   
19/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Myndie

Une très belle description agrémentée d'une peinture de cette ville chilienne proche du détroit de Magellan.

L'air est chargé d'angoisse et de sel et d'écume, cet alexandrin donne le ton du poème : une tonalité de fin de monde. Après ce détroit que les navigateurs connaissent bien tout en le redoutant, il n'est que le néant de l'antarctique qui hante le pôle sud.
Ce poème avec son tableau dégage également une sorte de désespérance avec ses quelques faibles lueurs
qui éclairent sans briller. La fin d'une Terre et le début des abîmes.
J'ai beaucoup aimé.

   Polza   
22/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Coucou Myndie. Je suis dans le train pour aller manger avec ma mère et cet après midi c’est médiation animale. Je ne pourrais donc peut être pas te commenter aujourd’hui mais j’ai encore une fois beaucoup aimé l’un de tes poèmes. Je reconnais bien là toute ta sensibilité poétique et ta délicatesse, ton humanité. Ça parle de Punta Arenas et pourtant, en toile de fond (ce n’est que mon ressenti) j’y vois l’errance et la souffrance d’un juif pendant la seconde guerre mondiale un peu comme l’exil de Stefan Zweig au Brésil. Je note au passage l’utilisation des 4 voire des 5 éléments. L’eau la terre le feu l’air, l’éther….

Mon train vient d’arriver. Je reviendrai te commenter mieux plus tard…

Édition

Je ne sais pas si j’aurai le courage d’écrire un commentaire digne de ce nom, comme je viens de le dire à Lariviere, j’ai l’impression que quelque chose bloque chez moi en ce moment sans trop savoir ce que c’est…

Je voulais juste ajouter pour le moment (en attendant peut-être mieux) que j’étais sûrement passé à côté de l’exergue qui a une importance capitale selon moi après relecture…

Lord Byron, l’exil, le gothique, le vampire (la vampirette), je pense que tout cela n’est peut-être pas si anodin si j’y réfléchis bien…

   Ramana   
19/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Ce poème est une délectation ; à sa lecture, les cinq sens se prennent à construire la prégnance du lieu, enchassé tel un parfum de sel et d'écume au sein du mental. Ce voyageur blasé n'en écoute que mieux la complainte des éléments, puisque son être est vide d'illusion. J'apprécie le choix des alexandrins qui balancent comme les vagues et les pensées.

   Pussicat   
19/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
"Au croissant des marées, la froidure a forci.
L’eau noire boit l'obscur et brille doucement ;
l’air est chargé d’angoisse et de sel et d’écume."
[...]
Et après ?
Après... je ne me souviens plus, je suis partie, il m'a semblé, je me suis sentie... aspirée par la langue de Myndie, diluée dans les espaces du temps, je me suis sentie glisser dans les mots, entre les lignes, les vers, pour finir figée dans "le givre et le sel", dernier état, dernière escale d'un voyage en poésie.

C'est une sensation, une plongée dans un tableau, une aimantation, une aspiration, une main qui vous prend pour ne plus vous lâcher, c'est un troublant voyage hors du temps qui affirme sa puissance, déploie ses pouvoirs au fil de la lecture, s'y soustraire est impossible, pas même ce point qui se pensait final se transforme en ponton pour un ailleurs informé.

Du bel ouvrage
Merci pour ce voyage
A bientôt de te lire,

   Eskisse   
19/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Myndie

Je retrouve ton style fait d'élégance et de minutie dans le choix du vocabulaire : " estampant" , " ocellent" etc
. J'ai apprécié les images : "il pleure du silence" , le "manteau de chagrins", " son ombre se fige" , " un regret sans visage"
Et j'ai suivi celui qui ne s'avance plus. Le choix de Punta arenas est fort judicieux, cette ville du bout du monde n'offre pas de "suite". On y disparaît.
" L'encre rouge" sûrement une référence que je ne maîtrise pas ?

   Cristale   
19/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Myndie,

Ils sont venus, ils sont tous là, ils ont tout dit en applaudissant le talent affirmé et confirmé de la poétesse et, pour résumer ma pensée concernant ce beau poème, je dirais qu’il évoque non pas une personne qui arrive au bout du monde, mais une personne qui arrive au bout de sa fuite et c’est sans doute ce qui lui donne, au-delà de l’évocation de ce magnifique décor austral, sa véritable gravité. Gravité retranscrite dans la sombreur de la peinture qui couronne le poème.

Je dirais également que j’entends la musique de quelques échos rythmiques de la versification traditionnelle qui n’est pas pour me déplaire et se marie parfaitement à la liberté de ces vers.

Et j’ajouterais enfin que cet ultime voyage n’est sans doute pas celui qui conduit ailleurs, mais celui qui oblige à demeurer.

Myndie, je t’octroie tout de suite la coiffe à cinq plumes et je t’en offre cinq de plus, bien méritées.

   Lariviere   
20/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Salut Myndie,

J'ai beaucoup aimé ce poème.

Une fois n'est pas coutume il est très réussi sur fond et forme et procure de très agréables sensations.

Les images sont belles, racées, élégantes, parfois éblouissantes, parfois salines... Elles sont fortes et dépeignent très bien l'atmosphère néoromantique, aussi sombre que brillante, parfois fauve, parfois marine, un tableau tout en clair-obscur finalement, assez "impressionniste" comme l'illustration, que tu as voulu nos livrer avec tes magnifiques mots et ta sensibilité.

La construction est très abouti. C'est du solide et pour autant, grâce à la découpe et la métrique, grâce au rythme qui sert parfaitement le ton du propos et les images choisies, la lecture reste incroyablement fluide (encore la fluidité !... je vais faire exploser le compteur !)...

En résumé, je suis conquis. C'est un poème qui se boit autant qu'il se lit... Bravo !

Merci pour cette lecture (et pour le verre !..;) et bonne continuation !

   Passant75   
20/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Beaucoup a déjà été dit, et bien dit !
Une mélancolie qui atteint un bout du monde. Voyager, pourquoi pas, mais fuir est inutile. Cela étant, je n’y ai pas vu la fin du monde, mais un monde qui continue de briller et de vivre, alors que le voyageur s’arrête enfin (ou en fin) et finit par se dissoudre.
Tout coule naturellement, c’est une réussite !

   BlaseSaintLuc   
20/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Pfff, tout est dit et j'arrive si tard !

Personne ici pour dire que c'est trop intello ou obscur ? Le tableau l'est pourtant. Pointillisme?
Si c'était une photo, je dirais que c'est plein de « bruits ».

Les reflets sur la mer éclaircissent pourtant le tableau , on sent le froid, l'agitation du ciel, et dans le texte ?

« Au croissant des marées, la froidure a forci.
L’eau noire boit l'obscur et brille doucement ;
l’air est chargé d’angoisse, et de sel, et d’écume.
Le pôle humide tisse un halo vaporeux
sur cet autre rivage.
À Punta Arenas. »

parfaite expression de ce que l'on voit, paysagisme narratif (si j'ose).


j'aime beaucoup "il pleure du silence ;"

mais répétition des mots (silence/nuit/sel) et dans une moindre mesure (brume et fumeux)
mais bon* c'est chercher les cheveux du maitre dans les poils du chien...

   Cyrill   
22/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Salut Myndie.
Une poésie de l’exil et du renoncement, dans ce voyage arrivé à son terme. Avec une esthétique que je trouve très symboliste. Et un rythme lent, lourd, c’est le rythme du désespoir. Le décor de Punta Arenas devient progressivement l’être lui-même, son humeur. C’en est déchirant.
Je trouve le poème très abouti sur le plan de l'imaginaire et de l'atmosphère. L’écriture est sombre, les images immersives. Le vocabulaire est riche, par endroits précieux il me semble, ce qui est loin de me déplaire et sert tout à fait le propos. Les images maritimes sont nombreuses, elles confortent le thème de l'errance. Le paysage et l’âme se confondent progressivement.
C’est la grande réussite du texte. Au début, nous croyons regarder Punta Arenas, puis nous comprenons que nous regardons surtout le personnage.
Une très belle image finale, très cinématographique. Le personnage semble s’ancrer enfin dans ce lieu et y disparaître. Il donne envie de le suivre.
Merci pour le partage et bravo !
PS : et pour ne rien gâcher, une bien belle peinture !

   Louis   
22/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Ce poème ne se limite pas à décrire les formes statiques d’une image, celle du tableau de référence, dont il ne constitue pas la simple réplique littéraire.
Si tout finira dans une immobilité figée, un double mouvement, l’un d’ordre intensif et l’autre plutôt extensif, est suivi dans le paysage-tableau.

Dès le premier vers, en effet, un mouvement est évoqué, qui est celui d’un accroissement :

Au croissant des marées

Ce qui veut être saisi, ce n’est pas en premier lieu un "arrêt sur image", mais une accentuation ; non pas un état de fait, une situation figée dans un instantané, mais le renforcement d’une situation, ou d’un état de choses.
Ce qui veut être captivé, c’est avant tout un mouvement, un devenir.
Ainsi, toujours dans le premier vers, il n’est pas observé un état de « froidure », mais son renforcement :

la froidure a forci

Il ne fait pas simplement froid, mais il fait encore plus froid, un froid plus intense.
Le mouvement qui importe ici se caractérise comme un devenir intensif.
Il se constate et se confirme au début de la deuxième strophe :

la nuit se rembrunit

La nuit n’est pas seulement et simplement sombre, elle approfondit son obscurité, devient plus intensément obscure. On se trouve face à une nuit toujours plus intense.

La situation du lieu évoqué est celle d’une extrémité, Punta Arenas, où, face aux immensités marines de l’Atlantique et du Pacifique, les immensités gelées de l’Antarctique, il n’ y a plus d’extension possible d’un lieu de vie, d’un lieu habitable, ou même d’un lieu d’errance, raison pour laquelle en ce bout d’étendue le devenir intensif se substitue à celui extensif.

« La froidure a forci (…) la nuit se rembrunit » : le devenir vers plus de froid et d’obscurité se traduit dans une assonance en « i ». Non pas le i des cris, mais déjà celui des murmures aigus, comme les piqures d’un froid mordant, ceux d’une « froidure ».

Ce n’est pas le visible du tableau qui d’abord est évoqué, mais le froid, un invisible. D’emblée, le poème se place au-delà de la représentation visuelle, porté cependant par elle.

Dans la première strophe, le poème poursuit la saisie du mouvement dans une activité d’absorption :

L’eau noire boit l’obscur et brille doucement

L’eau n’est pas bue, mais elle boit. L’eau, passive en tant que boisson, devient active. L’eau, qui habituellement ne reçoit son mouvement que des causes externes, le vent, la gravitation, est observée dans un mouvement qui lui est propre, et ne vient que d’elle-même.
Inquiétant mouvement, car c’est naturellement la vie qui « boit », tant boire est vital pour tout être vivant, or ici l’eau vitale dans une sorte de renversement absorbe la nuit létale.
Le milieu de vie semble ainsi se muer en milieu funeste.
L’obscurité absorbée n’empêche pas pourtant le reflet sur l’eau de multiples lueurs et scintillements ; l’eau « brille » en quelques reflets comme autant de "petits soleils noirs de la mélancolie", pour reprendre l’oxymore de Nerval.

Mélancolique paysage, oui, paysage « état d’âme », et dans le poème et dans l’image.
Une mélancolie répandue dans tout l’air, tout l’espace qui enveloppe le paysage :

l’air est chargé d’angoisse et de sel et d’écume

Angoisse, sel, écume ne se mêlent pas, mais s’ajoutent dans cet « air » où baigne le paysage de Punta Arenas.
L’angoisse est mise sur le même plan que le sel et l’écume ; et inversement, sel et écume sont placés sur le même plan que l’angoisse, comme s’ils étaient de même nature et pouvant dès lors s’additionner.
Ainsi l’angoisse est chose physique et consistante comme le sel, comme l’écume ; et tout est affect comme l’angoisse, y compris le sel, y compris l’écume. Sentiment-sel ; émotion-écume.

Et l’on entend d’autres « murmures » assonnants des « est, et, et » dans leur conjonction que l’on imagine s’accroître sans fin ; murmures d’infini.

Si l’intensité de la nuit est croissante, le monde sonore, lui, va décroissant. Des sons, des bruits, des voix peut-être, moins intenses, au point qu’il ne subsiste que des « murmures », les rumeurs de la vie en voie d’affaiblissement.
L’image-paysage porte en elle, dans le visible même, ces pertes intensives qui ne laissent que bruissements de plus en plus assourdis.
Ainsi dit, dans cette belle image : « Il pleure du silence ».
Un silence liquide, silence-chagrin qui se confond avec l’eau omniprésente.

Mais c’est toute l’image-paysage, dans son intensité nocturne de plus en plus grande, qui tend à s’effacer, à disparaître dans un devenir invisible.
Un « halo vaporeux » est « tissé » qui amoindrit la visibilité ; la deuxième strophe abonde des détails en ce sens : « de longs voiles brumeux » ; « engloutis par la brume ». Tout tend vers une réduction du visible.

Il est remarquable cependant, que tout ce qui va disparaissant se trouve couvert par un manteau:

le ciel austral étend son manteau de chagrins

Ainsi les choses vues disparaissent sous un voile d’affects ; elles n’apparaissent plus dans leur "nudité" naturelle, mais habillées de chagrin ; et l’on peut même soutenir que les affects se substituent aux choses vues, qu’eux seuls sont amenés à subsister comme des choses planant à la surface de ce qui fut un monde.
L’air déjà était « chargé d’angoisse », et la troisième strophe ajoute encore des affects en substitution des choses vues : « un regret sans visage » ; » le tourment chemine en de lents corbillards ».

Les deux premières strophes suivent donc un double mouvement intensif, l’un croissant, l’autre décroissant. Cette intensité dans son double sens mène à la nuit, à l’invisibilité, au silence, à la vie en perdition, à la mort. Elle mène dans sa pointe extrême, au sens croissant comme décroissant, à l’abolition de tout mouvement et de tout devenir.
Ce mouvement intensif a été permis pourtant par la fin d’un autre mouvement, celui en extension auquel se rapportent les deux dernières strophes.

La troisième commence effectivement par un arrêt : « le voyageur s’arrête ».
L’évocation de ce voyageur humain peut surprendre dans la mesure où il paraît absent du tableau de référence.
Et pourtant le poème va montrer sa singulière présence.
Ce perpétuel vagabond, ce voyageur se trouve au bout de son chemin, un chemin d’ « errance », un chemin de « fuite ».
« Bohème », il a beaucoup "vadrouillé", beaucoup « vogué » sans but et sans direction précise ; son mouvement, inquiet, était de fuite, en exil de son pays peut-être, peut-être en fuite de lui-même.
Le voilà au bout de son périple, et il serait bien là, selon la locutrice, mais vidé de lui-même, tache sombre dans le paysage, « ombre » figée pour toujours dans l’immobilité.

Amarré à « ce ponton d’exil », amère ironie, au voisinage du « grand large », « aux seuils de grands départs », le voilà figé, inerte et sans plus de possibilité d’existence, sans vie et sans avenir, abîmé par l’intensif, exténué au bout de l’extensif.

Un dernier devenir emporte enfin l’ombre subsistante vers une "dilution" :

diluée à jamais dans le givre et le sel.

L’ombre du voyageur se trouve ainsi fondue dans le paysage, et ne s’en discerne plus.
Le voyageur ne se distingue plus du paysage, et le paysage ne se distingue plus de lui.
Paysage, qui n’est plus que l' "état d’âme" du voyageur, et dont les choses qui le composent sont devenues des affects : angoisses et tourments, regrets et chagrins, seuls "êtres" subsistants.

Merci Myndie pour ce sombre et beau poème.

   Myndie   
24/9/2026


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