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Réalisme/Historique
CICI : Les villes de ma vie : 3. Téhéran (via Bagdad) (1943-1945)
 Publié le 20/04/08  -  4 commentaires  -  20993 caractères  -  37 lectures    Autres textes du même auteur

Suite de mes mémoires, de ville en ville. Après Vienne et Ankara, je m’embarque pour Téhéran.


Les villes de ma vie : 3. Téhéran (via Bagdad) (1943-1945)


Quand on a la prétention d’écrire ses mémoires, il vaut mieux en avoir, de la mémoire ; mais à défaut d’en avoir, on peut toujours s’amuser à deviner.


En 1943, j’avais été avec mes parents d’Ankara à Téhéran, en passant par Bagdad. Ça c’est clair et certain. Mais comment sommes-nous arrivés à Bagdad ? Trou noir !

J’ai ouvert l’atlas. Ça fait une trotte d’Ankara à Bagdad, on traverse toute la Turquie, l’Anatolie, puis la Syrie. Ça m’a l’air dément de faire un tel voyage en train ; je m’en serais souvenue, ça aurait été épique. Alors l’avion ? Dans ce cas, nous serions partis d’Istanbul. Mais, mon père, claustrophobe, avait une peur maladive des avions.


Le problème semble insoluble ; cependant, je me souviens que par la suite, nous avions fait Bagdad-Téhéran en taxi, ce qui n’est pas moins dément que de prendre le train d’Ankara à Bagdad !

Alors, logiquement, voilà ce qui a dû se passer : mon père s’est sacrifié pour nous épargner le voyage en train et nous avons donc pris l’avion pour Bagdad, mais il en a tellement suffoqué qu’il s’est dégonflé pour le deuxième tronçon du voyage, nous embarquant dans une traversée du désert de deux jours et deux nuits en taxi…



Je vous raconterai pour commencer notre court séjour à Bagdad. Nous étions au mois d'août, il faisait une chaleur incroyable en arrivant à notre hôtel sur le Tigre : 45 ° à l'ombre ; les habits nous collaient à la peau. L'hôtel était essentiellement occupé par des membres de l'armée britannique ; on ne voyait que des uniformes. Les officiers essayaient de se rafraîchir au bar à coup de gin fizz, lemon squash ou ginger ale, les boissons alors à la mode, le coca-cola n’ayant pas encore fait son apparition en Orient...


Bien entendu, l'air conditionné n’existait pas à cette époque ; dans toutes les pièces, tournaient au plafond de grands ventilateurs qui répandaient l'air chaud plutôt que d’amener de la fraîcheur.

Moi, pour me rafraîchir, j’avais eu ma petite idée ; j’étais entrée tout habillée dans le Tigre ! Il parait que ça ne se faisait pas, la rivière était de couleur douteuse et les passants me regardaient d'un air désapprobateur…


Un jeune homme irakien dans un costume blanc impeccable, cravaté en dépit de la chaleur et les cheveux luisant de brillantine, nous suivait pas à pas à travers l’hôtel. Puis, il s’est approché de mon père et lui a proposé d’être notre guide et de nous montrer la ville. Mon père, d’un naturel fort crédule, a accepté et ce jeune homme est devenu notre ombre.


Nous avons longtemps marché tous les quatre à travers la ville et au bord de la rivière ; je n’écoutais pas ses explications en anglais, j'avais trop chaud, j'étais trop fatiguée. Enfin, nous sommes arrivés là où il voulait nous entraîner : chez lui ; il nous invitait à prendre le thé et à faire la connaissance de sa famille. Par fatigue ou par politesse, mon père n’a pas décliné l’invitation.


C’était une grande maison grise avec un portail en fer forgé qui s’est ouvert tout seul comme par miracle. Une multitude de domestiques a aussitôt surgi, nous invitant à pénétrer à l'intérieur. Là, toutes les surfaces étaient recouvertes de tapis : le sol, les murs, les canapés bas, même les rideaux étaient des tapis. Une vieille dame en tchador noir trônait sur le canapé central, la mère de notre guide évidement. La mienne s'est assise à côté d'elle et les domestiques ont amené du thé très noir, servi dans de petits verres (sans soucoupes). Les deux dames bavardaient courtoisement en français, quand une jeune fille est arrivée avec un tchador pareil à celui de notre hôtesse, insistant pour que ma mère le porte, afin de lui prendre une photo dans cette tenue. J'ai encore cette photo de ma mère enveloppée dans ce vêtement ; on ne voit que ses yeux noirs ahuris !


En ayant assez de ce cirque, j'ai rejoint les hommes, qui étaient en train de discuter avec véhémence. De quoi ? Le jeune homme faisait à mon père une demande en mariage ! Je me suis précipitée vers mon père, qui avait l’air de s’empêtrer pour préserver les convenances, en lui suggérant dans notre langue de décamper au plus vite et de prétendre que j’étais fiancée à quelqu’un qui m’attendait le lendemain à Téhéran.

Bref, je l’avais échappé belle. Je reste persuadée que le mariage n’était pas l'intention ultime de ce jeune homme, il m’aurait ensuite vendue comme esclave blanche dans un quelconque harem...!


Le lendemain matin, un taxi est venu nous prendre devant l'hôtel ; une vieille voiture toute cabossée, nos bagages empilés sur le toit, nous a emmenés loin de ce cauchemar de Bagdad.


Ma mère et moi n’étions guère rassurées, ayant entendu que des bandits sévissaient sur cette route, s’en prenant surtout aux voyageurs étrangers.


Mes souvenirs sont assez flous ; j’étais fiévreuse et somnolais dans les bras de ma mère. Le soir venu nous approchions de Karmanshar, première ville sur notre route, quand notre chauffeur s’est arrêté devant un vieux caravansérail, vestige des temps où les gens voyageaient en caravanes à dos de chameaux.

Des cellules (difficile de les appeler chambres ; des petites pièces sans fenêtres, avec la porte ouverte en permanence) prévues pour les chameliers, faisaient le tour sur un balcon en bois à l’étage, d’une vaste cour centrale, prévue pour les chameaux…

Quatre matelas par terre, le quatrième pour le chauffeur.


Et dire qu’à Karmanshah, juste un ou deux kilomètres plus loin, nous aurions sûrement trouvé un logement ressemblant à un vrai hôtel ! Mais notre chauffeur préférait les caravansérails…

J'étais bien malade et brûlais de fièvre. Tout ce qu’on avait pu obtenir était du thé noir et maman avait quelques aspirines dans son sac. Il n’y avait rien d’autre à faire que de continuer la route dans l'espoir d'arriver à destination le plus vite possible.


Je me souviens comme dans un rêve du second caravansérail juste avant Hamadane.


J'étais plus morte que vive quand nous sommes arrivés à Téhéran devant notre ambassade (mon père venait y occuper ses nouvelles fonctions en tant que ministre de la légation yougoslave). Là, je me suis retrouvée dans une belle chambre, dans un vrai lit, avec un médecin à côté de moi, qui a constaté que j'avais la jaunisse et, en effet, j'étais orange ! Jaunisse de chagrin d'amour…


J'ai mis du temps à me remettre, je ne savais pas vivre séparée de Turgut (cf. l’épisode précédent : Ankara). Et puis ses lettres ont commencé à arriver, par le courrier diplomatique, puisque la poste ne fonctionnait pas en ces temps de guerre. Il me promettait de venir à Téhéran comme courrier de son ambassade. Je reprenais vie dans l'espoir de le revoir.


Attenante à ma chambre, était une belle et grande salle de bains ainsi qu’une autre pièce toute en placards et en miroirs. Mais l'eau des robinets avait une couleur de thé !

Il n’y avait pas en 1943 de canalisations en Iran. Le long des routes, coulaient à ciel ouvert des rigoles d'eau qui servaient à tous usages : les animaux s’y abreuvaient, les femmes y faisaient leur lessive, les enfants y pataugeaient…

Les Iraniens disaient que « quand l'eau traverse sept cailloux, elle se purifie », mais bon, quoi que cela veuille dire, nous avons préféré opter pour une autre « source » ! Celle de l'ambassade d'Angleterre qui récoltait l’eau des collines environnantes de Shimran dans des citernes et la vendait à toutes les ambassades et aux étrangers. Et encore, cette eau n’était bonne qu’à se laver ; pour boire ou cuisiner, il fallait la bouillir.


***


Au bout de deux mois à Téhéran, le temps était venu de remplir nos obligations protocolaires et en premier lieu de rendre visite à l'impératrice Fawzeya. La première femme du Shah Reza Pahlavi était une des quatre sœurs du Roi Farouk d'Égypte ; elle avait des yeux verts et un visage d'ange.


Maman et moi avons été reçues au palais dans la grande « salle des miroirs » dont tous les murs étaient recouverts de fragments de miroirs taillés, reflétant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et conférant à la pièce un aspect irréel.


L'impératrice nous reçut avec beaucoup de grâce, nous présentant sa fillette qui avait peut-être quatre ans et qui ressemblait, hélas, à son père. Le shah était bel homme… pour un homme ! Mais son grand nez au milieu du petit visage de sa fillette était d’un effet malheureux… J'ai su que, plus tard, elle a fait une chirurgie esthétique.


L'impératrice Fawzeya était une jeune femme timide et bien triste. Son frère le roi Farouk l'avait contrainte à ce mariage sans amour, lequel n’a heureusement pas duré longtemps ; elle a obtenu le divorce que le Shah a justifié du fait qu’elle ne lui avait pas donné un héritier mâle. De retour en Égypte, elle a ensuite épousé l'amour de sa jeunesse, avec lequel elle a eu des enfants et vit encore heureuse et tranquille à Alexandrie.


Plus tard, j'ai eu l'occasion de rencontrer le Shah lui-même lors de réceptions au palais ; je le trouvais beau, grand et viril dans son uniforme avec la poitrine couverte des médailles, ses yeux très noirs et expressifs et sa poignée de main vigoureuse.


***


Je vivais donc dans l’espoir de la venue de Turgut. Or, un matin, le secrétaire de l'ambassade de Turquie m’annonce qu’il a fait un grave accident de voiture et ne viendra pas. J'étais anéantie.


Plus tard j’ai reçu une lettre de lui m’expliquant ce qui s’était passé. Lettre que je conserve, comme toutes les autres, et que je viens de relire. Trois pages où il me dit qu’un petit matin à 1 h 30, se sentant seul et malheureux, il avait pris sa voiture pour se rendre à « notre coin » de Cankaya, regarder la ville comme nous faisions. Il allait à une vitesse folle, un pneu a crevé, il a perdu le contrôle de la voiture et a fini dans un mur, puis sur un poteau… Tous ceux qui ont vu les restes de la voiture se sont demandé comment il était resté vivant. Il s'en est sorti avec des contusions, une fracture du crâne, un œil au beurre noir, et même s’il allait mieux, il n'était pas en état de voyager.


C'est ainsi que je ne l'ai pas revu pendant mon séjour à Téhéran, mais seulement bien plus tard, comme je le raconte dans l’épisode précédent.


***


Nina Nazaretian était alors venue égayer ma vie. Cette jeune Arménienne avait été la meilleure amie de la fille du prédécesseur de mon père à l'ambassade, Maria Koser, dont le portrait était resté suspendu au-dessus de mon lit, dans la chambre qui avait été la sienne. Ce portrait, si énorme que les Koser n'avaient pu l'emporter en partant, me faisait l’effet de celui de « Rebecca » dans le film d’Hitchcock, celui d’une femme plus belle, plus blonde, plus grande que moi, qui avait été la coqueluche de la société de Téhéran et à laquelle ceux qui me voyaient pour la première fois ne manquaient pas de me comparer…


Et voilà que l'amie de Maria devenait ma meilleure amie et me faisait découvrir tout un nouveau monde : le camp militaire américain d’Amirabad, à partir duquel les forces aériennes opéraient sur le golfe Persique.


Amirabad était presque une petite ville, dans le désert, à quelques kilomètres de Téhéran. Officiers et soldats y logeaient dans des baraquements. Une grande salle abritait le mess des officiers (une autre les « enlisted men ») ; on y donnait chaque samedi soir une « Saturday night dance ». La maman de Nina était parmi les dames qui chaperonnaient les jeunes filles de la ville en camions militaires pour assister aux danses. Il y avait peu d’Iraniennes, mais toutes les jeunes filles du corps diplomatique y allaient, ainsi que des jeunes filles arméniennes, polonaises, russes… Je mourrais d'envie d'y aller avec Nina, mais il a fallu beaucoup d'insistance de la part de sa maman pour persuader mes parents que l’endroit était fort respectable, qu’elle nous surveillerait, et finalement j’ai obtenu la permission.


Je ne vous dis pas l’excitation et les préparatifs entre Nina et moi : que porter ? comment nous coiffer ? Et le premier samedi est venu ; la longue route dans le désert et, au bout, un lieu de rêves : le mess des officiers, les uns plus beaux que les autres, dans des uniformes impeccables et un orchestre jouant ma musique favorite, celle de Glenn Miller. (Lors d’une de ces soirées du samedi, nous avons eu l'honneur d'avoir Glenn Miller en personne avec son orchestre, venus jouer pour les troupes.)


On buvait du coca-cola ; pour les plus vaillants avec du rhum, comme dans la chanson « Drinking rhum and coca-cola ».

Les jeunes filles étaient assises autour de longues tables et les officiers venaient nous demander une danse. C’était rarement des slows, on dansait surtout le « jitter-bugg », une danse rapide et rythmée, l’ancêtre du rock and roll. Nous avions du succès, Nina et moi, bonnes danseuses, blondes et parlant anglais. Ces jeunes gens n'avaient rien d'autre ; ils savaient que pendant la semaine ils seraient en mission sous les bombes. Sans avoir jamais eu de sérieux sentiments pour l’un d’eux, j'avais des sympathies et de toute manière, je ne vivais plus que pour ces samedis soirs. Parfois nous invitions, Nina et moi, quelques soldats le dimanche après-midi à l'ambassade ; nous leur faisions des crêpes, ils amenaient de leur "PX", le dépôt de denrées alimentaires américain, la meilleure glace à la vanille que j’aie jamais goûtée.


Comme Amirabad était loin, ces soirées du samedi finissaient tard ; en rentrant au petit matin, je trouvais toujours ma mère m'attendant en chemise de nuit au balcon…

Ce qui me rappelle que nos chambres à coucher avaient des balcons avec des lits. On dormait en plein air à cause de la chaleur et ce n'est qu’à l'aube que nous rentrions dans nos chambres en fermant les persiennes (tiens ? Je découvre dans le Larousse que persienne vient de Perse !)


J’allais rarement en ville, mais je me souviens d’y avoir croisé de très belles jeunes Iraniennes, habillées à l'européenne (pas comme aujourd’hui !), avec de beaux yeux noirs soulignés de « kohl » et des chevelures merveilleuses, ni crépues, ni lisses, juste légèrement ondulées, et comme toutes employaient le « henné », leurs cheveux noirs avaient des reflets rougeâtres.


Les dames de la société iranienne étaient très élégantes, portant les dernières créations des grands couturiers parisiens. Je m’en tirais avec les robes que je confectionnais moi-même. Mais pour les bijoux, rien à faire, ces dames rivalisaient à coups de parures et de tiares qui dépassaient mon inventivité et mes moyens...


Aller d'une soirée à l'autre ne remplissait pas ma vie, mais la barrière de la langue m’éloignait de toutes autres activités ; j’étais incapable de suivre les cours des Beaux Arts. Avec ses caractères arabes, la langue iranienne était bien ardue.


Ça me fait penser à notre cuisinier iranien. Maman avait eu une idée ingénieuse pour communiquer avec lui ; quand il allait au marché, elle lui dessinait la liste des achats, fruits, légumes, poulet, viande, poisson… ce qui donnait souvent lieu à des quiproquos. Nous avions des aubergines au lieu de poires, du mouton au lieu du veau…


J’ai fini par trouver une occupation. Lors d’un dîner à l'ambassade d'Angleterre, j’ai appris que leur organe de propagande, le « British Ministry of Information (BMI) », cherchait des illustrateurs...

Je me suis présentée et j’ai été engagée. Un camion militaire venait me chercher chaque matin, comme les autres employés, pour nous amener au bureau à 8 heures du matin.


L’équipe était très mélangée : des Iraniens, des Arméniens, tous très doués, des Polonais, des Russes, des Anglais. Notre chef était une vieille fille anglaise, miss McDonald, grande, mince, sévère, mais elle m’avait à la bonne et appréciait mon travail. L’objectif de la BMI était d'« éduquer » le peuple iranien, largement illettré, à l’aide d’affiches sans textes : le dessin devait se suffire. Quelques exemples : ne pas jeter des papiers par terre, ne pas marcher sur les pelouses, comment et où traverser les rues, comment se laver, quoi manger… Ces affiches, hautes en couleurs, étaient ensuite imprimées par milliers ; on les voyait partout à Téhéran et dans les autres villes et villages.


Mon travail m'amusait et j'allais avec plaisir tous les matins au bureau. J’avais une collègue, Irène, une jeune Polonaise, dont l’histoire est étrange. Elle avait fui son pays en guerre avec sa mère, sans bagages ni argent, dans un convoi de réfugiés qui a abouti à Téhéran. Comme Irène savait bien dessiner, elle a vite trouvé ce travail à la BMI, qui ne suffisait cependant pas à payer un loyer. Alors elle et sa mère dormaient dans un parc. Et là, Irène avait fabriqué une chambrette sur un arbre ! Elle avait choisi deux grosses branches et, avec quelques planches et des boîtes de carton, elle s’était fait un endroit de conte de fées ; on y arrivait par un escalier en cordages. Il n’y avait aucun meuble, bien sûr ; des coussins tenaient lieu de lits, de chaises, de tables, le tout arrangé avec beaucoup de goût. Je rendais souvent visite à Irène et à sa mère sur leur arbre. Après la guerre, Irène a épousé son boyfriend, un soldat américain, menuisier au civil. Ils ont vécu à Chicago et ont eu trois enfants. J'ai longtemps correspondu avec elle aux États-Unis.


***


Voyage à la mer Caspienne (1943)


Des amis de l'ambassade d'Angleterre nous avaient invités, Nina et moi, à un voyage à la mer Caspienne. Ce long voyage à travers le désert ne me tentait pas trop, mais Nina insistait…


Ce fut pire que ce que je craignais. Assis par terre dans un camion militaire de transport de marchandises, ballottés en tous sens sur des routes non asphaltées ; la chaleur, la poussière. Interminable. Enfin, on a vu la mer... la mer Caspienne d'un bleu intense, sous un soleil de plomb.


Nous nous sommes précipités vers une plage de sable blanc très fin. Au bout d’une heure, nous étions tous rouges, je défaillais.


Sur la route du retour, j’avais mal partout, mes membres me semblaient paralysés. À la maison, mes amis ont dû me porter jusqu'au lit. Nous pensions qu’il s’agissait d’une insolation, mais le médecin diagnostiquait une piqûre de mouche tsé-tsé. Après deux semaines de traitement, mes membres ne répondaient toujours pas, et mon père a décidé de m'amener à l'hôpital. Ne faisant pas confiance aux hôpitaux iraniens, il avait usé de son influence pour me faire admettre à l’hôpital militaire américain, ce qui était tout à fait irrégulier.


Il ne savait pas dans quel enfer il m’envoyait ! Et n’avait d’ailleurs pas moyen de le savoir puisque la famille n’avait pas de droit de visite. Seule femme parmi ces pauvres jeunes gens blessés, amputés, brûlés, aveugles… un spectacle dantesque.


Il régnait à l'hôpital une discipline militaire. Pas question de rechigner. On m’a enfilé la courte camisole bleue des hôpitaux américains, dos ouvert, bâillant ; dans les couloirs, tout le monde pouvait voir le postérieur des autres à l'air libre. Ils m’ont fait passer toute la batterie d’analyses : avaler des tubes, l’estomac, le colon, des radios, des pilules, des piqûres.

Pour finir, au bout de dix jours, ils ont trouvé que je souffrais d’un dérangement de la glande thyroïde et que je pouvais rentrer chez moi ! Ils étaient arrivés à cette conclusion sur la base de l’analyse de mes poils : « le cheveu est fin, les sourcils sont rares... » Mais j’ai toujours été comme ça ! D’ailleurs mes amies m’enviaient de n’avoir pas besoin de m’épiler.


Bref, ce séjour à l'hôpital américain fut un cauchemar inoubliable. De retour chez moi, je me suis vite remise, heureuse de retrouver ma chambre, de laquelle je pouvais admirer la chaîne de montagnes recouvertes de neige éternelle.


***


Après la guerre, mon père devait être envoyé comme ambassadeur à Rio de Janeiro. Je commençais à rêver d’un beau Brésilien que j’épouserais ; je m’étais mise à apprendre la langue. Mais des changements politiques survenaient dans notre pays et l’avènement de Tito mettait mon père, fidèle royaliste, à l’écart de toute carrière diplomatique.


Il était optimiste néanmoins ; il rejoindrait à Londres le gouvernement en exil du jeune roi Pierre, pour suivre l’évolution des événements. Ma mère et moi irions l’attendre au Caire, avant de continuer pour le Brésil. Mais bien sûr, il en fut tout autrement…


Il était alors de coutume chez les diplomates, en partance vers une nouvelle destination, de vendre tous leurs biens personnels, pour voyager légers vers « l'inconnu »…

Nous avons donc préparé à l’ambassade une vente de nos bibelots, livres, vêtements même, dont les robes que j’avais créées, tous ces souvenirs disparaissaient pour toujours. Ma mère avait gardé douze verres à champagne ; la veille du départ, nous avons ouvert une bouteille et, à la fin, nous avons cassé les verres à la russe, pour protester contre les coutumes des diplomates.


Puis mon père oublia sa claustrophobie et nous prîmes l’avion pour le prochain épisode des « Villes de ma vie », Le Caire.


 
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   David   
20/4/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour CICI,

Un témoignage intéressant, j'ai suivis avec attention, merci.

   Bidis   
21/4/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Texte très intéressant et je ne vais pas manquer d'aller lire les autres récits de voyages de Cici.

Dans cette écriture agréable, je n’ai pu cependant m’empêcher de relever quelques maladresses :
- « il fallait la bouillir » : ne doit-on pas dire « faire bouillir » ?
- « qu’il a fait un grave accident de voiture » : sans doute correct mais combien plus joli de dire : « il a été victime d’un accident »
- « les officiers venaient nous demander une danse » : idem (pourquoi pas « proposer une danse » ou « nous inviter à danser » ?)
- « Elle avait fui son pays en guerre avec sa mère » : en guerre avec la mère ??? (avec sa mère, elle avait fui son pays en guerre)
- « Et là, Irène avait fabriqué une chambrette sur un arbre » : c’est « sur une branche » (comme dans la phrase suivante) mais ici c'est plutôt « dans un arbre » me semble-t-il
- « Je rendais souvent visite à Irène et à sa mère sur leur arbre » : idem

   Anonyme   
21/4/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Un témoignage intéressant comme dit David. Un temps bien lointain qui ressurgit du passé et qui nous est offert dans un style épistolaire. Téhéran avait peu changé par rapport à la description faites quand j'ai visité la ville à la veille de la révolution.

   Tchollos   
21/4/2008
Un récit vraiment intéressant. Classique mais finalement assez original. Je ne suis pas sûr qu'on trouve beaucoup de texte dans ce genre sur Oniris. C'est difficile d'émettre une critique car il n' y a pas grand chose a critiquer. Le style et le contenu sont cohérents. C'est le genre de texte que j'aimerais qu'on me lise à voix haute en me passant des diapos. Il n'y a rien de révolutionnaire dans le style, c'est vrai, mais parfois la simplicité et l'humilité ont du bon. Merci.


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