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Policier/Noir/Thriller
emju : Le mur
 Publié le 25/09/18  -  6 commentaires  -  20481 caractères  -  65 lectures    Autres textes du même auteur

"La mort de l'autre, c'est ça : ce mur, ce sens interdit contre lequel on se cogne tous les jours."
Christine ORBAN


Le mur


Chaque matin, Louis se levait au ralenti. Il savait comment s'y prendre pour ne pas réveiller des douleurs latentes prêtes à le briser. Cette année, l'hiver était précoce. L'automne s'était enfui à grands pas pour céder la place aux froidures envahissantes. Son corps répondit à son cerveau comme un mécanisme bien huilé : il se souleva doucement, prit appui sur ses coudes et resta ainsi quelques secondes, le regard encore embrumé de sommeil. La lumière de l'aube qui s'infiltrait par l'interstice des volets le rappela à l'ordre. Il se redressa, s'adossa à l'oreiller, poussa le drap devant lui et sortit une jambe légèrement tremblotante. Il fut tout de suite saisi par le froid qui régnait dans la chambre, passa outre et extirpa l'autre jambe du lit bien chaud. Une fois debout, il enfila la robe de chambre grenat que Berthie lui avait offerte. Il passa la porte non sans jeter un regard mouillé sur les mariés qui souriaient à l'objectif, il y avait cinquante ans déjà. C'était une autre époque, un autre monde, une autre histoire. Maintenant, il était seul avec lui-même et s'était habitué à l'unité ; une seule assiette, un seul verre, une seule fourchette et un seul couteau : chez lui, tout était en un seul exemplaire.


Dans la cuisine, l'horloge qu'il tenait de ses parents sonna sept heures. Avec le temps, les aiguilles ne lui faisaient plus de cadeau, accentuant les rides de sa vie qui passait trop vite. Il était bien fini le temps quand il se levait à quatre heures, avalait un grand bol de café noir et partait traire les vaches. Maintenant, restait Mignonne qu'il dorlotait car elle était sa seule et unique famille.


Avec Berthie, il n'avait pas eu d'enfant et comme Dieu l'avait voulu ainsi eh bien ils avaient fait avec. Ils s'étaient aimés à la fleur de l'âge, aux blés tendres, mûrs puis gâtés quand Louis avait vu sa chère femme perdre sa bonne humeur, se faner, se plisser et partir sans un bruit. Il était là, penché sur son bol de café brûlant à ressasser ses souvenirs quand le coucou toujours gaillard le somma de se lever. Voilà une heure qu'il rêvassait et Mignonne meuglait dans l'étable désormais trop grande pour elle. Il attrapa sa casquette à carreaux, enfila son bleu de travail, mit ses bottes et sortit. Dehors, il se ravisa et rentra prendre une vieille veste doublée de mouton qui lui tiendrait chaud.

Il se trouva alors comme chaque fois, face au mur de la honte. Il le surnommait ainsi car, depuis qu'il était là, Louis n'avait cessé de le salir. Il le faisait en souvenir du temps passé. Il y a longtemps avec Berthie, ils aimaient aller se promener au bout du champ, plonger leur regard dans la vallée pour en prendre plein les mirettes. En ce temps-là, ils étaient seuls dans la grande prairie au-dessus du village qui grimpait vers eux. Ils ne se lassaient jamais de la mer de toits qui ondulait et s'écrasait à leurs pieds. Le clocher paradait dans le ciel et la girouette tournait au gré du vent qui amenait sur leur visage contenté, les bonnes odeurs de leur Provence. Il avança vers la pierre sans âme, la mettant en garde, la provoquant encore. Au pied, des herbes sauvages tentaient une escalade et étaient si frêles qu'elles frissonnaient bien qu'agrippées et tenaces. Louis était maintenant tout près et colla son oreille pour mieux entendre. Derrière s'était installé le chaos qui détruisait son point de vue. Il donna un coup de poing au mur qui ni ne broncha, ni ne vacilla, ni ne s'écroula.


Il revient chez lui lentement puis pressa le pas en entendant beugler la vache.

Tout en tirant sur les pis gonflés de lait, il se souvint d'un samedi de juin qui devait être le début de son long calvaire. La journée avait pourtant bien commencé et ne laissait rien présager du cataclysme qui allait s'abattre sur lui. À dix heures pile à sa tocante, alors qu'il désherbait le petit chemin derrière l'appentis, il entendit une voiture arriver et s'était étonné d'une visite qu'il n'attendait pas. À part le facteur qui montait une fois par mois lui remettre sa pension et le médecin qui était venu lui piquer les fesses, il ne voyait pas qui cela pouvait être. On ne venait jamais au "champ clair" car les jeunes qui avaient au village remplacé les vieux d'antan, ne s'y aventuraient pas. On disait de lui qu'il était un peu fou et qu'il dormait avec sa carabine. Alors, on restait sur ses gardes et prudent.

Quant à Louis, il allait une fois par semaine faire provision de l'essentiel, du vin surtout qui le réchauffait quand il était au plus bas. On le regardait de biais, pour éviter ses élucubrations qui tenaient en otage et menaçaient du pire si on s'y dérobait. Après quelques verres "chez Pierre", le bistrot de la place, il remontait sur son vélo et continuait ses divagations tout en pédalant jusqu'à la ferme. Avant, il n'aurait pas bu une goutte mais, depuis que Berthie l'avait quitté, il fallait bien qu'il agrémente un quotidien sans âme.


Ce matin-là, il s'était redressé en poussant un petit cri de douleur car le rhumatisme latent l'avait traversé d'ondes électriques. Ébloui par le soleil, il porta sa main en visière et vit s'approcher une grosse voiture blanche. Elle gagnait du terrain et il crut qu'elle allait passer son chemin ; elle s'arrêta face à lui, encore fumante.

La porte s'ouvrit côté conducteur et un homme jeune en sortit, humant l'air comme s'il était en pays conquis. L'apercevant, il l'avait salué d'un signe de tête, était remonté dans sa voiture pour aller se garer devant la maison abandonnée non loin de là. Louis s'était demandé ce qu'il pouvait bien vouloir à cette maison branlante, envahie par les mauvaises herbes et grouillante de bêtes inhospitalières. L'homme fit le tour des murs lézardés, entra par la porte ouverte à tous vents, resta un bon quart d'heure puis ressortit le sourire aux lèvres.

Louis ne l'avait pas quitté des yeux et, le soleil déjà haut dans le ciel, éclairait sa campagne d'une drôle de lumière. Alors, il avait flairé un mauvais présage et s'était juré de ne laisser quiconque envahir son paysage.


Une semaine plus tard, tôt le matin, l'homme était revenu avec une femme tout droit sortie d'un magazine de mode. Il savait de quoi il parlait, Louis, car il avait vu des pin-up comme elle, paradant sur les murs de "chez Pierre". Il avait même fantasmé sur les longues jambes et les seins généreux.

Il était dans son jardin quand elle vint vers lui et lui annonça, sans préambule, qu'ils étaient ses nouveaux voisins. Louis tomba des nues et faillit recevoir sur le pied droit la bêche qui lui était tombée des mains. Il n'avait rien dit, serré des dents et était rentré chez lui ronger son frein. Furieux, il avait saisi la bouteille de vin et s'était versé un grand verre qu'il avait bu d'un trait. Puis, il s'était précipité à la fenêtre, avait écarté un pan du rideau et suivi les allées et venues. Un camion était arrivé et déversait du sable devant la maison. Louis souleva sa casquette, se gratta le crâne et se resservit une autre rasade.


Au fur et à mesure que le sable s'étalait sur le sol, le sang montait à la tête de Louis. À midi, le coucou avait pointé son bec et égrainé les douze coups. Il était là, les bras ballants et le vin mauvais. Chancelant, il s'était dirigé vers la grande armoire, en avait ouvert les deux battants et attrapé le fusil qui gardait une grosse miche de pain enveloppée dans un torchon, du linge brodé par Berthie, de la vaisselle de leur mariage et tant d'autres pacotilles chères à son cœur. Il courut vers la porte grande ouverte et sortit en plein soleil. Il pointa l'arme sur l'ennemi qui, assis à l'ombre de l'olivier, buvait et mangeait. Le spectacle bon enfant avait viré au cauchemar quand le fusil était venu chatouiller la nuque de la femme appuyée au tronc d'un arbre. Louis l'avait alors braqué sur l'homme en le sommant de déguerpir au plus vite s'il ne voulait pas recevoir un "pruneau dans la calebasse".

Quand la place fut vide, il se félicita de son pouvoir de dissuasion. Il avait tellement bu qu'il ne s'était même pas rendu compte de la portée de son geste. Il passa une bonne partie de l'après-midi, allongé sous l'olivier, à cuver son vin. Mignonne se manifestant, il s'en était retourné, un peu gris, vaquer à ses occupations.


Le matin suivant, alors qu'il arrachait quelques carottes pour son bouillon, il vit sous ses yeux ébahis quatre pieds fouler sa terre. Il avait levé la tête prudemment et reconnut Paul-Louis et Fernand qui le dévisageaient d'un air sévère. Les deux gendarmes avaient perdu toute bonhomie et l'austérité de leur mise républicaine pouvait faire craindre le pire. Il les invita à prendre un remontant, espérant dissiper le malentendu. Les faces rougeaudes avaient accepté et bu cul sec. Fernand s'était raclé la gorge à plusieurs reprises et quand la voix fut claire, il lui avait dit le but de leur visite, sa querelle avec les voisins.

Louis l'avait écouté sans broncher et souriait béatement. Une fois partis, il s'était adressé au miroir juché au-dessus de la cheminée. Le visage qui s'offrait était confiant et il savait qu'il ne devait pas le décevoir.


Trois jours plus tard, il avait vu arriver les voisins à grand renfort de camions et d'ouvriers qui piétinaient sa jolie prairie. Il voulut les faire fuir avec son fusil mais se trouva confronté à une armée de pelles et de pioches qui le dissuadèrent de toute malveillance. On lui avait même lancé des pierres et il était parti ventre à terre se réfugier près de Mignonne.

Pendant quatre longues semaines, il vit son coin de Provence agoniser sous les coups de truelles et les briques qui écrasaient la terre. Le mur s'élevait un peu plus chaque jour et, au fur à mesure, le joli village de la vallée disparaissait derrière le béton qui lui bouchait la vue.

Quand il fut achevé, Louis eut l'impression d'être en prison et pleura. Six mois avaient passé et décembre ne laissait aucun répit à la nature frigorifiée et stérile. Le grand mur était debout, imposant, impassible, indestructible. Chaque matin, Louis le souillait en crachant et en pissant dessus.


Ce matin-là, il s'était senti fatigué et impuissant devant la pierre qui le narguait. Il savait que ses jours étaient comptés et, avant de rejoindre Berthie, il s'était promis de franchir la frontière pour aller contempler son village, là-bas au bout du champ. Il avait menacé souvent, lancé des épluchures par-dessus la muraille, et l'avait bariolée de bouses de vaches.


Rien n'y avait fait, il résistait et savait très bien qu'il serait toujours plus fort que lui. C'était pot de fer contre pot de terre et Louis, lui, c'était sa terre qu'il défendrait jusqu'à la mort.


Après avoir trait Mignonne, il s'assit quelques instants et lui caressa le flanc. Il s'en voulait déjà de la laisser seule mais la mort ne l'autoriserait pas à l'emmener avec lui. Il n'allait quand même pas la faire disparaître pour lui éviter l'ennui. Il lui parla au creux de l'oreille, jeta un dernier regard dans l'étable où, autrefois, les vaches se serraient les unes contre les autres et où la paille s'étalait chaude et généreuse.

Tout près, la niche de Bonbon n'avait pas bougé. Louis revit le bâtard gambader dans les jambes de Berthie, cherchant une caresse, mordillant sa jupe : les larmes emplirent ses yeux, coulèrent sur sa barbe mal taillée, s'y retinrent en équilibre puis tombèrent dans son cou.


À pas lents, il arpenta le jardin où régnait en été la pagaille. Tandis que le potager guerroyait avec les fleurs pour élargir son domaine, le verger lançait des obus qui éclataient en chair tendre et juteuse sur le patchwork des légumes aux couleurs bigarrées.

En ce mois de décembre, le jardin était mort comme Louis et traînait sa langueur en gelées matinales qui les transperçaient tous les deux. Comme à chaque fois qu'il revenait de l'étable, il n'avait pas besoin de regarder l'heure car le coucou sortait sa tête joviale pour l'accueillir. Il était neuf heures et cela faisait deux heures qu'il était debout.

Derrière le mur, c'était le silence. L'ennemi, depuis le début des frimas, n'émergeait pas avant dix heures. Louis savait qu'ils étaient debout, au bruit des volets claquant sur le mur et c'est, à ce moment même, à partir de ce bruit sec et récurrent, qu'il ne se sentait plus chez lui.

Il était en train de trancher du saucisson quand le "clac" figea son couteau en l'air. Une fois encore, il perdit l'appétit et se contenta de deux rondelles qu'il grignota debout. Il but d'un trait un verre de vin rouge, attrapa sa grosse veste et sortit.

Dehors, il gelait à pierre fendre et le brouillard paressait à se lever. Le jardin, sous un linceul givré, respirait à peine et les arbres laissaient pendre tristement leurs longs bras décharnés. Dans ce paysage désolé et amoindri par le mur, Louis se sentit tout à coup désespéré. Il savait que l'hiver n'était qu'une étape et, qu'aux beaux jours, il retrouverait sa campagne vivante et colorée. Mais, maintenant, rien n'était plus comme avant. Après la grisaille, il y aurait encore la grisaille et jamais plus il ne foulerait sa terre originelle. Le mur était là, bastion de l'indifférence où régnait en écho son immense souffrance.


Il était plus que temps d'en finir et cette pensée qu'il nourrissait sans oser la concrétiser lui parut une évidence.


À midi sonnant, il ouvrit la grande armoire et prit son fusil.


Dehors, tout était calme et le brouillard avait levé son rideau pour le laisser passer. Il avança dans le chemin qui le conduisait droit au mur. Il marchait d'un bon pas comme s'il partait en croisade délivrer une ville aux mains des barbares. Le fusil lui semblait léger comme une plume et dans la poche de sa veste, les cartouches suivaient son pas cadencé. Il avançait comme un fauve prêt à bondir sur sa proie. Il n'avait qu'une obsession, faire place nette pour retrouver la beauté de son paysage. Bien qu'il gelât dehors, son corps suintait de partout et son visage était inondé de sueur.

À cet instant précis, son cerveau se mit à vaciller, car le mur était là. Il suivit mètre par mètre la pierre, tête baissée, le fusil collé à son côté. Plus il avançait, plus il était impatient de retrouver sa terre. À deux pas, le mur cassait sa ligne par un angle droit qui filait dans la campagne. Il s'arrêta le nez sur l'arête et attendit.

L'homme qui lui pourrissait la vie était tout près, en train de couper du bois. Il avait opté pour une scie électrique ce qui décuplait la haine de Louis, adepte de la beauté et du silence. Quand la machine fonctionnait, il devait tendre l'oreille pour percevoir les cloches du village et l'aboiement des chiens.

Le crissement de la scie le fit tressaillir comme un beau diable, le fusil en joue et le doigt sur la gâchette. L'autre, assourdi par le bruit, ne l'entendit même pas arriver et reçut une balle dans le dos. Il tomba sur le ventre et l'engin continua son ignoble besogne. Le sang giclait de partout dessinant sur la terre des flaques disparates. Au même moment, la porte de la maison s'ouvrit et la femme n'eut même pas le temps de sortir. Louis la visa en plein cœur et elle s'effondra sur le seuil. Il n'avait rien perdu de son adresse et le tir ça le connaissait. Il l'avait pratiqué pour défendre sa peau là-bas, hors des tranchées, quand il s'élançait sur la terre jonchée de cadavres. Il en avait gardé des séquelles et c'était bien grâce à Berthie s'il avait pu réapprendre à vivre.

Quand il était rentré de l'enfer, il se réveillait toutes les nuits en se tenant le ventre, croyant voir ses tripes et son sang pisser partout. Et encore maintenant, à quatre-vingt-dix ans passés, il devait défendre son territoire mais ne s'en plaignait pas car c'était une juste cause.

Il ne s'était pas rendu compte de la portée de son geste, il l'avait fait, un point c'est tout. C'était une question d'honneur pour sa belle prairie.

Il rentra chez lui sans se presser, heureux d'avoir retrouvé sa tranquillité. Il vaqua à ses occupations coutumières, mangea une soupe épaisse, étala sur son pain un pâté de tête et partit s'allonger faire une sieste. Dans la chambre austère, le poêle ronflait doucement et Louis, le visage souriant, s'endormit. Il rêva d'avant avec Berthie puis, quand il était en culotte courte dans la cour de la ferme.

Ses parents, Philomène et Albert, étaient morts depuis si longtemps qu'il s'étonna de les revoir en rêve et eut, au réveil, l'impression qu'ils voulaient lui transmettre un message.


Il se leva, barbouillé et fatigué d'avoir erré si longtemps dans le labyrinthe du sommeil. Il entra dans la cuisine et constata qu'il était cinq heures du soir. La nuit était tombée et l'ombre s'était installée partout dans la pièce. Il alluma la lumière qui lui fit mal aux yeux et se rappela Mignonne. Il se tapota les joues pour se réveiller et parcourut les quelques mètres qui le séparaient de l'étable. Sa belle était là, couchée sur la paille et semblait elle aussi ailleurs. Elle leva vers lui ses grands yeux noirs puis se mit debout pour l'accueillir. Il s'assit sous ses pis gorgés de lait et tira doucement dessus, comme il savait si bien le faire.

Une fois soulagée, elle meugla en signe de remerciement. Il caressa son flanc et sortit. La nuit s'était épaissie et le froid avait gagné du terrain. Il eut l'impression de traverser un bloc de glace en se hâtant vers la maison. Avant d'ouvrir la porte, il jeta un regard en arrière et se félicita du travail accompli. Il allait enfin passer la nuit, seul dans sa prairie. Il dormit si bien qu'il n'entendit pas le coucou dégainer les sept heures. Il se réveilla un peu plus tard, paressa pour savourer sa quiétude et se leva malgré lui. L'ouvrage l'attendait et ne souffrait pas qu'on le délaissât. Combien de fois son père ne lui avait-il pas répété cette phrase pour l'obliger à se lever en toutes saisons et toutes circonstances.


Il était en train de boire son bol de café quand, soudain, on frappa à la porte Il se demanda qui pouvait bien venir le déranger encore. Sans se presser, il se leva et ouvrit sur les deux gendarmes Paul et Louis-Ferdinand.

Leur face peu engageante et la raideur de leur corps atteignirent Louis en plein visage et le frappèrent d'une décharge électrique. Il resta figé sur le pas de la porte, le regard fuyant et l'esprit ailleurs. Il se passa quelques secondes, comme une petite éternité, puis le plus vieux se planta devant lui, le colla presque. La bouche aux lèvres épaisses, surmontée d'une moustache grisonnante, prononça des mots qu'il n'entendait pas. Il continuait à fixer au loin, ses yeux abattaient le mur, couraient sur la prairie et se jetaient dans le vide. Il revint à la réalité quand la main large, comme un battoir, se posa sur son épaule et le secoua.

Louis se ressaisit et demanda avec peine ce qui se passait. Le plus jeune se retourna, tendit le bras vers le mur, l'index pointé sur la pierre ensanglantée. Tous trois entrèrent dans la maison.

Le fusil était posé sur la table, à portée de main, si tentant et si redoutable à la fois. Louis s'appuya sur la chaise, ne quittant plus l'arme des yeux. Pendant ce temps, Ferdinand dit la raison de leur visite et leur intention de l'emmener au poste pour un interrogatoire. L'autre gendarme perdit de sa vigilance et ce fut sa condamnation à mort. Louis, qui avait retrouvé sa lucidité, s'était jeté sur la carabine et les tenait en joue. Les deux hommes, pris au dépourvu, se retrouvèrent acculés devant la grande armoire, les yeux exorbités et les mots étouffés dans leur gorge.

Louis tira deux coups et ils s'écroulèrent.


Il était prêt à tout pour garder sa prairie et il était bien décidé à ne pas se laisser faire. Il resta une bonne heure, assis à la table, à regarder les masses étendues sur le sol. Il ne se posa aucune question, n'envisagea pas du tout les heures à venir. Si le danger venait, il le ferait disparaître.


En début d'après-midi, il entendit beaucoup de bruit et souleva un pan de rideau.


Ce qu'il vit le cloua sur place.


Il y avait dans la cour, un fourgon de police et deux voitures banalisées. Une dizaine de gendarmes se tenaient en rang d'oignons, formant encore un mur infranchissable, un bastion qu'il devrait exploser.


Il attrapa la carabine, la bourra de cartouches, respira un grand coup, ouvrit la porte et pointa.


Alors qu'il pressait le doigt sur la gâchette, une rafale de balles le transperça et il s'écroula.


Non loin de là, Mignonne meugla à plusieurs reprises et l'écho, comme un glas, résonna dans le grand mur.


 
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   izabouille   
6/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime beaucoup votre style. On plonge tout de suite dans une ambiance noire et glauque. L'état d'esprit de Louis est bien décrit. On sent fortement sa solitude, ses douleurs physiques et ses souffrances morales.
Au niveau de l'histoire, je ne visualise pas très bien ce fameux "mur de la honte", on dirait qu'il s'agit plus d'un mur symbolique que physique.
La fin de l'histoire est trop tragique, j'aurais aimé un peu plus d'optimisme, une rédemption pour ce vieux monsieur qui m'a beaucoup touchée.
J'ai passé un bon moment de lecture, votre style m'a emportée, merci à vous.

   Mokhtar   
7/9/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
"Louis se levait au ralenti…"

Dès les premiers mots, on voit résumée ce qu’est l’existence du personnage, atteint par la vieillesse et la solitude. Il gère sa fin de vie, soignant sa vache en jouissant de la quiétude dans son univers champêtre.

Petite vie au ralenti, répétitive, faite d’habitudes. Aménagement de la solitude. Routine que n’égaye que sa communion avec la nature.

Et survient ce mur qui le prive de ses horizons. Il est désespéré, dépossédé de ce qui structure sa vie et en définit la cadre
Quand il tue, il ne fait que rectifier une anomalie qui est plus qu’une injustice : c’est une incongruité. Il est dans son droit, comme quand il écrase du pied un insecte invasif. « Ma prairie, c’est ma prairie ».

Ce n’est pas un suicidaire. « Forcené », liras-t-on dans les journaux. Non. Il nettoie. Il remet en ordre. Il élimine tout ce qui fait obstacle à ce qui est indubitablement anormal. « Ma prairie, c’est ma prairie ». Il est en état de légitime défense : il se bat parce qu’on l’attaque, et qu’on lui brise la vie.

Ce texte doit beaucoup à sa superbe écriture, émaillée de détails et d’observations riches et évocatrices : « Au pied, des herbes sauvages tentaient une escalade et étaient si frêles qu'elles frissonnaient bien qu'agrippées et tenaces ». C’est de la littérature.

Chapeau bas.

   hersen   
26/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'aime bien l'écriture, le tout se lit de façon très fluide (juste étonnée qu'une vache ait plusieurs pis)

L'histoire en elle-même : L'escalade est, je pense, un peu trop rude. déjà, le meurtre des voisins est un très gros morceau, alors celui des deux gendarmes...
Mais sans doute est-ce un fait divers probable, la solitude a dû lui taper sur le pompon.

Si je comprends bien, il n'y a pas eu d'autre communication avec ses voisins que la phrase laconique à leur arrivée. C'est un peu désespérant, venir à la campagne sans se soucier du vieux d'à côté. Bon, en même temps, qui aurait voulu passer son temps à se quereller avec lui ? Et on peut comprendre le vieux qui se sent lésé, mais jusqu'au point de tuer tant de monde?

c'est au fond une histoire qui raconte l'échec humain, l'indifférence, aussi.

merci de cette lecture.

   Anonyme   
26/9/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour Emju,

J'ai apprécié cette lecture grâce au style impeccable. Vous savez nous faire prendre le temps.

La psychologie du personnage est compréhensible au début de la nouvelle. Je dirais, y compris la première histoire avec le fusil. Ensuite, j'ai eu un peu plus de mal lors de l'enchaînement des situations. La mort des deux gendarmes qu'il connaît depuis 'enfance et qui, en quelque sorte, devrait lui rappelait un peu de son passé heureux, ne m'a pas convaincue.

   toc-art   
26/9/2018
 a aimé ce texte 
Pas
Bonjour,

Je suis désolé mais je trouve votre texte très caricatural. La situation, les personnages, les sentiments du vieux, tout me parait exagéré. Peut-être ouvrirez-vous un fil en forum pour expliquer mais là, tel quel, pour moi, on est sur un texte d'une époque révolue, je dirais les années 50/60 avec le citadin et sa voiture encore fumante (?), sa femme qui ressemble à une pin-up, les gendarmes en tenue républicaine et à la face forcément rougeaude, le vieux avec son fusil, les ouvriers qui lui balancent des pierres... Euh, ouais, on va dire qu'on ne fait vraiment pas dans la nuance. Vous mettez Gabin en personnage principal et hop, c'est parti pour un film en noir et blanc qui ne lésinera pas sur les gros plans et la mine patibulaire du héros aux sourcils broussailleux pour faire comprendre la couleur des sentiments au spectateur.

Sur le scenario, je comprends bien l'aspect symbolique de l'érection de ce mur mais là encore, tout à votre histoire, vous me semblez oublier une chose toute bête : la maison n'a semble-t-il pas été habitée depuis des lustres, vous la décrivez comme une mansarde branlante aux murs lézardés, et la première chose à faire, c'est la construction du mur, vous êtes sûr ?

Pour l'écriture, j'avoue que je ne serai pas plus indulgent. Je la trouve lourde, trop appuyée, avec des choix de temps de narration qui jonglent parfois entre passé simple et plus que parfait de manière discutable (de mon point de vue, je peux me tromper bien sûr). Ici par exemple :
" il entendit une voiture arriver et s'était étonné d'une visite qu'il n'attendait pas" / "il avait entendu" me paraitrait plus correct. (ou "il s'étonna")
Une erreur ici :
"Il revient chez lui lentement puis pressa le pas en entendant beugler la vache." / Il revint (mais c'est un détail).

Quelques exemples de constructions qui me semblent lourdes :

"La porte s'ouvrit côté conducteur et un homme jeune en sortit,
--> déjà je parlerais de portière et puis, l'homme étant seul, pourquoi préciser qu'elle s'ouvre côté conducteur ?
"Alors, on restait sur ses gardes et prudent. "
--> le prudent n'apporte rien.
"Louis avait vu sa chère femme perdre sa bonne humeur, se faner, se plisser et partir sans un bruit."
--> le "chère" est-il absolument nécessaire ?
" il se souvint d'un samedi de juin qui devait être le début de son long calvaire."
--> calvaire ne vous paraissait pas assez fort ? Il fallait à tout prix rajouter "long" ?
"Il donna un coup de poing au mur qui ni ne broncha, ni ne vacilla, ni ne s'écroula."
-->la répétition est bien entendu un effet de stye, je le comprends, mais c'est exactement ce que je vous reproche (en tant que lecteur, hein), vous en rajoutez quand ça n'est pas nécessaire et vous soulignez tellement vos propos que ça les rend indigestes (pour moi, je le répète).

Je ne veux pas reprendre tout le texte, ça n'aurait aucun intérêt et ce n'est pas dans un but vexatoire ou quoi que ce soit, je voulais juste illustrer ce qui justifie pour moi la qualification d'un style lourd et trop appuyé.

En revanche, sur l'idée que l'homme s'enfonce dans sa folie et aille jusqu'au bout, ça me parait assez logique dans sa construction mentale. Comme quoi... :-)

Bonne continuation en tout cas.

   jlm30   
29/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai lu votre texte avec plaisir, mais j'ai relevé quelques erreurs que je me permets de mettre en évidence. Les deux gendarmes : l'un s'appelle Paul-Louis et l'autre Fernand. Puis plus loin Paul et Louis-Ferdinand ? D'après votre histoire il semble que le vieux connaisse les deux gendarmes depuis des temps immémoriaux. Quel âge ont-ils donc? Quant à la gâchette, le terme est inapproprié. Ça fait bien dans les polards, mais il est impossible d'appuyer sur la gâchette car il s'agit d'une pièce interne à l'arme. Il faut se contenter d'appuyer sur la détente qui elle actionné la gâchette. C'est moins poétique mais c'est la réalité. Vous parlez de voitures banalisées. Il s'avère que ce terme est trop récent pour pouvoir s'appliquer a votre histoire. En effet, si on considère l'âge du vieillard, 90 ans, on peut estimer qu'il a commencé la guerre de 14 a 20ans, votre histoire se situe donc a peu de choses près dans le courant de l'année 1984.. sinon votre style est bon et on plonge rapidement dans l'ambiance. Mais évitez de mélanger les temps.


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