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Réalisme/Historique
aldenor : Jézabel
 Publié le 23/12/14  -  5 commentaires  -  6916 caractères  -  49 lectures    Autres textes du même auteur

J’ai tenté d’imaginer les dernières pensées de la reine Jézabel...


Jézabel


Un palmier pousse à quelques pas de ma fenêtre, un mâle au stipe épais, solidement campé. Le jardinier l’a taillé ce matin, ne lui laissant qu’une chétive huppe verte. Il a perdu de son auréole, c’est certain, mais moi je peux désormais voir la vallée de Jizreel, étalant à l’infini ses champs quadrillés comme une table géante du jeu de senet.

Rien ne bouge. Sinon ma pensée.

Je me dis que la mort est plus esthétique d’une flèche dans le dos que dans le ventre. C’est une question de gestuelle. Le corps se replie sur la flèche pour résorber la plaie. Dans le dos il se cambre. Dans le ventre il se courbe. Or la cambrure du corps tend les muscles, oriente la poitrine vers le ciel. Évoque l’envol de l’oiseau.

Mon fils Joram a péri d’une flèche dans le dos, le corps cambré de douleur avec un Ah sur ses lèvres si finement ciselées et un coin de ciel dans les yeux.

Achab mon époux – notre mariage scellait une union de bon voisinage, lui roi d’Israël, moi fille d’Ithobaal, roi de Tyr et grand prêtre d’Astarté, dont je portais le message spirituel ; il nous a embrassés à bras ouverts, mon beau corps de femme et mon message –, Achab lui a fini avec une flèche dans le ventre, le sol dans les yeux.

Un silence d’ascète rampe sur la vallée. J’étouffe sans la mer.

Jéhu est en route avec l’armée que Joram lui avait confiée. Mon tour est venu. Je les attends, vêtue de pourpre et d’or, parée de ma coiffe royale, enveloppée dans une dignité outrée comme mon palmier à huppe, fin prête pour l’éternité.

Oh, je ne me fais pas d’illusions, l’éternité – qui de toutes manières ne se soucie pas des nouveaux arrivants ; ni de rien du tout, ne manquant de rien ; qui joue avec ses orteils pour meubler l’absence du temps –, l’éternité, j’y entrerai sans apparats, ni fleurs ni sarcophage, ni même une bonne flèche dans le ventre ; ils ne font pas aux femmes des morts de guerriers. Surtout quand elle est « l’idolâtre et la prostituée », la source du mal, l’étrangère qui a contaminé Achab et tout le royaume ! Ils jetteront mon corps aux chiens ; ils l’ont écrit : « Les chiens mangeront la chair de Jézabel. »

Ils jetteront leur reine aux chiens et ils diront voici la prophétie accomplie !

C’est risible bien entendu, cousu de fil blanc : le prophète et l’exécutant sont de mèche, comme charlatan et acolyte.

Faut-il qu’elle les ait hantés ma chair, que je réveille en eux des pulsions enterrées, pour concevoir une telle sauvagerie ?

Oui, je suis charnelle. Jusqu’au bout des ongles. L’Esprit dérive de la chair. Je revendique une spiritualité nourrie de sexe et de sang, vivante, palpitante. La vie est ma religion.

*

Mais en vérité notre conflit n’est pas tant de l’ordre des croyances que de celui de l’homme à la femme.

J’adhère à la multiplicité : Baal, le principe masculin, la terre ; Astarté, dame de la mer, de la fertilité, le principe féminin ; Eshmoun, le devenir, le ciel. La triade sacrée.

Ils prônent un Dieu Unique ; d’essence masculine, donc incomplet.

La femme en eux les effraie.

Je cultive l’homme en moi. Dans ma quête de la plénitude, les dualités ne sont pas contraires mais complémentaires. Je suis l’homme et la femme, l’enfance et la vieillesse, l’ombre et la lumière, l’esprit et la nature, la folie et la sagesse. Tout va dans la marmite du devenir.

Au fond de ma coupe de vin, horizontale au bout de mes lèvres, les champs de Jizreel rougeoient comme gorgés du sang d’Achab et de Joram.

Et de celui des mille prêtres de Baal et d’Astarté. Qu’importe que le feu ne soit pas tombé du ciel sur leurs taureaux, ils étaient sincères dans leur foi ces prêtres. Des gens simples, des gens de chez moi, de Sidon, de Tyr et de Batruna ; embarqués dans la prière et la méditation, amenant un message de vie. De fertilité. De sensualité. D’amour et de guerre.

Au fond de ma coupe de vin, mise à la verticale, les chiens attendent leur pitance sous ma fenêtre.

Je me moque des miracles et des prophéties. Mes dieux sont à mon image. Immanents. Je suis l’amour et la guerre, la chatte et le loup…

Mais je ne suis rien sans la mer, ses grondements et sa violence, sa soie sur ma peau, ses vagues et ses trombes s’écrasant sur les remparts de la Batruna de ma jeunesse et s’élevant dans les airs en forme de dragons laiteux sortis de l’horizon sombre comme ma destinée.

*

Jéhu franchit le portail du palais, suivi d’autres cavaliers. Je le chasse :


– Va-t’en, nouveau Zimri, assassin en robe de justicier ! Que la paix ne soit pas sur toi !


Il s’avance sous ma fenêtre, levant le visage sans me regarder, de l’autre côté du palmier ; il craint de faillir dans sa fermeté, d’affronter le regard du diable.


– Qui est pour moi ? Qui ? crie-t-il à la cantonade.


Qui va faire la sale besogne ? Lui ni ses soldats ne me toucheront ! Gare aux souillures ! Des eunuques s’approchent de la fenêtre. Ça tombe bien, des demi-hommes feront l’affaire.


– Jetez-la en bas ! leur dit-il.


Soit. Voilà donc ma fin : je sors par la grande fenêtre !

Avec moi, tombe la femme, tombe la vie.

Je vais la savourer jusque dans cet ultime instant ; les mains vigoureuses des eunuques sous mes aisselles, sur mes seins, l’apesanteur de ma chute en pantin désarticulé ; les sabots du cheval de Jéhu piétinant mon corps fracassé, sensuel jusqu’au bout.

Les chiens bavent et aboient.

Je suis l’idolâtre immatérielle et la prostituée vénérable ; la pomme et le serpent, la clef et la serrure, la pensée et la matière, la douleur et le plaisir…

Ils auront beau faire, quand bien même je ne serai plus que « fumier sur la face des champs », je m’unirai à la graine, je participerai encore à la vie.

Je suis la graine et le fumier.




Note :

En référence au passage suivant du « Livre des Rois » :

« Jéhu entra dans Jizreel. Jézabel, l’ayant appris, mit du fard à ses yeux, se para la tête, et regarda par la fenêtre.

Comme Jéhu franchissait la porte, elle dit : Est-ce la paix, nouveau Zimri, assassin de son maître ?

Il leva le visage vers la fenêtre, et dit : Qui est pour moi ? Qui ? Et deux ou trois eunuques le regardèrent en s’approchant de la fenêtre.

Il dit : Jetez-la en bas ! Ils la jetèrent, et il rejaillit de son sang sur la muraille et sur les chevaux. Jéhu la foula aux pieds ; puis il entra, mangea et but, et il dit : Allez voir cette maudite, et enterrez-la, car elle est fille de roi.

Ils allèrent pour l’enterrer ; mais ils ne trouvèrent d’elle que le crâne, les pieds et les paumes des mains.

Ils retournèrent l’annoncer à Jéhu, qui dit : C’est ce qu’avait déclaré l’Éternel par son serviteur Élie, le Thischbite, en disant : Les chiens mangeront la chair de Jézabel dans le champ de Jizreel ; et le cadavre de Jézabel sera comme du fumier sur la face des champs, dans le champ de Jizreel, de sorte qu’on ne pourra dire : C’est Jézabel. »

2 Rois 9:30-37 (Version Louis Segond)


 
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   Asrya   
25/11/2014
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
"Je me dis que la mort est plus esthétique d’une flèche dans le dos que dans le ventre. C’est une question de gestuelle. Le corps se replie sur la flèche pour résorber la plaie. Dans le dos il se cambre. Dans le ventre il se courbe. Or la cambrure du corps tend les muscles, oriente la poitrine vers le ciel. Evoque l’envol de l’oiseau. "
--> belle image

La qualité de l'écriture est indéniable. C'est propre. Soignée.
Mais la qualité ne fait pas tout. La forme, le fond, le sujet ; un tout qui crée ou non une alchimie.
Pour le coup je n'ai absolument pas été embarqué. Simplement parce que le thème abordé ne me parle pas. Je n'y connais rien et suis submergé d'un tas d'informations que je ne peux maîtriser. (d'autant plus que leur intérêt m'est limité - soit, passons)
Mais c'est bien écrit. Alors, on se laisse porter, chavirer par les différents événements que l'on y adhère ou non.
J'ai particulièrement apprécié la forme de votre récit de manière générale. Les paragraphes, la longueur des phrases, la ponctuation ; un tout qui crée une certaine dynamique que l'on aimerait apprécier.

Voilà ce que je peux en dire, l'écriture surpasse très largement l'intérêt que j'ai porté au fond du texte ; trop de distance pour me sentir impliqué.

Merci pour la lecture,
A bientôt.

   Neojamin   
23/12/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Aldenor,

Un beau texte, une belle plume, de belles images et un voyage hors du temps bien évoqué. Cette histoire qui date m'a semblée très présente dans l'interprétation, l'éternelle dualité, l'incompréhension de la féminité, les vaines tentatives de l'homme essayant d'éradiquer cette féminité qui le touche au plus profond de lui-même.
J'aime bien l'idée aussi, la mort qui s'accepte et la perspective d'une revanche post-mortem. Jézabel le sait, elle ne meurt pas vraiment...elle sera toujours là, comme le fumier sur la terre.

Etant peu renseigné sur cette histoire, j'aurais aimé une introduction, en savoir plus sur Jezabel, Jehu et tout le reste... D'autant qu'avec la qualité de l'écriture et la douce poésie qui s'en dégage, je me serais facilement laissé captiver...

Dommage donc, rien à redire sinon que cet mise en bouche laisse insatisfait...
(En passant, je verrais bien ce passage comme le début d'un livre.)
MErci

   Anonyme   
24/12/2014
 a aimé ce texte 
Pas
Je vais faire mon Pépito, mais qu'un palmier lui empêche de voir la vallée m'étonne. Sa pensée bouge.... de là ! Un ah sur ses lèvres est assez surprenant. L'aparté entre les tirets est trop long. "Dignité outrée comme mon palmier à huppe" est un rappel inapproprié, peu digne de l'or des apparats.
"L'éternité ne se soucie pas de nouveaux arrivants", le chef de gare non plus !
Et nous aurions pu dire que je rendrai ta maison semblable à la maison (Phénix) de Jéroboam, fils de Nebath, et à la maison de Baescha (Pierre et construction), fils d'Achija, parce que tu m'as irrité et que tu as fait pécher Israël. L'Eternel parle aussi sur Jézabel, et il dit : Les chiens mangeront Jézabel près du rempart de Jizreel. Celui de la maison d'Achab (Provence maisons) qui mourra dans la ville sera mangé par les chiens, et celui qui mourra dans les champs sera mangé par les oiseaux du ciel.
Non, je n'adhère pas. Les récits bibliques sont d'une violence inouïe. Les chiens mangent-ils les hommes ? Et même si c'est une image, cette évocation est dérangeante, le cinéma américain, empreint un temps de cette culture biblique, s'en est heureusement détaché légèrement.

   Bidis   
24/12/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Comme de Jézabel, je ne connaissais que le nom – c’était à cause de la chanson reprise par Piaf dont, à l’école, en sales gamines, nous détournions les paroles – et que la note en fin de nouvelle renforçait mon ignorance (qui donc était ce Jéhu ?), je me suis précipitée vers mon sauveur à moi, Google, pour combler ces lacunes. Donc ce texte a déjà ce mérite : lancer un appel à la culture pour des lecteurs ignares dans mon genre.
Ensuite cette pensée sur l’esthétique de la mort par flèche est-elle de l’auteur ? Auquel cas, je m’incline. C’est très juste quand on y pense, c’est original et c’est bien exprimé.
La phrase « Achab mon époux […] le sol dans les yeux » ne me déplaît pas. J’aime cette façon vivante de dire les choses. Malgré tout, il faut le relire deux fois, ce qui rompt un peu le rythme de la lecture. Avec un chouia plus de clarté, peut-être...
« – qui de toutes manières ne se soucie pas des nouveaux arrivants ; ni de rien du tout, ne manquant de rien ; qui joue avec ses orteils pour meubler l’absence du temps – » : je trouve cette digression dispensable, j’ai dû réfléchir pour comprendre que l’éternité ne se soucie pas des nouveaux décédés, de plus je ne crois pas que cela soit nécessairement vrai – ou totalement vrai – et l’éternité « qui joue avec ses orteils » me paraît non seulement abscons mais un peu… trivial pour un texte tout en élégance.
- « ils ne font pas aux femmes des morts de guerriers » : ce « ils » ne renvoient encore à aucun sujet. J’imagine que l’auteur veut parler « du prophète et de l’exécutant » mais ce serait mieux, à mon avis, de le spécifier d’emblée et de ne pas éclairer le lecteur seulement après tout un paragraphe où l’on ne sait pas à qui ce "ils" fait allusion.
- « C’est risible bien entendu, cousu de fil blanc » : lieu commun dommageable au sujet qui, je trouve, ne tolère que de la grandeur.
Ce seront là mes seules remarques. Car à partir de « Faut-il qu’elle les ait hantés ma chair », le texte me plaît beaucoup, il a du souffle et de la poésie et reste épique à souhait.

   Coline-Dé   
6/3/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai beaucoup aimé ce texte, d'une violence et d'une force inhabituelle, sur un sujet peu porteur...
La langue en est belle, d'une beauté foisonnante et cependant très claire.
j'ai relevé un point très intéressant :Jezabel préfére la flèche dans le dos plutôt que dans le ventre ou la poitrine comme procurant une mort plus esthétique : un homme aurait sans doute souligné l'aspect déshonorant de ce dos (" un Homme fait face à la mort"), et ce détail m'a enchantée, confirmant ce que dit Jezabel d'elle même : elle est profondément féminine
"Oui, je suis charnelle. Jusqu’au bout des ongles. L’Esprit dérive de la chair. Je revendique une spiritualité nourrie de sexe et de sang, vivante, palpitante. La vie est ma religion."
" Je suis l’homme et la femme, l’enfance et la vieillesse, l’ombre et la lumière, l’esprit et la nature, la folie et la sagesse. Tout va dans la marmite du devenir."
Rien que cela suffirait à sceller son sort !
Merci Aldenor pour ce beau texte


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