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Réalisme/Historique
Germain : L'actrice
 Publié le 02/02/23  -  9 commentaires  -  7639 caractères  -  52 lectures    Autres textes du même auteur

Une diapositive. Un instant figé dans le temps : une actrice.


L'actrice


Une voiture du studio vient te chercher. L'homme en conduisant te regarde dans le rétroviseur. Tu n'es pas maquillée. Ça te rajeunit peut-être. Peut-être pas. Tu es comme ta mère t'a faite. Une expression de chez toi. Qui veut tout et rien dire. La berline emprunte les virages qui descendent vers la ville portuaire. Tu baisses la vitre, l'air s'infiltre, tiède, senteurs marines. Ciel si bleu. Se trouver là, c'est un privilège. Les couvertures des magazines. Est-ce qu'on s'habitue vraiment ? Le chauffeur dit qu'il te trouve fantastique. Surtout dans "Love Train". Tu dis merci. Tu rougis un peu. C'est absurde. Est-ce que l'habitude vient un jour ? Le ciel si bleu. Les oiseaux marins. La zone portuaire, les grues, un paquebot à quai. Comment est la vie ici ? La ville s'étend, baignée de soleil. Le sud, le sel sur ta peau. Le regard dans le rétroviseur. Tu répètes ton rôle, fermes les yeux. Tes lèvres forment des mots silencieux. Tu visualises : les studios, la scène, ton partenaire. Ton cœur bat plus fort. Seras-tu à la hauteur ? Il le faudra bien. Ne pas te laisser berner ni endormir par les compliments, les couvertures de magazines. Les journalistes. Donner plus que ce qu'on attend de toi. Sinon autant que tout s’arrête. Tu as 30 ans déjà. Ta jeunesse. Il faut tout donner, et au-delà. La part de toi que tu ne soupçonnes pas. Sinon, à quoi bon ? Le chauffeur dit que tu es sublime dans la pub Cacharel. Sublime. Tu dis merci mais penses que c'est exagéré. Les compliments, est-ce qu'on s'y habitue un jour ? Peut-être ne vaut-il mieux pas. Sublime. Non, pas à ce point. Trop maquillée dans la publicité, oui. Image fabriquée retouchée distorsion de la réalité. Tu ne te reconnais pas. Le chauffeur te conseille un restaurant étoilé de la région. Son timbre est chaud, méridional. Il a un peu la voix de ton père. La berline s'enfonce dans la zone industrielle.

Bâtiments entrepôts.

La plaine. Les studios se profilent.

Murs d'enceinte. Clôture. Ancienne base militaire.

Semi-remorques.

Des techniciens, des figurants.

Le cinéma.

Entrepôts, ciel bleu.

Tu dis merci au chauffeur, glisses un pourboire. Les couleurs et les formes. Elles dansent dans le miroir de tes yeux sous ta frange étudiée. Les couleurs et les formes. La poussière dans la lumière. La chaleur des projecteurs. Le maquillage. Les talons compensés. La frange étudiée. « Bonjour ». Tu salues, fais des dizaines de bises sur des dizaines de joues. Le travail. Assise. Debout. Attendre. Chewing-gum pour éviter de fumer. Tu mâches, plaisantes, attends. Tu n'aimerais être nulle part ailleurs. Tu te concentres. Ton personnage est en colère. Ton personnage veut partir loin de tout loin de la vie. Tu dois ressentir le mal-être. Le désespoir. Tu dois le faire. Pour tou(te)s les désespéré(e)s du monde. Tu es cette fille battue par les flots. Brisée par la vie. La violence. Le silence. Les émotions tues. Tu entends « moteur ». Tu habites le cadre. Les marques au sol. Tu marches, t’assois, croises les jambes. Te recroquevilles comme une fleur fanée. Tu hurles : « Je voudrais que tout s’arrête. » Tu te laisses consoler par l'homme. Qui s'accroche. Qui refuse de te laisser t'envoler. Tu convoques les larmes et la peur, tu convoques le bruit et la fureur. Tu t'écartes des bras de l'homme. Tu dis : « Je te quitte. C'est fini. » Tu sens à peine les larmes. Tu entends « coupez ». Tout s’arrête et tu as froid. On te fait passer une veste. Isabelle te dit : « C'était super. » Marc-Alain te dit : « C'était parfait. » Tu ne sais pas. Tu ne sais jamais. On te tend un café. Les miroirs sous ta frange. Tu penses à ta mère. Là-bas, au pays. La maison près du bois. L'odeur des pins. Le bruit des scies électriques. L'humidité dans les fougères. « Tu es libre pour dîner ce soir ? » te demande l'acteur. Il n'est pas ton genre mais est gentil. Tu aimes te coucher tôt, la solitude de la chambre d’hôtel. Les vieux films en noir et blanc. La solitude. C'est un peu de ta jeunesse. Petite. Fragile. « Une autre fois », tu dis. Et l'autre fois, tu diras « une autre fois », peut-être. Repousser les moments de la vraie vie. Prochaine scène dans deux heures. Tu marches le long du mur d’enceinte. Tu t'isoles, le casque sur les oreilles reliées à ton iPod. De la musique sans paroles. Qui t'emporte. Qui descend et monte et plane comme un avion. Isabelle t'attrape le bras tu sursautes. L'interview. Un journal local. Tu as oublié. Oui tu dis. Oui j'arrive. Oui. Est-ce un moment du vrai ? Parler à des journalistes. Du film. De l'actrice que tu es. Mais pas de toi. De toi rien. Il ne faut pas. Des mots imprimés sur du papier. Une photo de toi. Tu demandes une orangeade. Tu t’assois sous le parasol. Appareil photo. Déclic. Isabelle derrière toi. S'aère avec un éventail. Le journaliste veut savoir. Pour le public. Il veut savoir. Oui tu connais un peu la région. Oui tu es venue une fois en vacances quand tu avais 13 ans. Non tu n'imaginais pas encore faire du cinéma. Trop timide. Le César ? Tu ne sais pas. Finir le film d'abord. Ton métier t’intéresse plus que les prix. Ton rôle, une femme qui marche sur un fil. Au bord du précipice. Une femme qui se noie. Tu parles d'elle. Tu la connais. Tu la rends réelle. Tu lui as donné ton visage et ta voix, un peu de ton sang. Tu l'aimes. Elle est vivante. Parler d'elle, la dévoiler, c'est de l'impudeur. Tu n'aimes pas l'impudeur. Le monde impudique. Tu es actrice pourtant. On te montre les photos sur l’écran numérique. Tu choisis. Celle-là. Peut-être celle-ci. Pas celle-là. Merci. Tu serres les mains. Tu finis l'orangeade. Isabelle hoche la tête. Scène dans trente minutes. Tu as chaud. Tu dois te changer. Vite. Robe blanche. Un peu froissée. On te recoiffe. Retouche maquillage. Tu as chaud. Un bouton de moustique derrière la nuque. Les miroirs de tes yeux sous la frange. La frange pour le rôle de la femme des années 80. La femme de l'histoire écrite par l'écrivain à succès. Les années du socialisme. Le contexte. La femme à la frange et en robe blanche d'été. Tu la connais. Tu l'aimes. Tu respires comme elle. L'écrivain. Il a dit : « Je ne veux qu'elle dans le rôle. » Il a dit : « Elle serait parfaite. » La presse a dit : « Un film à César. » La presse a dit : « Pour Cannes. » L’écrivain vient quelquefois. Il s’assoit et regarde. Il aime parler avec toi. Il est vieux. Il a connu trop de choses. Tu te sens un peu bête à son contact. Il sait trop de choses. Son regard. Ses yeux bleus. La mer dedans. Une vieille mer. Sur une vieille terre. Tu entends « moteur » et tu te lances. Les marques au sol. Le décor du vieux bar. Fumées de cigarettes. Table en formica. Tu as chaud sous les lumières. Tu récites ta leçon, mets ton cœur et plus. Tu renifles et t'agites. Nervosité. On t'a dessiné un coquard sous l’œil droit. Tu parles tout bas d'avortement. Tu parles tout bas de t'enfuir. La détresse dans tes yeux. La détermination aussi. Tu dois rejouer la scène, plusieurs fois. Reprendre ton élan, te lancer à nouveau. Dans ce décor et ce monde artificiel. Mais les sentiments sont vrais. Il le faut. Sinon à quoi bon ? Toutes ces personnes. Toutes ces voix. Qui te suivent. Partout. Tu as mille ans et mille vies. Mille cœurs, qui s'ouvrent et se referment. Qui te consument. Il ne faut pas. Tu as une vie à vivre.

On te ramène à l’hôtel. Seule. Dans la chambre. Un cadre est accroché au-dessus du lit. Un voilier, la mer. Noir et blanc. Tu te fais monter un repas. Tu manges devant la télé. Seule. Mais des personnages habitent ta tête. Ils sont là. Dans l'ombre.

Derrière la frange, et les miroirs.

Ta façon d'habiter le monde.

Tant de mots.

De visages.

Si peu de temps.


 
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   Asrya   
13/1/2023
trouve l'écriture
convenable
et
aime un peu
Un parti pris certain sur le style d'écriture.
Cohérent avec le fond que vous souhaitez amené, loin sans faut. Une urgence de vie, pour si peu de temps.
A force, elle se perd dans ces rôles qu'elle prend, qu'elle vit, au lieu de vivre sa propre existence.
Elle rêve de solitude, de se retrouver avec elle-même, de se découvrir, jouer son propre rôle.
Elle en a assez, assurément ; elle aime ce qu'elle fait, mais rêverait d'une pause, qu'on ne peut lui imposer.

Dans ce rythme que vous soutenez tout au long du récit, cet assemblage de courtes phrases, vous prenez un risque, de sorte à ce que la forme de votre discours soit en emphase avec le fond. Un ensemble qui se tient et qui pourrait être une plus value certaine. Toutefois, de la sorte, je trouve qu'il y en a trop. Trop, et trop maladroit.
A mon sens, il faut garder cette forme, en la retravaillant, en la soignant, en misant sur cette urgence lorsque cela est nécessaire, mais en prenant soin de contrôler l'ambiance, les détails, pour calmer cette vague qui déferle et ne cesse de s'arrêter.
Je pense également que les répétitions choisies "est-ce qu'on s'habitue un jour ?" n'ont pas tout à fait leur place.

J'ai trouvé l'idée intéressante en soi, mais l'ensemble manque de maîtrise. C'est survolé, cela manque d'intensité, de pointillisme, d'émotions, de partage. Je n'ai pas réussi à être plus réceptif que cela, désolé.

Merci pour le partage,
Au plaisir de vous lire à nouveau,
A.

(Lu et commenté en Espace Lecture)

   Marite   
15/1/2023
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
L'écriture de cette nouvelle surprend aux premières lignes puis ... elle nous fait entrer dans l'esprit de l'actrice pleinement habitée par le rôle qui doit être incarné. Elle est ballotée par les soubresauts de sa pensée qui semble incapable de se fixer et de se prolonger dans le réel qui l'entoure. Elle ne se retrouve que dans la solitude de sa chambre le soir mais avec, encore et toujours, les personnages qui habitent sa tête : "ils sont là. Dans l'ombre. Derrière la frange et les miroirs." A donner le vertige ... avec en conclusion " Si peu de temps." Pour quoi ? Pour la vie réelle peut-être qui finalement doit l'effrayer par le manque de contrôle qu'elle pourrait avoir sur elle ...

   Dugenou   
2/2/2023
trouve l'écriture
convenable
et
aime beaucoup
Bonjour Germain,

Avec ce texte vous mettez en lumière (pas celle des spots) le lot de beaucoup de gens charismatiques (pas nécessairement acteurs) : l'impression de devoir vivre sa vie en fonction de ce que les autres veulent voir en vous, comme si chacun avait une case vide dans la tête et que votre présence leur paraîsse épouser parfaitement les contours de cette case. Avec en prime le devoir de personnifier, de cristalliser, pourrait-on dire, tout l'irrationnel dont les gens sont capables. Le revers de la médaille de la popularité, en somme...

Un certain regard sur le métier d'actrice/d'acteur, gens très entourés, mais en réalité en proie à la solitude, ne pouvant se définir, n'exister qu'à travers le regard des autres.

   Catelena   
2/2/2023
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
À la fin, il y a une phrase qui résume bien le personnage, je trouve : « Derrière ta frange et les miroirs, ta façon d'habiter le monde ». Cette frange et ces miroirs qui reviennent souvent dans le récit, comme pour appuyer sur une espèce de résignation mâtinée de fatalisme...

Le style est une réussite. Le genre script, que vous imprimez au récit, se marie parfaitement avec le fond. Il rend à la lecture le tempo prenant de ce que doit être une journée d'actrice, devant et derrière l'écran. On devine aisément la difficulté, voire la douleur, à composer devant les caméras en se servant de ses tripes.

Cela m'aurait emballée complètement si autour de ce rush s'était invité davantage de vivant. Sous la forme, par exemple, de quelques travellings d'une caméra romantique. Cela aurait approfondi l'histoire à peine effleurée de cette actrice.

Mais je garde en tête que son vécu est seulement imaginé à partir d'une simple diapositive. Une vie rêvée en quelque sorte. Et que finalement cette espèce de flou lui convient plutôt bien.

En tous les cas, merci, Germain, je viens de passer un bon moment à vous lire.

   Corto   
3/2/2023
trouve l'écriture
perfectible
et
aime un peu
Le style de cette nouvelle m'a déconcerté. Les expressions tirées à la mitraillette sont-elles justifiées pour donner une impression de déroulement fulgurant, de ressenti multiple avec des contraintes et des exigences sans fin ?

A vrai dire je n'ai été convaincu, côté style, que par le final:
"Ta façon d'habiter le monde.
Tant de mots.
De visages.
Si peu de temps."


Autant dire que j'imaginerais bien l'auteur reprendre son texte pour lui donner un aspect plus 'rédigé'.
Ce n'est qu'une question de goût...

   Tadiou   
3/2/2023
trouve l'écriture
aboutie
et
aime un peu
L'écriture hachée, avec peu de verbes et des phrases d'un seul mot (ça m'évoque des confettis), aide à bien rendre compte de la vie hachée de l'actrice et son manque de profondeur. L'écriture fonce et l'actrice fonce.

Mais il me reste une impression de survol. Je suis frustré de ne pas pénétrer dans la vie de l'actrice. Que sa vie soit superficielle n'est pas censé impliquer que le récit le soit, même un peu. Bref, je reste (un peu) sur ma faim. J'aurais aimé que le récit permette d'aller au-delà de la talentueuse et belle actrice pour nous faire pénétrer dans son humanité.

   cfournier   
4/2/2023
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Des phrases courtes, certaines chocs, d'autres d'une banalité sans nom, qui montrent combien la vie de cette actrice n'est qu'un jeu au final.
Certains diront (et disent dans les commentaires) que vous n'entrez pas assez dans le personnage, dans son psychique. Au contraire, je trouve que cela n'aurait pas été cohérent avec ce que vous voulez montrer : la vie superficielle de cette actrice qu'elle subit. Elle n'a finalement pas le temps de s'appesantir sur sa vie, de s'interroger sur celle-ci car elle défile à une vitesse qu'elle n'arrive pas à gérer, qu'elle subit plus qu'elle ne vit.
J'ai trouvé cela passionnant.
Au plaisir de vous lire de nouveau
Christopher.

   papipoete   
5/2/2023
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
bonjour Germain
Le journal d'une femme de... cinéma, qui vit deux vies à la fois. Celle où elle joue, récite un rôle, supporte la chaleur la lumière aveuglante des projecteurs. Il faut sourire au cinéaste, répondre aux tabloïds être la meilleure, ne jamais dire NON et vient le soir l'autre vie...
NB savoir par coeur un texte, savoir rire et pleurer à la demande, être toujours rayonnante devant les caméras... et loin des plateaux de tournage, se retrouver face à son plateau-repas, avec le silence et l'absence pour compagnie ; dur dur que c'est dur d'être artiste, de faire l'actrice.
Mais si rien n'adoucit la vie dans l'ombre, avoir toujours en tête son texte, ses sourires, ses rires...

   plumette   
22/2/2023
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
j'ai adhéré d'emblée à la forme du texte très rythmé grâce à ces phrases courtes. Parfois cela ressemble à des anotations pour un scénario, ce qui est parfaitement adapté au sujet. Je trouve également que l'adresse au personnage est assez opportune car cela met une légère distance par rapport à un monologue intérieur avec un je. Il y a donc une recherche formelle qui me fait considérer que l'écriture est aboutie.

Sur le fond, je me suis attachée à cette jeune femme dont on sent bien les failles alors qu'elle refuse de se livrer.
je trouve également bien rendu le travail de l'actrice qui se projette dans son personnage en lui donnant un peu de sa chair. Moins travail de composition donc, que travail d'identification.
ce texte dégage une athmosphère, j'ai bien aimé son côté visuel.


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