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Réalisme/Historique
dowvid : L'ogre
 Publié le 13/12/13  -  10 commentaires  -  6962 caractères  -  76 lectures    Autres textes du même auteur

Edgar est avide de savoir…


L'ogre


Il était une fois un homme.


Vous l'appellerez comme vous voudrez.


Moi, je le nommerai Edgar. C'est un beau nom ça, Edgar.


Voilà.


Alors, il était une fois Edgar.


Edgar qui ? Peu importe. Je ne me souviens jamais des noms. Les prénoms, oui, parfois, si je fais un effort. Les visages, toujours.


Celui d'Edgar était remarquable : osseux, allongé, un nez profilé au-dessous de deux sourcils touffus qui surplombaient des yeux d'un gris cendré, comme du charbon qui n'a plus rien à brûler. Les pommettes saillantes détournaient l'attention des gens de sa bouche minimale, pincée, aux lèvres minces et pâles.


Ces lèvres qui ne s'entrouvraient que le temps d'avaler un repas, de reprendre son souffle parfois, et de dire bien peu de mots. Il avait pourtant une voix douce et confortable, sonore, odorante, colorée. Une voix apaisante, qui forçait à tendre l'oreille et à écouter. Mais elle se faisait si rare, cette voix.


Edgar n'avait pas grand-chose à dire, alors il se taisait la plupart du temps. Il regardait, il écoutait, il sentait. Il intégrait ce et ceux qui l'entouraient. Il s'en nourrissait presque. Un ogre. Voilà, Edgar était un ogre.


Il était une fois un ogre nommé Edgar.


Pas un ogre comme dans les contes commençant par : il était une fois. Non, un ogre d'une autre nature. Pas d'une taille démesurée, pas plus grand que vous ou moi. Pas un cyclope non plus, deux yeux comme tout le monde. Un type ordinaire, pas tellement beau, mais remarquable. Une capacité à englober ce qui l'entourait qui frisait le gargantuesque. Il était avide de connaissance. Jamais repu, il vous obligeait quasiment à l'informer de tout ce que vous saviez. Un jour, un vieux charpentier était passé par là. Le type était spécialisé dans le maritime. Toute sa vie il avait construit des embarcations : du petit youyou à la baleinière, la barque, la yole, le sloop. Toujours des ossatures de bois et un revêtement de planches ou de contreplaqué marin. Et de l'étoupe par-ci, et de la fibre par-là. Un charpentier, un ancien, un artisan. Edgar avait tant insisté que l'autre avait dû passer la journée et la soirée à tout expliquer à l'ogre. Edgar l'avait écouté avec tant d'attention que le lendemain, il avait dessiné un plan complet pour un quillard avec toutes les membrures, les renforts, les accastillages. Le vieux était repassé par là et était demeuré ébahi devant ce travail. Il ne manquait rien, tout y était.


Une autre fois, un musicien reconnu s'était arrêté en entendant les accords qu'Edgar plaquait sur le piano familial. Il avait reconnu une cadence semblable à ce que le grand Oscar Peterson laissait fuser sous ses doigts aussi agiles que l'oiseau-mouche. Il était entré pour voir qui jouait de la sorte. Le grand efflanqué d'Edgar déboulait des notes, syncopait des rythmes, cadençait des suites à l'infini, ses longues mains effleurant les blanches et les noires comme s'il avait caressé une peau de femme. Le grand musicien s'était assis là et avait écouté l'ogre pendant de longues minutes. Puis il avait dû entrer dans les détails de l'harmonisation, expliquant les tétracordes, les inversions, les substitutions, les contrepoints. Edgar ne connaissait rien de tout cela, mais son oreille lui dictait toutes les notes naturellement. Le jour d'après, Edgar avait commencé à écrire des musiques sur papier, parfois même sans les avoir jouées avant. Et ça s'avérait toujours réussi.


Il était une fois un homme intelligent nommé Edgar.


Pas très beau, pas très élégant, peu convoité par les femmes, mais suprêmement intelligent. Dans sa famille, tout le monde savait. Dans le voisinage, on savait aussi. Certains voyageurs avaient répandu la nouvelle sur leur passage. Il existait ici un homme suprêmement intelligent, qui pouvait vous dessiner Notre-Dame de Paris de mémoire, après en avoir vu quelques images seulement. Un homme qui vous composait des sonates sans jamais être allé dans un conservatoire ou une école. Qui vous jouait des airs de jazz endiablés, qui reproduisait une chanson entendue comme ça à la radio. Qui avait dessiné des plans exhaustifs pour construire des bateaux, des maisons, des meubles. Qui pouvait vous décliner Pi jusqu'à la soixante-quatrième décimale. Un être exceptionnel, d'une intelligence hors du commun.


Mais un homme brisé.


Il était une fois un ogre nommé Edgar, suprêmement intelligent.


Il était aussi une fois un homme brisé.


Edgar ne savait pas pourquoi tout le monde le regardait de cette façon. Pourquoi tant de gens venaient le voir, lui parler, l'écouter, lui faire des propositions. Il n'aimait pas qu'on le touche. Il n'aimait pas qu'on le regarde. Il ne comprenait pas ce qu'on attendait de lui. Dans sa tête, le brouillard permanent subissait sans arrêt les assauts de la tempête d'éclairs que faisaient les chiffres. Des chiffres, des équivalences, des harmonies mathématiques, toutes ces inconnues dévalaient de son cerveau pour aboutir sur les feuilles de papier, sur le grand tableau vert, sur le vieux piano de bois qui avaient été placés là par ses parents, par ses proches. Il ne comprenait pas. Il ne savait pas pourquoi il avait écrit ces notes sur des portées salies, comment il avait élaboré ces formules compliquées remplies de parenthèses, de signes étranges, d'infinis. Edgar ne contrôlait rien. Il subissait. Mais tout était parfait. Ses harmonies, ses plans, ses formules, tout était vrai, tout fonctionnait, comme s'il avait étudié tous ces domaines. Et il n'était à peu près jamais sorti de chez ses parents.


Il avait été une fois une femme.


Edgar avait vu ses yeux verts comme la forêt, ses lèvres pleines comme un fruit juteux, ses cheveux bruns comme la terre du jardin. Il avait respiré l'odeur de fraise qui la suivait. Au fond de lui-même, il avait senti une énergie soudaine. Un désir inconnu avait envahi son être tout entier. Il ne savait pas quoi, il ne savait pas pourquoi. Il était incapable d'en définir la formule. Mais il le ressentait dans ses os, dans ses organes, dans sa tête. Puis elle avait disparu, emportée au bras de son homme, comme l'eau dans le fond du bain, un dernier glouglou d'espoir.


Il était une fois un fantôme d'ogre.


Dans la grande maison, les murs résonnent encore de l'écho des visiteurs qui s'extasiaient devant les prouesses silencieuses d'Edgar. Les murs portent encore les stigmates de ses plans, de ses élucubrations. Le vieux piano est refroidi, refermé à jamais sur les sculptures harmoniques de l'ogre.


Le verdict est tombé, comme un voile sur la lumière du jour : Edgar est désormais en état catatonique. Nul ne peut savoir pourquoi, ni s'il en sortira un jour.


Sur un coin du mur donnant sur la fenêtre qui ouvre sur le jardin, quelques mots de son écriture saccadée : "C'est toujours pour l'amour qu'on devient fou. Ça doit être plein d'amour parce que c'est plein d'fous tout partout…"*



* Serge Fiori et Harmonium, "Comme un sage", disque L'Heptade, 1976.


 
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   Anonyme   
20/11/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour
Très joli texte. Très bon rythme, ça se lit tout seul.
Un seul bémol, ici :
"Il était aussi une fois un homme brisé." le "aussi" casse mon rythme de lecture.
J'ai aimé l'histoire et la façon de la raconter. J'ai pensé évidemment à l'autisme mais la fin a changé la donne. Aucune importance, des êtres ainsi faits existent probablement. L'amour est cruel, on ne le répètera jamais assez.

   alvinabec   
20/11/2013
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,
Texte on ne peut plus elliptique où le lecteur est constamment baladé sans pouvoir poser ses fesses sur un trépied stable.
J'ai successivement cru lire un conte, une allégorie, un portrait d'autiste léger puis celui d'un schizophrène délirant, enfin un homme en état de catatonie, non un fantôme d'ogre 'tué' par un chagrin d'amour. A cause de ces occurrences multiples que le texte propose, je n'ai pu accroché à ce personnage, pour moi protéiforme.

   socque   
22/11/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Voilà une histoire glaçante, je trouve, un instantané effrayant, logique, implacable et loufoque. Une réussite dans son genre, un mouvement efficace, mais je trouve la fin faiblarde : l'ogre malheureux détruit par l'amour, pour moi c'est un peu facile... J'ai eu l'impression que vous n'aviez pas trouvé comment clore votre idée, votre déclinaison de talent malheureux.

   jaimme   
30/11/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
L'idée est très belle et vouloir l'écrire à la manière d'un conte une très bonne idée. Je regrette pourtant deux choses: trop de fois vous répétez "il était une fois...", dans un texte aussi court je n'en vois pas l'utilité et cela casse le rythme de la lecture; la fin, d'autre part, n'est pas assez claire ("emportée au bras de son homme" ne donne pas de clef évidente"), elle manque d'être peaufinée et c'est dommage car les expressions poétiques sont présentes sans être assez nombreuses.
C'est donc, à mon goût, et seulement à mon goût attention, presque réussi.

   i-zimbra   
13/12/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Une belle idée, qui n'a pas besoin d'être originale.

"Intelligent" arrive cinq fois, trois fois "suprêmement". Bien, moi déjà je ne sais pas trop ce que c'est, intelligent, mais l'ogre montre surtout de grandes facultés de régurgitation. Il aurait fallu quelques exemples de plus, et moins les développer. Le faire plus physicien ou philosophe que musicien, puisqu'il est défini comme avide de savoir.
Que la fille soit partie au bras d'un autre laisse penser que la déchéance d'Edgar peut venir d'une déception amoureuse ; c'est dommage, parce que tout son parcours tend à prouver que c'est sa rationalisation dévorante qui a simplement buté sur l'ineffable.
Je ne regrette pas de ne pas avoir entendu sa musique. S'il pouvait s'avérer vrai musicien, il se sauverait par sublimation.

   Robot   
13/12/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ce qui me semble curieux, c'est que j'ai eu envie de poursuivre ce texte jusqu'à la fin car cette forme de mystère me plaisait. Je voulais savoir ce qu' était Edgar. Mais mon exigence était trop concrète puisque lecture terminée je n'en sais guère plus sur ce qu'était le personnage. Je sais tout sur ses capacités, mais il reste un mystère cet affamé de savoir qui semble ne pas connaître le comment de ce qu'il sait... et au fond, cela me plaît.

   Pepito   
13/12/2013
Forme: çà file à toute allure, belle envolée.

Peut-être, un à la ligne avant "Un jour, un vieux..." et un abus de "Il avait été une fois..."

Une palme pour "Une capacité à englober ce qui l'entourait qui frisait le gargantuesque."

Fond : les décimales de Pi m'ont d'abord gêné, avant de réaliser que tout est maths, en dehors de l'imagination.

Merci pour la lecture

Pepito

   placebo   
13/12/2013
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai lu ; le début me faisait penser à un manga de Tezuka, la femme insecte, sur une personne qui "avale" les talents des autres. Et puis on part dans un monde froid et mathématiques, finalement, avec une unique femme comme bougie dans la nuit.

Je trouve que le texte arrive à maintenir une certaine tension tout du long et que la fin arrive presque rapidement/sans très bien tout dévoiler. Bon, j'accepte de ne pas tout savoir ^^ J'aime bien le prénom Edgar pour ce personnage.

Bonne continuation,
placebo

   senglar   
21/12/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Dowvid,


Que conclure de ce récit aux allures de conte, comptine et parabole ? Que la femme est plus complexe que le plan d'un quillard, d'une galère (voyez où celle-ci a mené notre héros !*), que l'architecture de Notre-Dame avec ses gargouilles (ibidem*), que la structure d'une mélodie de Beethoven (ibid*), puisque que celle-ci à fait péter les plombs, les sens du remarquable cerveau comme des remarquables oreilles d'Edgar.

Le voilà donc "catatonique" à cause d'une femme des bois qui a fait glouglou. Pour le guérir je conseillerais un flacon d'Obao à la fraise... des bois.

Cela va de soi :)

Pas si ogre que cela l'Edgar, mais diablement attachant !

Brabant :)))

   carbona   
11/11/2015
 a aimé ce texte 
Pas ↑
Bonjour,

Je n'ai pas été très séduite pas ce texte. D'emblée je n'accroche pas avec l'adresse au lecteur du début et puis la structure du récit 'il était une fois..." ne me plaît pas beaucoup car ça traîne. Donc je m'ennuie un peu et commence à survoler les prouesses d'Edgar jusqu'à "Edgar ne savait pas pourquoi tout le monde le regardait de cette façon." où là je pense à une personne autiste et cette possibilité éveille mon intérêt. Mais je suis déçue car le récit introduit la femme, la cause de son état catatonique.

Catatonique, je ne connaissais pas, en cherchant dans le dictionnaire j'ai vu que c'est un état léthargique très souvent rencontré dans des cas de schizophrénie. Est-ce le cas ici ? Ou s'agit-il d'une personne autiste comme je me l'étais imaginé ?

La chute "mourir" d'amour ne me séduit pas.

Une autre fois peut-être.

Merci pour ce texte.


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