Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Horreur/Épouvante
Diogene : À l'ombre des séquoias
 Publié le 16/07/19  -  10 commentaires  -  76872 caractères  -  76 lectures    Autres textes du même auteur

« J’aimerais me croire fou. Les délires sont parfois moins effrayants que la réalité. »


À l'ombre des séquoias


C’est un chemin que nul ne connaît. Longeant d’abord l’arête des collines, il offre un point de vue spectaculaire sur deux versants que tout oppose. Le premier descend doucement vers une vaste plaine d’herbes jaunes tachetée de buissons épars. Des petites fermes aux toits gris y bordent une route noire qui serpente entre les grands terrains où paissent, çà et là, des troupeaux de bovins impassibles. Au milieu de ces espaces ponctués de ruminants, un étang cerclé de broussailles voit, tout au long de la journée, les oiseaux des environs venir s’abreuver entre ses longs roseaux. Un peu plus loin, la terre ondule de petites buttes parsemées de touffes d’arbres pareilles à des bouquets de brocolis aléatoirement posés au milieu des surfaces nues. Les ombres sont rares sur cette étendue que le soleil inonde de l’aurore au crépuscule ; un flot constant d’éclatantes lumières dévale les pentes douces où s’embrasent des pierres crépitantes. Plus loin encore, les plaines bleuissent à mesure qu’elles fuient le regard vers les contrées du Nord et les couleurs s’amenuisent graduellement dans un mélange flou entre teintes terrestres et célestes, une brume confuse que l’œil doit accepter comme seule limite à un panorama sans fin dont les confins nébuleux confisquent l’horizon.


Aux antipodes de cette immensité́ lumineuse, le deuxième versant, lui, s’effondre brusquement dans les tréfonds d’une vallée occultée par des séquoias colossaux. Les parois abruptes de terres sèches dégringolent dans l’obscurité́ d’une forêt dense qui étire sa canopée, comme un voile de vert sombre, jusqu’au sommet de la colline d’en face ; le tout formant une cuvette silencieuse où de grands vautours tournoient sans jamais se poser. À une centaine de mètres du chemin, la lisière dresse un rempart contre le reste du monde, une muraille boisée qui tiendrait secrets des lieux interdits gardés par les toits feuillus. Le soleil perd ses droits et ne luit pas dans la vallée. Un dôme imperceptible semble y filtrer la lumière comme si un charme mystérieux agissait depuis les abysses sylvestres, couvrant le ciel pourtant bleu et clair d’invisibles nuages.


Curieusement, c’était ce versant-ci qui m’attirait chaque jour sur le chemin. À la fois méfiant et fasciné, je contemplais longtemps le paysage énigmatique ; parfois si longtemps que je pouvais, la nuit tombée, continuer d’en regarder le reflet imprimé sur mes paupières closes lorsque le sommeil ne venait pas. Les premières fois, bien sûr, mes yeux avaient préféré les plaines, les roseaux et les oisillons. Mais au fil du temps, je m’étais plus souvent tourné vers la vallée et mon intérêt pour elle avait grandi. Après quelques semaines de promenades quotidiennes, j’avais totalement délaissé́ les lumières et les pierres crépitantes au profit de l’obscurité́ des hautes cimes. Mon regard ne se posait même plus sur les pentes douces et, aussitôt arrivé à mon point de vue favori, il plongeait dans d’attentives observations sur l’étrange cuvette. J’avais appris à en connaître les moindres reliefs, à prédire quels arbres s’agiteraient dans les courants d’air et les distinguer de ceux qui, protégés des vents, ne bougeaient jamais. Sans comprendre les raisons de cette obsession, je notais méticuleusement les détails, les constantes, les variables ; mon carnet se noircissait d’esquisses, de colonnes et de schémas. Puis un jour, alors que je consignais les trajectoires de chacun des vautours qui tournoyaient au-dessus de la canopée, une découverte me frappa.


Elle vint comme un éclair dans mon esprit avide de nouvelles observations. Je tournai fiévreusement les pages du carnet en quête des plans de vol des rapaces et, à la lumière de quelques comparaisons, un mystère se dessina sous mes yeux. Superposées sur un seul et même schéma, ces lignes circulaires ne recouvraient pas la cuvette entière. Il y avait, en effet, une zone qu’aucun des grands oiseaux ne semblait survoler. Avais-je pu me tromper dans mes observations ? L’endroit se trouvait au plus profond de la vallée, abrité par les plis qui ridaient les versants escarpés, caché sous une foule d’immenses cimes. Peut-être n’y avait-il pas assez de vent pour les accueillir ? Des théories simples et rationnelles pouvaient éclaircir le phénomène, mais mon esprit s’emballait et bouillonnait déjà de pensées saugrenues. L’emplacement était bien trop éloigné pour que l’œil nu me permît un examen satisfaisant. Balayant les crêtes du regard, je cherchai un autre point de vue possible mais en vain. Les arbres n’autorisaient aucune observation depuis le chemin et, partout où je posai les yeux, les lignes de fuite se perdaient dans les feuillages épais des séquoias.


Ce soir-là, je demeurai longtemps assis, l’esprit plongé dans mes croquis, suivant les trajectoires tourbillonnantes qui entouraient ce mystérieux cercle blanc qu’aucun vautour n’osait survoler. Les petites feuilles noircies de traits et de calculs semblaient renfermer un secret impénétrable qui occupait désormais toutes mes pensées. Seul un nombre restreint de réponses pouvait émerger de ces papiers, aussi précis et complets fussent-ils. Bien que la méthode fût rigoureusement scientifique, avec des formules géométriques détaillées sur le rapport entre les ombres des oiseaux constatées sur la canopée et le positionnement du soleil au moment des observations, je gardais en tête l’hypothèse d’une erreur due à la méconnaissance de certains reliefs, difficiles à deviner depuis le point de vue. Mon obsession pour le phénomène me poussait pourtant à mettre cette possibilité de côté. Préférant maintenant les frissons de l’énigme à de plates explications, je me laissai emporter par les joies spéculatives et l’irrésistible tentation du surnaturel. Il ne restait alors qu’une véritable solution : je devais me rendre sur place. Enfoncé dans le fauteuil, je passais mentalement en revue les moindres recoins de la muraille boisée. L’endroit idéal pour y pénétrer se trouvait en contrebas du point de vue. La pente y semblait moins prononcée et je pensais pouvoir longer le relief en biais afin de limiter la courbe de dénivelé. Par la suite, il faudrait composer avec les découvertes, improvisant en fonction des aléas que le terrain m’imposerait. Le danger était de toute façon garanti et je devais accepter les risques de graves réactions au sumac vénéneux qui proliférait aux pieds des troncs. Je sentais déjà la terre sèche qui dégringolait sous mes pieds vers les profondeurs occultes de la grande forêt. D’étranges formes translucides ondulaient sur la canopée comme de fines draperies dans le vent glacial. Un souffle caverneux accompagnait leurs mouvements en fredonnant une mélodie envoûtante et le sol s’évaporait sous mes bottes. Je flottais vers les spectres, aspiré par eux sans que mes membres raidis d’effroi pussent résister à leurs bras invisibles. Alors que j’approchais dangereusement, un visage se dessina dans le mouvement de ces entités insensées ; un visage horrible aux yeux vaporeux, exorbités de frayeur. Un cri assourdissant s’abattit sur mes tympans et je hurlai de toutes mes forces.


Je m’éveillai par terre, au pied du fauteuil.


* * *


Les préparatifs se firent avec soin. Bien que la forme en cuvette limitât le risque d’égarements, la densité de la forêt rendait indispensable l’usage d’une boussole. Deux bouteilles d’eau étaient le maximum que mon sac pouvait contenir et j’avais également besoin de mon carnet ; d’une part pour consigner toutes les observations avec minutie, d’autre part pour effectuer une cartographie précise de la vallée. Au-delà de la nécessité de retrouver mon chemin, je voulais déterminer un itinéraire court et sûr par lequel il eût été possible d’accéder au cercle mystérieux, quitte à ne pas y parvenir à la première expédition. En aucun cas je ne devais me laisser surprendre par la course du soleil. Si la nuit tombait avant mon retour, je serais condamné à attendre le matin dans l’obscurité complète, la lampe torche n’ayant probablement pas assez de batterie pour tenir plus d’une heure. Pour cela, je comptais vérifier régulièrement ma montre et noter, avec le plus de précautions possible, les distances parcourues par tranches de quinze minutes.


Bâton de marche en main, sac à dos sur les épaules, j’accordai un dernier regard sur la maison avant de prendre la direction du chemin. Le soleil se levait à peine et le ciel se chargeait de halos rouges et roses reflétés par le petit étang. Les oisillons n’offraient pas encore leurs mélopées matinales au nouveau monde qui naissait à l’horizon. Le temps s’annonçait clair et sec, ce qui ne manqua pas de me conforter dans mon élan aventureux. Revenir de mon excursion avec un carnet trempé eût été pour moi un désastre aussi navrant que pathétique. Je n’avais aucune idée de ce que j’espérais trouver ni de ce qui constituerait une explication acceptable aux mystères qui me poussaient à prendre ces risques. Il m’était insupportable de ne pas pouvoir apporter de réponses, quelles qu’elles fussent, au foisonnement de questions que posait la vallée. Je ne savais pas non plus que craindre de la grande forêt. Que cachait cette muraille de troncs colossaux ? Quels maléfices se tapissaient sous l’immense canopée ? Sans aucune piste ni connaissance du terrain, j’avançais dans l’inconnu muni de ma seule détermination à brandir face à un éventuel danger.


Après une courte marche, le point de vue apparut sous les premiers rayons de soleil. Je m’y tins debout le temps d’observer pour la première fois depuis des semaines les vastes plaines que j’avais dédaignées. Mon regard se posa sur elles comme sur un monde de raison que je m’apprêtais à quitter pour les frissons occultes de l’irrationnel ; un monde où les lignes de fuite offraient une vue dégagée que seules quelques touffes d’arbres tachetaient d’inconnu ; un monde à l’opposé de celui qui m’attendait, tapi dans les arcanes sylvestres de l’impénétrable vallée. Tournant les talons, je considérai calmement la muraille de troncs. Aucun signe d’un quelconque accès, d’un passage plus large dessiné entre deux arbres ou un coin plus éclairé. Seule une petite brèche dans la ligne continue de broussailles pouvait ressembler à une porte entrouverte ; elle accueillerait mes premiers pas sous la canopée. Je la notai soigneusement sur mon carnet, posant ainsi les bases de ma carte. La terre sèche s’effrita sous mes bottes lorsque je m’aventurai enfin dans la pente escarpée. Redoublant de prudence, j’enfonçai avec force mon bâton entre les mottes arides et descendis tant bien que mal vers la forêt, laissant derrière moi tout ce que j’avais connu jusqu’alors. À chaque pas, le sol menaçait de se dérober sous mon poids, précipitant ainsi la dégringolade dont la seule issue eût été un séjour dans les touffes de sumacs ; une élégante façon de commencer mon périple. Mais le sort se révélait pour l’instant de mon côté et j’atteignis sans encombre le pied des séquoias. Aussi haut que je pouvais lever le menton, les cimes échappaient maintenant à mon champ de vision. Les troncs paraissaient s’élever jusqu’aux cieux pour se perdre dans la voûte céleste. Il était temps de renoncer définitivement à toute désertion et de s’enfoncer sous le voile feuillu que j’avais tant contemplé sans oser l’approcher.


Mes yeux se firent lentement à l’obscurité. Je jetai un regard par-dessus mon épaule afin de m’assurer que le reste du monde n’avait pas disparu, puis commençai immédiatement à noter mes remarques. Les arbres, très resserrés à l’orée, s’avéraient plutôt espacés sous la canopée. De denses fougères ponctuées de sumacs se révélaient être les principaux obstacles à ma progression. Il y avait toutefois des petits passages entre ces lourds rideaux buissonneux qui paraissaient assez sûrs. À ma grande surprise, le sol était très humide. Une épaisse couche de feuilles mortes préservait les gouttes de rosée et je sentais une boue fraîche se coller à̀ mes semelles. Une certaine ironie avait voulu que la crainte de dégringoler sur un terrain friable se transformât en peur de glisser sur un sol boueux. Campant sur mes deux jambes, je laissai l’air moite s’engouffrer dans mes narines. Une odeur intense, chargée de mousse et d’humus, flottait dans l’atmosphère saturée. Derrière les forts relents de bois imbibés et de fougères trempées, un parfum fruité se mêlait subtilement aux effluves corsés de la putrescence. Il ressemblait à celui que dégage une grappe de raisins blancs trop mûrs et je n’avais aucune idée de quel organisme il pouvait provenir. Tout cela consigné dans le carnet, je me mis prudemment en marche, privilégiant les passages les plus larges entre troncs et buissons. De grosses touffes rougeoyantes de sumac semblaient attendre narquoisement le faux pas qui m’eût offert à leurs brûlantes morsures. Je parvins toutefois à rester debout en évitant les zones trop chargées de feuilles où les gouttes perlaient dans la pénombre. Une ambiance étrange régnait au pied des grands arbres. Les craquements de mes pas, sur le sol jonché de branches mortes, brisaient un silence pesant qui reprenait ses droits à chaque pause. Je tendais l’oreille à l’affût des moindres bruits mais n’en trouvais aucun. Le souffle du vent, les bonds d’une biche qui s’enfuit, le sursaut d’un lièvre effrayé ; n’importe quel son eût été préférable au mutisme de la forêt. Beaucoup d’animaux étaient présents dans la région, y compris quelques dangereuses créatures telles que des coyotes, des lynx ou, plus rares et bien plus redoutables, de gros pumas. À cet égard, je ne savais si ce silence était une bonne chose, marquant l’absence des grands félins, ou si, au contraire, il faisait de moi une rare nourriture convoitée par des fauves affamés. Quoi qu’il en fût, une forêt muette ne m’inspirait rien d’autre que des menaces.


Progressant assez vite, je finis par atteindre un terrain plat. Des arbres couchés et des enchevêtrements de ronces rendirent la marche plus difficile. Les branches épineuses refermaient souvent leurs doigts sans pitié sur mes mollets et je me piquais en essayant de les décrocher de mon pantalon. De petites gouttes rouges apparaissaient sur mes mains, comme pour me punir d’avoir troublé le calme profond que les craquements venaient perturber. Lorsqu’aucun autre choix ne m’était donné, je devais enjamber quelques gros troncs pourris qui mourraient lentement, les racines déterrées par un violent effondrement. La mousse verte et trempée dont ils étaient couverts laissait dans mes paumes une couche poisseuse et collante. Puis, alors que j’avais fini par accepter ce silence de mort comme inévitable compagnon, un léger bruissement se fit entendre au loin. Plissant les paupières, je distinguai des points lumineux qui perçaient entre les feuillages. Bien que faible et grisâtre, le jour pénétrait là-bas l’opaque canopée que j’avais crue continue jusqu’au sommet des collines. Un peu plus loin, la dense forêt laissa place à un grand espace dégagé. Une brise fraîche fit danser mes cheveux et je restai immobile, hébété par la découverte inattendue d’une clairière qui s’étendait sur plusieurs centaines de mètres, parfaitement invisible depuis le chemin. Rien d’anormal sur ce terrain qui ressemblait en tout point à celui des grandes plaines. Plus encore, le sol s’enfonçait à ma droite sous la surface d’un petit étang bordé de roseaux. Je sortis le carnet pour y dessiner le spectacle ordinaire que je n’avais pas soupçonné. Ceci fait, j’avançai à pas prudents en direction de l’eau sombre qu’aucun oisillon ne venait boire. L’absence d’insectes aux alentours lui donnait un aspect lugubre. Je m’agenouillai près du rivage humide et observai, perplexe, cette totale immobilité́ qui paraissait irréelle. La surface était si plate, si dénuée de mouvement qu’elle semblait solide, comme un miroir d’argent qui renvoyait au ciel sa sinistre lumière.


Je levai les yeux en quête des vautours dont les curieuses trajectoires étaient la raison de mon excursion. Les nuages, que j’avais d’abord crus lourds et sombres, étaient en définitive comparables à une brume assez claire. Leur densité laissait une impression de cloche ou de dôme posé au-dessus de la cuvette sans toutefois paraître impénétrable. Il semblait qu’un coup de vent les eût facilement dissipés, trouant le plafond en laissant place au soleil qui séchait les plaines de l’autre versant. Mais dans cette fumée grise que rien ne perçait, pas un oiseau ne tournoyait. Cette clairière était-elle la mystérieuse zone qui m’avait tant obnubilé ? Je revins aux plans de vol consignés pendant plusieurs semaines, mais ils étaient catégoriques : l’endroit à l’origine de mes spéculations se trouvait au fin fond de la vallée, et il était parfaitement incompréhensible de ne pas apercevoir les grandes ailes des rapaces au-dessus de moi. Le relief, cependant, ne m’avait pas permis de deviner un espace dégagé dans la canopée et il était maintenant sûr que mes croquis comportaient des erreurs non négligeables. La seule certitude résidait dans le cercle blanc que les oiseaux refusaient de survoler. Ce lieu énigmatique n’était d’ailleurs plus très loin et, observant le flanc des collines, je pouvais désormais le localiser. À une centaine de mètres de l’étang, l’herbe jaune laissait de nouveau place à la forêt. Je me levai avec une grande nervosité. Les réponses à tous mes questionnements se trouvaient derrière ces arbres immenses. Ma quête touchait enfin à son but.


Le souffle court et les jambes faibles, je m’approchai lentement de l’orée. Les troncs y étaient bien plus espacés que ceux de la muraille sans que cela suffise à rendre l’endroit plus accueillant. Il ne s’agissait pas seulement du silence glaçant, de la brise timide ou de l’absence d’animaux ; ce que je savais, ou croyais savoir, commençait à me terrifier. Si les vautours refusaient d’approcher, il fallait un brin de folie pour s’y aventurer. De mes mains, crispées sur le bâton de marche que je tenais désormais comme une arme prête à attaquer, coulaient des gouttes de sueur poisseuses. J’aperçus une grosse roche plantée au pied d’un séquoia gigantesque. Cette pierre étrangement ronde semblait indiquer une entrée, un passage qui s’engouffrait dans l’obscurité. Les environs n’étant pas rocailleux, je m’étonnai de sa présence. On eût dit que quelqu’un l’avait délibérément posée là, à demi étouffée par de longues tiges d’herbe sèche. Au fil de ma progression, le roc isolé se découvrit peu à peu, restant toutefois partiellement caché. Je m’arrêtai un instant. Tout ceci tombait graduellement dans l’insolite et l’absurde. Voulais-je vraiment savoir ce qu’il y avait dans les tréfonds de la cuvette ? plonger dans l’insensé et l’incompréhensible ? J’avais été toute ma vie un homme de raison, un défenseur du rationnel et craignais de voir s’effondrer tout ce que je tenais pour vrai et irréfutable. Cependant, si mystère il y avait, mon rôle était de le percer et il fallait confronter mes folles spéculations à la lumière de l’expérience.


Je mis un pied devant l’autre, enhardi par le sens du devoir, et atteignis enfin la lisière de la forêt. La roche lisse reposait dans une touffe d’herbe. Ma main fut guidée par l’éthique, la tâche que je m’étais assignée. De mes doigts tremblants, je poussai les tiges comme on ouvre un rideau, et gémis d’effroi face à la chose abjecte qui se présenta sous mes yeux.


* * *


Le sentiment d’irréel aurait pu me faire croire à n’importe quelle aberration, comme le témoignait ce cri que je poussai dans un moment d’épouvante. Ce n’était toutefois pas sans honte que je remis mon esprit rationnel en marche. Certes, le contexte s’y prêtait et ma frayeur était justifiée, mais la chose qui gisait dans l’herbe était facilement explicable. Un crâne d’une telle taille était impossible. Sous terre, peut-être ; en mer, pourquoi pas ? mais posé ainsi sur le sol, rien de semblable ne pouvait avoir appartenu à un être vivant. Touchant d’une paume poisseuse la surface lisse, je constatai la finesse de la sculpture. Tailler la pierre de cette façon avait dû être terriblement long et pénible pour les hommes qui peuplaient encore ces terres un siècle plus tôt. Bien que hideuse, l’œuvre n’en était pas moins admirable. Je sortis mon carnet et esquissai un premier croquis. Elle ressemblait d’abord à un crâne humain, arrondie et régulière sur le sommet jusqu’au front légèrement bombé, mais devenait difficilement descriptible à partir des yeux. Au lieu de deux orbites vides, une pointe en pyramide visait droit devant. Un œil unique ou un troisième creusé au milieu du front auraient été compréhensibles, rejoignant ainsi les autres mythes parfaitement communs à l’ensemble de l’humanité ; mais ce que la mine de mon crayon traçait relevait de l’originalité la plus totale. Le nez était long et droit à la manière des moaï de l’île de Pâques. Ses narines se rejoignaient en un orifice unique qui donnait à l’ensemble un effet de trompe de tapir. Quant à la mâchoire, plus rien d’anthropomorphe ne pouvait y être vu. À la place de la bouche, une sorte de rideau de tentacules entortillés descendait jusqu’au sol. La finesse du reste de la sculpture m’incitait à y voir l’évocation d’un céphalopode, comme un poulpe ou un calamar, plutôt qu’une barbe grossière et maladroitement taillée. Oscillant entre la perplexité et le dégoût, je me contentai de dessiner sans m’essayer à des hypothèses farfelues. La face terminée, je m’attelai à d’autres croquis sous différents angles. Le côté droit ne comportait absolument rien, ni oreille ni gravure. Sur la partie gauche, cependant, je découvris une chose étonnante. Au milieu de la surface bombée, un fin sillon dessinait un cercle parfait. En m’approchant, je remarquai des petits éclats blanchâtres, comme des restes d’une peinture effacée par les âges. Son centre avait probablement été revêtu d’un blanc uni ou de pigments supplémentaires moins résistants dont aucune trace visible n’avait survécu au temps.


La sculpture étant adossée aux grosses racines de l’immense séquoia, il fut très difficile d’en observer l’arrière. Quelques touffes d’herbes rendaient la tâche encore moins évidente et j’entrepris de les arracher par petites poignées. Lorsque je pus enfin passer le nez de l’autre côté, une ultime trouvaille me laissa abasourdi. Gravés sur la pierre, des caractères juxtaposés séparés d’une espace formaient deux mots distincts. Comment était-ce possible ? Je m’empressai de les noter, bouillonnant d’émotions et de pensées extravagantes. Mon intellect craignait les conclusions trop hâtives, mais mes yeux civilisés ne pouvaient y voir autre chose qu’une écriture. La découverte, si elle se confirmait, était spectaculaire. Deux mots... Un nom, peut-être ? La signature de l’artiste ? Je tentai d’apaiser l’ardeur des idées qui défilaient dans ma tête. Je me trompais. Je devais me tromper. Sur un aussi vaste territoire dépourvu de tout alphabet, c’était improbable. Pourtant, si la gravure avait moins d’un siècle, il était envisageable qu’une tribu eût inventé son propre langage écrit, imitant ainsi les Espagnols et les Anglais, et s’en fût servie pour décorer leur totem. Les caractères n’avaient cependant rien en commun avec les lettres latines ou les glyphes mayas mais ressemblaient vaguement à du proto-arabe ou à l’égyptien démotique plus qu’à n’importe quelle langue dont ces peuplades avaient pu recevoir l’influence. Je refermai le carnet sur une pensée de raison : rien ne pouvait être avancé sans une datation fiable de la sculpture.


Un regard sur ma montre me rendit perplexe. Cinq heures s’étaient écoulées depuis mon départ et je crus un instant à un problème mécanique. Le petit cliquetis battait pourtant à son rythme normal et, incapable de repérer la position du soleil dans la fumée blanche, j’étais contraint d’accepter les aiguilles comme seul point de repère. Il aurait sans doute été plus sage de me retirer et revenir un autre jour mais, trop près du but pour tourner les talons, j’oubliai la prudence et m’engouffrai de nouveau sous la sombre canopée. L’endroit ne devait plus être très loin ; en forçant un peu le pas, je pouvais certainement en avoir un premier aperçu avant de regagner la maison aux dernières lueurs.


Combien d’années s’étaient écoulées sans que personne vînt perturber le calme anormal de ces bois ? Si le silence m’avait troublé sur le flanc de la colline, celui que je découvris dans la forêt me fit frémir. Profond et glacial, il laissa place à un léger sifflement sur mes tympans déconcertés. Une respiration bruyante se fit entendre derrière moi et je sursautai de frayeur avant de reconnaître mon propre souffle, rendu assez fort par le vide sonore pour que je le crusse étranger. Mais cette sinistre ambiance ne me suffit pas à renoncer, persuadé que je ne retrouverais pas le courage de revenir plus tard si je le perdais aujourd’hui. Luttant contre la peur, je continuai ma progression et finis par tomber sur deux rangées de petites roches rondes qui dessinaient un étrange chemin. Une voie clairement tracée serpentait entre les troncs avant de disparaître dans l’obscurité. Il faisait maintenant si sombre que la lampe torche devint indispensable et je bénis le halo lumineux lorsque l’ampoule le déploya sur les feuilles en putréfaction. Dans le faisceau jaunâtre, les branches ondulaient et des ombres dansaient autour de moi. Des rires enfantins vinrent peu à peu effacer le silence et je souris en les écoutant courir à travers les fourrés. Un chant grave et envoûtant s’éleva doucement depuis les profondeurs. Ses harmonies irréelles étaient calmes et je sentis une présence paisible guider mes pas sur le chemin. Les pierres s’allumèrent une à une à mesure que la voix résonnait, de plus en plus intense, de plus en plus pénétrante. Mon champ de vision se troubla sous un voile féérique et je me laissai porter par la quiétude de la forêt. Les mélodies et les rires m’invitaient à l’allégresse, apaisant mes craintes et mes peines. Dans cette paix merveilleuse, pourtant, je perçus un cri lointain. D’abord faible et sans importance, il évolua rapidement en un hurlement qui traduisait une terreur effroyable. Gagnant en puissance, il finit même par recouvrir la belle mélodie. Le bonheur fut brusquement anéanti quand je compris avec horreur que ce cri affreux était le mien.


Je ne sais comment je trouvai la sortie. Les pierres brillaient de couleurs indicibles dans l’obscurité hostile. La voie lumineuse se tordait, s’allongeant, rétrécissant, se balançant de tous côtés comme les reflets de deux miroirs qui se font face. La lampe était cassée ou n’avait plus de batterie ; du moins, elle était éteinte et seules les lueurs absurdes pouvaient me guider hors de cet endroit maudit. Allais-je dans la bonne direction ? Courrais-je vers la clairière ou bien... Le fracas des branches mortes ressemblait aux pas affolés d’une foule en panique et je fuyais à en perdre haleine. Lorsque mon flanc fut coupé par la douleur, mes jambes se ramollirent et mon corps s’effondra sur un sol sec et herbeux. Je pleurai de joie à la vue du totem hideux qui me dévisageait de son regard pyramidal ; moi, homme de raison et de savoir, je pleurai comme un enfant, la face rougie par le poison des sumacs et des tiges jaunes dans les cheveux. Le silence était revenu et le ciel toujours masqué par la fumée blanche s’assombrissait de teintes grises qui annonçaient l’imminence de la nuit. Sur ma montre, les aiguilles ne bougeaient plus.


* * *


L’air dansait sur le goudron chauffé par le soleil et la route semblait prête à bouillir. Après un quart d’heure de marche sur les pentes douces, j’avais rejoint la remise aménagée en garage où le moteur de ma voiture avait crachoté quelques secondes, le temps d’évacuer la fine poussière qui s’était logée dans le pot d’échappement. Le trajet vers San Bernardo ne devait pas durer plus d’une quarantaine de minutes. Malgré la modestie de cette ville de campagne, j’avais bon espoir de découvrir une étagère fournie en essais anthropologiques dans la petite université dominicaine. Bâtie autour d’une mission espagnole, la commune avait été un lieu privilégié pour l’étude de la culture miwok et de nombreux ouvrages sur le sujet faisaient partie de son héritage. Trouver quelques réponses ou, tout du moins, des pistes à explorer était devenu vital pour mon esprit malmené par les évènements de la veille. C’était également l’occasion de prendre un peu de distance avec la vallée, sentir la présence d’autres êtres humains dans un monde que ces mystères ne semblaient pas perturber. Mes craintes s’apaisaient déjà à la vue des fermes aux rouges granges, des pâturages tranquilles et des gaillards en salopettes qui me saluaient depuis leurs tracteurs à pétrole couverts de terre brune. Cette sympathie sincère me rassura et le désir de solitude qui m’avait amené dans ces contrées me parut soudainement étrange. La sensation agréable d’être entouré remit même en question l’isolement volontaire de ma retraite anticipée. Je m’en trouvais tenté par l’idée de tourner le dos aux secrets de la forêt et oublier cette folle aventure. J’aurais pu rentrer en Europe ou revenir à mon ancienne vie de professeur sur la côte Est. Après tout, les tourments sylvestres ne concernaient nullement mon domaine et l’enseignement de la philologie et des langues antiques ne m’obligeait pas à résoudre cette énigme absurde. Malheureusement, la fièvre des grandes découvertes n’autorisait aucun répit ; les questions qui noircissaient les pages de mon carnet agissaient sur mon cerveau comme un appel obsédant et, tant que le mystère ne serait pas éclairci, je me savais condamné à d’incessantes interrogations. D’anciens confrères m’auraient été d’une aide inestimable si je la leur avais demandée, mais le ridicule était un redoutable obstacle au partage de mon expérience avec d’éminents savants et, sans un nombre d’informations suffisant, je rechignais à rentrer en contact avec eux. Qu’auraient-ils pensé de mon piètre jugement et de mon manque de bon sens ? Rien ne pouvait être sûr dans mes observations et j’espérais au moins trouver des symboles, des mythes, des coutumes qui pouvaient expliquer les caractéristiques du totem.


Contre toute attente, mon sommeil avait été long et lourd. Je m’étais éveillé frais et reposé après une soirée de questionnements fiévreux. Transi de panique, mon esprit rationnel avait fini par reprendre le pouvoir sur mes peurs naïves. Une conversation passionnante avec un professeur de mythologie antique m’était revenue en mémoire. Il m’avait raconté comment les druides s’intoxiquaient sans le savoir en allant dans des grottes sacrées où des vapeurs de soufre et d’éthylène remontaient des profondeurs de la terre. Les visions qui résultaient de ces expériences hallucinogènes les amenaient à considérer ces endroits comme des portes ouvertes sur l’au-delà. Les bêtes ne résistaient pas aussi longtemps qu’un être humain et, lorsque les moutons ou les agneaux s’y effondraient, morts sans qu’aucun mal ne leur fût fait, les sages étaient convaincus que les dieux avaient accepté leur offrande, tuant eux-mêmes l’animal sacrificiel. Cette explication m’était apparue parfaitement plausible et satisfaisante pour mon effrayante aventure. La vallée baignait probablement dans un nuage de gaz toxiques auxquels ni les animaux ni les cerveaux humains ne pouvaient résister. Les rires, la voix, les chants, tout ceci résultait d’un empoisonnement à ces émanations et il était désormais pour moi exclu de descendre à nouveau dans la cuvette.


* * *


Après une heure de trajet sous un soleil de plomb, j’arrivai enfin sur la route de l’université qu’ombrageaient de nombreux arbres bien taillés. Je laissai ma voiture à proximité du bâtiment principal où flottait bien haut la bannière aux quarante-huit étoiles. Deux colonnes sculptées sur le parvis et une dizaine de marches blanches imitaient maladroitement l’architecture de la Nouvelle-Angleterre. On m’indiqua volontiers la petite bibliothèque qui, me dit-on, venait d’acquérir un de mes essais de la philologie antique. Une sœur m’accompagna dans la grande salle et me présenta poliment une rangée de livres anciens et récents qui contenaient, selon elle, tout ce qu’il y avait à connaître sur les Miwoks. « Vous savez, dit-elle fièrement, les missionnaires franciscains de l’ordre de San Bernardo ont été les premiers à les étudier, et c’est avec une grande générosité qu’ils firent don aux dominicains de ces ouvrages lors de la fondation de notre université. » Je la remerciai et parcourus les titres des yeux. Beaucoup d’entre eux étaient en latin et semblaient effectivement couvrir tous les sujets. Après en avoir choisi une dizaine, je m’attablai loin des fenêtres, déterminé à concentrer toute mon attention sur les pages jaunies. Les lectures m’en apprirent beaucoup sur leur mode de vie. Des descriptions précises du fonctionnement quotidien et des croquis de camps en donnaient une bonne vue d’ensemble. Je découvris avec surprise le daguerréotype d’une famille d’Indiens vêtus d’habits coloniaux. Une ombre dans leurs regards trahissait une amertume quant à l’abandon des coutumes ancestrales au profit du catholicisme civilisé. Sur ces visages élancés, les restes de quelques tatouages témoignaient d’une identité perdue que leurs enfants ne connaîtraient pas.


Malgré les qualités des ouvrages, je n’y trouvai rien qui pût se rapprocher de la mystérieuse pierre. Quelques totems adroitement dessinés n’offrirent aucun point commun avec la sculpture de la vallée et pas un seul indice ne sortit des mythes pourtant abondants que les Miwoks avaient racontés aux missionnaires franciscains. D’un geste agacé, je retirai mes lunettes et essuyai quelques larmes de fatigue. Était-ce vraiment là tout ce qu’il y avait à savoir sur ce peuple ? Bien que les essais semblassent très complets et fournis en détails, quelque chose devait y manquer. Une forêt si dense, si énigmatique, un totem si singulier gravé d’une écriture inconnue n’avaient pas pu échapper à des esprits avides de recherches anthropologiques. Quelqu’un, quelque part, avait certainement recueilli une histoire, une rumeur, un élément qui pouvait m’être utile.


Reposant les livres sur leur étagère, je feignis la satisfaction auprès de la sœur et remontai dans ma voiture, décidé à ne pas quitter San Bernardo sans y avoir découvert une autre source d’informations. L’idée me vint d’aller faire un tour dans la librairie du centre-ville, convaincu que les franciscains ne pouvaient avoir été les seuls à étudier les peuplades de la région. Lorsque je poussai la porte, un homme soigné replia les grandes feuilles de son journal et proposa de me conseiller. Il recommanda immédiatement la bibliothèque dominicaine dont « la quantité d’ouvrages sur les Miwoks » était unique. « Figurez-vous que j’en viens et j’y dirigerais volontiers quiconque désirerait en apprendre sur le sujet, approuvai-je. Mais je n’y ai pas trouvé l’objet de mes recherches. » Les yeux du libraire restèrent un instant dans le vague et je devinai aux rides de son front qu’il était pris d’hésitations. « J’ai en effet quelque chose qui pourrait vous intéresser, finit-il par dire en lissant sa moustache, si toutefois le surnaturel ne vous effraie pas. » Face à mon avidité, il me conduisit au premier étage où se trouvaient les livres anciens et de seconde main. « Je dois vous mettre en garde, j’ai l’absolue certitude qu’il s’agit d’un faux mais je suis convaincu que son auteur s’est servi de mythes existants pour le composer. » Je me vis remettre un très vieux livre aux pages presque craquantes qui ne comportait aucun titre. « Je suppose que vous lisez bien le latin. » À mes questions sur la provenance de l’ouvrage, il ne put rien répondre, celui-ci ayant été acquis longtemps avant son arrivée dans la librairie. Je l’achetai sans hésiter et pris le chemin du retour.


* * *


Le vent s’était levé, des nuages de fines poussières flottaient au-dessus des herbes sèches. Des rides à la surface de l’étang troublaient les reflets du ciel et des petites gouttes hâtives y formaient des cercles onduleux. Je tentais tant bien que mal de protéger le livre, serrant mon sac contre ma poitrine et courbant le dos. La marche parut longue sous cette météo que je n’avais pas encore vue depuis mon arrivée dans la région et je parcourus les cent derniers mètres au pas de course.


À l’abri de la pluie qui battait désormais les fenêtres d’éclats sourds, je sortis délicatement l’ouvrage et en examinai tous les angles avant de le poser sur la table, rassuré qu’aucune goutte ne l’eût abîmé. Sa couverture obscurcie par les années paraissait si fragile que j’hésitai à la tourner. Des taches sombres lui donnaient par endroits l’aspect d’un vieux morceau de cuir. Sortant le carnet de mon sac, je préférai d’abord me replonger dans les longues pages de notes et de croquis, y chercher les questions les plus importantes auxquelles le livre pouvait peut-être apporter quelques réponses. Je revins aux deux mots gravés sur la pierre et leur étrange apparence. Bien que les caractères ressemblassent à l’égyptien émétique, pas un ne correspondait à une seule de ses trente et une lettres. Sans évocations d’animaux, de plantes, d’objets ou de dieux anthropomorphes, rien d’autre qu’un système d’écriture ne pouvait pourtant être imaginé. Quatre lettres d’un côté, huit de l’autre et aucun moyen de les déchiffrer. Il était improbable que le créateur du totem l’eût signé. Était-ce alors le nom d’une divinité ? ou une indication ? Je refermai le carnet d’un geste sec et me mis à faire les cent pas dans la pièce. Impossible de déterminer quoi que ce fût à l’aide de mon seul savoir, mais demander de l’aide à un ancien confrère me paraissait curieusement nuisible à mes recherches. Un sentiment étrange de fierté et d’orgueil me poussait à garder secrètes ces découvertes, me les approprier par vanité ou peut-être... les protéger. La tournure sensationnaliste qu’avait prise la science ces dernières décennies me faisait redouter la divulgation d’un rite indien jusqu’alors inconnu et d’une transmission écrite chez les natifs du Nord de l’Amérique. Je ne voulais pas risquer des rumeurs détestables et obscurantistes que la presse continuait de faire courir sur le tombeau de Toutankhamon. La superstition ne devait pas entacher mes découvertes et je n’avais pas confiance en mes confrères qui, grisés par la renommée, s’adressaient trop volontiers au public.


L’orage grondait désormais dans les ténèbres lointaines d’une nuit prématurée. Après avoir allumé le poêle pour la première fois de mon séjour, je m’installai au bureau et ouvris enfin le livre. L’auteur, fût-il réel ou l’invention d’un faussaire, était le frère Junípero Bautista de Anza, missionnaire à San Bernardo à la toute fin du dix-huitième siècle si j’en croyais les dates indiquées. Les trois premières parties traitaient successivement des coutumes, mythes et pratiques médicales des Miwoks. L’ouvrage manquait de connaissances plus tardives mises en lumière au siècle suivant et certains chapitres parurent assez pauvres. La partie sur les mythes s’avérait toutefois fascinante, concentrée sur des histoires locales consignées en détail. J’appris ainsi plusieurs légendes contées aux franciscains par les Huimens, Guaulens, Alagualis, Sonomas, Olompalis et Nicasios ; tribus qui vivaient alors dans les environs. Les révélations que l’on y trouvait étaient possiblement inédites car, perdu hors du circuit universitaire, le livre n’avait pas délivré ses secrets aux anthropologues. De ces groupes de natifs, je n’avais jusqu’à présent entendu que les noms et leurs récits m’en dirent bien plus sur les cosmogonies locales que les gros essais universitaires. Je déplorai la perte de tant de contes que l’Histoire n’avait pas retenus et découvris avec passion comment le coyote O’let’te et le condor Mol’luk avaient « chanté et dansé » le monde avant de créer les premiers hommes à l’aide de bâtons et de boue. Chez les Olompali, c’était Mol’luk qui, de sa seule initiative, leur avait donné naissance en lançant des plumes aux quatre coins du monde. Pour les Nicasios, ces premiers hommes, mal formés et malheureux, avaient été transformés en chiens par O’let’te afin qu’ils restent toujours proches de la seconde espèce humaine, mieux bâtie et peaufinée par le chant joyeux du colibri Koo’loo’loo. Rien, toutefois, n’avait un quelconque rapport avec le totem.


Je survolai rapidement le chapitre sur les plantes médicinales qui intéressait peu mes recherches et découvris avec perplexité une ultime partie chaotique et non titrée. Les pages semblaient avoir été manipulées sans précautions par des mains humides et des pans entiers de texte étaient illisibles. Les dernières feuilles ne contenaient que des dessins fantasques et déroutants qui inspiraient un grand malaise. M’y attardant un peu, j’y découvris le travail d’une âme tourmentée qui sombrait dans la démence. Des églises en ruines et des arbres aux racines griffues et tentaculaires se mêlaient à des visages monstrueux que mes yeux peinaient à regarder. Cette partie déconcertante où la logique semblait rompue allait être difficile à décrypter.


Mais alors que je repassais en revue les plus horribles dessins de l’ouvrage, je découvris avec stupeur, sur une petite stèle derrière une chapelle dévastée par un désastre inconnu, des symboles qui ne m’étaient pas étrangers. Quatre lettres d’un côté, huit de l’autre. Elles étaient là et, bien plus déroutant encore, sous cette écriture figuraient deux mots en latin : Ioc Sototus.


* * *


Je remis du bois dans le poêle et m’attelai à la lecture des pages abîmées. Même si des passages entiers étaient perdus pour toujours, les parties lisibles pouvaient encore contenir des informations capitales.


« Il s’est produit une terrible chose dont je ne sais que penser. Voilà des années que je concentre toute mon attention sur l’étude des peuplades fascinantes qui nous entourent, y mettant plus d’énergie encore qu’à la nécessité de les convertir. Mais aujourd’hui, un évènement me fait désormais craindre ces êtres sauvages qui s’avèrent plus dangereux que je ne l’aurais cru. Ils avaient pourtant vécu en paix jusqu’à présent, avec nous autant qu’avec leurs semblables.


« Frère Jorge a été retrouvé dans le plus simple appareil à la lisière du bois qui environne le village des pêcheurs. Frère Franco m’a confié avoir vu sur son corps ensanglanté pas moins d’une vingtaine de plaies profondes. Il est cependant convaincu que la mort n’est pas due aux pertes de sang mais à l’intense terreur qui déformait le visage du pauvre Jorge. Le doyen nous a réunis...


« ... étouffer. Personne ne devait connaître l’affaire si nous ne voulions pas de nouveaux massacres d’Indiens commandés par le gouverneur. « Qui que soient les coupables de ce crime odieux, les autres tribus ne doivent pas en payer les conséquences », a-t-il déclaré. « S’il est des âmes perdues dans les forêts, le Seigneur saura nous guider pour leur délivrer Sa parole et les sauver du Mal. » Ainsi se scellait le secret sur la mort de frère Jorge et le silence le plus total s’imposa. Rien ne doit alerter monseigneur Izquierda qui, dans quelques jours, nous fera l’honneur...


« ... pas pu supporter le mystère de ce violent trépas. Les coupables devaient être connus de moi si je ne voulais pas perdre confiance en mes frères indiens. J’ai décidé d’interroger, à tout hasard, ceux qui sont récemment venus à la mission. Il me faut enquêter le plus discrètement possible afin de ne pas m’attirer les foudres du doyen, mais je m’efforcerai de trouver les réponses à mes terribles questions. Je leur demandai innocemment s’ils avaient eu connaissance d’hostilités récentes dans la région, mais n’obtins...


« ... un jeune Olompali au regard fuyant. Il évoqua, dans un très mauvais espagnol, la présence d’une tribu qu’il appelait les « Lu’umas » et dont je n’avais eu ouï dire en dix ans de mission. Ces Indiens, de ce que je pus comprendre de son babillage obscur, habitaient une vallée et n’en sortaient jamais. Une grande peur était lisible dans les yeux du jeune homme alors qu’il tentait des explications plus détaillées. Par manque de vocabulaire, il ne put communiquer de façon intelligible et je finis par lui demander s’il était en mesure de me conduire à eux. Il fut aussitôt saisi d’une intense frayeur et hocha violemment la tête. « Jamais aller », parvint-il à dire. « Jamais aller... La mort moins mal. » Je frissonnai à ces mots, pensant au pauvre Jorge. Si la mort était préférable à une visite chez les Lu’umas, je n’osais imaginer son calvaire s’ils étaient responsables de son trépas. Mais comment frère Jorge aurait-il pu tomber entre les griffes de ces sauvages s’ils ne quittaient jamais leur vallée ?


« Je remerciai l’Olompali et tournai les talons mais celui-ci s’agrippa à mon bras en bafouillant. « Jamais aller... monsieur jamais aller... La voix... la voix... la mort moins mal. » Il posa les mains sur ses oreilles, les yeux exorbités dans une sollicitude sincère. « La voix... Toi jamais aller ! » Je tentai de le rassurer et il finit par se calmer. Sur son large front perlaient des gouttes de sueur froide qui ne manquèrent...


« ... dans son camp. Je prétextai un objet d’étude qui m’intéressait chez les Olompalis et le suivis à travers la campagne. Sur le chemin, je lui dis plusieurs fois, de la façon la plus simple possible, de ne rien dire aux autres missionnaires et qu’il m’arriverait malheur si mon « chef » apprenait les raisons de ma visite chez eux.


« Une fois au camp, le jeune Indien m’emmena tout droit vers l’ancien qui m’accueillit d’un visage impassible. Les enfants s’attroupèrent autour de nous en riant et furent chassés par le vieil homme d’un geste calme. Son bon espagnol permit un entretien qui remit en question tout ce que j’avais cru connaître sur les peuplades environnantes. Il me raconta comment la présence des Lu’umas était passée sous silence et la frayeur que la simple prononciation de leur nom inspirait à ses semblables. Jamais il ne m’en eût parlé si je n’avais appris leur existence, mais maintenant que le mal était fait, je devais comprendre pourquoi il me faut garder le secret pour toujours et ne rien révéler à quiconque. Ces êtres détestables vivent effectivement dans une vallée profonde que personne n’ose approcher. Au cœur d’une vaste forêt, les Lu’umas vénèrent un esprit malfaisant dont le nom n’est jamais prononcé par le reste du monde au risque de grands malheurs. Pour eux, la danse et le chant de Mol’luk et O’let’te n’auraient pas servi à créer l’univers mais à empêcher cet esprit d’y naître. Leurs efforts n’auraient toutefois pas suffi et ce dernier serait finalement parvenu à prendre forme en les mangeant tous deux. En mémoire de cet évènement que les Lu’umas bénissent, ils choisissent chaque année un homme d’âge mûr et lui préparent un repas à base de faucon et de coyote. Au milieu du jour, tout le camp suit l’élu en procession dans la forêt où il va rencontrer l’esprit sans nom pour accéder à un bonheur éternel. Par la suite, l’homme reste plongé dans une catharsis joyeuse et béate jusqu’à ce que, la mort venue, son âme rejoigne leur dieu maléfique en attendant le moment où celui-ci aura pris assez de force pour dominer le monde. « Il se nourrit du rire des enfants », m’a dit le sage en plongeant ses yeux dans les miens. « C’est sa source d’énergie. » Ce terrifiant démon serait, selon l’ancien, trop faible pour parvenir à ses fins, et aurait besoin des âmes des morts qui, replongés dans la joie de l’enfance, lui permettraient d’échapper au trépas en lui donnant « leurs rires à boire. » Il arrive malheureusement que les Lu’umas n’aient pas d’homme assez mûr et viennent dans la nuit pour enlever un vieillard d’une autre tribu.


« Lorsque je demandai à l’ancien si une peuplade avait déjà essayé de leur faire la guerre, il prit un air sombre et garda le silence pendant quelques minutes. Après une courte méditation, il finit par me répondre d’un solennel : « Nous nous défendons contre eux, mais jamais nous ne marcherons sur leurs terres. Nous risquerions d’y entendre sa voix et sombrer dans la démence, piégés par lui et prisonniers à jamais. » Je l’interrogeai sur la façon dont ce dieu était apparu et il me répondit en riant. « Comme les démons dans votre Bible. Mais il n’a jamais mangé Mol’luk et O’let’te. Personne ne le peut, pas même lui. Le chant de Mol’luk et Koo’loo’loo le maintiendra dans son état de faiblesse jusqu’à ce que le dernier des Lu’umas disparaisse. Alors, il demeurera dans l’oubli, à jamais impuissant. » Son air grave revint et ses yeux s’assombrirent de nouveau. « Il faut que tu comprennes, dit-il à voix basse, qu’aucun Blanc ne doit apprendre son existence, ni celle des Lu’umas. Vous n’êtes pas assez sages pour ne pas les approcher. En voulant les massacrer, vos soldats fourniraient au mauvais dieu une nourriture trop abondante pour ne pas étendre son influence. Sois rassuré, nos guerriers empêcheront ces fous d’attaquer vos missions et vos villages maintenant que nous savons qu’ils s’en prennent à vous. Va et ne dis rien. »


Les pages qui suivaient cette étonnante rencontre étaient couvertes de traces et les mots y étaient parfaitement illisibles. Je m’y usai les yeux quelques minutes, tentant de voir à la lumière de ma lampe si quelques fragments pouvaient être devinés mais y renonçai très vite. Certains passages étaient définitivement perdus. Plus loin, une écriture assez claire pour être en partie lue émergeait à nouveau du papier abîmé.


« ... qu’il était fou de s’aventurer dans des forêts hostiles. Mais le Seigneur avait guidé mes pas jusqu’ici et je ne pouvais me résoudre à rebrousser chemin. Une présence humaine se manifestait déjà par des odeurs de feu de bois et de viandes cuites. M’approchant à petits pas, je finis par percevoir, au travers des bouquets de buissons, la douce lumière d’une clairière. Je m’accroupis en silence et observai le camp un long moment. Les habitations ne différaient pas de ce que j’avais pu voir chez...


« ... arrondis. Deux Indiennes y tressaient des paniers tandis que les enfants couraient en riant. Un groupe d’hommes se tenaient à l’écart et discutaient calmement. Leur apparence ne comportait aucune différence notable d’avec les autres tribus de la région et, jusqu’ici, rien n’indiquait une quelconque particularité. Je ne pouvais, depuis ma cachette, observer assez clairement les formes des tatouages en pâte de Toxicodendron Diversilobum brûlé, si communs chez les Miwoks de la côte. Leurs vêtements tannés pouvaient...


« ... paraissait si normal, si peu singulier que je fus pris de doutes. M’étais-je fourvoyé dans les denses forêts ? L’idée d’aller demander mon chemin me traversa même l’esprit. Mais lorsqu’un Indien costumé sortit d’une tente, je remerciai le Seigneur d’avoir retenu mon geste. Son accoutrement ne ressemblait à rien de ce que j’avais pu observer dans ma vie de missionnaire. Aucun élément ne pouvait représenter un faucon, un coyote ou un colibri. Un sombre assemblage d’étoffes vertes s’étirait jusqu’à la taille où il se séparait en plusieurs lambeaux qui s’entortillaient autour des jambes. Sa coiffe composée de feuillages tressés ornait un masque qui me glaça le sang. Il n’y avait rien d’essentiellement effrayant sur ce faciès, et c’est précisément en cela qu’il était horrible... car il n’y avait absolument rien. C’était un cercle parfaitement blanc sans ouvertures ni dessins ; une surface unie sur laquelle scintillait la lumière du soleil. À la vue de l’Indien, toute activité prit fin. Les enfants ne jouaient plus, les femmes avaient laissé leurs paniers tomber sur le sol et s’étaient levées. Tous regardaient vers lui, parfaitement immobiles et sans un bruit. Le plus complet des silences s’était abattu sur le camp et mon malaise s’en trouva exacerbé.


« Soudain, des dizaines d’hommes et de femmes apparurent de tous côtés et se rassemblèrent autour de l’affreux costume. Un chant aux tonalités démoniaques s’éleva derrière le masque et tous y répondirent en psalmodiant. Le sorcier leva alors les bras au ciel et prononça des mots aux consonances répugnantes avant de pointer la tente du doigt. Un homme aux cheveux gris en sortit à son tour et vint se placer devant lui. Ses yeux étaient clos et son visage inexpressif. Le sorcier lui prit la main et tout le monde se dirigea lentement dans la forêt, comme mû par un esprit diabolique. Me tournant désormais le dos, la tribu tout entière, enfants compris, marchait en fredonnant un mot étrange dans un rythme répétitif et envoûtant. Je ne saurais comment le retranscrire mais voilà l’orthographe qui s’en approche le plus dans une prononciation espagnole : Ioch’oto’o. La foule disparut au bout de quelques minutes, avalée par les grands séquoias, et je me trouvai seul, contemplant le camp vide depuis les buissons. Pris au dépourvu, je ne sus comment réagir à une telle scène et demeurai quelques instants hébété, les yeux posés sur un panier qui roulait dans l’herbe. Si l’on...


« ... mes connaissances sur les Miwoks. Sans l’étrange cérémonie, je n’aurais point trouvé de singularité justifiant une quelconque peur envers les Lu’umas. Il y avait pourtant cette tente de laquelle était sorti le sorcier dans son horrible costume. Une irrésistible tentation pesait sur mes pensées confuses. En y...


« ... sûr d’avoir crié, bien que je n’en aie pas souvenir. Que faisait cet homme dans la tente ? Rien ne put me l’indiquer. La frayeur me brûlait le séant et j’allais m’enfuir quand je croisai son regard. Sous sa tignasse grisonnante, deux yeux absents contemplaient un vide absolu, et aucun mouvement n’animait son corps famélique, si bien que je l’eusse cru mort s’il n’avait pas souri. Ses lèvres se figèrent sur une expression d’intense allégresse que...


« ... jambes ne répondaient plus. Je me mis à prier à voix basse, à supplier le Seigneur de me donner la force d’agir, de quitter cet endroit diabolique sans tarder. Comme une riposte, des murmures s’élevèrent autour de moi. Des dizaines de voix d’enfants qui chuchotaient ou fredonnaient doucement. La peur me fit lever et je courus vers ma cachette, pensant la tribu revenue de leur mystérieuse affaire, mais ne vis personne en me retournant. Le camp était toujours vide et pas une...


« ... de savoir comment. Je pourrais avoir des doutes, conclure au simple bruissement du vent dans les feuillages que l’émotion avait pu changer en voix humaines. Pourtant, Dieu est témoin de ma bonne foi quand j’assure qu’il s’agissait bien de murmures et non d’une illusion. À la lecture de cette terrible péripétie, on pourrait les penser effrayants et détestables, mais il n’en est rien. Ces voix étaient agréables à l’oreille, apaisantes et je dirais même rassurantes. Voilà ce qui me chassa de ce camp infernal ; la tentation que toutes ces mélodies ont eue sur mon cœur. Le malin est séduisant, les démons savent envoûter nos âmes faillibles et pécheresses. Est-il possible que des endroits...


« ... je prie désormais pour la délivrance, pour être sauvé de ces terribles souvenirs, que le Seigneur me pardonne la témérité dont j’ai fait preuve par péché d’orgueil. Seule Sa miséricorde... »


* * *


Je fermai le livre de mes mains tremblantes. Un esprit sensé avait toutes les raisons de croire à un faux, mais je le savais désormais parfaitement authentique. Le récit du frère Junìpero était déconcertant et les similitudes avec ma propre expérience me terrifiaient. Un grave problème se posait maintenant car, si la présence d’un gaz toxique dans la vallée pouvait tout expliquer, comment une tribu entière n’y avait-elle pas succombé en vivant au beau milieu des émanations ? Sans grandes connaissances géologiques, j’étais bien incapable de spéculer sur la nature d’un tel gaz, mais peut-être que le corps humain s’y accoutumait au fil du temps. Ces Lu’umas auraient alors été juste assez empoisonnés pour être déments sans en mourir. Au vu des dessins qui suivaient, le pauvre missionnaire n’en était pas sorti sans séquelles et semblait avoir sombré dans une psychose irréversible. Je craignais désormais pour ma propre santé mentale. Si toutefois mon esprit devait se détériorer jusqu’à la folie, j’étais bien décidé à percer le mystère avant de n’en être plus capable, car j’en avais peut-être déjà payé le prix. Une équipe d’archéologues serait probablement en mesure d’excaver des tablettes ou des objets gravés d’écritures insoupçonnées, changeant ainsi les vérités anthropologiques sur les Indiens d’Amérique du Nord. Bien que cela ne fût en rien mon domaine de connaissance, ces découvertes seraient mon dernier héritage.


Sur ces pensées, je rouvris le livre, plus déterminé que jamais, et y parcourus des notes de plus en plus chaotiques, une écriture de moins en moins lisible et cohérente au fil des pages.


« Ce sont désormais les songes qui me tourmentent. Mon sommeil est peuplé d’imageries impies et je me réveille chaque nuit en priant avec ferveur. Je revois le sorcier et son horrible masque lorsque mes yeux se ferment sur les profondeurs nocturnes. Il me pointe du doigt, répétant ce mot incompréhensible que je n’ose prononcer. Ioch’oto’o... S’agit-il de l’immonde divinité dont parlait le vieil Olompali ? Cette idée me glace le sang.


« Les visions qui m’assaillent lorsque je parviens à m’endormir sont si claires, si réelles que je peux les dessiner avec précision. Les mettre sur le papier semble apaiser le sentiment d’oppression dont je suis victime. Un œil sans iris me regarde où que je sois et seules mes œuvres blasphématoires adoucissent temporairement son influence. Je ne peux m’empêcher de douter, de croire qu’il s’agit là de sa volonté et non de la mienne. Le Seigneur pourra-t-il me pardonner ces...


« ... peur d’y retourner dans mon sommeil. Cette nuit, je me suis éveillé en criant, baignant dans la sueur. En songe, je marchais entre les grands séquoias sous une lune haute et rouge. Les murmures me sommaient de les rejoindre en promettant une allégresse infinie pour le reste de mon existence et au-delà. « Ouvre tes yeux, disaient-ils, contemple, et tu seras touché par...


« ... J’aimerais me croire fou, les délires sont parfois moins effrayants que la réalité. Si je n’y étais retourné qu’en rêve, pourquoi mes pieds étaient-ils couverts de boue ? Seigneur, je t’implore. Protège-moi des... »


La suite s’enlisait dans des taches illisibles sur les pages déteintes et rien d’autre ne pouvait en être tiré. Fallait-il y voir de la démence ? Le résultat d’une longue période de terribles hallucinations ? Les dessins du frère Junìpero pouvaient sûrement m’éclairer sur la nature de ses « visions. » À la lecture du récit, ce qui m’était d’abord apparu comme le produit d’un cerveau malade s’avérait bien plus clair que je ne l’avais pensé. Le premier représentait un shaman dont l’accoutrement correspondait au costume décrit dans le texte. Il pointait l’observateur du doigt et l’on pouvait presque entendre, derrière ce masque effrayant, une voix grave et profonde qui condamnait le missionnaire à une horrible destinée. Les églises en ruines des autres dessins évoquaient une grande paranoïa millénariste, un catastrophisme apocalyptique fiévreux. Mon regard fut attiré par des stèles souvent présentes dans ces œuvres démentes. Comme celle qui avait retenu mon attention un peu plus tôt, elles semblaient toutes gravées de petites lettres. Je me penchai au plus près du papier mais ne pus décrypter aucune de ces inscriptions à l’œil nu. C’est à l’aide d’une loupe que j’accédai enfin à des phrases étranges écrites en plusieurs langues que je recopiai sur mon carnet. Beaucoup d’entre elles reprenaient des passages de l’Ancien Testament où des massacres étaient évoqués ; d’autres portaient le nom de cette curieuse divinité, parfois « Ioch’oto’o » comme indiqué par le frère Junìpero, parfois dans le latin « Ioc Sototus », mais surtout dans cette mystérieuse écriture que j’osai appeler miwok. Je tombai finalement sur une phrase dont les airs prophétiques me firent frissonner. « Miseri, illi qvi avdiverunt, qvia vox Ioc Sototi illis insanvs faciet » : Malheureux ceux qui ont entendu, car la voix de Ioc Sototus les rendra fous.


* * *


Un étrange mal s’empara de moi. Des jours de maux et de fièvres passèrent et je restai au lit sans pouvoir manger ni penser. Mes nuits étaient habitées de rêves épouvantables, dénués de forme et de logique. Les images abstraites se succédaient lentement comme si je voyageais d’allée en allée dans un labyrinthe infini. Parfois, certains éléments du livre se glissaient dans l’obscurité des songes. J’y voyais des églises dévorées par les flammes ou englouties sous les racines d’arbres cyclopéens. J’entendais les ricanements espiègles d’enfants sauvages s’élever des profondeurs d’une forêt sans âge habitée par un esprit millénaire qui s’adressait à moi dans un langage inhumain dont les mots, à la fois caverneux et aériens, se mêlaient au bruissement des feuilles. La frontière entre rêve et éveil s’amenuisait, des souvenirs confus habillaient ma chambre de tourments et de menaces.


Une nuit, finalement, je flottai au-dessus de la vallée. Les cimes denses et serrées agitaient la canopée de vagues feuillues. Mes yeux perçaient la surface verte et observaient les plus petits détails du sol buissonneux. Je m’y voyais marcher entre les racines, bravant les ronces et les sumacs. Mon corps vieillissait à mesure qu’il descendait vers la clairière. Des esprits attendaient en riant doucement, les regards rivés sur l’étang immuable où reposaient des centaines de crânes marqués des mêmes deux mots en miwok « Ioch’oto’o. » Le sorcier était assis en tailleur, le dos contre le totem, le visage dans les mains. Les spectres se mirent en rang et marchèrent vers l’étang pour s’y enfoncer, prenant place aux côtés de ce qui jadis avait été leurs crânes avant de s’allonger dans la vase glaciale.


Lorsque mon corps parvint enfin au pied de la colline, ma conscience s’y effondra brutalement. Je retrouvai mes yeux, mes mains, mes jambes, décharnées par cette descente dans la vallée. Les douleurs de la vieillesse alourdissaient mes os et écrasaient mes muscles atrophiés. Marchant toujours, je finis par atteindre la clairière plongée dans un silence absolu. Le sorcier était là, adossé à la pierre lisse, le visage caché par des doigts squelettiques. Je n’osais agir et devais lutter contre le poids impitoyable de mon ossature pour rester debout. Des lamentations infernales mêlées de rires hystériques flottaient au-dessus de l’eau. Rien ne bougeait autour de moi, comme si je me trouvais piégé dans une photographie, prisonnier d’un instant vicieux de peurs sourdes. Le sorcier se leva brusquement dans un cri effroyable. Il n’avait pas de visage ; une peau lisse et blanche s’étendait du front jusqu’au menton. Je ne saurais comment décrire cette tête monstrueuse mais il me sembla y percevoir un sourire abominable que moi seul pouvais deviner. Je le vis s’approcher à une vitesse invraisemblable, flottant dans les airs, propulsé par une force invisible. Son crâne me percuta dans un ricanement assourdissant et j’ouvris les yeux en hurlant dans un lit trempé de sueur.


La lumière du soleil inondait ma chambre et les fièvres semblaient m’avoir quitté. Je courus à mon bureau en quête des dessins du missionnaire... mais le livre n’y était plus.


* * *


Brûlant de soupçons, j’entrai sans doute dans la librairie avec une trop grande hâte car le commerçant sursauta derrière son comptoir. Dans la petite maison, j’avais fouillé les armoires de fond en comble, éparpillé les innombrables notes et dossiers de ma carrière de professeur, examiné le dessous du lit, retourné les draps et coussins, passé chaque pièce en revue jusqu’aux moindres recoins du cellier. Quelque chose était arrivé durant ces quatre jours embrumés de fièvres et de cauchemars. Avais-je, comme le frère Junìpero, souffert de crises de somnambulisme et essayé de me débarrasser du livre sans m’en rendre compte ? Dans mon esprit germaient alors des craintes nouvelles, emplies de mystérieux voleurs animés d’intentions assez fortes pour gravir à pied le flanc des collines en pleine nuit.


Lorsque j’interrogeai le libraire, il se gratta la tête d’une main embarrassée. « Je vous avoue ne pas m’en rappeler, monsieur, mais laissez-moi consulter mes comptes. » Il tourna un instant des pages couvertes de listes, de dates et de prix, puis s’exclama d’un ton victorieux.


— Ah, voici ! Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, c’est bien cela ?

— Non, non, pas du tout. Il s’agissait d’une étude sur les Miwoks rédigée par un missionnaire franciscain.

— C’est curieux, je n’ai qu’une vente pour ce lundi.

— Nous parlons bien du lundi de cette semaine ?

— Précisément. Par ailleurs... Je vous demande pardon monsieur, n’en soyez pas froissé, mais je ne me souviens pas de vous non plus.

— C’est votre collègue qui me l’a vendu.

— Mon collègue ?

— Oui, le jeune homme moustachu.


Le libraire parut soudainement contrarié. Il baissa les yeux sur son livre de comptes et marmonna quelques messes basses puis revint à moi d’un air froid.


— N’y voyez aucune offense, monsieur, mais vous devez vous tromper car je n’ai jamais eu d’employé ni de collègue. Êtes-vous sûr qu’il ne s’agissait pas d’une autre librairie ?

— C’est impossible ! le coupai-je sèchement. Je me souviens parfaitement avoir acheté cet ouvrage ici-même. Ces étagères-là et votre vieille machine à écrire sous le portrait d’Egard Poe, j’ai tout cela bien en mémoire.

— Admettez pourtant que, n’ayant pas d’employé, il ne pouvait y avoir personne d’autre que moi pour vous vendre un livre.

— Mais enfin, puisque je vous dis... Vous mentez. Oui, voilà, vous mentez ! Pourquoi mentez-vous ? Qu’avez-vous donc à cacher ?


Le libraire eut un geste de recul que je suivis en l’attrapant par le col. « Que savez-vous sur la vallée ? Le totem, l’écriture miwok ? » Ses cheveux s’ébouriffèrent et ses yeux s’écarquillèrent de surprise. Il tenta de se dégager en empoignant mes avant-bras et finit par me repousser d’un geste brusque qui m’envoya dans une rangée d’étagères. Des livres s’étalèrent sur le sol dans un grand fracas. « Un problème Henry ? » Un large gaillard en tablier blanc venait d’entrer avec couteau à la main. « Je ne sais pas, répondit le libraire en se tournant vers moi, avons-nous toujours un problème, monsieur ? » Je me relevai douloureusement et sortis sans dire un mot. « Ne vous avisez pas de revenir », cria le gaillard depuis le pas de la porte, « chez Henry comme chez nous autres. » Il rentra dans sa boucherie d’où il pointa le couteau vers moi d’un air menaçant avant de me chasser d’un revers de main.


Je me hâtai de regagner la voiture sous les regards indiscrets des badauds qui se retournaient sur mon passage. Des têtes apparaissaient de derrière les fenêtres et les vitrines des boutiques pour épier le petit scandale alléchant à ressortir dans les ragots de fin de journée. Humilié, je baissai le menton en feignant l’innocence, accélérant le pas sous une pluie d’yeux jugeurs. Mais les regards se firent plus insistants à mesure que les passants se multipliaient sur le trottoir. Sous les chapeaux et les ombrelles, des visages mornes m’observaient comme un intrus soupçonné de méfaits ou d’intentions mauvaises. Je vis des individus taciturnes me fixer au loin sans prendre la peine de cacher leur surveillance. La honte se transforma en crainte. Un grand nombre de gens semblaient nourrir des sentiments hostiles à mon égard, bien plus que de simples jugements que l’on accorde à une dispute en public. Il y avait dans leurs yeux une sorte de mise en garde, comme si j’en savais trop sur un secret longuement gardé. Ces gens-là connaissaient la vallée et ce qu’elle renfermait. Ce que je croyais être une découverte n’en était rien. J’étais tombé dans un piège en regardant ce qu’il ne fallait pas voir, en écoutant ce qu'il ne fallait pas entendre, et on était désormais après moi.


* * *


Des ombres lunaires s’agitaient sur le plafond. La fenêtre ouverte laissait passer la lumière claire d’un ciel nocturne bien dégagé. Assis derrière le poêle, je buvais une troisième tasse de café, attentif au moindre bruit à l’extérieur, impatient de voir les couleurs du matin qui annonceraient mon départ. De multiples théories s’assemblaient. L’hypothèse d’un culte secret voué à un esprit malfaisant paraissait probable. Bien des choses avaient dû se produire depuis le récit du missionnaire. Les Lu’umas avaient disparu, les guerres et la ruée vers l’or étaient passées par là. Qui sait de combien d’âmes Ioch’oto’o s’était nourri ; combien avaient rejoint ses rangs après quelques expériences hallucinées dans les bois ? J’avais peut-être empiété sur le territoire d’une société occulte. Mes recherches apparaissaient sans doute comme un affront à leur divinité.


Une foule de questions se déversait dans mon esprit. Tout pouvait être envisagé ; des enlèvements, des sacrifices et Dieu sait quelles immondices. L’éthique voulait que je partage mes soupçons, mais qui m’eût cru ? Si l’affaire devait être éclaircie, d’une manière ou d’une autre, il fallait d’abord assurer ma sécurité. Un hôtel quelque part me donnerait le temps de trouver une solution, qui appeler, où aller. En attendant, il était impératif de ne pas dormir. Je ne pouvais m’aventurer seul dans la nuit en proie à d’obscurs individus venus pour m’enlever ou me tuer. Je me resservis un café en caressant le bois verni de mon bâton de marche. Face à un agresseur, son efficacité eût sûrement été nulle, mais le toucher me rassurait. La meilleure solution était de m’enfuir à la vue d’intrus, m’échapper par la fenêtre opposée à leur arrivée en priant pour que personne ne vienne m’y cueillir. Il ne fallait pas dormir. Surtout pas dormir. Rester éveillé. Quoi qu’il arrivât, il ne fallait pas dormir. Pas dormir.


C’est alors que mes yeux s’ouvrirent sur des branches noires. Entre les feuilles, une lune rouge brillait haut dans le ciel. Mes bottes glissaient sur l’herbe boueuse à mesure que j’avançais dans l’obscurité jusqu’à ce que je visse les pierres s’allumer. Une à une, elles me dévoilèrent la voie vers la voix. Sa voix. Avec les lumières vint le chant résonnant sur les troncs. Je fermais les yeux tout en marchant. Les parfums délicieux de fleurs antiques me guidaient vers cette mélodie aérienne qui me prenait au ventre.


J’arrivai au milieu d’un cercle formé par d’immenses séquoias. Au centre, une boule rayonnait d’une couleur qu’aucun mot ne pouvait nommer. Une brume dense flottait à sa surface dans une lente rotation. La voix émanait du noyau de cette sphère lumineuse et je fus invité à m’agenouiller. Tout ce en quoi je croyais fut balayé. La boule se mit à bouillonner et enfla par à-coups, palpitant comme un cœur qui pompait mes pensées. Elle grandit encore et encore jusqu’à m’avaler tout entier. Je me sentis nu et enveloppé d’un chaud cocon protecteur. J’étais en paix, dans une quiétude parfaite et sans limites. Les douleurs propres au corps humain s’évaporèrent dans une sensation de vide salvateur, une absence de maux et de souffrance. Mais la brume s’assombrit brusquement et se teinta d’un rouge menaçant. Des images dansèrent autour de moi ; des images dont je ne savais si elles appartenaient au passé ou à l’avenir. Des hommes et des femmes hurlaient, écrasés par les tentacules d’arbres millénaires, et leurs cous cédaient à la pression dans d’affreux craquements. Sur un tapis boisé de racines mouvantes, une troupe d’enfants accourut en dansant une ronde espiègle rythmée par des éclats de rire. Des sourires joyeux illuminaient leurs visages d’intenses allégresses et de leurs gloussements s’élevait une fumée verdâtre. Sans y prêter attention, ils continuaient à sautiller innocemment en levant les mains au ciel. Autour d’eux les arbres grinçaient et ondulaient pour diriger le gaz vers un entrelacement buissonneux qui ressemblait à une porte ouverte sur l’inconnu. Lorsque mon regard revint sur les enfants, ils dansaient toujours. Leurs yeux rieurs me scrutaient d’un air goguenard. Ils s’adressèrent ensuite à moi dans cette langue maudite aux consonances inhumaines. Je percevais, dans les syllabes rocailleuses, une invitation à les rejoindre, à passer la porte pour entrer dans la ronde et danser avec eux, souffler des volutes de fumée verte dont le maître se nourrissait. Ils me promettaient un retour dans le cocon, sans douleur, sans peine et sans souffrance ; une béatitude complète et éternelle. Pourtant, quelque chose m’en empêchait. Une puissante volonté de résistance venait troubler la tentation des délices sans fin. Je me sentais leurré et affaibli par des promesses pernicieuses. On cherchait à me corrompre. Sous les décombres de ma raison, une petite voix grelottante me mettait en garde. « C’est lui ! C’est lui qui parle à travers eux ! Va-t’en ! »


Comme s’ils l’entendaient aussi, les enfants s’arrêtèrent soudainement de danser et leurs sourires se muèrent en grimaces haineuses. Alors que je reculais de frayeur, ils se jetèrent sur moi en hurlant. Les images se mélangèrent les unes aux autres et les lumières se troublèrent dans un tourbillon de cris et de plaintes.


* * *


Je m’éveillai dans la maison, étourdi d’angoisse. Mes oreilles entendaient encore le craquement des branches et les chants aériens. Je me maudissais pour m’être enfoncé dans le sommeil malgré les risques, car quelqu’un était venu. Le poêle et les lampes à huile étaient allumés. Je me levai doucement, tâtonnant toujours en quête de mon bâton de marche, scrutant les moindres coins de la pièce. Les indices d’une présence étaient disséminés çà et là. Des empreintes boueuses salissaient le sol devant la porte d’entrée, la lucarne du poêle était ouverte, des brins d’herbes sèches traînaient par endroits. Avait-on prévu d’incendier ma maison ? Cette pensée me remplit de colère. Comment osaient-ils me tourmenter ainsi sur ma propriété dans ce pays où l’on avait le droit de tirer sur quiconque s’introduisait chez nous sans permission ? J’avais acquis cette terre et ces murs, le mystère de la vallée s’était imposé à moi, pourquoi jouer avec mes nerfs au lieu de me tuer simplement ?


Furieux, je me dirigeai vers la porte pour hurler sur les intrus s’ils étaient toujours là, leur montrer mon indignation avant qu’ils ne fissent ce qu’ils voulaient de moi. Mais après deux pas sur le plancher, je m’aperçus au son gémissant de mes bottes que mes jambes entières étaient couvertes de boue. Mon sang se glaça. La boue... les brins d’herbe dans mes cheveux... les épines dans mon pantalon...


Dehors, la lune flottait au zénith, rouge comme un rubis terne dans une mer noire. Je balayai lentement la pièce du regard en m’arrêtant sur chaque objet. Les murs étaient tapissés de traces brunâtres, de ce liquide poisseux qui recouvre les troncs pourris. Dans mon carnet si précieux que je trouvai au pied du bureau, la majeure partie du texte était perdue, masquée par de grandes taches, effacée par endroits sous des gouttes d’eau boueuse. Les dernières pages étaient noircies d’une écriture que je ne me connaissais pas. Des inscriptions en langue miwok se mêlaient à des phrases latines aberrantes aux airs de prophéties. Le nom de Ioc Sototus, en grandes lettres chaotiques, apparaissait partout. « J’aimerais me croire fou. Les délires sont parfois moins effrayants que la réalité », avait dit le frère Junìpero.


Dans le poêle crépitant, sur les braises craquantes, fumant et gémissant, des vieux morceaux de cuir incandescents noircissaient en se consumant.


* * *


Institut dominicain de San Bernardo pour le soulagement des aliénés


Le 16 juin 1928,


Admission d’un patient dont l’identité est pour l’instant inconnue. L’individu, probablement âgé d’une cinquantaine d’années, paraît très affaibli physiquement et semble atteint d’un trouble psychotique traduit par une catharsis totale. Il demeure immobile et son visage affiche une expression de béatitude permanente. Ses pupilles ne réagissent à aucun stimulus visuel. Possible état de choc au vu des conditions dans lesquelles il a été trouvé.


Les policiers du comté de San Bernardo l’ont amené après l’avoir appréhendé sur la route, vagabondant entièrement nu et répétant, selon leur témoignage, deux mots incompréhensibles.


Dr Harold Paul Lowell



 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   hersen   
1/7/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Eh bien, voilà une histoire qui nous plonge dans l'effrayant !

l'écriture est précise, solide, et elle a un côté "sérieux" qui donne le ton a l'histoire.

Il n'y a pas d'échappatoire, ce ton lancinant nous suivra jusqu'à la dernière ligne.

c'est un texte qui prend du temps, pour lequel il n'y a pas beaucoup de repères puisque deux histoires sont superposées, mais que ce sont les mêmes histoires qui se répètent.

je ne sais quelle est la part d'élucubration de l'auteur et les bases réelles (contes etc) de ce peuple, mais il a su créer une ambiance.

dans un sens, ce texte me donne l'impression d'un texte ancien, peut-être la narration qui fait que le gluant nous colle à la peau. mais il y a surtout un ton monocorde de narration.
Je suppose que c'est voulu, mais il y a quelques longueurs, je pense, surtout dans les extraits du fameux livre ancien.

   poldutor   
16/7/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Diogène,

Curieuse histoire que cette longue nouvelle.
Le narrateur aperçoit au cours de ses promenades une zone du ciel au dessus d'une foret de sequoias géants, entièrement désertée par les oiseaux.
Voulant en avoir le cœur net,il décide de visiter cet endroit.
Alors commencent pour lui, tout un tas de phénomènes tous plus effrayant les uns que les autres...
Histoire glaçante, jusqu'à la fin un peu prévisible...
Cette nouvelle est magnifiquement écrite, le suspense est savamment distillé...

Cordialement
poldutor

   Malitorne   
19/7/2019
 a aimé ce texte 
Bien
On dirait un récit du début du 20ème siècle, tant par le style que par le thème. C'était l'époque des grandes explorations vers des contrées inconnues et dangereuses. On retrouve cet esprit dans la façon de narrer l'aventure. Le style, parfois empesé, sied ainsi parfaitement à l'époque. L'intrigue, malgré sa longueur, parvient à capter l'attention aidée par son côté horrifique. Les ressorts ont déjà été repris (découverte d'un manuscrit) mais ça fonctionne plutôt bien.
C'est effectivement la fin qui déçoit, comme si vous ne saviez comment terminer. Vous auriez dû, à mon avis, prendre la parti du fantastique et exploiter ce filon jusqu'au bout. La pirouette de la folie c'est vraiment bateau.

   Davide   
20/7/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Diogène,

Ce texte m'a fait penser - en partie - à l'intrigue du film "Shutter Island", de même qu'à certains scénarios de jeux vidéos horrifiques.

J'ai bien aimé cette plongée progressive et maîtrisée dans la démence, même si je regrette un début qui traîne en longueur, notamment en raison des descriptions forestières...
Progressivement, la narration semble judicieusement se perdre dans les méandres de la pensée du narrateur, dans le flou de son univers, enfermant le lecteur dans une prison de noirceur sans issue possible.

Un huis clos qui tient ses promesses, mais dans lequel j'aurais préféré davantage "d'actions", quelque chose d'un peu plus haletant...

En somme, j'ai passé un bon moment de lecture ! Vraiment !

Merci Diogène,

Davide

Edit : Le registre, combinant habilement horreur et fantastique, m'amène à me poser une question essentielle à la relecture du dénouement : la narrateur souffrant de troubles psychotiques a-t-il tout inventé ? Ou bien - comme l'exergue le laisse supposer - ses recherches obstinées dans ce coin de campagne perdu l'ont-elles rendu fou ? Dans ce cas, pour quelle(s) raison(s) ?
Je serais curieux d'en savoir davantage sur les intentions de l'auteur et les mystères qu'ombragent les séquoias de cette nouvelle.

   senglar   
20/7/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Bonjour Diogene,


Vous allez rire... ou pas, mais l'autre jour je me faisais la même réflexion en observant le vol des hirondelles du haut d'une fenêtre de mansarde de ma demeure. Pourquoi, aussi habiles qu'elles fussent, évitaient-elles certains endroits en leurs crochets - pas forcément tendus de fils électriques ou autres dont elles se jouaient - elles qui s'attaquaient à mon chien - l'épuisant en rase-mottes - quand il aboyait, en bandes tournoyantes.

Excellente introduction !

ooo --- OOO --- ooo

Et puis le début du voyage...

Point de vautours, pour le lecteur cela devrait être un excellent présage.
Point de nécrophages, point de cadavre !
Alors comment comptez-vous nous apeurer ?

ooo --- OOO --- ooo

Un crâne de pierre anthropomarinomorphe et puis le sumac... et puis ce cri que l'on entend et qui est est le nôtre...
En fait on a tous connu ça après avoir ingurgité de mauvais champignons...
la distorsion du temps, les démons...
Et puis...

ooo --- OOO --- ooo

Et puis... Ben le retour à la réalité, la fuite dans le monde civilisé.
Mais la réalité est tellement fade, y compris pour un philologue qu'on se le dise... qui veut se persuader du contraire.

(et pourtant ils ont déchiffré les glyphes mayas)

ooo --- OOO --- ooo

Les Miwaks !

Vous lisez le latin ? (Ben oui évidemment, quelle question !...)

Où la solution est peut-être dans un apocryphe...

ooo --- OOO --- ooo

Ah le travail des missionnaires espagnols en Amérique précolombienne ! Mais bien sûr qu'il faut y croire. Les Espagnols avaient enfin trouvé là-bas (lol ! je parle des siècles passés qui n'étaient tendres pour personne) un peuple plus cruel que celui des Inquisiteurs. Etre plus cruel qu'Ignace de Loyola, Faut'l' faire Non ?
Horrifier l'Effroyable Inquisition !
Les Incas l'ont fait !

ooo --- OOO --- ooo

Ben oui, voilà les Li'umas..
qui sauvent et composent avec le Christ-Roi et leurs coutumes...
A condition que...

Cela me rappelle quelque peu l'intallation de l'Eglise primitive chez nous dans nos lieux de cultes païens...

ooo --- OOO --- ooo

Pour ma part je sais bien que si j'étais libraire je ne vendrai jamais un tel ouvrage... parce qu'il me serait VISCERALEMENT ATTACHE.
C'est pourquoi je ne pourrais jamais être libraire.
Mais comment font-ils ?
Car je sais qu'ils sont amoureux de leurs livres !

Et bien les chamans sont en nous... mais ce sont nos mains qui font battre leurs tambours...

ooo --- OOO --- ooo

Le narrateur se sera-t-il persuadé qu'il devait payer le prix dû aux Espagnols ?
Religion catholique (Ô Isabelle !) et Incas mêlées...

Aura bu trop de mescal...

ooo --- OOO --- ooo

La re-visite avortée au libraire met mal à l'aise. Pourquoi ridiculiser votre héros ? (j'enlève le +)

ooo --- OOO --- ooo

Puis fièvre...
Caprice d'Européen gâté ?

ooo --- OOO --- ooo

Et... le décrochage d'avec la réalité classique !

ooo --- OOO --- OOO

Et aussi...une conclusion peut-être trop classique.

Ce qui me vaut mon deuxième (-)

ooo --- OOO --- ooo


Peut-être l'auteur - qui m'est certes bien supérieur - devrait-il digérer ses leçons de philologie...

Toujours est-il qu'il mérite un grand coup de coiffe Inca !


Senglar

   Ellis   
22/7/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Excellente nouvelle, très bien écrite. L'auteur a réussi merveilleusement bien à planter le décor et à transcrire l'ambiance de cette région. Le suspense monte crescendo et les effets de surprise sont très bien menés. La forêt est un personnage à part entière, elle est vivante, observe le narrateur, tantôt accueillante, tantôt menaçante. J'aime particulièrement l'idée du livre dans le livre qui fait progresser l'intrigue et dont les passages manquants créent une frustration bizarrement plaisante à la lecture. Cette nouvelle m'a captivée, je ne l'ai pas lâchée du début à la fin. Son style très ''visuel'' m'a rappelé l'ambiance de la bande dessinée que j'adore''The end'' de Zep. Merci pour ce moment.

   Diogene   
22/7/2019

   Shepard   
27/7/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Diogene

Une nouvelle, qui sans trop me mouiller, s'inspire du mythos Lovecraftien : langage antique (et désagréable =)), journal ancien, statue portant la fameuse iconographie de Chtulu, promesse d'une éternité 'heureuse' si l'on s'efface mais qui est un portail vers la fin du monde... ou au moins de la sanité mentale. On a aussi le 'bookstore'.

Bon j'adore le genre et l'horreur, donc pas 100% objectif, j'ai bien aimé l'ensemble de l'intrigue bien que deux points faibles :
- Comment le personnage se retrouve à chasser ce mystère, ce n'est pas clair. Tolérable sur une nouvelle courte, mais sur une longueur comme ça on pourrait s'attendre à un peu plus
- La fin, déjà relevé par d'autre, est assez faible malheureusement. On s'attend à 100% à la folie du personnage (surtout si on connait le genre... on devine à partir de la découverte de la statue qu'il n'en sortira pas indemne). Donc je voyais venir autre chose, en plus, que juste l'internement. Encore une fois, tolérable sur un format plus court, mais trop peu ici.

Je pense que c'est peut-être induit par le fait que l'auteur nous donne un extrait de quelque chose de plus long ? Peut-être réadapté ?

L'ambiance est là, mais certaines phrases pourraient être revues. (Ex au hasard en survolant le texte :)
" Un peu plus loin, la terre ondule de petites buttes parsemées de touffes d’arbres pareilles à des bouquets de brocolis aléatoirement posés au milieu des surfaces nues." -> C'est long, et ce 'aléatoirement' ... ça ne me plaît pas, c'est trop

"Le sentiment d’irréel aurait pu me faire croire à n’importe quelle aberration, comme le témoignait ce cri que je poussai dans un moment d’épouvante." -> Je ne suis même pas certain de ce que l'auteur a voulu transmettre dans la première partie. La seconde est poussive à mon avis.

Des problèmes de choix de mot aussi :
'La surface était si plate, si dénuée de mouvement qu’elle semblait solide, comme un miroir d’argent qui renvoyait au ciel sa sinistre lumière." -> Je ne vois vraiment pas en quoi un miroir ou la lumière du ciel seraient 'sinistres' dans ces conditions.

Je pense que l'auteur sait rendre l'ambiance, il n'a pas besoin d'utiliser autant de mots... Plus court est souvent plus fort, mais cela n'empêche pas certaines tournures plus complexes pour briser le rythme. Attention à ne pas tomber dans le mauvais équilibre...

Dans l'ensemble, je salue la nouvelle dans un genre quasi-absent du site, il y a du travail là dessus, une histoire et de la recherche (les détails historiques, par exemple, sont crédibles sans être pénibles). Je serais curieux de lire plus de votre plume, il y a les idées et les références qui me plaisent.

A bientôt et bonne continuation

   maria   
5/8/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Diogene,

Je n'accroche pas en général, à ce genre de littérature, mais, là : quel texte et quels commentaires ! Comment et quoi dire après ça ?
L'érudition a rendu le personnage fou, n'est ce pas ? Je m'inquiète
pour l'auteur !
Plusieurs langues sont évoquées, le français est ici très, très bien traité, me semble t- il. Mais était il nécessaire de reproduire autant
d'extraits du livre, et si longs?

Merci pour le partage et à bientôt.

   boisluzy   
27/8/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Magnifique et terrifiante nouvelle. Poe est cité, enfin, se dit-on, l'inspirateur majeur de l'auteur apparait malicieusement dans l'obscure librairie! Mais l'Américain ne vous fait pas de l'ombre. Au contraire, il vous accompagne, bienveillant, dans les méandres de l'esprit torturé de cet imprudent professeur. Et le lecteur, lui aussi, vous suit pas à pas et retient son souffle. J'ai beaucoup aimé la mise en place de l'intrigue à travers cette description extrêmement détaillée de la nature. Bravo!


Oniris Copyright © 2007-2019