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Fantastique/Merveilleux
Charivari : Le réseau des No life [concours]
 Publié le 14/09/16  -  18 commentaires  -  22556 caractères  -  188 lectures    Autres textes du même auteur

"Avec Lucy.fr, vivez en avance sur votre temps."


Le réseau des No life [concours]


Ce texte est une participation au concours n°21 : Et en 13 secondes, tout bascula...

(informations sur ce concours).




Jérôme Lelent était ce que l’on appelle, dans le jargon des geeks, un No life. Âgé de quarante ans, Internet était arrivé relativement tard dans sa vie, mais il s’était largement rattrapé depuis. Son existence se résumait à un écran d’ordinateur allumé jour et nuit, avec une dizaine de fenêtres ouvertes en même temps, afin de contrôler ses profils Facebook, Tinder, Twitter, Myspace et Instagram à la fois, des cartons de pizzas qui jonchaient le sol de son salon, des cendriers pleins autour de son clavier, et quelques rituels qui rythmaient son quotidien : son selfie du matin, son selfie du soir, l’actualisation de son blog vers midi et celle de ses playlists de Youtube juste après. Sa copine était partie, à cause de cette net-addiction, mais il s’en fichait éperdument, puisqu’il possédait des profils sur Badoo, sur Meetic et sur virtualficking.com, qui lui permettaient de connecter « irl* » avec des No life du sexe opposé, de temps à autre. Il avait aussi perdu son travail, du fait de son utilisation intempestive d’Internet, mais cela, loin de lui provoquer des remords, le conforta dans son vice : aussi, le jour même de son licenciement, il éclata de joie en songeant que dorénavant, il n’aurait plus à sortir de chez lui et pourrait surfer sur Internet du matin jusqu’au soir sans interruption ; et que, grâce à l’indemnité qu’allait lui verser son ex-employeur, il aurait de quoi survivre pendant au moins un an à base de pâtes au beurre et de pizzas surgelées, et aussi assez pour se payer une connexion ADSL digne de ce nom. En effet, quand il ouvrait plus de dix fenêtres à la fois, son ordinateur avait tendance à ralentir quelque peu et ses vidéos mettaient plus de 10 secondes à charger, ce qui l’horripilait au plus haut point.


Il chercha donc sur le Net la meilleure offre possible et tomba bientôt sur la page web d’une entreprise appelée « Lucy.fr » qui se vantait de posséder le serveur le plus rapide du marché. « Avec Lucy.fr, vous serez en avance sur votre temps », disait leur slogan, sur la page d’accueil. Jérôme commença à lire attentivement les conditions de vente, quand tout à coup son portable sonna.


– Bonjour monsieur Lelent ! Bravo et merci pour votre contrat avec Lucy.fr. Quand voulez-vous que nos techniciens passent chez vous installer votre turbo-connecteur ?

– Mais… Comment est-ce possible, je n’ai pas encore cliqué sur « valider le contrat », et vous m’appelez déjà ? demanda Jérôme, grandement surpris.

– Ah, monsieur, mais si, regardez votre ordinateur, vous verrez bien que vous avez accepté notre offre.


Jérôme jeta un œil sur son écran, qui affichait effectivement « validation en cours », mais il ne se souvenait plus du tout d'avoir appuyé sur quelconque touche de son clavier ni de sa souris.


– Ne vous inquiétez pas, monsieur Lelent, vous pourrez à tout moment résilier votre contrat, si vous n’êtes pas satisfait. Il vous suffira de payer pour votre temps de connexion sur Lucy.fr, rien de plus…

– Ah bon ? Excusez-moi, mais justement je n’ai pas bien compris vos tarifs… Combien ça va me coûter par mois, au juste ?

– Exactement le même prix que ce que vous payez avec votre serveur actuel, monsieur Lelent, pas un centime de plus. Et si vous décidez d’annuler votre contrat avec nous, vous paierez en fonction des tarifs proposés par le serveur que vous choisirez par la suite. Alors ? Nos installateurs peuvent passer tout de suite chez vous, si vous le souhaitez.

– Euh… Eh bien, oui, pourquoi pas, c’est d’acc… Attendez, s’il vous plaît, on sonne à la porte.


Jérôme alla ouvrir, le téléphone encore à la main. C’était le technicien de Lucy.fr, un jeune homme d’environ trente ans, moustache en pointe et bouc de mousquetaire et casquette vissée sur le crâne, qui entra directement dans l’appartement sans même dire bonjour. En moins de deux minutes, il installa une sorte d’antenne en forme de prisme pentagrammique sur le balcon, posa une petite boîte noire au-dessus de l’ordinateur, relia le tout avec des câbles de toutes les couleurs, avant de se tourner vers son client et de lui expliquer sommairement le fonctionnement du serveur :


– Bon, ça y est, tous vos dispositifs sont branchés à ce turbo-connecteur à mega-ram. Votre télévision, vos téléphones, et bien entendu votre ordinateur. En principe, toutes vos connexions sur Internet s’effectueront à très grande vitesse, mais si vous trouvez que c’est toujours trop lent, vous pouvez appuyer sur la touche « High speed » de votre connecteur pour obtenir un débit encore plus rapide. Et puis si vraiment vous n’êtes pas content, vous pouvez annuler votre contrat quand vous voulez. Des questions ?


Jérôme, stupéfait, ne trouva rien à dire sur le moment.


– Tant mieux, trancha le technicien, parce qu’un nouveau client va bientôt nous appeler et je ne veux pas être en retard. De toutes manières, vous avez un numéro vert, là, si vous avez des questions à poser, le standard est ouvert 25 heures sur 24, 8 jours sur 7, les 366 jours de l’année, et on vous répondra aussitôt. Bon. Signez ici, ici, et là. Voilà, merci, et au revoir.


Et il repartit sans demander son reste.


Jérôme, une fois seul, décida sans plus attendre d’essayer sa nouvelle connexion. Il eut à peine le temps de s’asseoir derrière son écran que la page Google s’afficha toute seule. Puis il tapa la lettre « F » et aussitôt, son profil Facebook apparut. Effectivement, la connexion était d’une rapidité déconcertante ! Une vidéo démarra tout d’un coup sur sa playlist de Youtube. C’était la chanson préférée de Jérôme, justement celle qu’il souhaitait reproduire. Il se mit à la chantonner tout en l’écoutant, ravi, quoiqu’un peu surpris de ne pas avoir cliqué auparavant sur le player pour la mettre en marche.


Juste après, l’ordinateur ouvrit une nouvelle fenêtre, celle de son profil Badoo, et se mit à écrire un message pour Emiliejolie95, son sex-contact irl : « Bjour, ça va ? Tu fais quoi demain ? emoji smiley, emoji petit cœur, emoji coupe de champagne. »


Jérôme sursauta en constatant que son ordinateur était en train de fonctionner tout seul. Il se demanda s’il s’agissait d’un virus, mais il se ravisa aussitôt : la phrase envoyée à Emiliejolie95 était exactement celle qu’il s’apprêtait à écrire, à l’emoji près, il avait même déjà posé ses doigts sur son clavier pour commencer à la rédiger. Il ne pouvait donc pas s’agir d’un virus ou de quelqu’un contrôlant son ordinateur à distance ; c’était comme si l’ordinateur était capable de deviner ses pensées et exauçait tous ses vœux avant même qu’il n’ait eu le temps de les formuler. Il chercha dans son tiroir le numéro vert de Lucy.fr, pour résoudre cette question, mais à ce moment-là Emiliejolie95 lui répondit « OK pour demain. Chez toi ? À quelle heure ? emoji petit cœur, emoji clin d’œil. » L’ordinateur répondit pour Jérôme « à midi ? emoji petit diable qui tire la langue ». Un court dialogue s’ensuivit. Jérôme n’appuya sur aucune touche, ses messages s’affichaient automatiquement et retranscrivaient très exactement le fond de sa pensée. Hélas, au bout de dix minutes de chat, Emiliejolie95 posta trois emojis de nuages noirs qui lançaient des éclairs, suivis du message : « T’es devenu hacker ou quoi ? Comment tu peux rire de mes blagues avant que je te les envoie ? » Et elle se déconnecta.


Jérôme demeura interloqué, mais il n’eut pas le temps de réfléchir plus longtemps, son portable se mit à biper pour annoncer un appel. Il s’empara de son téléphone, et reconnut la voix de la standardiste de tout à l’heure :


– Bonjour monsieur Lelent. Ici le service technique de Lucy.fr. Quelles sont les raisons de votre appel ?

– Mais je ne vous ai pas appelé ! répondit Jérôme, sans dissimuler son agacement.

– Non, vous avez raison, vous n’avez pas appelé mais vous alliez très certainement le faire. Vous avez un problème avec votre connexion internet ? Elle est encore trop lente ?

– Mais non, ce n’est pas ça… Au contraire…

– Au contraire ? Alors, c’est qu’elle est trop rapide ?

– Euh… Oui, enfin, non, je ne sais pas vraiment ce qu’il se passe. Un virus, peut-être… L’ordinateur se met en marche tout seul, sans que je lui aie rien demandé.

– Oui, je comprends… Mais ce n’est pas un virus, monsieur, je vous rassure. Tous nos clients sont un peu déroutés au début, c’est normal, ils ne sont pas habitués aux connexions si rapides. Lucy.fr fait gagner exactement 13 secondes par rapport à ses concurrents directs sur le marché de l’ADSL. Il s’agit d’une véritable révolution, mais bien entendu, comme pour toute révolution, cela réclame un temps d’adaptation.

– 13 secondes ? Je ne comprends pas… Les connexions à haut débit sont pourtant quasiment instantanées. Comment faites-vous pour gagner 13 secondes par rapport aux autres serveurs ?

– Eh bien, cher monsieur, notre slogan le dit pourtant très clairement : « Avec Lucy.fr, vous serez en avance sur votre temps ». Votre ADSL anticipe de 13 secondes toutes vos connexions, tous vos messages, toutes vos manipulations sur Internet, c’est aussi simple que cela.

– Mais… Vous vous fichez de moi ou quoi ? Vous êtes en train de me dire que je peux recevoir et envoyer des messages avant qu’ils soient rédigés ? Vous me prenez pour un imbécile ou quoi ?

– Écoutez monsieur, je comprends votre étonnement, mais je vous garantis que ce n’est pas une plaisanterie. Avec Lucy.fr, le temps virtuel devance le temps réel de 13 secondes, grâce à une technologie de pointe qui multiplie par dix mille la vitesse de la lumière et qui vous permet de voir et d’entendre ce qui n’existe pas encore. Si malgré tout, vous n’êtes pas convaincu, vous pouvez résilier votre contrat, n’importe quand, tout de suite, même, si vous le souhaitez. Est-ce le cas, monsieur Lelent, voulez-vous renoncer à cette installation ?

– Euh… Je ne sais pas encore… Je dois réfléchir. Je vous rappellerai, répondit Jérôme, médusé, avant de raccrocher.


Il demeura cloué dans son fauteuil, plusieurs minutes, stupéfait. Il songea à consulter le site de Lucy.fr pour lire le dossier technique mais finalement, en remarquant que la page web ne s’affichait pas sur son écran, il en déduisit qu’en réalité il n’avait aucune envie de se plonger tout de suite dans une lecture aussi ardue. Sa télé s’alluma, pour diffuser un match de football, France-Allemagne, et il opta alors pour s’affaler sur le canapé pendant une heure et demie. Tout en regardant la première mi-temps, il réfléchit de nouveau à son expérience virtuelle de tout à l’heure et finit par se convaincre qu’une connexion internet « en avance » sur le temps, cela défiait toutes les lois de la physique, et même celles de la relativité et de l’astrochimie moléculaire, c’était rigoureusement impossible. Il y avait sûrement un bug sur son nouveau serveur, et l’entreprise refusait de reconnaître ses torts en inventant une explication abracadabrante. Tout à l’heure, après le match, il appellerait pour annuler son contrat, c’était décidé.


À ce moment, l’équipe de France marqua un but, et Jérôme cria de joie, tout seul dans son salon. Mais à sa grande stupeur, juste au moment où la télévision diffusait la répétition de l’action, il entendit, dehors, des hurlements : ses voisins étaient en train de célébrer le but, en différé, une poignée de secondes plus tard. Il s’agissait pourtant d’une retransmission en direct. Et si la standardiste de Lucy.fr avait dit vrai, et si Jérôme était capable de voir et d’entendre les choses 13 secondes avant tout le monde ? Dix minutes plus tard, il eut enfin la réponse définitive à tous ces questionnements : l’arbitre siffla un penalty pour la France. Aussitôt après le but. Jérôme fixa sa montre pour observer les secondes se succéder sur le cadran : « 8, 9, 10, 11, 12… » Et au bout de 13 secondes exactement, il entendit les exclamations de ses voisins.

Il concentra son esprit pour essayer d’analyser le plus froidement possible la situation. Il manquait de superlatifs pour décrire cette révélation : incroyable, extraordinaire, faramineux, hyper-dantesque, mégagigantesque, archifou… Ces 13 secondes faisaient tout basculer, absolument tout, la science, les mathématiques, la géopolitique mondiale, l’humanité entière, l’univers même… Grâce à cette innovation technologique, on pouvait désormais voir et interagir avant même que les faits n’existent réellement. Par exemple, une caméra pouvait filmer un accident 13 secondes avant qu’il ne se produise… Mais dans ce cas, si grâce à cette information, on parvenait à éviter l’accident, le futur devenait tout d’un coup conditionnel, l’avenir prenait d’autres cheminements que ceux enregistrés précédemment… Jérôme pensa alors à tous les films qu’il avait déjà vus sur le thème, comme « Retour vers le futur », « Terminator », « Minority report »… Voilà qu’il se trouvait confronté au même type de paradoxe spatio-temporel que tous ces scenarii insensés de la science-fiction. Et les mêmes questions métaphysiques se posaient alors : le destin existait-il ? L’avenir nous appartenait-il vraiment ou au contraire tout était-il déjà écrit, tracé, inéluctable ? Soudain, sa Webcam s’alluma, juste au moment où il commençait à échafauder mentalement une expérience censée trancher la question.

La caméra était en train de diffuser son propre reflet, mais l’image, bien entendu, était décalée de 13 secondes. Jérôme essaya de faire d’autres gestes, diamétralement différents de ceux qu’il apercevait sur son écran, mais il n’y parvint pas, il se sentait comme mû par une force irrépressible qui l’obligeait à répercuter toutes les mimiques que son double avait effectuées avant lui. Bientôt sa caméra s’éteignit, à l’instant même où il envisagea d’arrêter cette expérience exaspérante.


Il regarda son portable, et vit qu’il n’y avait aucun appel de Lucy.fr, ce qui signifiait qu’il n’avait aucune envie de résilier son contrat, en tout cas, pas dans les treize secondes suivantes. Il souhaitait réfléchir un peu plus. Connaître le futur, c’était assurément un immense pouvoir, se dit-il alors… Cela permettrait par exemple de savoir à l’avance les numéros du Loto et de devenir millionnaire, ou, dans un registre plus éthique et humanitaire, d’anticiper des grandes catastrophes, des attentats, des tsunamis, et d’en informer les autorités compétentes avant qu’il ne soit trop tard… Ce qui ferait de lui, en plus d’un gagnant du Loto, un authentique super héros sauveur de l’humanité… Malheureusement, 13 secondes d’avance sur le réel, c’était un laps de temps beaucoup trop court pour réagir et profiter de cette fabuleuse information, songea-t-il ensuite, grandement déçu… C’est alors qu’il se souvint que son turbo-connecteur possédait un bouton « High speed » qui lui permettait d’obtenir une connexion encore plus rapide. Il regarda la boîte noire au-dessus de son modem, et s’aperçut alors qu’il venait tout juste d’appuyer sur le gros bouton rouge, puis d’ouvrir la page web de la Française des jeux. La montre, en bas à droite de son écran, indiquait maintenant un décalage horaire de 10 heures. C’était comme si, tout d’un coup, il s’était déplacé en Australie… À part qu’il n’avait pas bougé de son fauteuil, il avait juste gagné une demi-journée sur le temps réel, grâce à son turbo-connecteur.


Vers onze heures du soir, le site web de sa banque online s'afficha sur son écran et Jérôme apprit qu’il venait de gagner près de 500.000 euros grâce à un pari online. Vers minuit, un nouveau million d’euros s’ajoutait à sa cagnotte ainsi qu’une dépense pour un vol pour Honolulu. Surexcité, il continua d’observer comment sa vie basculait, d’heure en heure, à travers les alertes de son ordinateur. Les pages web défilaient, montrant une à une toutes ses nouvelles acquisitions, vêtements de luxe, Ferrari, télé HD plasma 65 pouces, jacuzzi, gourmettes en or et montres suisses…


Jérôme, survolté, ne put fermer l’œil de la nuit. À chaque nouveau gain au cours de ses paris online, il faisait un bond sur son fauteuil et son cœur battait la chamade dans sa poitrine.


Au petit matin, il reçut une dizaine d’alertes qui provenaient de son Facebook, et son profil apparut soudain pour occuper tout l’écran. Il découvrit avec horreur que son avatar avait changé, au lieu de sa photo habituelle, il y avait maintenant un petit ruban noir, et un message qui trônait, au-dessus de son statut :


« Bonjour, je suis Émilie, une amie de Jérôme. Je suis au regret de vous annoncer son décès, d’une crise cardiaque, ce matin, chez lui. »


Tous ses amis virtuels likaient un par un le statut et postaient des emojis en pleurs en guise de condoléances. Jérôme comprit aussitôt qu’il ne s’agissait pas d’une blague, car son cœur avait bien failli lâcher en découvrant l’annonce de sa propre mort sur Facebook. La poitrine l’oppressait, il était en nage, c’étaient assurément les premiers signes avant-coureurs de sa mort annoncée, d’ici dix heures. Il voulut appeler le Samu, mais renonça aussitôt : cela ne servait strictement à rien d’essayer de les joindre, puisque s’il appelait maintenant, l’ambulance arriverait dix heures plus tôt, en début de soirée, alors qu’il se portait encore comme un charme.


Il se demanda que faire pour éviter le drame à venir. La meilleure solution, bien entendu, aurait été de sortir dans la rue et d’appeler à l’aide, mais lui, c’était un No life, et il n’envisagea pas un seul instant de sortir de chez lui ; au lieu de cela, il choisit de presser sur le bouton « High speed » de son turbo-connecteur, pour revenir à un décalage de juste 13 secondes, ce qui lui permettrait enfin de se reconnecter avec le presque-présent et d’appeler une ambulance. Mais le gros bouton rouge refusait de s’éteindre. Il décida d’appeler le numéro vert de Lucy.fr, pour résilier son contrat. Avant même de tabuler le numéro de son serveur Internet, il entendit la voix de la standardiste :


– Bonjour, monsieur Lelent. Que puis-je faire pour vous ?

– Vite, je veux annuler mon contrat, c’est une question de vie ou de mort, vous m’entendez !

– Oui, mais ne vous affolez pas monsieur, je vous assure que cela ne sert à rien. Bon, voyons voir… Un instant je vous prie, je consulte votre dossier… Monsieur Lelent, monsieur Lelent… Ah, voilà ! Votre contrat vient de prendre fin, monsieur, il y a juste dix minutes.

– Comment ? s’exclama Jérôme, fou de joie. Alors je peux appeler une ambulance, du coup, en temps réel ! Merci, madame, merci !

– Désolé, monsieur mais c’est absolument impossible pour vous d’appeler qui que ce soit pour le moment. Vous n’êtes plus connecté, vous comprenez ? Vous devez absolument, avec cela, choisir un nouveau serveur, et puis, bien sûr, payer ce que vous devez à Lucy.fr.


En écoutant les derniers mots de la standardiste, Jérôme devint blême.


– Madame, excusez-moi, c’est peut-être une question idiote, mais pourquoi vous n’avez pas dit « point fr » cette fois-ci ?

– Pardon ? Je ne comprends pas votre question, répondit la standardiste.

– Je veux dire…


La voix de Jérôme se fit tout d’un coup tremblante.


– À chaque fois que vous nommez votre entreprise, vous dites « Lucy POINT fr », mais là, vous avez oublié le point et du coup j’ai entendu « ce que vous devez à Lucifer »… C’est… Enfin, je veux dire, c’est une erreur de votre part, n’est-ce pas ?

– Ah oui, monsieur Lelent, vous êtes très perspicace, j’ai effectivement dit Lucifer. Et j’ai l’impression que vous commencez à comprendre quelle est la situation, monsieur Lelent…

– Euh, je ne sais pas… Je ne suis pas sûr… Ça veut dire… Je suis déjà mort, c’est ça ?

– Mort ? Oui et non, répondit la standardiste. Disons que vous êtes un « No life », comme d’habitude, mais à présent, vous êtes un No life déconnecté du monde irl. Tout à l’heure, en consultant votre profil Facebook, vous avez fait un arrêt cardiaque… Funeste. Et maintenant, vous devez payer pour le contrat que vous avez signé avec Lucy.fr… Vous avez le choix entre deux nouveaux serveurs, monsieur Lelent : vous avez « En.fr » et « Spectrum ». Avec « En.fr », vous trouverez tous les trolls, les spameurs et les pirates informatiques… Personnellement, je vous conseillerais plutôt un forfait « Spectrum »… Si vous arrivez à capter 666 nouveaux clients pour Lucy.fr, vous serez libéré de tout engagement vis-à-vis de notre entreprise. Alors, quel serveur choisissez-vous, monsieur Lelent ? Monsieur Lelent ? Écoutez, si vous ne me répondez pas, moi je m’en fiche, je vous colle d’office un connecteur « Limbo » et vous allez ramer pendant des siècles…

– Non ! Non ! Pitié ! Je veux « Spectrum », je veux « Spectrum » ! s’égosilla Jérôme.

– D’accord, très bien monsieur Lelent… Attendez un petit peu, un de nos techniciens va très bientôt passer chez vous.


En effet, aussitôt après l’appel, Jérôme entendit sonner à la porte. C’était le même technicien qui avait installé son serveur la veille, avec la même moustache en pointe et le même bouc de mousquetaire, mais cette fois-ci, le jeune homme avait ôté sa casquette et Jérôme put admirer sa magnifique paire de cornes en haut de son crâne. Le technicien posa un nouveau serveur, de couleur pourpre, à côté de son modem, et un autre prisme pentagrammique sur son balcon, puis il lui expliqua sommairement le fonctionnement du nouveau connecteur et repartit aussitôt après.


Jérôme demeura plusieurs jours cloisonné, sans broncher, trop hébété pour penser ou agir. Puis il commença à surfer un peu sur Internet, au hasard, comme une âme en peine. Il ne pouvait plus, bien évidemment, interagir ou envoyer des messages, mais il put observer comment ses contacts, peu à peu, désertaient ses blogs et ses anciennes publications, préférant partager des vidéos de chatons et des top listes désopilantes, qu’ils postaient partout, y compris sur son propre profil. Il vit aussi comment Emiliejolie95 se mettait à chater sur Badoo avec d’autres No life, moins d’une semaine après son décès. Il décida alors, dix jours après sa mort, qu’il était enfin temps de se mettre au travail et de régler sa dette vis-à-vis de Lucy.fr : il lui restait encore des milliers d’amis sur Facebook, dans le tas, il y avait bien 666 No life disposés à troquer leurs serveurs contre un turbo-connecteur à mega-ram en avance sur son temps.



* « irl » : en anglais, « in real life », c’est-à-dire « dans la vraie vie ».


 
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   Jano   
2/9/2016
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai bien aimé cette histoire fantastique qui s'appuie sur les nouvelles technologies. Le thème du concours est bien intégré dans la trame. Encore une supercherie du Malin (le diable) qui a trouvé sa proie ! Pas grand chose à dire de plus si ce n'est le style qui est également agréable à parcourir.

   JulieM   
2/9/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Un récit très bien mené par une écriture efficace, qui se lit d'une traite grâce à une structure impeccable, high speed !

Quoique le thème soit archi connu, le mélange des N.T. de communication avec celui de l'âme vendue au diable et celui de la connaissance du futur fonctionne comme une belle mécanique.
Un petit bémol : je me serais bien passé des "cornes", too much...

Merci.

   socque   
2/9/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
une sorte d’antenne en forme de prisme pentagrammique
C'est là que je me suis dit que ça sentait le soufre, c't'histoire. En revanche, je n'avais pas du tout tilté sur "lucy.fr", jusqu'à la révélation.

À ce sujet, je trouve ce passage peu net :
payer ce que vous devez à Lucy.fr.
(...)
– Madame, excusez-moi, c’est peut-être une question idiote, mais pourquoi vous n’avez pas dit « point fr » cette fois-ci ?
Justement, le point apparaît dans le dialogue... Je pense qu'il vaudrait mieux écrire "Lucy fr", par exemple.

J'aime beaucoup l'idée et trouve le récit bien mené ; je n'ai pas eu tellement de peine pour Jérôme, peut-être est-il trop nolife pour s'attirer vraiment ma compassion... et puis tout le texte se déroule sur le mode sarcastique. On peut se demander comment ça se passe "matériellement", avec son appartement qui devrait être investi de nouveaux locataires, mais bon, ce n'est pas gênant, on est dans le sprint final et on peut bien admettre que Jérôme se trouve désormais sur un plan astral, voilà, emballez c'est pesé.
En revanche, ce qui coince nettement pour moi c'est ce décalage de treize secondes du début : au vu du rythme auquel se déroulent les actions sur une bécane, je me dis qu'un décalage du genre "je vais me connecter sur Facebook... ah non, tiens, l'ordinateur le fait" serait plutôt de l'ordre de la seconde. De même pour le dialogue avec Emiliejolie95, il serait décalé de plusieurs lignes et serait incompréhensible avant d'avoir pu s'engager. Là, pour moi, le texte n'est pas à l'aise avec les contraintes du concours.

Mais au final, comme je disais, j'ai vraiment aimé le récit, et aussi son ton.

   in-flight   
2/9/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Une bonne petite satire sur l'aliénation que représente le monde numérique. Je suis plus réservé sur la façon de procéder: je n'ai pas relever d'incohérence mais j'ai eu parfois du mal à m’y retrouver parmi tous ces voyages temporels. J'ai tout d'abord cru que l'anticipation du futur ne fonctionnait que via un média (PC, téléphone....) mais en réalité Lelent est en avance sur son temps dans la vie réelle, dans les vraies interactions.
La conclusion est bonne: la terre continue de tourner en son absence et chacun se remet bien vite de sa mort. Mais je crois que no-life ou non, il en va de même pour chacun. Comme disait mon grand-père sur le tard: " Bof... On est vite oublié".
L'aspect sectaire de l'entreprise (avec sa méthode de parainnage) dénonce un autre versant de notre réjouissante société: "Je viens de me faire avoir par une entreprise, le seul moyen de m'en sortir c'est que je sois aussi perfide que ceux qui m'ont couilloné".

Quelques remarques:

Cela permettrait par exemple de savoir à l’avance les numéros du loto et de devenir millionnaire --> faut pas qu'il y ait la queue chez le buraliste. T'as que treize seconde pour acheter et valider ta grille.

un décalage horaire de 10 heures--> c'est plus confortable.

pourquoi vous n’avez pas dit « point fr » cette fois-ci--> en effet il est lent à comprendre Lelent.

il choisit de presser sur le bouton « high speed » de son turbo-connecteur, pour revenir à un décalage de juste 13 secondes, --> oui mais il meurt toujours dans 10 heures.

   Bidis   
3/9/2016
 a aimé ce texte 
Passionnément
Un texte jubilatoire et… infernal, que j’ai lu d’une traite, entraînée par une écriture extrêmement vivante et agréable à lire.

   MissNeko   
3/9/2016
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Génial ! Cette histoire est géniale. Je me suis régalée du début à la fin. Le thème du concours est bien présent et est traité avec intelligence.
J'ai hâte de savoir qui a écrit cette nouvelle drôle et superbement bien écrite.

   Pepito   
15/9/2016
Et bonjour !

Forme : quelques phrases trop longues et une impression de "va vite" dans l'écriture. Peut-être la pression du concours (ou le thème choisi ;=).

"Âgé de quarante ans, Internet était arrivé relativement tard dans sa vie," me manque un "Comme il est" en début de phrase.
"à la fois, des cartons de pizzas" un "point" à la place de la "virgoule" ferait du bien
"pizzas qui jonchaient" pourquoi "qui" ?
"rituels qui rythmaient" pourquoi "qui" ?
"vice : aussi, le jour même" pourquoi ": aussi," à la place d'un bon "point" ?
"appuyé sur quelconque" me manque une "une"
"Quand voulez-vous que nos techniciens passent " > " C’était le technicien de Lucy.fr" tss, tss, tromperie sur le nombre de techniciens en déplacement !!
"sans demander son reste" il craint keke chose le techni-man ?
"fichez de moi ou quoi ?"..."pour un imbécile ou quoi ?" coua, coua, coua !!!
"l’astrochimie moléculaire" ;=)))
"Il concentra son esprit " ce qui lui permit de gagner de la place... ;=)
"La montre, en bas à droite de son écran," qui doit méchamment ressembler à une horloge.
"et montres suisses…" à ne pas confondre avec des horloges... ;=)
" les premiers signes avant-coureurs de sa mort annoncée, d’ici dix heures." avant-avant-avant-coureurs, donc ?
"mais lui, c’était un no-life" > "mais lui,en tant que no-life, n'envisageait..."
"un arrêt cardiaque… Funeste" en même temps, les arrêts cardiaques "heureux" sont assez rares. ;=))

Fond : de la bonne blagouille comme j'aime. Dommage que l'écriture trop rapide ait gâché quelques effets. Le bon jeu de mot sur Lucifer aurait mérité une meilleure mise en place. La fin se traîne un poil un arrêt à Lucifer était peut-être préférable... difficile à dire, mais je trouve les options En.fr et Cie en trop...
Très bonne amenée du thème !!

Merci pour cette infernale lecture ! ;=)

Pepito

   Anonyme   
14/9/2016
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
C'est LA nouvelle que j'attendais avec impatience dans le cadre de ce concours, celle qui surclasse toutes les autres par sa créativité et son étrangeté. Je me suis cru un moment dans ces fameuses nouvelles de "La quatrième dimension" que j'affectionne particulièrement pour leur atmosphère inquiétante et sobre.

Cette histoire m'a tenu en haleine du début à la fin, et la seule chose que je regrette est qu'elle soit terminée, car j'en redemande, encore et encore...

Un grand bravo !

Wall-E

   plumette   
14/9/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
bravo pour la progression dramatique et la narration trépidante de cette nouvelle qui m'a tenue en haleine, malgré un sujet qui ne m'attirait pas à priori.

j'ai pu suivre assez facilement le récit jusqu'à la fin de l'épisode du décalage des 13 secondes.

A partir du moment où Jérôme appuie sur la touche high speed j'ai été un peu larguée! trop rapide pour moi, toutes ces péripéties liées à une anticipation de 10 heures!

j'ai vu venir lucifer ce qui n'enlève rien à l'histoire.

pour ce qui est du thème du concours, il est bien là, et même central, ce qui est finalement assez rare dans tout ce que j'ai lu et commenté jusqu'à présent.

j'aurais voulu réhausser mon appréciation car cette nouvelle est un vrai et bon boulot, mais mon peu d'affinité avec les geeks et ma réticence pour les dérives des nouvelles technologies m'influencent un peu au final!

   Alphekka   
14/9/2016
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Hahaha ce texte est juste énorme! J'ai tout simplement adoré.

Je suis très fan du mélange anticipation et fantastique. Et malgré les caméra qui filment les événements avant même qu'ils n'arrivent (qui m'ont paru un peu exagérées) je me suis totalement laissée emporter par le récit.

Les actions s'enchaînent parfaitement et l'histoire est très prenante! On sent bien l'accélération à la fin.

Bref je suis conquise. Si je pouvais voter je voterai pour ce texte.

   placebo   
15/9/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Pas grand chose à ajouter aux autres commentaires, une histoire plaisante au rythme enlevé.
Le téléphone n'est pas raccroché pendant ou après le passage du technicien ?
Beaucoup aimé le moment où il observe l'ordinateur et la télévision pour savoir ce qu'il va faire dans le futur dans treize secondes.

Bonne continuation,
placebo

   alvinabec   
16/9/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
De ce texte je retiens la drôlerie, le personnage si vivant du geek derrière son écran, muni de son carton à pizza en guise de lien au monde...il aurait eu qqes poils qui sortaient du pyjama et on était dans l'hyperréalisme.
Il y a bien certaines potacheries superflues tout comme des approximations sémantiques mais bon, vous vous êtes fait plaisir.
Le rythme imprimé à l'histoire passe tout seul, lecture plaisante.
A vous lire...

   Ora   
18/9/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Cette histoire est d'autant plus terrible qu'elle résonne avec justesse avec notre monde actuel: engagement aveugle, course effrénée, addiction au net, solitude, zapping du lien…
Je me suis laissée absorber! merci :)
Ora

   Muscadet   
23/9/2016
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Jérôme Lelent et sa connexion ultra-rapide, tout un programme.
On est sur une caricature de foire tout de même, qui tourne au burlesque infernal et j'ai craint jusqu'au bout une critique policée de l'addiction numérique et du repli sur soi, crainte à demi fondée.
Il y a du rythme mais ma lecture a été entamée par l'effet d'anticipation, et les dialogues dans leur forme ne m'ont pas convaincu. La certaine auto-dérision présente dans le corps et en fin de texte donne un peu de liant à l'ensemble.
Je prends en compte qu'il s'agit d'une nouvelle à contrainte, dans le cadre d'un concours.

   aldenor   
8/10/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je suis féru de variations sur le thème du Temps et j’ai trouvé ce récit vraiment très ingénieux et captivant !
Au point d’aller vérifier, après ma lecture, si mon commentaire ne se trouvait pas déjà au bas du texte !
Mais il n’y a pas que le tour de bravoure de faire tenir debout un montage aussi alambiqué, il y’a aussi un fond qui interpelle : internet, ce phénomène de société qui éclate la vie sociale.
L’écriture me semble améliorable par contre. Efficace, sans être particulièrement recherchée. Trop pressée, en somme.

   Arsinor   
15/10/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une trame sans originalité ; un texte bien emboîté, efficace avec des clins d'oeil attendus et un vrai développement ; un auteur intelligent ; une virtuosité gratuite mais un beau travail. Je note "beaucoup" pour le récompenser le travail.

   matcauth   
26/10/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
j'ai bien aimé ce texte enlevé, rapide et qui se lit agréablement. Les choses s'enchaînent vivement et gardent le lecteur. il y a une impression de vitesse.

Tu n'as pas fait dans le détail au niveau de la forme, et avec les concours, c'est toujours difficile, à cause des contraintes de temps. C'est évidemment bien écrit, ne nous méprenons pas !

Mais l'histoire est bonne, elle évoque plusieurs thèmes mais sans se perdre dans des choses trop complexes. ça fait actuel, ça fait réfléchir un petit peu quand même et c'est marrant. Que demander de plus, finalement ?

   silvieta   
10/1/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Génial ! une satire on ne peut plus caustique de notre société hyper informatisée et de la surabondance des réseaux sociaux. ( Petite parenthèse: éviter Badoo dont il s'avère qu'il pullule non seulement en brouteurs mais compte aussi parmi ses ex inscrits quelques célèbres criminels qui ont fait la une d' actualités relativement récentes ).

Bien vu le processus d'annihilation de la volonté: "puisqu'on me dit que tel évènement arrivera je ne lutte plus".

On poursuit sans jamais s'ennuyer la lecture de ce texte efficace, intelligent , en verve. Une mention spécial pour la dernière partie "la société En.fr" que je n'avais pas vue venir et la pirouette finale. Pour cette dernière partie je vais au delà du "j'aime beaucoup".


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