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Sentimental/Romanesque
gujot : Le café de la Côte-des-Neiges
 Publié le 24/12/17  -  8 commentaires  -  4262 caractères  -  54 lectures    Autres textes du même auteur

Une histoire embrouillée d’œufs et de deuil.


Le café de la Côte-des-Neiges


La pluie glaciale de ce mois de novembre tombait dru lorsque Paul-Émile pénétra dans le café de la Côte-des-Neiges. Il secoua son parapluie noir et retira son veston assorti avant de prendre place. Véronique l’accueillit d’un sourire réconfortant et lui apporta son café une-crème-un-sucre avec le journal qu’il prit d’une main tremblante. Paul-Émile la remercia. Elle retourna à ses besognes en sifflotant alors qu’il l’écoutait tout en ouvrant l’hebdomadaire à la rubrique nécrologique. Il consulta les fiches de décès et fut presque surpris de ne pas y être encore.


Son regard se dirigea à travers la vitre par laquelle il contempla le cimetière situé de l’autre côte de la rue. Les grands chênes dénudés pleuraient leurs protégés, une procession sombre foulait le sol de sa cadence atterrée, l’oratoire Saint-Joseph se dessinait dans les ombres ternes de la pluie…


Véronique déposa son assiette devant lui : un simple œuf brouillé, perdu dans une grande soucoupe, laissé à lui-même et n’attendant plus que la mort. Paul-Émile prolongea son supplice en tapotant dans le plat de sa fourchette. Si seulement il pouvait lui dire qu’il n’en voulait pas, qu’il aurait préféré avoir une tisane à la camomille et une ration de ces pommes de terre si appétissantes… et une portion de bacon… et un ordre de rôties avec caramel crémeux… Mais jamais il n’oserait. Pas après tant d’années à se contenter de ce germe de poulet. Cela faisait bien sept ans qu’elle lui servait le même « bonjour » et le même déjeuner. S’il lui avouait maintenant son aversion pour les œufs et le café, le choc serait brusque et sans retour possible.


Pire, la gêne ne manquerait pas d’envahir Véronique.


Elle se confondrait en excuses, s’en voudrait de ne pas avoir pensé qu’il aurait pu désirer autre chose. Lui aussi balbutierait des justifications, tenterait de lui expliquer le pourquoi du comment, qu’il était embrouillé à l’époque et qu’avec le temps, devant la compassion de Véronique, il n’avait soufflé mot, mais ce serait sans succès de tenter la rassurer. Elle retournerait derrière son comptoir et ils se lanceraient des regards coupables chacun leur tour. La situation serait pénible de part et d’autre.


Il préférait ne rien dire.


Quand il était venu ici la première fois, il s’était assis face au cimetière pour revivre l’enterrement de son épouse. Le temps l’avait eue. Avant lui.


La voix polie et douce de Véronique avait répondu à sa lourde solitude. Il avait commandé, juste pour se donner une raison d’être là, pour ne pas avoir à retourner dans son appartement trop grand, mais étouffant.


Et curieusement, le son de la coquille d’œuf craquant sur le coin du comptoir avait concrétisé celui de son cœur à l’annonce du drame tout en lui rappelant combien ce cœur avait aimé et aimait toujours.

Ainsi, il y était revenu chaque jour depuis. Aussi régulier que le soleil. Aussi coriace que son isolement.


Paul-Émile avala à petites gorgées le liquide chaud et immonde. Malgré sa répugnance, il savourait la vie qui s’étalait autour de lui : les photos anciennes rappelant la construction de l’Oratoire, la musique légère des cuivres jazzy, les clients engagés dans des conversations parfois passionnées, parfois amoureuses, et Véronique qui traversait cet espace et prenait le temps de lui accorder un regard et quelques mots. Il se sentait important ici. Rien ne pourrait lui enlever son oasis, encore moins une aversion irraisonnée pour ce qu’il n’avait même plus besoin de commander tant il était un habitué.


Il termina son assiette. L’œuf froid n’était plus de ce monde. Paul-Émile se leva et déposa la monnaie sur la table. Le moment qu’il attendait arrivait. Il s’assura que Véronique le voyait avant de lui envoyer la main. Il ne put s’empêcher de la remercier.


– Bonne journée, monsieur Poitiers.


Elle lui décocha le sourire qu’il était venu chercher, l’illumination à laquelle il s’accrocherait pour le reste de la journée. Un visage apaisant, une voix réconfortante l’accompagneraient dans la noirceur de son abandon.


Non, jamais il ne risquerait de perturber Véronique avec ses caprices enfantins. S’il fallait qu’elle le prive de ce sourire, que celui-ci soit teinté d’une pointe de remords, il craquerait.



 
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   Tadiou   
24/11/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
(Lu et commenté en EL)

C'est, somme toute, assez noir et presque un brin morbide :
"rubrique nécrologique".
"Il consulta les fiches de décès et fut presque surpris de ne pas y être encore."
"laissé à lui-même et n’attendant plus que la mort."
"la noirceur de son abandon."

On est dans le degré zéro du bonheur et on nage dans le dérisoire avec ce minuscule sourire quotidien de Véronique pour laquelle il n'est que "Monsieur Poitiers".

Le style est doux et l'écriture est délicate. Mais je ressens ce texte comme une longue plainte monocorde et uniforme. Quelque chose qui plombe.

Il y a un petit arrière-fond d'humour résigné.
J'ai apprécié "embrouillé" et "œuf brouillé".

Je note ci-dessous ce qui m'apparaît comme des "mal-dit" :
"cadence atterrée"
"Son regard se dirigea à travers la vitre "

Merci pour cette lecture. A vous relire.

Tadiou

   Asrya   
27/11/2017
 a aimé ce texte 
Pas ↓
Un petit moment, petit épisode d'une vie.
On s'imagine la scène assez facilement mais l'ensemble paraît bien fade. Tant sur les événements que sur la manière de raconter. C'est bien écrit, mais ça n'a pas réellement de saveur.
Ce n'est pas prenant.
Pire, malgré ce texte court, la lecture est assez longue ; assez rébarbatif.
On se doute bien de la fin, qu'il n'en fera rien, qu'il ne dira rien et restera comme d'habitude : Paul-Emile, homme téméraire dans la timidité (pour ne pas être plus dur).
Ce n'est pas désagréable à lire mais ça ne m'a pas emballé.

Merci pour ce court moment,
Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   Jean-Claude   
30/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour.

J'aime bien ce tableau sensible. La vie accrochée à un sourire.
C'est simple et efficace mais, pour le style, il y a peut-être un excès de "il ou elle fait ci" "il ou elle fait ça". Il y a d'autres formes.

Un détail...
À la fin de la phrase, ça choque : ", mais ce serait sans succès de tenter la rassurer."
Il faut parfois laisser tomber les verbes, exemple : ", mais ce serait une vaine tentative de la rassurer."
Ou alléger, exemple : ", mais cela ne la rassurerait pas."

Au plaisir de vous (re)lire

   Perle-Hingaud   
4/12/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Je lis rarement de nouvelles courtes efficaces sur le site, en voici une: l'ambiance est rapidement posée, "pluie glaciale" "novembre, "parapluie noir, veston assorti". La rubrique nécrologique, le cimetière.
Mais à côté de la mort, il y a les petites choses de la vie auxquelles on se raccroche, même si elles sont répétitives ou amères : l'œuf, le café chaud. Et puis l'espérance: un jour, oser le bacon et les pommes de terre. Le jazz, les amoureux. Et Véronique, porteuse de victoire, celle qui l'aide, figure protectrice, presque maternelle ("caprices enfantins")
Merci pour cette jolie lecture !

   Donaldo75   
24/12/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour gujot,

La précision de la narration, les petits gestes de monsieur Poitiers, la banalité de la situation, tout porte cette très courte nouvelle dans un registre réaliste qui n'est habituellement pas ma tasse de thé. Pourtant, j'ai été happé par cette lecture. Une sorte de sociologie du quotidien, a du se dire mon cerveau de lecteur onirien. Il ne se passe rien, certes, mais c'est très bien écrit, avec un vrai fond, celui de la solitude, de la peur de l'anonymat, de l'envie d'avoir, sinon ses cinq minutes de gloire, au moins la reconnaissance des autres, même si les autres se résument à une serveuse. N'est-ce pas ça aussi la vie ?

Merci pour le moment de quotidien.

Donaldo

   vendularge   
25/12/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

J'ai particulièrement aimé ce texte pour sa construction efficace et très courte mais aussi pour son contenu; l'histoire sobre et simple d'un homme seul qui vient chercher une humanité souriante. La particularité de l'homme chez qui la retenue est de mise pour ne pas mettre l'autre mal à l'aise m'a beaucoup touchée. Bref, un tableau très réussi pour moi
merci du partage
vendularge

   MissNeko   
30/12/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonsoir !
J ai aimé la narration claire et fluide.
On est embarqué dans cette tranche de vie triste, routinière.
La relation entre Véronique et ce M Poitiers est touchante. Il ne se passe pas grand chose entre eux et pourtant cette relation est capitale pour le personnage principal. Il serait amusant d écrire cette même tranche de vie mais cette fois ci du point de vue de la serveuse.
Merci pour ce moment de lecture

   Bidis   
6/1/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Beaucoup d'atmosphère dans ce texte et j'apprécie toujours l'atmosphère dans une nouvelle. Mon impression est un peu mitigée quant à l'écriture, du moins ici :
- " un simple œuf brouillé, perdu dans une grande soucoupe, laissé à lui-même et n’attendant plus que la mort." Un oeuf brouillé laissé à lui-même et qui attend la mort ???
- "Il s’assura que Véronique le voyait avant de lui envoyer la main"


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