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Poésie en prose
Ombhre : Léthé
 Publié le 12/09/21  -  6 commentaires  -  1834 caractères  -  87 lectures    Autres textes du même auteur

Quand Al-Malheur frappe…


Léthé



Il marche à petits pas dans la pièce racornie, de la porte fermée dont il n’a plus la clé, à la fenêtre condamnée sur un ciel délavé. De rares nuages y jouent parfois, blanc sur bleu au-dessus de l’Atlas. Hier, émerveillé, il a même contemplé le vol paresseux d’une cigogne. Ou bien était-ce avant-hier ? Ou une autre semaine ? Les jours se ressemblent tous, des heures à la dérive sur une mer sans vagues où la boussole s’est noyée.

Ses souvenirs sont en pelote, emmêlés.

Il marche à petits pas, le corps faible et raide, de la cuisine aux vitres grillagées à l’accueillant divan où se perd son temps, télé allumée. Le temps justement, il ne se souvient pas de ce qu’il en a fait. Mal rangé dans une poche percée, oublié parmi les livres qu’il ne lit plus, égaré dans une pièce à laquelle il n’a pas accès…

Ses heures sont une horloge, cassée.

Il marche à petits pas, survole en lui-même les lieux et les années, ramasse au hasard des dates et des visages comme un enfant prend une balle, puis une autre. Il jongle avec ces sphères pleines d’images, mais les doigts de sa mémoire sont trop maladroits et il les mélange, puis les laisse tomber au sol. Elles roulent loin de lui, et il est trop las pour aller les chercher.

Sa vie est un miroir, brisé.

Il marche à petits pas, automate silencieux dans la maison sans bruit, des larmes sur ses joues. Il a demandé à voir son père, et ne sait plus qu’il l’a enterré voici bien des années. Celle qui est venue tout à l’heure lui a dit être sa fille. Il n’a pas reconnu son visage, et a refermé la porte au nez d’un passé brouillé. Mais le sourire et la voix de la jeune femme résonnent longuement en lui, un écho assourdi. Est-ce pour cela que, comme cette jeune femme, il pleure ?

Il marche à petits pas…


 
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   socque   
30/8/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Sur un tel sujet, le pathos me paraît difficilement évitable ; votre texte n'en est pas exempt, mais je trouve que vous parvenez à le dépasser par la force des images. Ainsi, j'aime beaucoup par exemple
Il jongle avec ces sphères pleines d’images, mais les doigts de sa mémoire sont trop maladroits

La fin à partir de
automate silencieux
est inutile à mon goût dans la mesure où la triste situation du vieillard me semble avoir été assez clairement exposée par ce qui précède, voire dommageable parce que là, le pathos, on y est en plein… Mon goût, hein.

   papipoete   
31/8/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
prose
Il marche à petits pas sans but, rien que pour ne pas être assis ; il s'assied bientôt rien que pour ne pas être debout ! La télé marche pour personne ; il l'a allumée comme il avait allumé la lampe pour voir clair, et prendre le journal pour ne pas le lire... il avance à petits pas sur ce lino où ça ne glisse pas ; faudrait pas qu'il tombe ! On vient le voir, sa fille qu'il ne reconnait pas et continue à faire ses petits pas...
NB est-ce le mal du siècle ( alors qu'avant, on disait il a sombré dans la démence ) mais parmi la " gamme " des maladies, Alzeimer est l'une de celles qui fait si peur, à qui s'avance du côté de la sortie ! et encore, il y a le " gentil " malade doux comme un bambin, mais hélas aussi le " méchant " qui crie, qui jure, et frappe même ( ne l'ayant jamais fait avant ce drame. )
Cette prose avec son refrain " il marche à petits pas " est tendre avec ce pauvre hère, qui ne sait plus son hier et pas moins son demain !
la dernière strophe est si rude, avec ces larmes qui coulent malgré elles !
Avez-vous vu le film " n'oublie jamais ? "
papipoète

   Corto   
12/9/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément
Ce texte est une vraie leçon de justesse dans l'expression.
Le refrain "il marche à petits pas" empêche le lecteur de s'échapper pour fuir ce qu'il ne voudrait pas voir.

Les transitions entre paragraphes
"Ses souvenirs sont en pelote, emmêlés"/ "Ses heures sont une horloge, cassée"/ "Sa vie est un miroir, brisé" renforcent cette injonction de ne pas détourner les yeux de cette déchéance devenue courante, et d'y porter une attention bienveillante.

La mémoire, le déroulement du temps, la reconnaissance de ses proches, tout est en faillite, à moins que "le sourire et la voix de la jeune femme résonnent longuement en lui, un écho assourdi."

Et quand tout s'embrouille encore, la détresse s'impose "il pleure".

La finesse de la description, la construction du récit, même le titre font de cette poésie un bijou rare.

Bravo.

   Myo   
12/9/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Un texte justement dosé pour exprimer ce trouble tellement pernicieux et difficile à appréhender.

Je trouve que les images choisies sont parlantes tout en étant très poétiques.

"Il marche à petit pas" nous fait prendre conscience de la restriction du champs des possibles de cet esprit malade.

Un thème qui n'est pas nouveau mais une approche qui me touche sincèrement.

Merci du partage

Myo

   hersen   
12/9/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
C'est un texte très juste sur cette maladie.
Plus rien n'appartient au malade, ni sa vie, ni ses souvenirs, ni son présent.
Y être confronté dans sa famille est une épreuve car voir un être aimé, un être qui a participé à notre éducation, nous a transmis l'amour, paraît si injuste.
Je me rappelle que mon premier poème proposé à Oniris était sur ce sujet. Et c'était il y a six ans. Six années de vide, qui ne peut être comblé.

merci de ce texte plein de sensibilité.

   Donaldo75   
15/9/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Ombhre,

Au vu du sujet, je trouve que les effets de style utilisés dans la prose sont une bonne idée ; quand je parle d’effets de style, ce sont ces images assez chaotiques placées dans les strophes longues. en temps normal, ça me saoule d’utiliser autant d’artifices mais en l’occurrence il déclenchent ici le feu poétique parce que le thème s’y prête, qu’il le renforce et transcende la perception que le lecteur peut avoir de cette maladie. Et le refrain des cinq premiers mots de ces strophes longues permet de mettre en lumière le contrechant des vers cours. En gros, je trouve cette construction intelligente autant dans la symbolique qu’elle véhicule que dans le rythme qu’elle donne au poème ; à mon avis, c’est important dans la poésie en prose car c’est ce qui évite le pavé, la narration, la prose au détriment de la poésie. Ici, c’est de l’architecture et non du bâtiment, et c’est en ça que ce poème est réussi.

Bravo !


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