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Sentimental/Romanesque
JonathanBret : L'amitié du monde
 Publié le 17/12/13  -  6 commentaires  -  8836 caractères  -  96 lectures    Autres textes du même auteur

La tristesse des choses, c'est qu'elles se répètent chaque jour.


L'amitié du monde


"– On sait que l'amour peut extrêmement nous nuire.

Que l'amour est inférieur à l'amitié.

En revanche, cette seconde peut-elle réellement nous nuire

ou n'est-elle tout simplement belle en toute occasion ? –"


Je n'arrive pas à dormir. Je ne me souviens même pas à quand remonte ma dernière vraie nuit. Je comate de temps en temps mais cela ne dépasse pas plus de deux trois minutes. Ici le monde ne dort jamais, et ses soleils artificiels brillent inlassablement. Et encore, je ne parle pas des immenses vers métalliques que je croise chaque jour. Je n'arrive pas à m'y habituer, je ne les supporte plus. Je suis là, allongé la quasi-totalité de la journée et de la nuit. Un paradoxe plutôt étrange à vrai dire, de ne pas dormir en étant constamment dans la position la plus adéquate. Mais les gens m'en empêchent, le regard du monde m'angoisse et je ne peux me résigner à m'en détourner, j'ai peur de ce qui peut arriver si je le perds de vue.

Avec moi il y a mon chien, seule marque vivante à mes côtés. Il y a bien tous les autres mais eux ils se comportent comme des machines. J'ai arrêté de chercher de quelconques traces d'humanité en eux, ça me rendait triste. Il s'appelle Jocelyn, comme moi. Ainsi il est mon égal, nous sommes deux à survivre. Du temps où je côtoyais le monde, j'ai pu acquérir de nombreuses choses. Elles constituent aujourd'hui ma forteresse. Un château, aux hauts remparts qui se dressent contre le mépris. Ce n'est pas extraordinaire mais j'ai appris à m'y sentir bien, je me suis habitué à l'odeur, et le sol est devenu petit à petit un matelas qui ne me dérange plus. Je ne me plains jamais, j'ai arrêté, mais il y a bien un petit quelque chose qui me dérange, deux en fait ; je ne sais plus qui je suis, et le pire, la pitié dans le regard des enfants. Choses très opposées je vous l'accorde.

Je me souviens qu'il y a longtemps j'étais à cette prestigieuse école non loin d'où je me trouve aujourd'hui. Promis à un avenir radieux saupoudré de gloire. Je n'ai jamais su ce qui a basculé, ou mon cerveau l'a mis dans un tiroir dissimulé dans ses fins fonds et il a délibérément balancé la clé. Je n'ai plus de nom, plus d'identité. Ici on ne m'adresse que très rarement la parole, et uniquement par la formule impersonnelle "monsieur". Peut-être même que mon prénom est factice, j'ai dû l'entendre un jour et je l'ai assimilé. L'être se construit tout au long du chemin, grâce à l'enseignement qu'il tire de ses actions. Ce que je suis n'est sûrement que le résultat du déterminisme de la vie. En tout cas, personne ne m'a jamais reconnu, et je ne les reconnais pas non plus donc je ne sais quoi penser. J'accepte ma vie car je n'en suis plus le maître. J'ai perdu cette illusion. Chose que je ne souhaite à personne. L'innocence m'a quitté, et elle constitue ma plus grosse perte.

Je la retrouve tous les jours chez les enfants. Je la touche du regard. Et j'ai parfois cette sordide impression qu'elle me poursuit, qu'elle me nargue. Parmi ceux qui me regardent, m'observent au lieu de détourner les yeux comme leurs aînés. Ils se demandent qui je suis, mais je sais qu'ils comprennent ma différence. C'est un regard que je n'arrive plus beaucoup à soutenir.

"Attention à la marche en descendant du train – sonnerie stridente". Voilà à quoi se résume ma journée. C'est la seule voix que j'entends. J'avais un ami qui la connaissait en plusieurs langues mais il a trouvé mieux ailleurs. Moi son caractère répétitif me rend totalement confus. Jocelyn n'aboie plus. Il s'est acclimaté aux bruits, au passage incessant et ne rechigne pas à sa condition. Il est heureux quoi qu'il arrive tant qu'il est avec moi. Et je suis devenu comme lui avec le temps. Je regarde le plafond, le temps passe, se perd, mais je ne m'en soucie plus, j'ai arrêté d'essayer de le retrouver.

Le bruit des vers se fait de plus en plus rare. Sa fréquence s'abaisse petit à petit jusqu'à devenir nulle. Signe que la soirée est déjà bien entamée. Le ver va laisser sa place aux machines puis à une heure de paix salvatrice avant que le monde se remette de nouveau à tourner. Métro – travaux – repos c'est ainsi qu'est ma formule. La vie me revient lentement lors du troisième mouvement, court moment de plaisir auquel j'essaye de consacrer tout mon être, se perdre totalement n'est pas facile du côté du bonheur, malgré toute mon expérience sur l'autre versant.

Le monde s'arrête, les soleils eux sont intarissables. Le silence est partout, je peux entendre mon être résonner. Je n'emmène jamais Jocelyn avec moi pour ces petites balades nocturnes, j'ai peur qu'on me vole mes affaires encore une fois. Je me balade, visite des endroits que je connais par cœur, observe l'avancée des rénovations. Les civilisations se construisent, s'autodétruisent pour rebâtir encore plus haut, plus solide, plus beau. J'espère ne pas être le seul à subir leurs chutes inévitables. J'arrête d'être négatif promis, je n'y fais plus attention de nos jours. L'évolution de l'être a apporté des distributeurs de nourriture et de boisson. Je n'ai même plus besoin de sortir pour trouver à manger. Et la chose la plus incroyable, les sanitaires publics. Ils me répugnaient dans ma jeunesse, aujourd'hui ils sont une bénédiction. Il faut son passe pour y entrer mais j'escalade le tourniquet. Par chance les portes des toilettes n'atteignent pas le plafond, elles sont mon sport quotidien. Je me maintiens en forme pour faire mes besoins, ça, ça arrive encore à me faire rire. Et puis c'est plus sûr qu'au milieu des voies, dans la pénombre infestée de rats, qui sont aussi sociables que leurs homologues humains. En revanche le passe est nécessaire pour la distribution d'eau, raison principale pour laquelle j'ai dû m'habituer à l'odeur. Je suis la crasse du monde. Un déchet rejeté sur la rive. Tout le monde le voit, en prend conscience, et la peur de le devenir à son tour le fait l'ignorer sciemment.

L'être humain est têtu. Comme je l'ai dit l'eau n'est pas en libre-service. Pourtant je ne me résigne pas à en espérer chaque fois. Quelques anciennes traces de mon éducation. Je cogne le lavabo, les murs et, par malheur, frappe la borne d'accès à ce lieu. Une alarme insoutenable se met à retentir. Une grille s'abaisse violemment devant moi. Je suis bloqué dans des chiottes, je ne pensais pas tomber si bas.

La rage qui m'habite martèle la grille. Je suis la face cachée du monde qui, bien qu'ensevelie, ne veut pas disparaître. On peut perdre toute trace d'humanité sans pour autant effacer son instinct de survie. L'enfermement augmente ma claustrophobie, que j'avais tempérée avec ma nouvelle vie. L'alarme s'est arrêtée mais j'entends maintenant Jocelyn aboyer au loin. Son sixième sens a senti que j'étais en danger mais l'éducation qu'il a reçue le fait rester à sa place. Qu'elle soit bonne ou mauvaise, l'éducation ne peut prétendre à rendre nos actes meilleurs face au danger. Ses aboiements décuplent ma haine contre cette grille qui me vole, une seconde fois, ma liberté. Je ne sais pas depuis combien de temps je frappe. Un homme en gilet orange s'approche de moi. Il me demande de me calmer. Après plusieurs minutes d'insultes en tout genre je retrouve peu à peu mes esprits. Je me rappelle que mon temps de liberté partielle n'est jamais très long. Le monde s'arrête très peu de tourner ici. Son badge spécial me libère enfin. Il parle mais je n'entends rien. Je cours, je dois retrouver Jocelyn.

En chemin, l'homme au gilet me revient en mémoire. Sa présence est caractéristique de la remise en service des vers de ferraille. Mon fidèle ami est donc seul au milieu de ce monde. Mes pensées m'ont embrouillé. Je n'ai pas pris le bon chemin, je suis de l'autre côté. Je remarque un attroupement, des gens crient, font des grands gestes, je m'y précipite. Jocelyn est au milieu des voies. Il tourne en rond, me cherche du regard. Il est perdu. Les gens sont attroupés des deux côtés. Ils ont peur pour sa vie et, parallèlement, répugnent à trop s'approcher du bord. Je me jette sur les rails. Jocelyn se précipite sur moi. Son amour explose, un bonheur à l'état brut que je partage avec lui. Derrière moi les gens crient de plus en plus fort. Je m'approche du bord, le hisse tant bien que mal sur le quai. S'ensuit un bruit étrange que je ne connaissais pas jusqu'à ce jour.

Les civilisations bâtissent inlassablement leur empire, petit à petit, bout par bout. Que valent quelques détails vétustes lorsque le confort ambiant est optimal ? Je suis la face cachée qui permettra à cette civilisation d'être plus en sécurité. Je suis au départ d'une nouvelle vague de construction. Une participation anonyme qui va s'oublier dans le temps avec Jocelyn. Le Moi d'abord, puis le Lui. Le monde continue, éternelle roue increvable. J'espère que Jocelyn ne va pas croire que je l'ai abandonné.


 
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   socque   
23/11/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une histoire touchante que celle de ce clochard totalement perdu qui meurt en sauvant son chien, mais je ne comprends pas bien ces phrases à la fin : "Je suis la face cachée qui permettra à cette civilisation d'être plus en sécurité.(...) puis le Lui." En quoi l'existence de sans-abris est-elle nécessaire à la sécurité de notre civilisation ?
Très belle dernière phrase pour moi, en revanche. L'écriture distanciée, qui révèle peu à peu, par petites touches, me paraît bien adaptée au sujet.

   Coline-Dé   
3/12/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Le titre est très mauvais, j'ai failli ne pas lire le texte et c'eût été dommage !
Le monde décrit est d'abord étrange et fait penser à la SF :
-" Ici le monde ne dort jamais, et ses soleils artificiels brillent inlassablement. "
jusqu'à ce qu'on découvre qu'il s'agit en fait d'un sdf, mais présenté d'une façon décalée qui lui donne un côté radicalement "exotique".

Il y a incontestablement une écriture efficace, soignée et une atmosphère bien particulière, dûe au point de vue adopté pour décrire le personnage et les faits.

C'est très habilement fait, très convaincant. le seul petit bémol que je puisse émettre concerne la fin, un poil confuse :
- "Je suis au départ d'une nouvelle vague de construction. Une participation anonyme qui va s'oublier dans le temps avec Jocelyn. Le Moi d'abord, puis le Lui."
J'aurais modifié cette fin pour lui laisser seulement la charge émotionnelle, en supprimant les considérations philosophico-sociologiques.
Mais un bon texte, à mon goût !

   in-flight   
23/12/2013
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour,

Départ SF avec « machines », « vers métalliques », « seules marques vivantes ». Et non ! C’est une triste réalité qui va être développée.

Je sais que ce n’est pas l’intention du texte mais le 3ème paragraphe décrit la vie antérieure au déclin du personnage ; on nous parle d’une grande école qu’il a fréquenté, de quelqu’un promis à un avenir radieux. Soit, mais qu’est ce que cela apporte au texte ? Vous voulez montrer l’univers d’un SDF et pas les raisons de sa déchéance. Est-ce un prétexte pour expliquer le registre de langue assez développé du narrateur ? Si c’est le cas, je comprends mais le lecteur aimerait alors en savoir plus sur les raisons de cette chute sociale.

« Je sais qu’ils comprennent ma différence » : je ne pense pas que les enfants « comprennent ma différence », je pense qu’ « ils remarquent ma différence ».
« Sa présence est caractéristique de la remise… » : on peut alléger la phrase : « sa présence signale, sa présence signifie… »
« Je suis la face cachée qui permettra à cette civilisation d'être plus en sécurité » : j’ai également tiqué sur cette phrase. Je la comprends dans le sens où on est rassuré, on a un sentiment de sécurité en voyant la misère des autres qui nous est étrangère. Mais je me dis que si cette « face est cachée », alors c’est qu’on ne peut la voir.
Bref, c’est confus à tel point que je m’embrouille moi-même. Le sens de la phrase n’est pas très clair. Il mériterait d’être « fluidifier ».

Bonne continuation.

   MariCe   
1/1/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une très belle et triste histoire, très bien écrite, très bien décrite. Mais je n'ai pas compris pourquoi avoir placé ce texte dans la catégorie "sentimental", malgré le lien très fort entre ce pauvre homme et son chien. Je pensais plutôt à une très forte réflexion.
Bonne continuation.

   Asrya   
24/8/2014
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai décidé de m'attarder sur cette nouvelle après avoir lu le "résumé" que je trouvais extrêmement poétique, vrai, si triste.

De cette façon, je me suis attendu à plonger dans un univers de misère : chose faite.

Vous nous proposez un récit touchant, qui s'appuie sur la réalité de la vie, parfois sordide, sans entrer dans du "pathos" ; au contraire bercé de belles images, sobres et émouvantes.

Je pense qu'apporter un peu plus de légèreté à ce texte en ce qui concerne la forme serait un atout ; certaines phrases devraient à mon sens être plus appuyées (ne pas hésiter à faire davantage de paragraphes)

La ponctuation m'a aussi gêné de temps en temps, j'en donne quelques exemples :

"Un château, aux hauts remparts qui se dressent contre le mépris. Ce n'est pas extraordinaire mais j'ai appris à m'y sentir bien, je me suis habitué à l'odeur, et le sol est devenu petit à petit un matelas qui ne me dérange plus."

"La vie me revient lentement lors du troisième mouvement, court moment de plaisir auquel j'essaye de consacrer tout mon être, se perdre totalement n'est pas facile du côté du bonheur, malgré toute mon expérience sur l'autre versant."

Trop de virgules à mon sens, qui pour le coup ne collent pas avec la détresse du personnage.

Autre exemple inverse que j'ai repéré

"Moi son caractère répétitif me rend totalement confus."

J'aurais au contraire mis une virgule après le "Moi" pour insister sur le caractère personnel de la réflexion. (ce n'est qu'une question de goût...)

Bref, au-delà de la forme, je n'ai pas grand chose à dire.
Le style est plaisant, la qualité d'écriture est indéniable, peut-être que l'écrit manque d'originalité, mais cela reste agréable à lire.

Je vous remercie pour ces quelques lignes,

Au plaisir de vous lire à nouveau,

Asrya.

   carbona   
28/10/2015
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

Jusqu'à l'annonce du quai de gare, je croyais le personnage dans un hôpital.

Il y a quelques passages que je retiens comme la scène aux toilettes publiques et le regard des enfants mais sinon dans son ensemble j'ai trouvé que le discours manquait de concret, trop impalpable à mon goût.

Merci pour ce texte.


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