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La licorne des Pyrénées
Acratopege : La licorne des Pyrénées  -  Notre-Dame du Tourmentin
 Publié le 03/02/15  -  2 commentaires  -  43982 caractères  -  38 lectures    Autres publications du même auteur

– Vous avez assez prié pour aujourd’hui, Marguerite, murmure une voix sombre derrière elle en même temps qu’elle sent une main lui prendre l’épaule. Venez, nous vous attendons tous dans la petite salle. Il y a beaucoup à discuter ce soir avec les huiles de la paroisse. Et puis j’ai une surprise pour vous.


La jeune femme ne priait pas. À genoux devant l’autel de la Vierge, la tête dans les mains, elle s’était enlisée dans une rêverie aux méandres absurdes, tout en images disloquées, en culs-de-sac, en ébauches de récits où se mêlaient passé et présent, souvenirs et fantaisies, où se croisaient fantômes et personnages en chair et en os ; tout était si confus qu’elle ne savait pas elle-même si cette errance de l’esprit lui était atroce ou plaisante. La voix du vieux prêtre dans son dos, sa main ferme sur son épaule l’ont ramenée en un instant à la terre ferme. Elle se lève, laisse échapper un sourire creux et, docile, le suit le long de l’allée principale vers le chœur et la petite porte qui mène à la sacristie.


– Ne vous ai-je pas assez répété, ma bonne amie, que vous priez beaucoup trop pour une femme de votre âge et de votre qualité. Vous avez assez exprimé votre gratitude à Notre-Dame pour l’immense cadeau qu’elle vous a fait ! Marie n’aime pas qu’on lui lèche les bottes, si je peux m’exprimer ainsi, même avec les meilleures intentions du monde, même avec la foi la plus vibrante. Qu’auriez-vous à vous faire pardonner, vous dont l’âme respire la fraîcheur et la simplicité depuis votre délivrance ? Qu’auriez-vous à demander à la Vierge que vous n’ayez pas déjà reçu de la vie ? Je me ronge d’inquiétude quand je vous vois prostrée devant son image comme une Bernadette qui aurait égaré sa joie de vivre ! Vous n’avez pas l’étoffe d’une mystique, douce Marguerite, vous êtes une femme de notre siècle, votre devoir est d’y vivre à pleins poumons chaque nouvelle journée que Dieu vous donne !

– Vous avez raison, mon père, répond-elle dans un souffle pour le tranquilliser. Je suis impardonnable de me laisser aller encore et toujours à mes penchants de vieille bigote quand vous avez eu la bonté de m’accueillir dans votre communauté en respectant mon secret, sans me poser de questions embarrassantes, quand vous m’avez si généreusement offert d’apporter discrètement ma pierre à vos bonnes œuvres. Je vous suis infiniment reconnaissante de tout cela, mais il se passe des choses étranges dans mon âme depuis quelque temps, des bousculades, des retours de flamme. Ce n’est rien sans doute, mon imagination qui s’exalte…

– La vie que vous menez est trop sage, Marguerite, on ne vit pas que de travail et de bonnes actions. Je vois bien que vous vous tuez à l’étude, que vous consacrez à la paroisse tout votre temps libre sans jamais prendre celui de vous divertir !


Ils ont atteint la sacristie, vaste pièce trop claire à peine meublée d’une vilaine table de bois et de quelques chaises. Disposées en désordre contre les murs chaulés, quatre ou cinq armoires de métal, soigneusement closes, donnent à l’ensemble l’allure d’un vestiaire de club sportif désaffecté. Ils parlent plus haut dès que le prêtre a donné un tour de clé. Hors de vue de la flamme éternelle du Saint-Sacrement, ils n’ont plus à craindre de perturber l’ordre sacré par leur bavardage. Ils savent aussi que Dieu n’épie pas ses créatures par les trous de serrures et n’écoute jamais aux portes !


– Si le bon Pascal vous entendait, mon Père, il se retournerait dans sa tombe, répond Marguerite en riant. N’a-t-il pas, en bon chrétien, condamné toute forme de divertissement, tenu pour ruine de l’âme et décomposition de l’esprit toute pensée, toute action qui ne soit pas exclusivement tournée vers Dieu ? Vous qui vous piquez d’être par profession Son serviteur, vous devez en savoir beaucoup plus long que moi sur le sujet !


Interloqué de voir sa jeune paroissienne, si soucieuse et tendue une minute plus tôt qu’il a songé lui conseiller de consulter sans attendre un médecin spécialiste, se laisser aller à se moquer si gaiement de son ministère, le vieux prêtre reste un moment sans trouver ses mots. Hochant la tête, il fouille la grande poche ventrale de sa soutane, en exhume un oignon gigantesque dont le tic-tac assourdissant emplit soudain la pièce. Tenant l’objet à bout de bras, il plisse les paupières pour déchiffrer les indications du cadran. Le lapin d’Alice, pense Marguerite en riant de plus belle, le lapin d’Alice !


– Venez, il est l’heure de la surprise, dit-il en l’entraînant soudain par la main vers une porte basse qu’elle n’a jamais remarquée. Les autres nous attendront bien quelques instants encore.


Il la précède dans l’ascension périlleuse d’un étroit escalier en colimaçon qui semble ne jamais vouloir finir. À chaque tour, une ouverture oblongue dans la paroi laisse filtrer un ruban de soleil empoussiéré qui les aveugle le temps de quelques marches entre deux zones de pénombre. Marguerite trébuche plusieurs fois, elle tomberait sans le soutien de son guide. Elle ne rit plus, inquiète de savoir les autres assis à les attendre autour de la grande table, muets, les mains sagement posées à plat devant eux, en train d’imaginer Dieu sait quoi dans leur for intérieur. Essoufflés tous deux, ils débouchent enfin sur une petite terrasse perchée à mi-hauteur du clocher de l’église, invisible du sol, cerclée d’un muret si bas, d’apparence si fragile qu’elle n’oserait pas s’approcher du bord si le prêtre n’avait, pressentant sa crainte, entouré les épaules de la jeune femme de son long bras rassurant.


– Ne trouvez-vous pas que le point de vue vaut les plus beaux panoramas des Alpes ? C’est ici que je viens me divertir, comme vous dites, quand le poids de ma charge se fait si lourd que toute joie disparaît de mon âme. Regardez le Léman, ne dirait-on pas l’océan quand la brume d’hiver cache ainsi l’autre rive ? De l’autre côté, voyez les arbres de la forêt partir à l’assaut des rues comme un fleuve en crue ! Croyez-vous vraiment que votre Pascal aurait détourné les yeux devant pareille splendeur ? Dans son orgueil, ne se serait-il pas pris pour le Christ tenté par le Démon au milieu du désert ?


Marguerite ne trouve rien à répondre. Ses yeux sourient encore, mais la peur de tomber devient de plus en plus forte. Petite fille, elle avait déjà horreur du vide ; même accompagnée de son père, qui s’était acharné à faire d’elle une montagnarde aguerrie en l’emmenant chaque week-end escalader les plus folles montagnes, elle tremblait d’imaginer leur chute dans des précipices si profonds, si inaccessibles que personne ne retrouverait jamais leurs corps. Très vite elle se dégage et fait mine de redescendre.


– Attendez, mon enfant, c’est autre chose que je voulais vous montrer, quelque chose de beaucoup plus divertissant que la contemplation béate d’un paysage urbain dans la lumière magique de l’hiver ! Prenez ma main et suivez-moi, vous allez être surprise.


L’air entendu, il l’emmène par une autre petite porte vers un nouvel escalier qui s’ouvre, après quelques marches, sur une rotonde mal éclairée par une vaste tabatière entrouverte, si haut placée qu’elle ne laisse entrevoir qu’un coin de ciel bleu où courent des licornes blanches.


– Ne dirait-on pas un écran de cinéma ! dit le prêtre. Quand j’étais enfant, il y avait là un vitrail multicolore où figuraient Marthe et Marie assises au milieu d’un champ de fleurs ; si l’on montait tôt le matin, une ribambelle de couleurs enflammait la pièce : incapable de lutter contre l’Esprit saint, le dernier des mécréants qui se serait hasardé ici en serait ressorti croyant pour la vie ! Vous pouvez me croire, il s’est passé ici des événements incroyables avant que la foudre, sans doute égarée par le diable, ne frappe le vitrail et le fracasse. Hélas la paroisse était trop pauvre pour qu’on puisse songer à le remplacer. Il a fallu se contenter de cette vilaine fenêtre ; toute la magie du lieu s’est dissoute ! Nous pourrions nous offrir aujourd’hui un nouveau vitrail, mais plus personne ne monte ici depuis qu’on a installé un mécanisme électrique pour sonner les cloches.

J’ai été enfant de chœur dès que mon âge me l’a permis. Avant la messe du dimanche, quand nous étions sages, le sacristain nous laissait le remplacer pour appeler les fidèles en carillonnant sans compter. Dans l’escalier, nous nous bousculions pour être le premier en haut ! On me disait chétif, mais je gagnais souvent. Tant pis si j’avais le souffle court et des vertiges au moment de servir l’office. J’ai bien failli, je crois, m’évanouir plusieurs fois en balançant mon encensoir ou en présentant les burettes à l’officiant !


Le vieil homme s’empourpre, paraît illuminé de l’intérieur par le fantôme du vitrail. Ses yeux brillent dans la pénombre froide. Il emmène Marguerite jusqu’au centre de la pièce, l’invite à ôter son manteau de fausse fourrure, lui place les mains sur la longue corde qui pend au plafond. Elle frissonne au contact rêche du chanvre, veut lâcher prise, mais il enserre fermement les doigts de la jeune femme dans les siens.


– Allez-y, tirez, je suis sûr que la mécanique fonctionne encore !

– Vous êtes un peu fou, mon Père, si les cloches sonnent à cette heure, tous les gens du quartier vont s’affoler, croire à une catastrophe imminente ! Ce sera la panique, la débandade ! Pour le moins, on croira que notre gouvernement a sombré corps et biens sur le lac pendant sa croisière annuelle !

– Je suis moins fou que vous, mon amie. Si je sais m’amuser quand trop de pensées sérieuses se sont accumulées dans mon âme, je garde toujours les pieds bien plantés sur la terre que le Très Haut nous a donnée en héritage. Je connais les gens d’ici ; je sais que la musique des cloches n’a jamais fait peur à une mouche dans notre cité de sourds. Allez-y sans crainte, laissez-vous soulever jusqu’au ciel ! Vous verrez que c’est plus drôle que les montagnes russes !


Marguerite est têtue sous son apparence fragile, mais elle sent bien qu’elle n’est pas de taille à lutter contre la force de conviction du vieux prêtre. De plus, elle n’oserait rien refuser à son protecteur. Ne l’a-t-il pas accueillie sans poser de questions le jour où elle a débarqué en pleurs dans son église, ses valises à la main, ployant sous le poids d’un sac à dos démesuré, pour lui demander asile telle une fugitive ou une proscrite ? La messe matinale venait de finir, que le père Guillaume avait dite devant une assistance maigrichonne qui s’était évaporée sitôt son devoir accompli. Une fois consolée, Marguerite a repoussé son invitation à se confesser dans un des grands cercueils de bois noir dressés contre le mur de part et d’autre de la nef, mais le prêtre ne lui en a pas tenu rigueur. Pendant qu’elle lui racontait une histoire incohérente et mal ficelée pour l’attendrir, elle a cru d’abord qu’il ne l’avait pas reconnue quand bien même son portrait, vilaine photographie arrachée à l’intimité de la jeune femme par une troupe de journalistes agressifs, avait fait la une des journaux de la région quelques années plus tôt ; elle s’est raidie quand le père Guillaume l’a appelée par son prénom, puis elle a fondu en larmes contre son épaule.


Bravant le qu’en-dira-t-on, il a fait ajouter sans façon un couvert à sa table. Il a installé la jeune femme dans une petite chambre inoccupée de sa cure trop vaste, celle qu’on réservait d’habitude aux hôtes de passage, aux émissaires secrets du Vatican en terre protestante, aux exorciseurs bossus avec lesquels il fallait bien faire quand le diable frottait sa corne trop près de quelque vieille bigote déchaînée de la paroisse, ou aux satanés contrôleurs des comptes envoyés par l’évêché pour le persécuter. Marguerite y pouvait rester sans souci tout le temps qu’elle voudrait. Son ange gardien veillerait à ce qu’on la laisse tranquille. Il prendrait soin de cette sainte échouée dans la maison de Dieu après la tempête, de cette fleur fragile transplantée sans égards dans un pays de glace et de brouillard.


Dès le premier soir, Marguerite Rouxfeu a aimé sa chambre. Des couleurs de soleil couchant ont refleuri sur ses joues. Son ventre et sa poitrine se sont dénoués. Après des mois et des années de mauvais sommeil, elle a dormi mieux qu’un ange, mieux qu’une pouliche du jour blottie contre la fourrure de sa mère. Au début, ses journées étaient toutes pareilles : chaque matin, une vieille servante de feuilleton populaire lui apportait son petit déjeuner au lit. À peine rassasiée, elle se faufilait dans l’église déserte pour y rêvasser devant la statue de la Vierge. Puis, jusqu’au soir, elle se promenait en laissant le hasard la mener d’un quartier à l’autre de cette ville neuve à ses yeux, si grande qu’elle se perdait parfois dans les ruelles avec un tremblement de délice, confondait les ponts et les avenues, revenait sur ses pas, croyait se rapprocher du centre quand elle s’en éloignait.


Elle a vite appris qu’avec le lac, on finissait toujours par retrouver le bon chemin : il surgissait au détour d’une avenue, miroitant glacier liquide où les voiliers de plaisance, les navires pompeux de la Nouvelle Compagnie de Navigation, les barges antiques des pêcheurs de perches, les vedettes bruyantes des gardes-côtes laissaient la trace noire de leurs doigts ; il surgissait au-dessus des toits au détour d’une rue, et par miracle on retrouvait ses esprits, on savait où l’on posait ses pieds, ce qu’on faisait là, quelle direction il fallait prendre.


Elle a appris aussi que les habitants de cette ville lacustre et pentue ne s’égaraient jamais, que leur vie était tracée au fil à plomb depuis la naissance jusqu’à la mort : le doute n’y avait pas sa place, ni les voyages, ni les errances de l’esprit. Les enfants habitaient la maison grise où leurs parents les avaient conçus sans flamme, ils fréquentaient la même église, étudiaient dans les mêmes écoles, militaient du bout des ongles dans le même parti du centre ; au bout du compte, on les incinérait avec quelques accords d’harmonium dans le même crématoire, sans verser plus de larmes qu’il n’est convenable ; personne ne voulait savoir qu’aux cendres se mêlaient parfois quelques esquilles d’os, quelques fragments de chair dont le feu du four n’avait pas pu venir à bout.


Marguerite, elle, a passé une bonne part de son enfance au confluent de deux rivières à la violence jamais apaisée, dont les eaux se mêlaient bruyamment en arabesques boueuses. La ville était proche, une autre ville, mais on n’en devinait rien tant les falaises qui enserraient l’endroit étaient abruptes. Très haut au-dessus de leur maison, un grand pont de béton et d’acier coupait le ciel en deux. Elle se souvient. Un jour qu’elle soutenait pour quelques pas dans le jardin sa mère déjà trop malade pour marcher seule, belle femme vieillie qui se laissait dépérir avec un sourire de madone et des soupirs sous les yeux de son mari et de sa petite fille de dix ans, un jour elle l’a questionnée sur la naissance et la mort des rivières : d’où venait toute cette eau jamais épuisée, dans quel gouffre sans fond se perdait-elle au bout du chemin ? La petite fille de dix ans n’a obtenu de sa mère malade que des réponses évasives, fumeuses, dites sur un ton de badinerie qui l’a blessée au cœur. En la ramenant à son fauteuil d’impotente, face à la cheminée, la petite fille s’est juré de tout apprendre, toute seule, quand elle serait grande, sur la naissance et la mort des ruisseaux, des torrents, des rivières et des fleuves ! Sa mère a vécu encore quelque temps après cet épisode, mais il semble parfois à Marguerite que le souvenir de cette promenade lugubre est le dernier qu’elle garde d’elle.


Ici, au bord du lac, les gens n’ont que des certitudes. Après les orages qu’elle a traversés sur sa goélette de carton-pâte, Marguerite se prend à aimer la fadeur des âmes qui peuplent son nouveau port d’attache, leur obstination tranquille à ne jamais déranger personne par d’incongrus élans du cœur. Elle en vient à les envier doucement, à vouloir leur ressembler en copiant leur démarche lente, leur parler flou farci de sous-entendus opaques, leur habillement passe-partout. Avec le temps, elle aussi a su façonner autour d’elle une coquille bien lisse, bien blanche, qui fait illusion à tous et à elle-même quand les humeurs sauvages qui bouillonnent de plus belle à l’intérieur n’en rompent pas soudain la mince paroi pour se déverser à l’air libre en accès de colère ou de sanglots.


À l’automne, à peine six mois après son arrivée dans la paroisse du Tourmentin, Marguerite Rouxfeu a obtenu une bourse et s’est inscrite à l’université pour y entamer des études de biologie. Quelques mois plus tard, elle s’est trouvé un emploi de guide au musée d’histoire naturelle.


Quand le père Guillaume sent que la volonté de Marguerite mollit, que ses doigts se crispent sur la corde dans une ébauche de traction, il lâche les mains de la jeune femme et s’éloigne jusqu’à la paroi. Adossé au mur, face à la fenêtre où s’ébattent sur fond d’azur une joyeuse bande de nuages gris et noir, il l’encourage par quelques remarques ironiques sur la faiblesse des femmes et leur couardise héréditaire. Piquée au vif, elle se prend au jeu, met toute sa fougue à balancer ses bras joints de haut en bas. Rien ne bouge d’abord, ou si peu qu’elle pense renoncer mais, à force, la corde de chanvre commence à prendre vie sous ses mains ; elle semble accompagner son geste, le précède, attire irrésistiblement la jeune femme vers les hauteurs. Le premier coup de bourdon retentit à l’instant où les pieds de Marguerite quittent le sol : elle défaillirait si le prêtre ne lui criait de tenir bon, de serrer plus fort sa prise, de garder surtout les yeux ouverts. Les murs de la pièce résonnent encore du premier coup quand un deuxième éclate avant même qu’elle reprenne contact avec le dallage, puis un autre quand elle remonte encore plus haut. La pièce s’emplit d’un vacarme croissant, vibration continue rythmée par les heurts réguliers du battant de fer contre le bronze. Tour à tour emportée vers le large et ramenée au rivage par un incroyable déferlement de vagues sonores, Marguerite se laisse flotter entre deux eaux, plus ravie qu’une martyre des premiers siècles prise dans l’extase du supplice. Collée contre ses jambes quand elle s’élève à presque disparaître dans la pénombre, la corolle bleue de sa jupe gonfle comme une fleur dans les descentes, laissant à découvert plus de peau nue qu’il ne convient aux yeux chastes d’un ecclésiastique qui pourrait être son grand-père. Pour cacher son trouble à la face de Dieu, l’abbé feint maladroitement de se laisser captiver par les jeux innocents des nuages blancs et noirs dans le ciel d’hiver, quand au fond de lui-même son âme désire que ce ballet magique dure toujours : qu’on le damne si ce n’est pas là un avant-goût du paradis !


Mais épuisée, moulue de bonheur, Marguerite finit par lâcher prise. Un vertige irrésistible la met à genoux, puis la couche à terre, pantin dont on aurait coupé les fils sans crier gare. Étendue sur le dos, les yeux fermés, bras en croix avec les paumes ouvertes vers le ciel, elle laisse se calmer les battements de son cœur en imaginant des scènes bucoliques et champêtres pleines de couchers de soleil rouges, d’insectes bourdonnants, de jeunes garçons attendris par sa beauté fragile qui se penchent sur elle pour lui voler un baiser en croyant qu’elle dort ; au loin, l’appel de l’angélus s’estompe dans un paysage de collines aux couleurs délavées par le crépuscule. Elle glisserait vers le sommeil si la fraîcheur piquante du carrelage dans son dos ne lui rappelait soudain le ridicule de sa posture. Quand elle ouvre les yeux, la pièce ne tangue presque plus. Le père Guillaume lui tend la main pour l’aider à se relever. Il ne lui parle pas tout de suite, mais son sourire complice en dit plus que tous les sermons du dimanche. Ils ne s’attardent pas sur la terrasse. Aveuglés par la soudaine lumière du jour, ils vont à tâtons vers l’escalier qu’ils dévalent quatre à quatre, pareils à des enfants qui courent à travers champs au retour d’une maraude.


– On nous attend, douce Marguerite, épongez votre front et reprenez votre souffle, dit le père Guillaume en lui tendant un mouchoir brodé aux armes de la Sainte Papauté. Un banal souvenir de pèlerinage, ajoute-t-il en surprenant dans le regard de sa paroissienne une pointe de curiosité, d’ironie peut-être. Enfin, j’espère qu’on nous attend toujours !

– Mon Père, notre escapade m’a donné en quelques minutes plus de plaisir que je n’en ai ressenti dans toute ma jeune existence ! Je n’ai fait que sonner les cloches à la volée, monter et descendre, me laisser entraîner toujours plus haut et toujours plus vite… Comment mon corps peut-il en être devenu si léger, mon âme mieux épurée de ses scories qu’après une bonne confession ?

– Ma fille, les voies de Dieu resteront toujours impénétrables à qui se pose trop de questions, répond-il en éclatant de rire. Savez-vous qu’en vous regardant vous balancer au bout de votre corde, j’ai songé tout de suite à introduire ce nouveau rituel dans la paroisse ? De quel meilleur outil puis-je rêver pour ramener sur le droit chemin, un peu étourdies peut-être, les brebis récalcitrantes de mon cheptel ! J’imagine déjà les vieilles filles socialistes de la rue Saint-Roch y perdre leur pucelage politique et quelques notaires et pharmaciens libéraux de la rue de Bourg découvrir en montant au septième ciel de mon clocher d’autres joies que celles de l’amour-propre. Peut-être même réussirons-nous, avec la publicité gratuite et alléchante que fera le bouche-à-oreille à ma nouvelle invention liturgique, si nous ne les effrayons pas cette fois avec nos Ave Maria et nos grains de chapelet sculptés dans le bois sacré des arbres tortueux et stériles du jardin des Oliviers, peut-être réussirons-nous à convertir à la vraie foi du Christ quelques hérétiques de plus ! Mais venez, hâtons-nous, les plus fidèles acolytes de la paroisse n’ont pas tous la patience du chasseur qui guette sa proie dans l’herbe humide du petit matin au risque d’attraper un rhume fatal !


Chavirée par le discours phénoménal du vieux curé qu’elle peine à suivre dans la galerie vitrée qui relie, comme dans les anciens collèges de Jésuites, la sacristie et le presbytère, Marguerite Rouxfeu sent une déferlante de fatigue s’abattre sur elle sans crier gare. Le temps d’un soupir, le temps de fermer les yeux et de s’affaisser avec un petit cri d’oiseau sur le dallage en damier rouge et bleu, elle aperçoit devant elle, effrayante, sa propre image plus nettement dessinée que dans un miroir : elle se voit décoiffée, lunettes de guingois, chemisier et jupe froissés sous son manteau déboutonné dont les basques de travers balayent le sol. Je suis une sauvageonne de bénitier, a-t-elle le temps de se dire avec une ébauche de sourire avant de perdre conscience.


Quand elle s’éveille, des nuages noirs ont envahi le ciel. Quelques flocons voltigent au-dessus de la ville, hésitant à se poser. Pour y voir clair, on a allumé les lampes dans la salle de réunion du presbytère. Un feu de bûches de chêne trop vert s’essouffle dans la cheminée avec des sifflements liquides. Armé d’un éventail chinois comme en portent les coquettes au théâtre pour éloigner de leurs narines les odeurs de chair humaine qui montent du parterre vers leurs loges, le vieux sacristain s’acharne à tirer du foyer récalcitrant quelques flammèches en jurant à mi-voix. On fait cercle autour de lui, chacun y allant de son conseil et de ses encouragements. Le père Guillaume, qui s’est éclipsé discrètement, rentre dans la pièce en tenant à bout de bras un verre à vin empli à ras d’un liquide transparent. Il fait signe à chacun de s’éloigner puis, avec des effets de manche qu’il maîtrise à la perfection pour les avoir polis chaque dimanche en haut de sa chaire pendant des mois et des années, il en verse le contenu sur les braises mourantes en même temps qu’il s’écarte du foyer avec la vivacité d’un jeune homme. Il se fait une explosion presque silencieuse, un éclair de lumière et de chaleur qui ferme les yeux des spectateurs malgré leur désir de tout voir ; quand les yeux se rouvrent, un feu tranquille pétille dans la cheminée de pierre. Le vieux sacristain ferme son éventail avec des airs de diva outragée. Tout un paysage de montagnes rouges et de lagons entortillés où flottent en désordre des jonques chargées d’épices et des sampans plus rapides que des dauphins, tout un paysage se replie et disparaît dans la grande poche ventrale de son tablier.


– Aux grands maux les grands remèdes, dit le prêtre en choisissant pour s’asseoir la chaise la plus proche de l’âtre. Je suis désolé de vous avoir fait attendre, mais Marguerite et moi avions une tâche d’importance à accomplir avant de vous rejoindre. Vous nous pardonneriez, j’en suis certain, si vous saviez ce qui nous a retenus. Peut-être vous narrerai-je un jour notre aventure ; aujourd’hui, nous avons trop à faire pour nous perdre en explications oiseuses et en justifications de premiers communiants qui auraient par mégarde taché de chocolat leur aube blanc neige et repassée du jour ! Mais assoyez-vous tous, pour l’amour de Dieu, ne me regardez pas ainsi ! Ranimer un feu n’est que de la prestidigitation de bas étage. Je ne suis ni Moïse qui fait jaillir l’eau des pierres du désert, ni Jean-Baptiste qui sauve Christ de la noyade !


Autour de la table ovale, tous prennent place avec des murmures de désapprobation. Le père Guillaume exagère, il va trop loin avec ses attitudes de seigneur de la guerre et ses discours de Grand-Guignol, peut-on lire dans les haussements d’épaules synchronisés de Clarice et Cora Danfer, les deux vieilles sœurs flétries en charge depuis quarante ans de l’enseignement du catéchisme aux enfants retardés mentaux ; pire encore dans les regards secs comme la croûte du pain de l’archiviste et comptable en chef de la paroisse, du nouveau responsable de la Nouvelle École Catholique, de l’imposante cheftaine major des brigades de scouts – brigades plus chétives et rabougries d’année en année malgré une mixité récemment introduite pour donner plus de piment au camping sauvage et aux interminables randonnées en forêt à la recherche de cailloux plats dont on compose d’édifiantes mosaïques pour la vente paroissiale du printemps.


Les autres participants à la réunion manifestent aussi leur mécontentement par gestes et grommellements, mais ils se ressemblent trop pour qu’on puisse les distinguer les uns des autres. Seuls une femme et un homme font tache dans la grisaille par la clarté bienveillante de leur regard : Anne-Claude Blondel, une grande sirène presque blonde, mal fagotée, avec des yeux de pouliche qui donnent un certain charme à sa physionomie taillée au canif ; l’abbé Pierre de Gonzague, le nouveau vicaire de la paroisse, impeccablement sanglé dans un costume romain anthracite taillé sur mesure, qui paraît troublé sous ses airs de matador depuis que le père Guillaume et Marguerite Rouxfeu ont fait leur entrée dans la salle. Sans se concerter, l’homme et la femme s’assoient de part et d’autre du vieux curé. Serre-livres ou gardes du corps ?


– Dieu reconnaîtra les siens au jour du Jugement ! tonne le père Guillaume en retenant un rire à la vue des visages sinistres qui lui font face. Maintenant qu’un bon feu nous réchauffe le cœur, nous pouvons passer aux choses sérieuses sans craindre de nous enrhumer. Je vous écoute, enchaîne-t-il en croisant les bras sur sa poitrine, tâchez d’être brefs, précis, agréables à entendre ; surtout ne parlez pas trop haut : notre douce Marguerite est en conversation avec les anges !

– Je suis éveillée, mon Père, je me sens beaucoup mieux, lui répond la jeune femme d’une petite voix qui couvre à peine le crépitement du feu. Je vais rester étendue quelques instants encore et vous écouter d’ici. Sitôt que toutes mes forces seront revenues, je vous rejoindrai autour de la table.

– Écoutez-nous si vous voulez, Marguerite, mais je vous interdis de vous lever avant que je vous en donne l’autorisation, gronde le prêtre en tournant son regard vers le canapé décati où il l’a, en grande pompe, déposée quelques instants plus tôt.


Il a fait belle impression sur ses ouailles en pénétrant dans la pièce avec la jeune femme inanimée dans ses bras. Les conversations se sont figées, mais personne ne s’est hasardé à lui poser des questions. Il n’a daigné leur donner aucune explication, s’est contenté de rassurer son monde d’un geste péremptoire qui pouvait signifier n’importe quoi, tout en se penchant vers Marguerite pour lui dire à l’oreille quelques douces paroles qu’elle n’entendait sans doute pas. Anne-Claude Blondel s’est précipitée vers son amie, mais le regard de pie du père Guillaume l’a clouée sur place. Pendant que les autres s’affairaient autour du feu mort-né pour se donner une contenance, elle est restée plantée, statue de sel, à deux mètres du divan, les bras gelés le long du corps, le cœur frappant le tocsin dans sa poitrine maigre. Quant à l’abbé de Gonzague, personne n’a prêté attention au tremblement qui a secoué son corps quand il a posé son regard sur le visage inerte de Marguerite Rouxfeu.


Après un temps d’échauffement plein de raclements de gorges, d’échanges de regards et de coups de coude qui se veulent encourageants, la réunion s’engage lentement sur les voies balisées du conformisme. Une fois de plus, la cheftaine major des brigades de scouts se plaint de l’arrogance et de l’impertinence de la jeunesse d’aujourd’hui ; encore une fois, reprenant terme à terme le discours de son prédécesseur, le nouveau directeur de la Nouvelle École Catholique – dont beaucoup ignorent encore les penchants ambigus pour la silhouette gracile des petites filles impubères – évoque la nécessité de réformer en profondeur l’enseignement tout en améliorant les relations avec les associations de parents d’élèves ; encore une fois le comptable gris décrit d’un ton sourd la situation catastrophique des finances de leur communauté sans proposer aucune solution qui permette d’entrevoir des jours meilleurs. Après que chacun a fait son rapport sans éveiller le moindre écho chez les autres participants, quand cesse le bruissement des feuilles de papiers remises en place dans leurs chemises de plastique translucide, un silence de confessionnal commence à s’étendre autour de la table, telle la brume du soir qui monte depuis le lac à l’assaut des collines.


Avant que la nuit ne tombe tout à fait, Anne-Claude Blondel se lance à l’assaut en proposant de but en blanc d’organiser pour la période de Pâques, une fois n’est pas coutume, des festivités plus endiablées que les célébrations sévillanes ou madrilènes : il y aurait une procession en costume avec exposition de la statue de Notre-Dame de Lourdes – reléguée depuis une éternité dans un coin sombre de l’église où elle s’empoussière –, des feux d’artifice, une grand-messe scintillante avec des roulements d’orgue et des chants exaltés… Le projet passionnément défendu par la jeune femme arrache quelques sourires de commisération autour de la table ovale, des paires d’yeux se lèvent au plafond, on discute mollement de la chose avant de passer au vote : sans surprise, il est décidé qu’on fera selon l’habitude. Ne reste alors qu’à entendre le quart d’heure de récriminations en stéréophonie des sœurs Danfer au sujet du mépris par les autorités paroissiales de leur sainte activité auprès des jeunes handicapés. Il est ignoble qu’on refuse de leur allouer des locaux plus vastes et de renouveler leur matériel didactique quand chacun sait au fond de son cœur que le bon Dieu réserve en priorité son royaume aux simples d’esprit et à leurs serviteurs dans le Christ ! Quand elles sont à bout de souffle, on peut enfin lever la séance pour profiter de la collation que le vieux sacristain achève de préparer dans la cuisine attenante à la salle de réunion.


Le père Guillaume réunit ainsi, chaque premier dimanche du mois, les forces vives de sa paroisse en espérant, par ses coups de gueule et son enthousiasme, amener ses brebis à sortir des sentiers battus. Quand la fièvre quarte a ramené le bon prêtre des colonies, plus amaigri qu’un chameau, la peau sèche comme le lit d’un oued, le teint plus jaune que les blés, le terrible évêque du diocèse l’a nommé, à son corps défendant, curé à vie de la paroisse de son enfance. Qu’il le veuille ou non, il achèverait son sacerdoce dans cette enclave de lumière en territoire protestant, dans cette oasis de spiritualité égarée au milieu du Sahel. Dans les termes les plus sévères, le prélat a prié le père Guillaume de n’en point trop faire : il devait se souvenir, chaque matin que Dieu fait, qu’il n’était plus missionnaire dans un pays de païens sauvages dont il fallait sauver les âmes à grands coups de goupillon, mais bien l’humble ministre de Sa Sainteté le Pape de Rome auprès de ses frères dans le Christ, frères hérétiques sans doute, mais dont on devait à tout prix ménager la susceptibilité et l’amour-propre dans l’intérêt même de l’Église Le prêtre a plié comme un saule sous le poids de la neige fraîche, mais il n’a pas cassé : jour après jour, carême après carême, il a lutté en secret pour ensemencer la vraie foi dans tous les quartiers de la ville, n’hésitant pas à s’acoquiner, sous le manteau, avec les parrains les plus douteux des communautés siciliennes, ibériques, lusitaniennes, pour fomenter des troubles dont on rendrait le Synode Réformé responsable sans jamais soupçonner la manœuvre. Il a connu quelques succès, accueilli dans son giron une poignée de jeunes protestants de bonne famille déçus de la foi de leurs ancêtres bien-pensants, en quête d’une spiritualité plus charnelle et de rituels plus odorants, mais au crépuscule de son ministère la moisson lui paraît bien maigre.


Sous les allures de carnaval du personnage tyrannique qu’il s’est composé pour rester vivant au milieu des collaborateurs momifiés que lui impose l’évêché pour brider ses emballements, le vieux prêtre sent depuis quelques années une lassitude pesante envahir ses os et ses muscles. S’il vitupère encore, s’il feint de s’indigner de la mollesse de ses ouailles dans des diatribes qui n’ont en apparence rien perdu de leur vigueur, le cœur n’y est plus tout à fait. Même les sermons enflammés qu’il assène à ses paroissiens tous les dimanches, avec force effets de manches et une voix qui fait trembler les piliers de l’église, lui laissent aujourd’hui un goût amer sur la langue quand il se retrouve seul dans sa sacristie après l’office. Pendant ses nuits agitées, quand le sommeil le prend par surprise après des heures d’insomnie, il est de plus en plus souvent torturé par des cauchemars de retraite dorée : on l’a confiné de force dans l’une des maisons de poupées que la Sainte Église réserve, dans l’ombre humide de la cathédrale de la cité épiscopale, rue des Chanoines, à ses serviteurs méritants et vieillis. Il n’y parle plus qu’aux jeunes bonnes souffreteuses chargées de son entretien, toutes filles-mères à qui on a arraché leurs enfants à la naissance pour les confier à des familles riches en mal de descendance, toutes niaises et laides, dont la conversation se limite à colporter les ragots de l’évêché et à commenter les prévisions météorologiques ; s’y désespère de relire chaque jour la vie des saints et son bréviaire qu’il sait par cœur en attendant l’heure du repas communautaire, pris dans un réfectoire toujours glacial en compagnie de cent autres vieillards méritants à la cervelle plus élimée que leurs soutanes du dimanche ; y attend la mort en espérant qu’avant l’Extrême-Onction, il lui sera une dernière fois accordé l’honneur de balancer un encensoir au pied des marches du maître-autel de la cathédrale lors d’une célébration pascale ou d’une messe de minuit en latin véritable, avec les grandes orgues, un orchestre symphonique, une double chorale aux accents archangéliques…


De la réunion du jour, le père Guillaume ne gardera d’autre souvenir que celui d’un bourdonnement importun. Pendant qu’on discourt dans le vide autour de lui, il s’élance avec la fougue de ses dix ans, vêtu d’une aube blanche qui sent l’amidon et de sandales de cuir trop grandes, bousculant sans ménagement ses camarades, dans l’escalier tortueux qui mène à la salle des cloches. Il s’essouffle encore à carillonner comme un sauvage pour réveiller tous les paresseux de la ville quand la voix claire d’Anne-Claude Blondel le tire de sa rêverie. Il est trop las pour prêter attention à ses paroles, mais leur musique, vague d’amour, lui réchauffe le cœur. Qu’importe que la fougue de la jeune femme n’éveille aucun écho parmi les âmes mortes qui les entourent, qu’importent leur mépris souriant et leurs gestes de pantins : s’il n’est pas seul à se battre contre les moulins à vent du diable, la guerre du bon Dieu ne peut pas être tout à fait perdue ! Marguerite aussi, malgré ses hauts et ses bas, son imagination folle, ses crises de mysticisme adolescent, tient avec vigueur sa place aux côtés du vieux prêtre ; peut-être y a-t-il quelque chose à attendre de ce nouveau vicaire qui ne ressemble pas aux autres avec la douceur sombre de sa voix et les lueurs de désespoir qui flottent parfois dans ses yeux bleus.


– Je crois qu’il est l’heure de conclure cette assemblée si fructueuse, dit le père Guillaume en même temps qu’il indique d’un geste à son sacristain qu’il peut servir la collation. Nous avons tous mérité de manger et boire jusqu’à satiété, même notre douce Marguerite qui s’est rendormie comme une sainte au milieu de vos propos si passionnés et passionnants que j’ai vu par la fenêtre se déplacer des montagnes ! conclut-il sans rire en se levant pour s’approcher de la jeune femme.


Marguerite met un temps à sortir de la brume. Avant d’ouvrir les yeux, elle se croit d’abord revenue dans sa chambre d’enfant, que la voix qui l’appelle à s’éveiller est celle de son père ; sans y croire vraiment, elle se laisse flotter dans l’illusion que tout peut recommencer, qu’à la petite fille triste qu’elle a été une bonne fée donne la chance de se choisir dans le plus haut tiroir de sa commode une vie toute neuve, fraîchement blanchie et repassée, une vie où les mères ne s’aigrissent pas dans la maladie avant de mourir à quarante ans avec de la haine dans le cœur, mais le brouhaha des voix autour d’elle la ramène à la surface sans lui laisser même le temps d’un soupir. Anne-Claude et le père Guillaume l’aident à s’asseoir ; quelqu’un lui sert un verre de vin chaud qui fume, lui embrase la gorge tout en l’inondant de saveurs douces entremêlées, mosaïque liquide et mouvante ; quelqu’un dont elle ne voit pas le visage noyé par le contre-jour, une longue silhouette voûtée qu’elle reconnaît, avant que l’abbé de Gonzague ne prononce la première parole, l’avertissant de prendre garde à ne pas se brûler, dès que leurs mains se frôlent quand il dépose dans les siennes le breuvage bouillant. Elle n’éprouve aucun sentiment de surprise, ne ressent aucun pincement, aucune douleur à retrouver en des circonstances si singulières, transmué en intouchable ecclésiastique, un homme pour qui son cœur de jeune fille s’est autrefois enflammé. Pour incroyable et surprenante qu’elle soit, la chose lui paraît aussi naturelle que de se casser le nez au détour d’une rue sur une vieille amie perdue de vue depuis l’école primaire, aussi banale que de se voir offrir deux ou trois fois le même livre de contes pour son anniversaire. Quand le père Guillaume les présente l’un à l’autre avec force œillades et ronds de jambes, elle n’a donc pas à se forcer pour feindre d’avoir plaisir à faire la connaissance du nouveau vicaire et souhaiter qu’ensemble ils réalisent de belles œuvres pour la plus grande gloire de Dieu.


Anne-Claude a pris place à côté de son amie sur le canapé. Les deux prêtres se tiennent debout sans mot dire face aux deux jeunes femmes. Leur petit groupe fait une tache de silence dans la pièce bourdonnante de conversations entremêlées que personne n’écoute, de raclements de gorge, de bruits de mâchoires rouillées par l’âge et l’abus de ces gargarismes d’eau bénite encore préconisés par certains médecins fanatiques pour combattre les gonflements hystériques de la luette et des amygdales. Du buffet modeste que le père Guillaume a offert sur sa bourse personnelle, selon la coutume, à ses collaborateurs salariés et bénévoles, rien ne reste sur les plats de faux argent qui trônent, pareils à deux grands yeux vides, de part et d’autre de la grande table. Par bonheur, la boisson ne manque pas, et personne ne se prive de remplir son verre de n’importe quoi quand une bouteille passe à portée de main. Les pétarades du bois vert que le sacristain jette sans compter dans la cheminée ne luttent pas à armes égales avec le vacarme ambiant : tout le monde parle en même temps de la dernière bulle du Pape, des émeutes de Saint-Jacques de Compostelle, de la conversion au bouddhisme tantrique de l’archevêque de Séoul en pleine cérémonie d’intronisation des nouveaux diacres et diaconesses de son diocèse…


Profitant d’un instant où chacun reprend son souffle, Antoine Doucet entame de sa voix criarde et haut perchée un récit de son cru. Le frais nommé directeur de la Nouvelle École Catholique, institution séculaire qu’il envisage de rebaptiser Au Grain de Poivre par souci de séduire la clientèle par des références bibliques adaptées au mode de vie contemporain, est un petit homme roux au visage rond à qui le père Guillaume n’aurait pas donné le bon Dieu après une longue confession. Fait-il la pluie et le beau temps à l’évêché, pour que ses errements dans les chambres des petites filles et des petits garçons ne lui aient jamais valu que mutations et promotions d’une école catholique à l’autre aux quatre coins du diocèse ? Le père Guillaume n’en sait rien, n’en veut rien savoir, se contente de fulminer dans son coin de s’être vu imposer pareil personnage ! Antoine Doucet a pris l’assemblée par surprise : mis à part le groupe du canapé, on fait insensiblement cercle autour de sa silhouette de vieux faune pendant qu’il entonne sa diatribe. Faute de combustible, les conversations s’éteignent sans rien laisser dans les esprits qu’un peu de cendre froide vite dispersée. Silencieuses, se tenant la main comme des siamoises, les sœurs Danfer évoquent ces tortues marines du Mexique qui rampent en rond sur le sable en allongeant le cou dans l’espoir fou de retrouver l’océan qu’elles ont perdu un jour de brouillard. Pris entre elles comme entre deux feuillets d’un livre de prière, le comptable gris pense en sourdine aux jeunes filles lumineuses qui gambadent dans la cage d’escalier de son immeuble et se poursuivent en riant jusque dans la rue. Derrière lui, le surplombant d’une tête, l’imposante cheftaine des brigades de scouts écarquille ses petits yeux pour attirer sur elle le regard de l’orateur : à son âge, tous les hommes ne sont-ils pas bons à prendre ? Des autres auditeurs qui se pressent autour d’Antoine Doucet, il ne vaut pas la peine de parler tant ils se confondent avec le décor.

Avec une souriante modestie, celui-ci commence par évoquer sa laborieuse vocation tardive pour les études musicales, le piano d’abord, puis le chant et la flûte à bec, le violoncelle enfin dont il n’a pas renoncé à vaincre les pièges malgré les paroles polies et décourageantes de plusieurs professeurs. Il s’exprime sans grâce, sa voix désaccordée crisse dans les oreilles, on ne sait pas où il veut en venir, mais chacun l’écoute avec ferveur et recueillement. Quand il en arrive enfin au cœur de son histoire, son ton s’enflamme si vivement que le cercle autour de lui se distend comme une vague avant de se refermer plus étroitement. On hoche la tête pour signifier qu’on partage l’indignation du directeur de la Nouvelle École Catholique devant tant d’irrespect pour la musique sacrée. En vérité, Mozart ne mérite pas pareil outrage à sa mémoire !


 
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   Marite   
5/2/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ce second chapitre est très vivant. Tous les personnages y sont introduits, chacun avec ses particularités, de façon sympathique et amusante. Celui que je préfère est le Père Guillaume qui, en dépit de son grand âge, peut réserver de petites surprises. Celui de Marguerite suggère quelque mystère que nous découvrirons peut-être par la suite. Aucun ennui pendant cette lecture aussi je vais poursuivre avec le troisième chapitre.
L’écriture y est plus légère et plus claire que dans le premier chapitre pour lequel j’ai dû un peu me forcer à tout lire, par curiosité.
Bien aimé cette phrase (entre autres …) : « Faute de combustible, les conversations s’éteignent sans rien laisser dans les esprits qu’un peu de cendre froide vite dispersée. »

   Shepard   
10/2/2015
Bonjour Acratopege !

Je dois vous avouer que j'attendais quelque chose de totalement différent après avoir lu votre 'quatrième de couverture' (bon, nous ne sommes qu'au second chapitre, certes). Quelque chose de plus 'décalé'.

J'ai lu les 2 premiers chapitres donc et je vais commenter ceux-ci.
Énormément de mal avec le premier... J'ai failli décrocher d'emblée tant les paragraphes entier de descriptions m'ont perdus. Je dois dire que j'apprécie plutôt les récits où les descriptions se limitent à l'ambiance des lieux et où je peux m'imaginer le reste. Au final, je serais incapable de décrire ce palais de Rumine ou bien l'église, mais je me rappelle très bien de la pièce du gardien : C'est exigu et mal rangé et ça me suffit (j'ai eu une vie étudiante...). Après je sais que d'autres lecteurs préfèrent que le décors soit bien planté, j'imagine que c'est plutôt une question de goût.

Enfin, j'ai persévéré car tout de même, votre style est sans failles : Pas une phrase difficile à comprendre, pas une tournure maladroite (en tout cas, je ne suis pas assez bon pour le voir !), fluide, avec des fois un peu d'humour. Votre écriture est si plaisante que je pense lire vos autres récits plus en détail.

Donc ce premier chapitre pose le personnage principal, fervente et biologiste, je me demande quelle sont ses positions sur l'évolution darwinienne ? Hum, je digresse, mais je l'ai trouvé attachante sur sa fragilité apparente. Elle semble perdue (enfermée ?) dans un monde lisse qui ne lui correspond pas du tout mais auquel elle s'est habituée. A vrai dire, je n'ai pu m'empêcher de penser au personnage d'Elizabeth (du jeu bioshock, on a les références qu'on a ! Mais l'univers religieux omniprésent mélangé à la jeune femme prisonnière qui n'attend qu'un signe pour se transcender colle plutôt bien). J'attends de voir l'élément déclencheur qui entamera sa métamorphose.

Enfin, une fois arrivé au second chapitre j'ai secrètement espéré que les descriptions soient plus intégrées à l'action et moins déconnectées du récit.
Ça commence sur un dialogue, joie !

Quelques images qui m'ont marquée dans cette partie (je relève avant d'oublier)

"Elle en vient à les envier doucement, à vouloir leur ressembler en copiant leur démarche lente, leur parler flou farci de sous-entendus opaques, leur habillement passe-partout."

'leur parler flou farci de sous-entendus', j'ai adoré, joli calembour et ça sonne très bien à l'oreille, chapeau.

"Quand la fièvre quarte a ramené le bon prêtre des colonies, plus amaigri qu’un chameau, la peau sèche comme le lit d’un oued, le teint plus jaune que les blés"

Belle métaphore qui continue d'ailleurs aussi plus loin. Je préfère ces descriptions "thématiques" qui captent mon attention par leurs couleurs inattendues.

J'ai bien aimé le dernier paragraphe et ce blasphème musical.

Globalement ce chapitre là est beaucoup plus vivant, les personnages sont très humains (gavés de défauts avec peut-être, parfois, une qualité). Moins chargés de descriptions avec peut-être un ou deux paragraphes massifs qui m'ont calmé mais votre style fait passer le tout.

Au niveau de l'intrigue je reste encore complètement dans le brouillard, je ne vois toujours pas vraiment ou va aller cette histoire. Mais je suis curieux de voir quel a été cette chose terrible qu'à pu faire la demoiselle. On en oublierait presque les licornes...

Bon je vais voir la suite. Je ne mettrais pas d'appréciation par chapitre, mais plutôt une finale !


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