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Fantastique/Merveilleux
Alcirion : Le roi, le prophète et le nécromant
 Publié le 07/06/18  -  7 commentaires  -  23469 caractères  -  50 lectures    Autres textes du même auteur

Une nouvelle inspirée de Zothique, le dernier continent, qui viendra dans le futur, au terme du monde. Un des univers créés par Clark Ashton Smith (1893-1961), un des pionniers de la Dark Fantasy.


Le roi, le prophète et le nécromant


Le désert d’Ishkar n’a pas toujours été ce territoire maudit infesté de créatures envoûtées et d’esprits errants. Il fut un temps où deux saisons des pluies d’un mois chacune inondaient chaque année ses vastes étendues aujourd’hui désolées, faisant du limon de ses rivières un des plus fertiles de Zothique. Au sud, de riches cités s’étaient développées près des lacs saisonniers et des oasis. Et parmi elles, Ustalys devint la plus florissante grâce aux gisements d’or découverts une centaine d’années avant le commencement de cette histoire.

Ustalys veillait jalousement à ce que nul intrus ne vienne perturber sa prospérité. Au nord, on surveillait avec grande attention les dernières zones arides qui délimitaient ses frontières et les malheureux pris par les guetteurs du roi sans sauf-conduit réglementaire étaient immédiatement conduits dans les geôles lugubres de la cité. Ils devaient ensuite subir treize tourments différents, au rythme d’un nouveau chaque jour, si tant est qu’ils parvenaient à survivre aux raffinements d’horreur des premiers.

À l’époque dont je vous parle, le roi d’Ustalys s’appelait Ménéggémon et ses jours étaient assombris par la prophétie qu’il avait lue étant enfant sur les murs de son mausolée. Il était en effet de sinistre coutume pour le roi de faire bâtir le tombeau de son héritier, antique tradition issue du souvenir de textes sacrés volés jadis lors d’une attaque d’un peuple nomade du désert. Et au printemps de la troisième année de la construction, un matin où la pâle lumière rougeâtre du soleil paraissait encore plus agonisante que d’ordinaire, le père de Ménéggémon, Amophasis, ne put empêcher un illuminé drogué aux fleurs de pavot d’investir le chantier en vociférant. Ce faisant, le roi respectait le droit sacré des prophètes, ce qui n’empêchait pas ensuite de faire mettre à mort lesdits prophètes dans des tourments indicibles, si la prédiction s’avérait désagréable.

L’homme prit donc ce jour-là tout son temps pour graver son épouvantable message à l’intérieur du mausolée et un sourire haineux persista sur ses lèvres jusqu’à son dernier souffle, une dizaine de jours de tortures plus tard. Il eut encore la force de murmurer à l’oreille du roi, prévenu du déclin de ses forces et venu se réjouir de sa mort :

« Il ne t’aura servi à rien de m’avoir conduit au trépas par de si grandes et méchantes douleurs car je te le redis : ta lignée s’achève, la source de ta progéniture est tarie. Ne perds pas ton temps à chercher un sorcier capable de détruire le pouvoir de mes mots car il n’existe nulle magie en Zothique qui pourrait te venir en aide. »



***


Pourtant, lorsqu’il lui succéda, Ménéggémon ne suivit pas le conseil que le sinistre prophète avait donné à son père. Il consulta en effet tous les savants et sorciers d’Ustalys sans que l’un d’eux ne s’avère capable de lui apporter une quelconque solution. Il avait déjà trois épouses au temps où il arriva au pouvoir, mais aucune d’entre elles n’était encore parvenue à lui donner un héritier.

Ménéggémon crut donc aux imbécillités des hommes de science et de magie, il observa des jeûnes atroces, mangea certaines choses qui ne l’étaient pas moins, et sacrifia à des rites innommables sans jamais trouver le moindre espoir de contrer la malédiction jetée contre lui. Il promit une récompense fabuleuse, son poids en or, à l’homme qui s’avérerait capable de lui faire engendrer une progéniture, proposition que ses messagers diffusèrent jusqu’à des centaines de lieues des murs de la cité et il continua pendant de longues années à suivre les conseils délirants que lui donnaient les magiciens. Il épousa notamment vingt et trois autres femmes, ce qui semblait aux différents érudits le nombre adéquat, sans parvenir à plus de résultats.

Aucune joie n’éclairait plus l’âme sombre de Ménéggémon et il s’enfonçait chaque jour un peu plus dans la mélancolie, rongé jusqu’à la moelle par son obsession.

Les années passèrent, plus désespérantes les unes que les autres et Ménéggémon perdit tout sens commun et toute mesure. Ayant passé les quarante ans, inquiet d’un présage de mort qui l’avait réveillé en sueur un matin, il constitua le plus gigantesque harem ayant jamais existé, composé exclusivement de femmes ayant déjà enfanté, et s’astreignit trois années durant à des efforts amoureux tout à fait infructueux.

Alors, la lumière du soleil devint plus faible encore et l’ombre s’abattit sur la cité d’Ustalys.



***


Khèptésir le nécromant se serait bien passé d’avoir à traverser le désert d’Ishkar mais il se trouvait poursuivi par des soldats d’une cité du nord dont le roi avait fort peu goûté les offres de service à peine voilées qu’il avait faites à certains des personnages les plus importants de la ville. Dénoncé par une prostituée à qui il avait eu la faiblesse de faire des confidences, il avait dû fuir précipitamment vers le sud, sans avoir d’autre choix que d’affronter les vastes et effrayantes étendues du désert d’Ishkar. Son vieux dromadaire, poussé en ses dernières forces, céda finalement sous lui au matin du deuxième jour et il se retrouva perdu dans les prémices d’une tempête de sable qui dissuada ses poursuivants de le traquer plus avant.

Un autre que lui aurait peut-être pensé que c’était là un mal pour un bien, ou encore un signe jeté sur sa route, mais Khèptésir, quelque peu pessimiste de nature et d’expérience, se disait au contraire que décidément le sort s’acharnait contre lui. Son maître en nécromancie avait été écartelé l’année précédente dans l’île de Manestaba, trahi par un client insatisfait qui avait révélé ses pratiques impies et interdites et toutes les richesses accumulées depuis des années par l’élève et le professeur avaient été confisquées.

Khèptésir se trouvait donc à nouveau pauvre comme au jour de sa naissance, sans maître pour le guider, et perdu, sans monture, au beau milieu d’un désert qu’il ne connaissait pas. Amer, il se demandait s’il trouverait un jour quelque part un peu de tolérance pour ses pratiques occultes et le moyen d’obtenir le prestige et la fortune dont il rêvait depuis toujours, alors qu’un souffle de vent de plus en plus inquiétant lui projetait du sable au visage et que la nuit menaçait de tomber.

Il en était là de ses sombres méditations quand il entendit des sons étranges qui venaient du sud et dans le même temps des ombres commencèrent à danser autour de lui, angoissantes silhouettes sans visages. Il se pensa assailli par les esprits de la tempête qui se levait, croyance répandue dans le nord de Zothique, mais avant qu’il pût en comprendre un peu plus sur l’effrayant phénomène, il se trouva saisi, molesté et jeté enchaîné sur le dos d’un dromadaire. Les guetteurs du roi Ménéggémon venaient de faire un prisonnier.



***


Enfermé avec des dizaines d’autres détenus dans les geôles souterraines du palais d’Ustalys, Khèptésir n’avait ma foi nulle envie de découvrir les treize tourments destinés aux intrus, aussi supplia-t-il auprès de ses gardiens un entretien avec leur capitaine, se vantant de pouvoir venir en aide à Ménéggémon. Ayant eu vent de la malédiction qui frappait celui-ci et souhaitant à toute force s’extraire de sa fâcheuse posture, il conçut le projet d’essayer de manipuler le roi, espérant que ses mensonges finissent par faire enfin tourner la chance en sa faveur.

Car en fait, Khèptésir ne possédait pas d’autres pouvoirs que ceux de parvenir à converser avec les morts et de les ramener à la vie sous son contrôle, mais seulement si certaines conditions étaient réunies. Cet exercice était en effet très exigeant car il était indispensable de posséder un reste du défunt pour pratiquer sur lui des rituels épouvantables et compliqués qui duraient des jours et des jours. Ces manipulations abominables étaient interdites et punies de mort à peu près partout en Zothique ce qui avait fini par faire de l’état de nécromant une profession sur le déclin car devenue vraiment trop dangereuse à exercer.

Il arriva donc aux oreilles de Ménéggémon qu’un étrange prisonnier déclarait posséder des pouvoirs inconnus à Ustalys, aussi celui-ci, au comble de la lassitude et du désespoir, se dit qu’il ne perdait rien de toute façon à le laisser s’expliquer.

Après qu’on lui eut permis de prendre un bain et de se restaurer de fort agréable façon, c’est un Khèptésir quelque peu ragaillardi qu’on amena devant le roi dans la salle des audiences privées. Confortablement installé sur son trône en ivoire, celui-ci prit tout son temps pour observer le nécromant. Des sorciers, prétendus ou véritables, il avait eu l’occasion d’en recevoir des multitudes depuis le début de son règne et celui-ci ne payait vraiment pas de mine. Petit, sans grande prestance et avec une certaine inquiétude dans le regard.


– J’espère que tu n’es pas venu dans ma cité pour me faire perdre mon temps, étranger, car il est précieux. Mes jours sont comptés, je le sais, le présage était clair, et il ne me reste plus guère de temps pour obtenir enfin mon héritier. Alors, de quelle façon prétends-tu pouvoir me venir en aide ?


Khèptésir s’inclina respectueusement, s’éclaircit la voix en toussotant un court instant et décida de se lancer.


– Mon talent est particulier, oui, on peut le dire, et souvent calomnié en Zothique. Mais je pense qu’il te sera utile en la circonstance. On dit que jadis un illuminé te porta tort en proférant une ignoble prophétie contre toi.

– Eh bien ?

– T’es-tu jamais posé la question de savoir si cet homme était véritablement un prophète ?

– Que veux-tu dire ?

– En d’autres termes, ses mots étaient-ils vraiment dictés par une puissance sacrée ou bien n’était-il qu’un sorcier usant des ressources de sa science ? Ne pourrait-il pas par exemple avoir été envoyé pour t’abuser par un de tes ennemis soucieux de ravir ton trône après ton trépas ?

Quoi qu’il en soit, tu as de la chance, vraiment, de m’avoir rencontré, car dans les deux cas de figure, je saurai rétablir la situation. Procure-moi un quelconque reste de l’homme qui fit ton malheur et je me fais fort de le ramener devant nous pour le faire parler. Nous saurons alors qui il était véritablement. Et quand bien même aurait-il été réellement ce qu’il prétendait être...


Khèptésir laissa planer un silence pour préparer son effet.


– … eh bien je le forcerai à défaire ce qu’il a fait, lâcha-t-il finalement d’une voix insupportable de suffisance. J’ai en effet tous pouvoirs sur les morts que je ramène en ce monde, je n’ai pas même besoin de les menacer pour obtenir d’eux ce que je veux. Car ils sont de fait sous mon contrôle, leurs esprits ne sont animés que par ma volonté.


Ces propos étaient en fait exagérés, car si le maître de Khèptésir était capable de grands prodiges, son élève n’avait pas eu le temps d’achever sa formation et n’était pas aussi brillant et savant que lui. Mais cela, le roi Ménéggémon ne le savait pas et il prit un instant pour réfléchir aux paroles du nécromant.


– J’ai bien peur qu’il fût vraiment ce qu’il prétendait être, car vois-tu, malgré tous mes efforts et tous les conseils que j’ai suivis, jamais je ne suis parvenu à engendrer la vie dans le ventre d’une femme… Cet homme était enragé et malveillant, dix jours des tortures les plus subtiles n’ont pas réussi à le faire renoncer à sa prophétie, ni à lui faire avouer quoi que ce soit quant à ses motivations. Mon père, son nom soit trois fois béni, lui proposa également de fabuleuses récompenses, mais il n’avait il faut le croire aucun point faible, car ni l’or, ni le prestige, ni les femmes ne semblaient l’intéresser… Il m’étonnerait grandement que tu réussisses à faire mieux.

– Eh bien laisse-moi la chance de te prouver que tu te trompes, fit Khèptésir avec une certaine suffisance, car comme je te l’expliquais, j’ai tous moyens de le contraindre. Un mort ne peut rien refuser au nécromant qui le contrôle, quand bien même le voudrait-il.

– Nous nous rendrons donc tout à l’heure sur son tombeau. Mon père eut en effet la prudence de le faire enterrer dans son propre mausolée.



***


Pour accéder à la dernière demeure d’Amophasis, il fallait s’engouffrer dans les ténèbres d’un long corridor partant d’un sous-sol du palais et qui descendait en pente douce sur plusieurs kilomètres pour déboucher dans une gigantesque cavité naturelle. Au centre de la nappe phréatique, on avait construit une île artificielle et sur cette île s’élevait une sorte de délire architectural.

Le bâtiment qui renfermait la sépulture du roi Amophasis était en effet un imposant édifice de pierre de forme ovale dont le sommet s’élevait à plus de cinquante mètres du sol. Un placage en marbre couvert de frises et de glyphes ésotériques recouvrait son premier niveau, les deux derniers étant faits d’une dentelle d’ivoire décorée d’une quantité inconcevable d’or et de pierres précieuses. Plus impressionnants encore étaient les piliers gigantesques qui entouraient le bâtiment et l’éclairaient de grands feux alimentés jour et nuit par des esclaves qui vivaient là à demeure. L’entrée principale se situait au bout d’une rampe qui conduisait du sol de la grotte au milieu du premier niveau. Elle était défendue par des hommes en armes aidés d’une dizaine de sorciers.

Ménéggémon et Khèptésir pénétrèrent seuls à l’intérieur du mausolée et arrêtèrent leurs pas devant la tombe du prophète que des serviteurs avaient déjà descellée. Le roi et le nécromant poussèrent la partie supérieure du sarcophage en pierre dans un grincement épouvantable pour découvrir un squelette encore en parfait état de conservation. Khèptésir ramassa négligemment un fémur et se tourna vers le roi.


– Maintenant, il faut me laisser travailler. Reviens dans trois jours et nous pourrons alors converser avec celui qui fit ton malheur.

– Fort bien, mes serviteurs t’apporteront d’ici là tout ce dont tu auras besoin. Prends bien soin de me satisfaire, nécromant, car un échec te conduirait à des souffrances dont tu ne soupçonnes pas même l’existence.



***


Ménéggémon dormit peu pendant ces trois jours, espérant à toute force que son homme providentiel parvienne à ses fins et il fut même en avance de quelques heures au rendez-vous fixé.

Dans la demi-pénombre du mausolée, il trouva Khèptésir en train de parler dans une langue inconnue, visiblement au comble de l’exaspération. Le fémur du prophète baignait dans une ignoble préparation rougeâtre à l’odeur pestilentielle dont le roi préféra ne pas connaître la composition et le nécromant semblait l’admonester en jetant par moments une pincée d’une poudre étrange dans le récipient.

Surpris par l’arrivée du roi, il se retourna vers lui en s’inclinant respectueusement.


– Eh bien ? fit un Ménéggémon au comble de l’impatience.

– Eh bien… c’était un prophète véritable, à n’en pas douter…

– Mais encore ?


Khèptésir, épuisé par ses trois jours de travaux, ne put dissimuler un certain découragement.


– Il est plus retors que je ne l’imaginais, fit-il assez piteusement.

– M’aurais-tu menti ? Tu prétendais pouvoir le contrôler !

– Et j’y parviendrai, oui, j’y parviendrai ! s’empressa de répondre le nécromant.


Une voix malveillante provenant du sarcophage se fit entendre.


– Non, tu n’y parviendras pas. Car je ne veux point venir.


Khèptésir réprima une grimace d’exaspération.


– Tu viendras ! Tu viendras car je te l’ordonne !


Un atroce ricanement lui répondit.


– Tu es bien incapable de me contraindre, charlatan ! Mais puisque Ménéggémon est présent à tes côtés, je veux bien au moins vous dire la vérité et ce qu’il en était de mes motivations.

– En effet, que t’ai-je donc fait pour que tu m’infliges une aussi méchante malédiction ? demanda le roi.

– Toi personnellement, rien, je te l’assure. Ce fut Amophasis qui me porta tort.

– Et de quelle façon ?

– Eh bien… Ton père était aussi le mien. La différence entre nous, c’est qu’il m’engendra d’une esclave qu’il fit mettre à mort après qu’elle m’eut enfanté. Je ne dois d’avoir survécu qu’aux bons soins de mes oncles, qui m’envoyèrent loin à l’est de Zothique peu après ma naissance, me soustrayant à la méchanceté d’Amophasis. Dans l’île de Naat, devenu adulte, je fus initié à l’art de la prophétie et décidai alors de me venger de mon géniteur. Si je ne pouvais être roi, alors il ne s’en trouverait plus aucun issu de sa lignée. Voilà toute l’histoire.


Ménéggémon prit un instant pour réfléchir.


– Mon frère ! Tu t’es déjà bien assez vengé, je le crois, ne voudras-tu pas défaire ce que tu as fait, par pitié pour moi qui ne suis en rien responsable de ton malheur ?

– Ne m’appelle pas ton frère et ne cherche pas à m’émouvoir par des paroles mielleuses. Je savais que tôt ou tard tu trouverais un nécromant assez compétent pour converser avec moi – même si celui que tu as trouvé n’est pas aussi brillant qu’il prétend l’être – et je m’y étais préparé. Je n’ai pas menti à ton père : votre lignée est bel et bien tarie car rien ne peut remettre en question une prophétie véritable, sinon le prophète lui-même, et cela n’arrivera pas. Tu boiras le calice jusqu’à la lie, Ménéggémon, et je vais t’expliquer pourquoi.

Dans l’île de Naat, j’ai engendré un fils, et ce fils, tu devras le regarder monter sur le trône en tes derniers instants. C’est lui qui t’a envoyé ce présage de mort voici quelques années et il viendra l’an prochain dans ta cité. Oui, j’ai aussi la cruauté de t’annoncer que tu mourras dans sept lunes et que ton trépas sera odieux. Tu vomiras du sang une semaine entière et par là-même tu prendras conscience des tourments que ton père m’a infligés, à moi qui étais pourtant son fils.


Et sa voix se fit alors sarcastique.


– Comme tu peux le constater, il est irrespectueux et dangereux de venir troubler le repos éternel d’un prophète : je rajoute donc un appendice pour ta peine aux mots sacrés que j’ai prononcés voici vingt ans.


Complètement affolé, Ménéggémon se retourna vers Khèptésir.


– Tu m’as menti ! Ton incompétence me promet à une mort ignoble !


Trois sorciers, alertés par les cris du roi, apparurent à l’entrée de la chambre mortuaire et l’on entendit les bruits de pas de la soldatesque résonner non loin derrière eux.


– Reconduisez celui-là dans la cellule de fer qu’il n’aurait jamais dû quitter. C’est un imposteur ! hurla Ménéggémon


Et se tournant vers Khèptésir :


– Les tourments qu’endura jadis le prophète seront douce plaisanterie par rapport à ceux que je te ferai subir.

– Par pitié, laisse-moi encore un peu de temps, je n’ai pas encore perdu la partie !


Et tandis qu’il reculait en tremblant, la voix du nécromant se perdit dans des aigus ridicules alors qu’il aurait voulu paraître assuré…


– Prophète !

– Oui ?

– Tu es là-bas et moi je suis ici.

– Pour le moment, je te suis, ricana la voix d’outre-tombe.

– Eh bien, peu m’importe en la circonstance que tu ne veuilles pas venir te soumettre à mon contrôle. Je sais tout de toi grâce aux manipulations que j’ai faites sur ton misérable fémur. Il n’est rien de ton esprit et de ta mémoire qui m’échappe. Je sais où est ton fils.

– Ah oui ?

– Il ne se trouve plus dans l’île de Naat où il est né. Il est au sud, dans un petit village de montagne, au milieu d’une centaine de disciples fanatiques qui viendront avec lui à Ustalys l’an prochain.


Il y eut un silence.


– Rien n’empêchera les sicaires de Ménéggémon de le trouver et de le mettre à mort. Je les accompagnerai même pour leur montrer le chemin si le roi le veut bien.


Un hurlement de rage déchira le silence de la crypte, on aurait cru voir les murs trembler et tout le monde se couvrit instinctivement les oreilles.


– Tu es un bien petit sorcier ! Je commanderai la foudre sur ta tête !

– Tu ne commanderas rien du tout. Les morts ne peuvent en aucune façon interférer avec ce monde-ci, sauf s’ils y sont ramenés et contraints par un nécromant, et ce n’est pas ce que tu veux, n’est-ce pas ?

Soit. Reste donc où tu es puisque tu refuses mon contrôle. Il faut négocier, c’est la seule solution qu’il te reste si tu veux sauver la vie de ton fils.


Ménéggémon se précipita sur Khèptésir, lui arracha le fémur des mains et se mit à l’admonester.


– Oui ! Négocions, négocions !


Et les palabres, ma foi, durèrent fort longtemps. Le prophète usa les nerfs du roi des heures entières par son entêtement. Rien ne le satisfaisait, il s’amusait même, on aurait pu le croire, à rendre fou son interlocuteur. Ménéggémon eut beau s’acharner, supplier, promettre, il ne put pas même convaincre l’obstiné d’adoucir quelque peu ses derniers jours, tant sur le plan moral que physique, même en échange de la vie de son fils… Et Khèptésir finit par perdre ses nerfs.


– Ça suffit, vous me fatiguez tous les deux !


Et devant le visage interloqué de Ménéggémon…


– Oui, toi aussi, tout roi que tu es ! Faudra-t-il que la malchance ne me laisse jamais aucun répit ! L’opprobre sur mes pratiques depuis que j’ai embrassé cette profession, mes ennemis qui me traquent, mon maître assassiné, mon manque de discernement avec les femmes, une tempête de sable, les geôles d’Ustalys… et finalement vous deux qui vous disputez comme des enfants à n’en plus finir pour me faire mourir de rage !

La solution, la voici !

Prophète, non seulement ton fils aura la vie sauve… mais il deviendra également roi, cela te convient-il ?


Un silence, puis :


– Mouais…


Un Khèptésir hors de lui se retourna alors vers Ménéggémon :


– Pas un mot ! Tu convoqueras ton peuple sur le forum dès demain et tu lui annonceras que tu as un fils grand déjà, eh oui, et que ce fils viendra se faire reconnaître de son peuple et de ses dieux l’an prochain et peu importe ce que les gens murmureront. Tu raconteras que tu l’as tenu caché pour assurer sa sécurité ou je ne sais quoi encore, peu me chaut ! En échange, tu mourras dans ton lit en faisant un joli rêve et au terme naturel qui t’était échu.

Voilà, ta lignée est préservée, personne n’est lésé et l’amour-propre de chacun est respecté !



***


L’année suivante, au printemps, le fils du prophète vint à Ustalys, au milieu de ses fanatiques aux yeux mauves et personne ne sut jamais quelle drogue il leur faisait prendre pour parvenir à un tel résultat. Ses trois épouses, la boiteuse, l’aveugle et la muette, toutes plus âgées que lui de plusieurs décennies, remplirent d’horreur le roi Ménéggémon car elles connaissaient grand nombre de pratiques impies et répugnantes mais il dut taire sa bouche pour ne prendre aucun risque. Quelque chose d’indéfinissablement malsain transpirait dans chaque geste et chaque attitude de son successeur désigné, mais là aussi, il dut se résoudre à ne formuler aucune remarque et le sacra de ses propres mains deux semaines plus tard, sous le nom de Ménélzon.

Le soleil rouge de Zothique sombrera un jour dans l’horreur et le chaos, comme il a été annoncé, et ce sera la fin du dernier continent de la Terre, mais de cela, aucun prophète n’a encore précisé les circonstances. La lignée de Ménéggémon, petit roi d’Ustalys, sera faussement perpétuée, dix siècles avant le terme maudit, c’est bien tout ce que les entrailles des renards ont consenti à me révéler pour l’instant, et que je vous livre ici.




 
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   Perle-Hingaud   
15/5/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'ai bien aimé lire ce texte, qui a pour moi deux qualités importantes:

- l'écriture: elle est précise, imagée, équilibrée. Les dialogues sont bons. Au début, je regrette simplement un léger flou dans quelques adjectifs : "atroce", "choses horribles et répugnantes" ... A la relecture, je n'ai pas retrouvé cette impression que j'avais pourtant notée en première lecture: je l'indique tout de même ici, même si c'est vraiment du chipotage.

- l'histoire: elle est à la fois simple et intéressante, avec un brin d'humour noir et de détachement de l'auteur. J'ai lu jusqu'au bout avec l'envie de connaître la chute, c'est bon signe !

Mais... (attention, spoiler)
... n'y a-t-il pas un problème d'âge, tout de même ? le prophète est donc le frère du roi actuel, or, au début, il vient graver sur le mur sa prophétie, alors que son frère est donc enfant (" ses jours étaient assombris par la prophétie qu’il avait lu étant enfant sur les murs de son mausolée." ?) et qu'il a, lui, déjà un fils. A la fin, le roi déclare son neveu comme son fils, mais l'écart d'âge ne rend-il pas cela impossible ?
Si le prophète a 20 ans quand il grave la prophétie (et donc un fils), et que le futur roi, son frère, a 5 ans, cela signifie que plus tard, il va faire croire que son neveu, avec lequel il a 15 ans d'écart, est son fils: ok, c'est possible... mais ça veut dire que l'ancien roi n'a eu aucun fils officiel avant un âge avancé (40/45 ans), ce qui parait étonnant.
Il serait plus simple au début de l'histoire qu'on précise l'âge du fils du roi, déjà jeune homme, par exemple, au moment de la construction du mausolée.

... d'autant que le prophète est mort "il y a 20 ans"... ce qui rajoute une donnée au problème !
... il est dit que le roi a "passé les 40 ans" lors des évènements. ... il aurait donc eu 20 ans lors de la mort de son frère ? Cela ne colle pas avec le début, la lecture de la prophétie alors qu'il est enfant. Ou alors j'ai mal lu /compris ?

Une nouvelle divertissante ET qui entretient nos neurones ! :)

   hersen   
7/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Alcirion,

Autant le dire tout de suite, je ne lis pas de dark fantaisy et, une fois de plus, je te lis sans le filet des connaissances.

Ceci dit, même sans références, l'histoire par elle-même se tient. Bon, ma seule critique, qui est quand même de taille, est que je n'ai pas l'impression de lire quelque chose de si nouveau, la trame du roi sans enfants, du prophète, de l'enfant né au loin, ne représentent pas pour moi suffisamment d'intérêt; par contre, le roi qui parle au fémur; Ah Ah, que là j'aurais aimé un truc un peu déjanté ! Et puis aussi, mais suis-je trop curieuse pour le genre, cette voix, qui sort du sarcophage ? j'aurais bien aimé connaître le tour de passe passe. D'ailleurs, j'en parlais à un cubitus hier, la ventriloquie n'est plus ce qu'elle était... :)

Donc, un peu plus de fantaisie et de drôlerie n'aurait pas nui.

Ecriture top, comme d'hab avec toi !

Merci !

   Lariviere   
10/6/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Salut Alcirion,

Je crois que c'est la première fois que je te lis, en tous cas coté nouvelle ; l'héroïc fantasy n'était pas mon fort je suis venu un peu à reculons et bien, je ne suis pas déçu !

J'ai lu d'une traite ce texte qui aurait pu me rebuter par son univers et ses termes, mais je trouve le tout mené avec beaucoup de maîtrise.

La construction narrative est impeccable ; ca se lit vraiment comme un conte et c'est donc bien conté : les éléments du récit s'articulent très bien. Les dialogues peu nombreux au départ mais plus fournis ensuite fonctionnent très bien apportent ce qu'il faut de vie et d'éléments de progression de l'intrigue. Rien à redire sur la forme.

Sur le fond, cette intrigue est parfaitement menée. J'ai pris plaisir à découvrir et à lire cette histoire. Les termes sont parlants, pays, régions, peuples, moeurs, coutumes, etc, même dans ce registre "de monde imaginaire" ; on devine les références réelles antiques ou autres, qui se cachent dans ce monde parallèle ; l'écriture est toujours fluide et même si le registre se prête au sensationnel de facto, il n'y a aucune fioriture inutile dans la construction du récit. De fait la structure est assez classique, mais c'est très propre et c'est peut être une bonne idée pour ne pas trop perdre lecteur.

L'écriture est bonne aussi dans le sens où le registre utilisé est cohérent et ne fait pas du tout artificiel ; on a vraiment l'impression que le narrateur par ses expressions, ses petits détails, sa façon sentencieuse de parler, etc ; qu'il fait parti de ce monde ; celà apporte un grand plaisir de lecture, car une fois passé les premières lignes, on comprend qu'on peut se laisser porter et s'immerger dans la lecture avec grand plaisir. A ce propos, la fin, avec cette focalisation sur le narrateur dont on découvre sa fonction en tant que conteur, est particulièrement plaisante et réussie.

Pour en revenir au dialogue, je les trouves particulièrement réussis aussi et c'est jamais facile les dialogues, enfin pour moi en tous cas.

En plus de leur intérêt car il apporte de la vie et du dynamisme, du "relief charnel" au récit, ici il y a la petite touche d'humour excellente, juste ce qu'il faut dans les répliques du prophète... moi qui avait des amis rôlistes (pas les trucs à roulettes les gars qui font des JdeRôles) j'ai retrouvé cet humour décalé si particulier, mais sans lourdeur excessive, ici et c'est bien joué !...

Ah oui, juste un truc, je n'ai pas compris pourquoi le père de Ménéggémon avait fait enterrer le prophète avec lui ?

Mais sinon, pour une première fois, je ne suis pas déçu...

Merci pour ce bon moment de lecture bonne continuations et encore félicitations !

ps : j'ai l'impression que réaliser quelque chose de cohérent avec autant de réf. de fiction doit être long ; combien de temps te faut-il pour aboutir à un résultat pareil ?

   jfmoods   
10/6/2018
I) Une analepse qui suscite l'intérêt

1) Un cadre prospère

C'est un inestimable paradis qui est exposé aux yeux du lecteur : "Il fut un temps où deux saisons des pluies d’un mois chacune inondaient chaque année ses vastes étendues, [...] faisant du limon de ses rivières un des plus fertiles de Zothique. Au sud, de riches cités s’étaient développées près des lacs saisonniers et des oasis. Et parmi elles, Ustalys devint la plus florissante grâce aux gisements d’or").

2) Le théâtre de la cruauté

Ustalys s'est forgé une véritable réputation dans l'art subtil de la torture ("les malheureux pris par les guetteurs du roi sans sauf-conduit réglementaire étaient immédiatement conduits dans les geôles lugubres de la cité. Ils devaient ensuite subir treize tourments différents, au rythme d’un nouveau chaque jour, si tant est qu’ils parvenaient à survivre aux raffinements d’horreur des premiers").

II) L'accablante prophétie

1) Un roi impuissant

Toutes les tentatives pour détourner la malédiction et obtenir un héritier demeurent vaines ("Il promit une récompense fabuleuse, son poids en or", "il continua pendant de longues années à suivre les conseils délirants que lui donnaient les magiciens. Il épousa notamment vingt et trois autres femmes, ce qui semblait aux différents érudits le nombre adéquat, sans parvenir à plus de résultats").

2) Un nécromant aux abois

L'homme, en fâcheuse posture et en quête de reconnaissance ("pauvre comme au jour de sa naissance, sans maître pour le guider, et perdu, sans monture, au beau milieu d’un désert", "il se demandait s’il trouverait un jour [...] le moyen d’obtenir le prestige et la fortune dont il rêvait depuis toujours"), est capturé par les guetteurs du roi. Va-t-il sauver sa vie, déjouer le sort, parvenir à ses fins ?

III) Des ténèbres préparées par l'entame

1) De l'affrontement au point de rupture

Un bras de fer s'engage entre le nécromant et le prophète (" - Tu viendras ! Tu viendras car je te l’ordonne ! Un atroce ricanement lui répondit. – Tu es bien incapable de me contraindre, charlatan !") au terme duquel le premier va prendre un avantage certain sur le second en menaçant explicitement la vie de l'enfant ("Rien n’empêchera les sicaires de Ménéggémon de le trouver et de le mettre à mort").

2) Un pacte abject

Le roi détourne la malédiction en abandonnant son peuple aux forces obscures ("ce fils viendra se faire reconnaître de son peuple et de ses dieux l’an prochain et peu importe ce que les gens murmureront. Tu raconteras que tu l’as tenu caché pour assurer sa sécurité ou je ne sais quoi encore [...] En échange, tu mourras dans ton lit en faisant un joli rêve et au terme naturel qui t’était échu").

Merci pour ce partage !

   Donaldo75   
18/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Alcirion,

Je ne suis pas un grand lecteur de la "fantasy" et je ne connaissais même pas le terme de "dark fantasy"; cependant, je me suis laissé prendre au jeu, parce que le récit est bien mené et les personnages crédibles, travaillés.

Le retournement de situation, soit la solution trouvée par le nécromant pour débloquer la situation, et accessoirement sauver sa peau, est crédible, prépare la suite, c'est-à-dire l'annonce de la fin de la Zothique, et conserve la tonalité d'ensemble.

Bravo !

Don

   Alcirion   
18/6/2018

   Jean-Claude   
18/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Alcirion,
De la dark fantasy ? Là, c'est un peu plus léger (on sent que l'auteur s'amuse), et c'est tant mieux. Encore que je crois qu'une dose d'humour (noir) fait partie du genre.
Je dois dire que le narrateur extérieur qui intervient (comme un conteur) m'a un peu dérangé (ce n'est pas un procédé que j'apprécie), jusqu'à la fin car, là, le narrateur a pris un sens et, du coup, s'est révélé très pertinent.
Globalement, j'ai aimé l'histoire.
J'ai trouvé la mise en place un peu longue (venant de moi, ça frise le gag) mais je conviens qu'il est difficile de faire autrement.
Quant au style, il se fond très bien dans l'histoire.
Au plaisir de vous (re)lire
JC


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