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Sentimental/Romanesque
Alice : À Pénélope
 Publié le 15/07/14  -  12 commentaires  -  4589 caractères  -  163 lectures    Autres textes du même auteur

Si tu t'en vas la porte s'ouvre sur le jour
Si tu t'en vas la porte s'ouvre sur moi-même
Paul Éluard


À Pénélope


Ma Pénélope,


Oui, j’ai trouvé ta chambre. C’était facile à vrai dire.


Vingt secondes dans l’ascenseur, vingt portes dans le couloir, pour les vingt romans que j’ai extraits de tes yeux. Je t’ai droguée au symbolisme tellement longtemps que tu t’en es imprégnée, amour.


Ta chambre a une odeur entièrement neuve. Je ne me sens plus nulle part. Le chandail laissé sur ton lit, je ne l’ai reconnu ni de vue, ni de nez. Même mon odorat sait désormais que tu m’as annulé.


Je n’ai jamais voulu te blesser, amour. J’ai voulu blesser la vie, et la mort qu’on y fait infuser par instinct. J’ai éraflé mon amour pour toi d’une seule spontanéité. Je crois que j’ai voulu un cri, un cri vide. Une gratuité insolente, comme un tronçon d’enfance à moitié noyée. L’espace d’une soirée, toutes les culpabilités du monde se sont délavées.


Charlotte, cette Charlotte qui aurait pu s’appeler Nadine, ou Claudie, et être brune, blonde, rousse ou mauve, cette Charlotte qui ne m’a insufflé aucun mot, je l’ai voulue comme un enfant veut un jouet clignotant. Pour le plaisir de tâter la frontière entre plaisir hypnotique et agacement. Pour s’en lasser sans scrupule. Mais les gens laissent plus de traces que les jouets quand on les jette. Les traces de Charlotte, c’était de l’acide prélevé sur sa peau, puis posé sur la tienne, comme de la douleur sur un bonheur qu’elle met en évidence trop tard. C’est une douleur bon marché que la tromperie. Parce que nous tuer n’aurait pas suffi, je nous ai tués au rabais.


Je t’ai fait l’amour pour la dernière fois pendant cinq nuits, jusqu’à ce que je comprenne qu’on est à jamais incapable de réchauffer une chair qu’on a trahie. Jusqu’à ce que tu saches, et que ta voix, glacée d’orgasmes donnés en prière, me demande son nom. Jusqu’à ce que tu te rhabilles comme on ferme une parenthèse. En se demandant pour la millionième fois si le point se place avant ou après. Parce que tu as le malheur grammatical, tu l’as placé après. En abattant ta valise sur mon genou.


Chaque fois qu’il m’élance je souhaite que ça t’ait fait du bien.


J’ai trouvé ton hôtel le troisième jour. Et les neuf jours qui ont suivi, j’y suis retourné pour te voir en sortir et y rentrer. Je t’ai écrite tellement longtemps que ça m’a coupé le souffle de te voir vivre. J’espérais, stupidement, te voir au bras d’un autre homme à abattre, te voir me proposer un défi inconscient. Je me suis rendu à l’évidence : tu n’accepteras plus jamais de me donner une raison de me battre.


Je n’ai jamais vraiment compté, vu ce que je te destinais. Rince bien l’acide sur ta peau, et l’encre dont j’ai barbouillé tes yeux. Si je ne t’avais pas aveuglée, il aurait fallu moins qu’une Charlotte pour que tu places le point de notre phrase avec une valise.


Quand tu la regarderas, cette valise, s’il te plaît essaie de te souvenir que j’ai déjà fait partie de tes bagages.


J’ai trop traîné. J’aurais dû écrire ma lettre à l’avance, pas assis sur ton lit. Je ne pouvais pas. Comme quoi tu es ma muse même pour les adieux.


Il est dix-huit heures moins le quart. Les neuf derniers jours, à cette heure-ci, tu entrais dans l’unique ascenseur. Tu y es donc en ce moment. J’aurais donc vingt secondes pour sortir de ta chambre et emprunter l’escalier de secours à l’autre bout du couloir.


Mais je dois finir ma lettre. Et la plier joliment, en écrivant ton nom dessus.


Avec un P stylisé.


J’ai sûrement une minute et demie si je reste ici.

Le temps que tu parcoures le couloir, que tu cherches ta clé dans ton sac à main, que tu la trouves dans ta poche, que tu verrouilles la porte, faute de savoir que ton épingle à cheveux oubliée dans mon lit l’a déjà déverrouillée, que tu pousses une première fois, que tu réintroduises la clé dans la serrure et que tu tournes, cette fois, dans la bonne direction.


C’est à ce moment-là que tu pourras me voir.


Je sais que ça te ferait mal, de me voir. Alors tu ne me verras pas.


Pour sortir sans que tu m’aperçoives, je passerai par la fenêtre, ma Pénélope. Et je ne sais pas combien d’étages donnent vingt secondes dans l’ascenseur.


Et ça me plaît.


***


À la demoiselle de la chambre 614,

Si vous vous appelez bien Pénélope, cette lettre est pour vous. Elle a été posée sur ma table de chevet pendant mon absence cet après-midi. Manifestement, rien dans ces vingt romans n’indiquait s’il devait crocheter la vingtième porte de gauche ou celle de droite.


Pardonnez-moi de ne pas avoir arrêté de lire.


Et de ne pas avoir osé regarder sous ma fenêtre.


La dame de la chambre 615


 
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   Pimpette   
15/7/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bon texte intelligent.
Un sujet pas très réaliste mais on s'en fout bien entendu...
Un style...un ton surtout où un humour fin vient se glisser comme un hasard heureux...
Un petit zef poétique saupoudré partout...
Un texte court, ce qui pour moi est un compliment énorme...On peut imaginer l'auteur capable de torcher une douzaine d'histoires de ce tonneau là et c'est ce que je lui souhaite?

"Quand tu la regarderas, cette valise, s’il te plaît essaie de te souvenir que j’ai déjà fait partie de tes bagages."
...il y en a beaucoup d'autres que j'aime...

   RB   
15/7/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Quel adieu, quelle tristesse, quel réalisme dans l'arrachement presque non-dit, avec ses erreurs commises de désespoir...

J'aime beaucoup le ton, le rythme, l'écriture épistolaire.
On a tous (toutes) un "toi", que l'on n'oubliera jamais, qui restera le plus beau souvenir de plaisir mais aussi de chagrin et qui, avec le temps, devient l'unique" toi". Malgré la vie et le parcours que l'on y fait loin de celui-là.

Vous me faites vibrer et votre écriture sourde, simple, efficace, avec cette précision de celui qui aime encore et pour toujours (plier la lettre joliment...) m'enchante et me confond.

Je ne sais si je dois vous remercier...

   Pepito   
15/7/2014
Bonjour Alice,

Forme : quelques rares couacs pour que je puisse jouer au méchant ;=)
"J’ai éraflé mon amour pour toi d’une seule spontanéité." là j'ai pas tout comprendu
"Parce que nous tuer n’aurait pas suffi (donc insuffisant), je nous ai tués au rabais.(de trop) le sens m'a paru inversé, alors que "tué au rabais" est génial.
"Je t’ai fait l’amour pour la dernière fois pendant cinq nuits," bon, celle là vous l'avez fait exprès pour nous taquiner ;=)
"tu as le malheur grammatical" ouais, image bien en dessous de tout le reste du texte.

Une très jolie écriture sur toute la nouvelle.

Fond : moi le sent/rom c'est pas trop mon truc et nian nian...

Et il y a cette phrase : "Et je ne sais pas combien d’étages donnent vingt secondes dans l’ascenseur."...

Outre qu'elle est très bien écrite et pleine de sens, nous avons là quelques chose d'autre, de vraiment très curieux... J'adore le fantastique sans y croire, mais là quand même...

La chute N°2 est excellente, sauve le fait que l'on voit venir la chute (facile) N°1

Merci pour cette très bonne lecture.

Pepito

   ili   
16/7/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un texte bien ciselé ; avec cette forme il est pourtant facile de tomber dans le piège d'un récit qui ne fait qu'excuser la chute.
Le style de votre écriture dessert bien la résignation de l'homme, et sa méticulosité, ce qui ne fait que renforcer le comique de la seconde chute.

Bref, je n'ai pas trouvé ça très recherché, mais ça se laisse très bien lire, vous avez une plume fluide.

   guanaco   
16/7/2014
C'est une très jolie lettre/poésie/nouvelle.
La sobriété est sa force.
Je suis d'accord avec les "petits" trucs qui gênent avec un paragraphe un peu flou en ce qui me concerne: "J’ai éraflé mon amour pour toi d’une seule spontanéité... L’espace d’une soirée, toutes les culpabilités du monde se sont délavées.

Belle(s) chute(s)!
Guanaco

   belgik41   
16/7/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
ce beau texte qui vacille tel un danseur élégant entre poésie et prose ,est un petit bijou méconnu et écorché comme l'amoureux secret de Penelope..bravo!

   chVlu   
19/7/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Après ma 4éme ou 5éme lecture, toujours aussi savoureuse, voir peut être encore, je me dis que quand même je dois bien à Alice un commentaire. Conserver mon plaisir solitaire serait bien ingrat.
J'ai dégusté ce style délicat, cette façon de ne pas écrire ce que l'on a à dire, l'idée qu'au final (ou la chute, c'est surement un texte où ce mot est chez lui) tromper s'est se tromper soit même.
Oui, j'ai voulu voir dans cette histoire épistolaire une métaphore dans les images, et me suis plu à penser qu'il y avait ici un dessein d'auteur. J'en retire la sensation d'une histoire, d'une écriture, aboutie, achevée !...même si dans la forme j'ai été circonspect sur quelques phrases qui m'ont laissé perplexe :
"Je t’ai fait l’amour pour la dernière fois pendant cinq nuits,"


Au fronton du meilleur, j'inscris : "je l’ai voulue comme un enfant veut un jouet clignotant. Pour le plaisir de tâter la frontière entre plaisir hypnotique et agacement. Pour s’en lasser sans scrupule. Mais les gens laissent plus de traces que les jouets quand on les jette. Les traces de Charlotte, c’était de l’acide prélevé sur sa peau, puis posé sur la tienne, comme de la douleur sur un bonheur qu’elle met en évidence trop tard. C’est une douleur bon marché que la tromperie."

   Asrya   
6/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Qu'il est beau ce récit que vous nous proposez.

C'est un texte de bonne qualité d'écriture, fluide, qui se lit sans soucis appuyé par un dynamisme constant.

De jolies notes poétiques sont disséminées tout au long, et bien que certaines expressions peuvent paraître insensées pour nous, simples lecteurs, j'imagine que sous votre plume, ces dernières sont tout ce qu'il y a de plus rationnel.

Cela en gêne certains, moi, cela me fait rêver. Rêver à ce que vous avez bien pu sous-entendre lorsque vous les avez écrites. J'imagine, je pense, je crois mais au final, je n'en saurais rien ; il ne s'agira que de ma propre interprétation, et cela peut faire la beauté d'un texte.

J'émettrai un petit bémol néanmoins concernant l'ouverture de la porte à l'épingle à cheveux (Je n'ai jamais essayé mais je doute que ce soit facilement réalisable ; même si je conçois que ce fut pour le bien de l'histoire) Peut-être aurait-il été plus judicieux de trouver une autre astuce. Ou pas !

Merci à vous pour cette charmante petite histoire qui m'a enjoué,

Au plaisir de vous relire à nouveau,

Asrya.

   jaimme   
6/8/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
C'est la seconde fois que je lis cette histoire.
"Pardonnez-moi de ne pas avoir arrêté de lire.": non, pardonnez-moi d'avoir arrêté de lire entre mes deux lectures.
Chacune de vos phrases a reçu une goutte de poésie. De vraie poésie. C'est tellement rare.
Je n'ai rien à critiquer, pardon.
Magnifique.
Si, peut-être. Le premier mot: "Ma". Ah, non, ce n'est pas une critique contre l'auteur de la nouvelle, c'est contre l'auteur de la lettre. Bien fait pour lui, il n'avait qu'à pas écrire: "Ma". Jamais. Ou peut-être seulement le penser plus fort.
Ou bien, pour ne pas être trop ridicule: "Il est dix-huit heures moins le quart", j'accroche toujours lors de l'association des deux systèmes. Peut-être dix-sept heures quarante-cinq, ou six heures moins le quart. Je suis très fier: j'ai trouvé un truc (ridicule, mais un truc quand même).
Bref, j'ai adoré.

   widjet   
6/8/2014
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
J'ai du mal à me prononcer car le style ne m'a pas semblé toujours très maîtrisé. Je suis donc mitigé car le correct cotoie le "pas terrible".

J'aime bien ces phrases :

"...je l’ai voulue comme un enfant veut un jouet clignotant"
"...tu te rhabilles comme on ferme une parenthèse."
"Je t’ai écrite tellement longtemps que ça m’a coupé le souffle de te voir vivre"

Dans le moins bon :

"J’ai éraflé mon amour pour toi d’une seule spontanéité" (c'est lourd comme formulaiton)
"En se demandant pour la millionième fois" (idem)
"glacée d’orgasmes donnés en prière" (idem)

L'histoire en elle même est assez secondaire. Enfin, je ne vois pas ce qu'apporte la pirouette finale, mais quelque chose m'a peut-être échappé.

"La pause" m'avait largement plus séduit. Je vais lire un autre texte
(Hulk) pour avoir une autre perception.

W

   caillouq   
27/9/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je n'ai pas compris le coup des 20 romans, mais le début était suffisamment intrigant pour que j'aie envie de continuer, et c'est tant mieux. Style très fluide, qui pourrait se passer de quelques tournures un peu "too much", qui donnent moins de naturel à l'ensemble : "cette Charlotte qui ne m’a insufflé aucun mot", "ta voix, glacée d’orgasmes donnés en prière" ou le relâchement surprenant du "donnent" de "Et je ne sais pas combien d’étages donnent vingt secondes dans l’ascenseur".
A la fin, je n'ai toujours pas compris le coup des 20 romans, contrairement à l'occupante de la chambre, mais le texte était très joli, et obligeait à réfléchir à ce qu'on lit, j'aime bien. Un texte qui donne envie de suivre l'auteur.

   carbona   
11/11/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Plus j'avance dans le texte, plus je l'apprécie. J'ai commencé à m'y intéresser à l'apparition du nom Charlotte, donc un démarrage difficile mais une montée en puissance par la suite jusqu'au point final c'est très bien !

Bon à la fin de la lecture je dois retourner aux 20 romans du départ pour comprendre mais je crois maintenant qu'il s'agit juste de fétichisme, symbolisme (comme il est mentionné) des nombres.

J'ai aussi eu du mal entre les vingt secondes et la minute et demi mais après courte réflexion je comprends que la rallonge correspond au temps de chercher la clé, voir la porte dévérouillée, tout ça tout ça.

L'amoureux transi infidèle y va un peu fort dans le pathos mais il faut bien cela pour expliquer une telle "chute" ;)

J'aime beaucoup la lettre finale de la voisine d'en face, extra !

Merci pour ce texte !


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