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Poésie libre
Pouet : Ce qui berce et pourtant…
 Publié le 21/06/26  -  14 commentaires  -  871 caractères  -  355 lectures    Autres textes du même auteur


Ce qui berce et pourtant…



ici j'ai arrêté
de compter les années
de compter sur moi-même
de m'inscrire vérité

de me faire une balafre
de joie et de je t'aime
une esquille d'avant toi
un murmure que l'on traîne

mais c'était tant de Foi
toutes nos routes romaines

cicatrices de soi
sur le tissu d'errer



et nos cœurs d'Éden
se balancent à regret

nos pensées bien si proches
qu'elles se confondent

à peine

nos élans bien si moches
nos destructions sereines

et puis Route
la Seine
sous nos vœux épuisés

flotter sur les non-dits
aux planches des étoiles

asphyxié d'horizon
scander du bout des doigts
l'espoir en litanie

de nos souffles
sans voile


instants indéfinis


 
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   Passant75   
4/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime un peu
L’écriture est intime et fondée sur des émotions et des images plutôt que sur une narration claire. L’auteur utilise des expressions poétiques intéressantes comme « nos cœurs d’Eden » ou « flotter sur les non-dits / aux planches des étoiles », voire des trouvailles plaisantes telles que « et puis Route / la Seine ». Cela crée une atmosphère mélancolique, sensible et l’oreille est, en effet, bercée par la musique.

Cela étant dit, l’ensemble m’a paru souvent confus. Les images s’enchaînent sans toujours former de réelle cohérence. Cette abstraction m’a donné l’impression que le texte a cherché à privilégier les effets poétiques plutôt que le sens du propos.

Au final, la musicalité « berce et pourtant …» le manque de clarté du récit m’a empêché d’être totalement touché par ce poème. Qu’ajouter dès lors sinon que le titre du poème résume très bien mon sentiment !

   Cyrill   
21/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Un poème qui déploie toute une palette d’émotions. Il ne fait pas dans la généralité ni les lieux communs d’une séparation, c’est le moins qu’on puisse dire. Il respire l’authenticité.
Il creuse le sens des mots en les mettant à l’épreuve du jeu de leur homophonie : « tant de Foi », «cicatrices de soi / sur le tissu ». Il les associe de façon à créer des nuances inédites de sens : « bien si proches », «bien si moches ». Il propose des métaphores très singulières et ô combien évocatrices pour ce qui me concerne : «le tissu d'errer », « aux planches des étoiles », «  nos souffles / sans voile ».
Ses sonorités parmi lesquelles dominent le [-ème] et le [-ène], celles de l’amour-haine, disent toute l’ambiguïté du sentiment, entre désir de réparation et de destruction du lien. J’entends de quasi oxymores dans ces « destructions sereines » ou encore dans cet « asphyxié d'horizon », qui viennent encore corroborer l’ambivalence du cœur, qui était d’ailleurs annoncée en titre.
Et si l’espoir est scandé « du bout des doigts », c’est en « litanie », une forme qui suggère davantage la désespérance, mais sans se départir de douceur.
Je suis admiratif de la maîtrise cette forme ‘libre’ que vous poète portez à l’excellence, tant chaque mot et chaque son me semblent être à leur place.
Bravo, et merci pour le partage.

Édité pour corriger mes fautes et saluer Pouet. Content de ton retour !

   framato   
8/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Un texte douloureux et magnifique. L'entame intrigue avec cet ici qui n'est pas explicité. Il m'évoque (sans doute en raison de la balafre et des esquilles) un lieu ou l'on se soigne. Les quasi oxymores (élans moches, destructions sereines, asphyxié d'horizon) donnent beaucoup de force au propos. Les vœux épuisés, les non-dits, les souffles sans voile traduisent dans ma lectures les raisons d'une séparation douloureuse mais néanmoins douce (nos cœurs se balancent à regret, flotter, planche des étoiles, l’espoir en litanie, instants indéfinis).
La grande force de ce texte est qu'il n'y a pas un mot de trop et que chacun y est à sa place. Un texte magnifique, bravo à l'auteur et merci merci de nous donner à lire des perles de cette qualité.

   Eskisse   
21/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Salut Pouet,

Ce poème... une berceuse sans consolation, le terme d'un rendez-vous de plusieurs années, la dissolution de l'amour dans les mots en [-ème]

une forme d'humilité dans l'infiniment petit de la disparition ( esquille , murmure))

surtout la lucidité en héritage : et c'est la fin d'une part de soi-même qui est marquée par le "ici" augural, le bout des années. La lucidité d'un locuteur qui a caché sa souffrance derrière un cautère de joie : avec cet oxymore " me faire une balafre /
de joie et de je t'aime" )

A very touching lullaby.

   Myndie   
21/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Hello Pouet !
Je suis tellement contente de retrouver ta plume si sensible, souvent habitée d'une mélancolie douce-amère et toujours maîtrisant le rythme fragmenté !
Murmure, battement de coeur, respiration saccadée, voilà ce que m'inspirent les vers courts. Quant à la mise en page, les espacements, ils sont pour moi le parfait gage d'une errance émotionnelle, une oscillation entre l'apaisement et la chute.
C'était pour la forme. Pour le reste, c'est bien le style Pouet : des mariages de mots brillants, oxymores, métaphores magnifiques :
« balafre de joie et de je t'aime »,
«  cicatrices de soi
sur le tissu d'errer »
Ici la chute évoquée plus haut, comme une bascule entre le deuil amoureux et le présent qui dérive :
«  une esquille d'avant toi », «  c'était tant de Foi »
«  flotter sur les non-dits », «  asphyxié d'horizon »
Et surtout, cet « espoir en litanie », ambigu, qui interroge plus qu'il ne dit : s'agit-il du sauvetage providentiel ou d'une condamnation à éprouver regrets et souffrance à l'infini ?
C'est la richesse du poème, celle qui laisse sur le fil du rasoir, entre la blessure et le renoncement.

Comme toujours avec toi Pouet, la forme libre est transcendée, la poésie est partout.

   Vincente   
21/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
J’ai été accroché dès ce « ici j’ai arrêté /… / de me faire une balafre / de joie et de je t’aime ». Ces rictus, masque distordu dissimulant le malaise, petits à petit, insidieusement, ont entaillé le visage représentant l’être profond. Blessure de surface mais atteinte au cœur en des « cicatrices de soi ».

J’aime beaucoup les troublants « bien si proches » et « bien si moches ». Ils créent une dissonance cognitive qui évoque une « bien si » opportune inadaptation à ce qui serait une normalité.

Et puis j’ai plané avec le narrateur au-dessus de la canopée des « instants indéfinis », un moment d’espoir peut-être en faux-fuyant à « flotter sur les non-dits / aux planches des étoiles ».

Si l’écriture se prononce sous forme de constat, elle n’en reste pas moins indécise, imprécise, comme actant le fait que le locuteur a clairement « arrêté / de [s’] inscrire vérité ». Les mots, ses mots ainsi ne cherchent pas l’assertion et acceptent l’évanescence de leur signification, comme une façon très relative, certains diront sage, de se mouvoir dans le présent.

   Polza   
22/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Décidément, les berceuses ont le vent en poupe sur Oniris !

Plusieurs choses m’ont interpellé das ce poème…

Je dis sans ordre précis :

Le vocabulaire plus ou moins biblique distillé à petite dose, de-ci, de-là…

« vérité/aime/Foi,cicatrices (plaies du Christ),tissu (Saint-Suaire), Éden, Seine (cène), etc. »

C’est sûrement un peu tiré par les cheveux pour certaines comparaisons, n’empêche que ça m’a tout de même frappé…

Le possible acrostiche formant le mot FERS ne m’a pas non plus laissé indifférent.
FERS dans le sens chaînes du prisonnier, prisonnier de l’amour, de la fin d’une histoire d’A comme chantent les Rita, ou être dans les FERS, esclave, assujetti à l’amour, aux regrets…

En parlant de musique, il y a aussi aime et haine, comme chantent les mêmes Rita, on n’a pas que de l’amour, y a de la haine (« On est tout endolori, et on se sent très amoindri, est-ce que nos cœurs ont rétréci ? Est-ce qu’on en sortira grandi ? Est-ce que nos cœurs ont desséché ?… »

J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup d’oxymores et de paradoxes (dans le bon sens du terme) dans les situations, une sorte de « Je t’aime moi non plus », il y a quelque chose de beau, fragile et cruel à la fois, j’ai par moment eu l’impression d’entendre l’histoire de Joël et Clémentine dans « Eternal Sunshine of the Spotless Mind »…

Le titre l’annonce d’ailleurs peut-être, ce qui nous berce est censé nous rassurer en général, et pourtant…

« ici j’ai arrêté »

Votre poésie demande justement qu’on s’y arrête, elle demande du temps, de la réflexion, comme une sorte de méditation poétique…


Édition

Quand j’écris « Le possible acrostiche », ce n’est bien évidemment pas un acrostiche comme on l’entend souvent en poésie classique, comme dans ceux de François de Villon ou d’Alfred de Musset et de George Sand par exemple, dans votre poème, les mots sont espacés…

   Pussicat   
22/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Pouet, de retour en commentaires, à te lire j'ai eu l'impression d'un manque, une sensation d'inachevé augmentée à la toute fin sur le vers "instants indéfinis" comme si la fin n'était pas encore écrite...
Et pourtant c'est un texte d'abandon, presque de défaite : l'horizon ne suffit plus et façon il n'y a plus de vent dans les voiles pour aller plus avant, plus loin.
Peut-être le vois-je en prose (?)
Une sensation d'effleurence comme le souvenir d'une caresse mais pas le geste même et ce qu'il porte et transporte.
Pas assez féroce peut-être, pour moi.

   Anonyme   
23/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Pas grand chose à dire, je ne comprends rien vraiment mais beaucoup de choses me parlent. La première strophe me frappe particulièrement. Ici où ? Dans un moment précis (un moment de vérité, une phase de transition, comme on dit) ? Dans l'espace du poème ? Je trouve ce vers évident mais il me fait méditer sur l'espace-temps du changement. Le jeu sur les sens du mot compte est bien trouvé (il y a un nom pour cette figure de style mais il m'échappe). L'ordonnancement arithmétique de la vie s'arrête avec une forme de confiance en soi, soi qui apparaît ici comme une sorte de continuité autoritaire. Le dernier vers de cette strophe a mon ultime préférence : "de m'inscrire vérité" Vérité de quoi ? S'agit-il de la continuîté d'une cohérence ? De l'autorité des certitudes ? Le verbe inscrire va bien avec le nom de vérité en tout cas, la répitition des i sonnant comme une cruelle incision dans la vie Le narrateur ne peut plus comme cela, fendre la vie d'une présente tranchante, il glisse à travers l'indéfinition des instants. C'est beau, d'une beauté mélancolique qui allège plutôt qu'elle ne plombe.

Merci beaucoup de ce partage :)

Bonne journée,

   Perle-Hingaud   
24/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Quelle douceur, quelle mélancolie dans ce texte ! Et puis, la fatigue, la lassitude qui pointe dans les mots, dans les interstices, dans les ruptures de rythme, les blancs laissés aux vagabondages de l’esprit. C’était si fort que la balafre est là. C’était si intense, qu’on ne pouvait pas démêler les âmes. Mais il reste un espoir… non ? Je ne sais pas commenter vos poèmes, j’ai l’impression de vous envahir avec mes gros sabots qui écrasent et prennent sans doute le mauvais chemin. J’inscris simplement mon imagination dans vos mots. Merci beaucoup pour le partage. Revenez quand vous voulez, on est là.

   Donaldo75   
24/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Bonsoir Pouet, j'ai l'impression de ne pas avoir lu un de tes poèmes depuis des lustres. Ton style inimitable m'a rappelé que la forme libre, c'est de la poésie en rêve, de l'image subliminale, un pur cauchemar pour les adeptes des manuels de montage des meubles en kits, les fanatiques du comptage de pieds - au fait, pourquoi ne pas compter ses orteils, cela ferait sens, non ? - les afficionados de la rime lustucru.

"ci j'ai arrêté
de compter les années
de compter sur moi-même
de m'inscrire vérité"

Les vers centraux c'est du twist, dans le sens littéraire du terme, je ne parle pas de Dany Briant. La poésie démarre fort, avec ce renversement lexical. Je sais, j'analyse comme un premier de la classe mais je n'avais pas de référence à Kurt Cobain sous la main, là, immédiatement.

"asphyxié d'horizon
scander du bout des doigts
l'espoir en litanie"

Je reconnais bien là une tonalité à la Pouet. Je trouve ça plombant, parfois, un surréalisme sombre. Mais c'est ma perception, après tout je connais un mec pour qui écouter Joy Division donne la pêche.

En tout cas, bravo, beau retour dans le temple de la poésie française.
🦉🦉🦉

   LeChevalier   
24/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
n'aime pas
Si je peux reconnaître un mérite à ce texte, c'est l'entrain. En effet, la phrase se déroule en longue énumération d'éléments très brefs, ponctués par des références au goût « cultivé » (Rome, Eden, entre autres).

La posture est celle du je blasé, désabusé et sans regrets. Cela se sent dès la première ligne. Mais ce qui est drôle, c'est que les déclarations disent le contraire : « j'ai arrêté de compter sur moi », « se balancent à regret ». Je trouve que ces déclarations sonnent faux justement parce que le je du poème n'exprime aucune hésitation, au contraire, il est comme omniscient, il ne soumet pas ses jugements au doute...

Bref, si je trouve des qualités à la forme, le fond ne me plaît personnellement pas du tout.

   Louis   
25/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Une écriture qui, comme souvent chez l’auteur, se fonde sur la lecture de signes particuliers, le repère des "traces", la perception des "marques".
Ce n’est pas une écriture sur les choses-mêmes, sur les événements eux-mêmes, mais sur les traînées qu’ils laissent, sur les marques qu’ils inscrivent, (« balafres », « cicatrices », « esquilles » …), sur les « murmures » à leur traîne.
Une poésie des sillages.
Une poésie des saignées de l’existence, de ses plis et replis.

Ce poème commence par un « arrêt » :
« Ici j’ai arrêté »
Une fin de quelque chose se trouve au départ du poème, qui déjà s’inscrit dans le sillage de tout un mouvement de vie, tout un comportement qui l’a précédé, et dont le poème dans son ensemble constitue la trace.
Le vers pourtant n’indique pas quand, et dans quelles circonstances, mais où s’est effectué la mise en arrêt.
En effet, le déictique « ici » ouvre le vers, et l’ensemble du poème. Il n’indique pas un moment, mais un lieu.
Le locuteur se place ainsi dans une pure position spatiale, variable comme déictique avec le contexte d’énonciation ; s'établit dans une situation qui se démarque du temps :
« j’ai arrêté de compter les années »
Situation avant tout spatiale, parce qu’il n’est plus tenu compte des années. Le temps continue à s’écouler, mais de ne plus le compter, de ne plus le mesurer, c’est comme s’il n’était plus, c’est l’évacuer de ses préoccupations. C’est ne plus s’en soucier.
Peu importe les années. Les années qui passent, les années écoulées.
Une importance pourtant a dû être accordée à ce temps-là, à toutes ces années, mais une décision a été prise, ou une tendance s’est imposée, celle de ne plus leur prêter attention.
Le locuteur ne se considère plus alors autrement qu’un "être-là", ou "un être-le-là", pour reprendre des traductions du terme « Dasein » heideggérien, mais non son concept ; il ne se considère plus autre qu’une fluctuation dans l’espace, un « ici » particulier, une présence singulière, qui pourrait être commentée plus poétiquement par ce vers de Noël Arnaud dans L’état d’ébauche : « Je suis l’espace où je suis »

Un autre arrêt est affirmé :
« compter sur moi-même »
Compter, c’est ici faire confiance à soi-même.
Il s’agit donc de ne plus prêter attention, et ne plus se fier, à la fois au temps, et à soi-même
Plus de temps, plus de "moi" pour appui, ne reste que le je ( distingué du moi ) et l’espace, "l’espace où je suis".

Personnellement, le locuteur ne croit plus pouvoir être d’aucun secours pour lui-même, ne se croit plus fiable, et se considère dans ses pensées douteux et incertain, peut-être même dans l’erreur, le mensonge ou l’illusion, il en conclut : « j’ai arrêté (… ) de m’inscrire vérité »
Non seulement cesser de se poser en détenteur de vérité, mais, puisque « vérité » peut aussi se lire au sens de "réalité" : ne plus être alors qu’un espace mouvant, une ombre incertaine, errante et fantomatique, sans repères temporels.
Et cesser ainsi de se croire quelque chose, ou quelqu’un.

Qu’est-ce qui a motivé la rupture avec le compte tenu du passé, mais aussi avec cette période dans laquelle le moi se considérait encore avec assurance dans sa réalité et sa fiabilité ?
Que s’est-il donc passé ? Qu’est-ce qui a motivé cette déconsidération de soi ?

Le deuxième paragraphe laisse percevoir une réponse.
L’« arrêt » décidé ne se comprend pas dans un pur rapport à soi.
Un « toi » est impliqué. Et des blessures subies dans le rapport à l’autre.
Ce qui a été mis en arrêt, c’est encore :
« de me faire une balafre »
Il s’agit donc dans cette déconsidération de soi de faire taire une douleur, une blessure, née du rapport à l’autre, à "toi".
La balafre est une marque, une cicatrice visible, un déchirement, une plaie.
Blessure, douleur, mais elle n’est envisagée que par la trace qu’elle laisse et qui la représente. C’est une trace métaphorique dans un style adopté, métonymique.
Elle est faite « de joie et de je t’aime ».
On est face à un inattendu. Associer la joie et l’amour à une balafre, à une plaie, à une blessure ne peut que déconcerter.
La blessure serait métonymiquement la conséquence de « joie et je t’aime »
La joie, comme la déclaration « je t’aime » n’ont pas en principe une conséquence douloureuse, tout au contraire. À quelles conditions peuvent-elles être ainsi douloureuses ?
Il faut pour cela que la joie manifestée ne soit pas sincère, que la déclaration d’amour ne soit pas authentique, mais aussi que cette hypocrisie soit aperçue.

De quel côté vient cette doucereuse tromperie ? De « toi » ou de « moi » ?
« me faire une balafre » : ainsi exprimé, cela laisse entendre qu’elle vient de « moi », du locuteur. Blessure infligée à lui-même.
Ou peut-être s’agit-il de mots vides et trompeurs, de manifestations fallacieuses qui circulent entre « toi » et « moi ».
Le locuteur voudrait donc en finir avec ces « balafres », marques douloureuses de joie feinte, traces éprouvantes d’amour factice.

En finir aussi avec les stigmates de relations conflictuelles entre « toi » et « moi » :
« une esquille d’avant toi » ; « un murmure que l’on traîne ».

On constate donc que ce processus décisionnel ou tendanciel qui met un terme aux hypocrisies, à la confiance en soi, à la considération du passé, passé commun d’un couple, constitue la marque d’une relation difficile dans la vie du couple, et surtout ne fonde pas une solution à la situation délicate qui est vécue.
Il en résulte plutôt une « errance » du couple, un flottement.
Une opposition stricte est posée entre « nos routes romaines », d’une part, c’est-à-dire ces routes de la vie à deux, bien tracées, qui ont du sens, dont on sait où elles mènent, en allusion à l’adage selon lequel toutes les routes mènent à Rome, routes objet d’une Foi, d’une croyance comparée pour sa fermeté à la Foi religieuse par la présence du Vatican à Rome, et d’autre part cette « errance », sans but ni sens, où chacun n’est plus qu’un pli sur « le tissu d’errer » ou une déchirure, une cicatrice, « cicatrice de soi » dans la trame existentielle.
« cicatrices de soi » : l’image est belle, en plus d’être signifiante.
« soi » prend la place de « soie » comme tissu.
Cicatrices douces, comme la soie ; soyeuses, mais cicatrices, non d’une partie de soi, plaies partielles sur son corps ou son âme, mais soi-même tout entier comme « cicatrice », pli, creux, dans une errance.
Pas de violence, rien d’âpre et de rude. Du soyeux. Des plis.

Dans ce bilan d’une situation de couple, le locuteur n’apparaît plus qu’un espace creux et douloureux, un creux flottant, mouvant, en errance.

Un silence s’établit dans le poème : « … »
Un silence désolé.
Nul mot pour un remède, nulle parole pour une solution.

Le poème reprend sur un balancement :
« et nos cœurs d’Eden
se balancent à regret »
Un balancement, qui est mouvement d’irrésolution, dont le moteur est fait de « regrets », pour ces cœurs nostalgiques d’un paradis de l’amour perdu.
Ce balancement semble correspondre à « ce qui berce », à un ondoiement sur le « tissu d’errer ».
Cette ondulation, ce rythme qui berce apaise les tourments, ramène en mémoire les paradis d’antan, suscite le désir du retour des paradis perdus.
Mais cet ondoiement ne mène nulle part, enferme dans l’errance.
On penche d’un côté, de l’autre, dans l’irrésolution.
Ni réconciliation entreprise, ni séparation décidée.

Le conflit dans le couple ne repose pas sur une divergence de pensées :
« nos pensées bien si proches
qu’elles se confondent
à peine »
« À peine » : ne peut recouvrir le sens de la locution habituelle, qui signifie : de peu, tout juste… ce qui ne serait pas cohérent, mais « peine » prend le sens de souffrance, de tourment.
L’identité des pensées fonctionne, faut-il lire, « à peine », comme un moteur fonctionne "à essence".
Le balancement « à regret », tel qu’il apparaît dans les vers précédents, utilise le même procédé, fonctionne de la même façon.
La poésie du texte ne manque pas de subvertir brillamment les locutions toutes faites du langage commun.
Ce n’est donc pas la différence et l’opposition qui créent peine et conflit, mais l’identité. De même que l’identité de l’objet des désirs ne crée pas la concorde, mais les rivalités, les jalousies, les conflits.
Le peine a d’autres sources, mais elles appartiennent au domaine des « non-dits » qui seront évoqués plus loin.

Si les pensées sont proches, les « élans » le sont aussi, mais leur proximité réside dans leur attribut commun : « moches ».
Rien de joli à pencher d’un côté puis de l’autre.

S’ajoute cet effet dans le comportement du couple : « nos destructions sereines ».
La colère, les "engueulades", les orages ne sont pas de mise, mais tout se réalise dans le processus calme de la destruction de ce qui faisait l’union du couple, en une lente érosion, sans manifestations éruptives, sans crises. Tout se délite avec apaisement, et amertume.
Les images qui suivent l’indiquent encore.

La route du couple n’est plus "romaine", elle se fait liquide, fluviale : la Seine.
Saine doit être la Seine. Sans folie.
Là sur ce chemin d’eau, pas de cahots à subir, comme sur les pavés des voies romaines, pas de soubresauts, pas d’embardées chaotiques, mais un mouvement de flottaison.
La Seine, n’est-ce pas celle qui coule sous le pont Mirabeau, aux souvenirs des vers d’Apollinaire :

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Ainsi sur le fleuve, le couple peut flotter, mais il flotte sur « les non-dits ».
Il flotte sur des silences.
Sous la barque du couple, qui tangue et aussi les berce, les raisons profondes de leur mésentente ne trouvent pas d’acheminement vers la parole.
Aux mots non-dits, on substitue des étoiles. Les non-dits laissent des traînées d’étoiles qui les représentent et les magnifient, ils laissent symboliquement des astérisques : « aux planches des étoiles » : *******
Des étoiles en guise de points de suspension.

Et aucun horizon ne s’ouvre, et tout demeure en suspens, dans un long bercement.
« Asphyxié d’horizon », pour le dire. Non pas asphyxié par l’horizon, mais asphyxié par manque d’horizon.
Et des « espoirs » en « litanie »
Et toujours la métaphore de l’eau, du fleuve, de la marine, pour dire les « souffles sans voile ». Et rien n’avance.

Si le poème commence par « ici », il se termine sur les « instants ».
Si le poème commence par un arrêt « ici », il se termine par un commencement à l’instant.
Mais des instants « indéfinis », sans contours clairs et précis, sans orientation, sans « horizon » déterminé, sans ferme décision ; des "instants vagues" et un espace fluctuant, en « flottement », en ondoiement, dans un « bercement » de longueur indéfinie qui semblerait susciter calme et apaisement, et qui pourtant… s’avère un étouffement.
Une triste situation de couple est ainsi rendue par ce poème à la tonalité amère

Merci Pouet.

   Lariviere   
26/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Salut Pouet,

Déjà c'est une grande joue de te relire ici.

J'ai bien aimé ce poème.

Bien sur il est abouti. Il dégage quelque chose de l'ordre de l'intime, une espèce de mélancolie apaisée.

Les images sont efficaces pour produire de l'émotion et du ressenti de lecture. Le rythme est lui aussi apaisé et apaisant.

Mais j'avoue je préférais personnellement lire le pouet plus incisif, plus impactant, plus singulier dans le style, avec une certaine fougue sur fond et forme.

Ici, la poétique est presque trop sage. Et si la communication de l'émotion y gagne certainement, je préférais l'expression plus personnelle sur le ton et les images de tes poèmes d'antan.

Peut être une prochaine fois ?

Merci de cette lecture et bonne continuation !


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