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Sentimental/Romanesque
marogne : La demoiselle
 Publié le 30/12/14  -  6 commentaires  -  6577 caractères  -  46 lectures    Autres textes du même auteur

De Tokyo à Paris, la beauté de l'instant, la magie des Ukiyo-e.


La demoiselle


Elle avait trouvé la lettre dans sa pile de courrier au retour des vacances. C'était une simple enveloppe blanche avec un timbre japonais représentant une estampe d'Hiroshige. Les petits personnages qui péniblement regagnaient leurs maisons dans la neige d'hiver lui firent subitement ressentir de manière encore plus forte la chaleur moite de Paris.


---


Le vent gonflait les voiles du bateau qui, tanguant comme en pleine tempête, s'était perdu dans le tourbillon créé par le jet d'eau au centre du bassin. L'enfant, qui jusqu'alors courait en riant autour du bassin, s'était arrêté, regardant alternativement son jouet et un vieux monsieur assis sur un fauteuil de l'autre côté. Il était prêt à pleurer quand celui-ci se leva péniblement et, s'appuyant sur une canne, se dirigea vers lui.

Elle était assise sur une de ces affreuses chaises face au jardin des Tuileries, ignorant derrière elle le tumulte des voitures sur la place de la Concorde. Elle se perdait dans l'alignement parfait des parterres et des arbres qui se rejoignaient sous l'arche du Carrousel. Une brusque saute de vent lui envoya quelques gouttes d'eau sur ses jambes dénudées. Elle sursauta. Son regard se posa de nouveau sur le couple. Le vieux monsieur était agenouillé maintenant, penché au-dessus de la bordure du bassin, tentant avec sa canne de faire revenir le bateau en perdition. L'enfant posa la main sur l'épaule de l'homme, comme pour le retenir, ou lui faire passer sa force à lui. Le vent encore une fois tourna, libérant l'esquif qui doucement se dirigea vers eux. À ce moment-là, une demoiselle, sans doute attirée par les remous de l'eau, apparut d'on ne sait où et se posa sur l'extrémité du bâton. Ses ailes, un instant seulement, brillèrent si fort dans le soleil qu'elle ne vit plus que le minuscule animal, oubliant tout ce qui se passait autour d'elle, oubliant là où elle était.


---


La demoiselle volait tout au-dessus de la surface de l'eau. Il faisait chaud, et son grand-père, lui tenant la main, lui montrait le gracile insecte sur lequel s'était posé un rayon de soleil, inondant d'un arc-en-ciel intime la mare dans laquelle elle cherchait, un moment auparavant, à voir les poissons rouges. C'était la fin de l'après-midi et il lui semblait qu'ils avaient marché des heures et des heures dans le jardin.

Elle ne voyait son grand-père que rarement, et toujours lors de repas familiaux traditionnels pendant lesquels les enfants devaient rester bien sages sur le tatami. Elle redoutait un peu d'avoir à se promener avec lui, mais elle voulait faire plaisir à sa mère et ne lui en avait rien dit.

Quand il arriva, elle faillit ne pas le reconnaître. Il était habillé à l'occidentale, affublé d'une casquette et d'une canne, et ses pantalons raides ressemblaient à ceux que son grand frère mettait quand il voulait jouer comme dans les films étrangers. Après un bref échange avec sa mère, il l'aida à mettre ses sandales et lui prit la main.

Ils descendirent la colline et se dirigèrent vers son école. Un petit peu avant celle-ci, ils tournèrent à droite dans une rue qu'elle n'avait jamais remarquée. Ici, à l'ombre des arbres, il était beaucoup plus agréable de marcher, et, soulagée, elle osa enfin lever les yeux vers son grand-père. Celui-ci marchait lentement. Il regardait droit devant lui, comme s'il cherchait son chemin. Elle lui demanda tout doucement où ils allaient. Il s'arrêta, et s'accroupit pour se mettre à sa hauteur, la regardant les yeux dans les yeux. Elle se rappelait les rides qui creusaient son visage déjà à l'époque et qui lui faisaient un peu peur.

L'entrée du jardin était ornée d'un magnifique « tory » dont la couleur rouge semblait briller comme s'il avait été laqué.

Ils avaient marché longtemps, longtemps. Elle se rappelait combien elle avait été surprise des innombrables détours du chemin, et comment à chaque instant presque, la perspective changeait, le monde changeait. Chacun des tableaux qu'il lui montrait était à son échelle, comme si l'immense jardin n'avait été fait que pour elle, une multitude de petits jardins qu'elle pouvait voir d'un coup d'œil. Ils marchaient sans hâte, prenant le temps de se laisser pénétrer par l'ambiance propre à chaque paysage, regardant parfois le détail d'une fleur solitaire qui enflammait l'espace, écoutant le murmure de l'eau se frayant un chemin dans un torrent de pierre, touchant délicatement la mousse, si douce. Elle se rappelait combien elle était restée longtemps à regarder la lanterne de pierre qui avait été placée sur une île au centre d'une mare. Des nuées d'insectes minuscules tournoyaient autour d'elle, et on ne les savait là que par la lumière qui changeait de texture au gré de leur vol. Son grand-père était resté derrière elle, ne cherchant pas à la presser, la laissant découvrir la beauté de l'instant.

Ils allèrent ensuite dans le jardin de pierre, et là il lui expliqua les mers, la vie, la mort, les montagnes, le monde, tout ce que l'on voyait dans ces agencements froids de sable et de rochers. Elle se rappelait comment alors un vertige la saisit quand elle s'imagina sur ces eaux figées, allant d'une montagne à l'autre, d'un danger à l'autre, de la naissance à la mort. Tout cela il le lui disait, d'une voix grave et amusée, avec ses mots à elle, et quand il vit qu'elle tremblait, il lui prit délicatement la main pour aller voir les poissons.

Quand ils rentrèrent chez elle, ils prirent une belle feuille de papier, un pinceau et de l'encre, et elle dessina le poème qu'ils avaient fait ensemble sur le chemin du retour.

La mare au printemps,

La demoiselle sur l'herbe

Éclat de soleil.

Et au fur à mesure qu'elle traçait les caractères, elle revoyait la lumière irisée, si belle, si furtive, comme si le soleil s'imprégnait à la place de l'encre noire sur la blancheur du papier.

Elle enroula délicatement la feuille et la lui donna après l'avoir ceinte d'un joli cordon de soie rouge.


---


Elle frissonna. En levant les yeux, elle vit que le petit garçon, son bateau sous le bras, la main dans la main de son grand-père, repartait vers la place de la Concorde. Elle sortit de son sac l'enveloppe au timbre de neige. Le cordon avait été délicatement plié et placé sur la feuille de papier sur laquelle elle s'était alors tellement appliquée.

Elle se leva, et se dirigea elle aussi vers la place de l'obélisque. Le soleil couchant inondait d'or le jardin des Tuileries, et ceux qui l'ont vue alors toujours se rappelleront combien la lumière était belle sur ses larmes.


 
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   socque   
2/12/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un bref instant restitué, c'est du moins ainsi que je comprends l'intention, comme une estampe. Quelques traits l'esquissent, le souvenir lui donne une autre dimension, comme un bas-relief sur papier.

Je trouve que vous menez bien votre projet, donnez à votre texte un côté sinueux, ondoyant, par ce va-et-vient entre présent et passé déclenché par quelques éléments épars dont bien sûr la fameuse "demoiselle".
La toute fin
"ceux qui l'ont vue alors toujours se rappelleront combien la lumière était belle sur ses larmes"
est trop appuyée à mon goût : pourquoi les passants du jardin des Tuileries se rappelleraient-ils spécialement une Japonaise en train de pleurer ? Vous donnez, selon moi, un côté célébrité en détresse, un côté voyeur à un instant de tragédie intime, et à mon avis c'est en décalage avec le ton du texte.

Un bémol aussi sur quelques lourdeurs dans la description de la promenade, notamment
"on ne les savait là que par la lumière qui changeait de texture au gré de leur vol"
, qui selon moi gâchent un peu l'ambiance.

Mais, dans l'ensemble, j'ai apprécié la lecture de ce moment délicat, dans les deux sens du terme.

"le tourbillon créé par le jet d'eau au centre du bassin. L'enfant, qui jusqu'à alors courait en riant autour du bassin" : la répétition se voit, je trouve. Aussi tôt dans le texte, elle me donne une impression de maladresse.
"La demoiselle volait tout au-dessus de la surface de l'eau." : je trouve cette phrase ravissante, parce que je suis encore dans le double sens du mot "demoiselle" !

   Asrya   
6/12/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Un texte sentimental qui relate les souvenirs d'une jeune femme ; souvenirs ravivés par un moment précis de sa vie : la vue d'un enfant, en plein désespoir, réconforté et aidé par un vieil homme, jusqu'à l'apparition d'une demoiselle, insecte ailé au vol hypnotisant.
Cet événement plonge le personnage dans la remémoration de sa vie passée, sa vie à Tokyo, au Japon, où avec son grand-père elle allait de jardins en jardins découvrir le monde, les pierres, les montagnes, les mers, la mort, la vie, les demoiselles.
Des demoiselles exquises au vol gracieux, qui sur l'herbe, au dessus de l'eau, miroitent l'éclat du soleil et décomposent sa lueur en multiples couleurs fascinantes.
Ces moments lui étaient rares, alors elle les savourait ; mieux, elle les a gardés.

Alors, confrontée à la vision de cette demoiselle en pleine capitale française, à Paris, une ville qui la dépayse probablement, elle se laisse porter par l'émotion. Comme ces insectes qu'elle se remémore, elle miroite l'éclat du soleil, scintille sa lueur à travers les larmes d'un présent du passé.

Un texte qui au final, n'a rien d'original ; des souvenirs ravivés.
L'écriture est belle, plutôt tendre, sans surplus ; une balade éphémère.
Je n'ai pas été emporté, j'ai été entraîné par votre écriture sans pour autant m'en enflammer.
Un bon moment que je ne regrette pas d'avoir passé,
Merci pour cette lecture,
Ce fut un plaisir.

   Anonyme   
30/12/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je ne trouve pas que les chaises sont affreuses, elles font partie du patrimoine. Ce n'est pas un élément essentiel, soit, donc elle a reçu une lettre du Japon.
"Lui envoya" n'est pas très glamour, ou tout au moins, ça m'accroche. "Lui faire passer sa force à lui", l'image est puissante mais dit comme ça "lui, lui", peut-être à revoir. La demoiselle au centre du tableau, qui conclut la scène, c'est joli.
La demoiselle qui porte la pensée vagabonde, j'adhère. Quand le grand-père s'accroupit pour se mettre à sa hauteur, je m'attends à un dialogue, même bref.
"Un joli cordon de soie rouge", on japonise, peut-être trop de lieux , non pas communs, mais attendus. La conclusion adoucit ce sentiment, elle a reçu son poème avec le cordon, elle a fait un petit voyage dans le temps par transposition en regardant la scène du bateau (très belle).
Au final, peut-être remplacer "ceux qui l'ont vue" par "moi qui l'ai vue", plus crédible.
J'ai bien aimé cette histoire et sa construction élaborée. Il faut lire deux fois pour en apprécier les subtilités, qui sont délicates.

   placebo   
30/12/2014
Ce n'est pas la première fois que j'ai du mal à entrer dans un de vos textes. Pourtant le style n'est pas abrupt. Je cherche, un peu trop d'adverbes à mon goût au début, mais ce n'est pas ça.

Ukiyo-e, j'ai appris des choses en me renseignant à ce sujet, merci.

Une construction de texte intéressante, qui me fait penser à un origami. Je ressens moins le haïku comme un instant impressionné que comme un point d'origine.

Bonne continuation marogne,
placebo

   Francis   
1/1/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une plume délicate qui sait saisir l'instant. Un pinceau qui pose les décors avec soin. Des personnages qui retiennent l'attention du lecteur. Un brin de nostalgie dans ces souvenirs qui reviennent en mémoire. J'avais l'impression d'entrer dans cette scène de vie.
Bon moment de lecture.
Merci.

   Neojamin   
2/1/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

J'ai été quelque peu perturbé par le deuxième et le troisième paragraphe. Des phrases lourdes et des virgules qui m'ont empêchées de rentrer dans le récit.

Voici quelques phrases qui m'ont obligées de relire avant de continuer:
"L'enfant, qui jusqu'alors courait en riant autour du bassin, s'était arrêté, regardant alternativement son jouet et un vieux monsieur assis sur un fauteuil de l'autre côté"...la proposition ouverte par le "qui" n'est pas nécessaire je pense.

"Il était prêt à pleurer quand celui-ci se leva péniblement et, s'appuyant sur une canne, se dirigea vers lui." De même ici, le "quand" n'est pas gracieux.

J'ai bien aimé l'apparition de la demoiselle mais le "apparut d'on ne sait où" me paraît inutile, il tue le mystère apporté par le double sens...

"La demoiselle volait tout au-dessus de la surface de l'eau. Il faisait chaud, et son grand-père, lui tenant la main, lui montrait le gracile insecte sur lequel s'était posé un rayon de soleil, inondant d'un arc-en-ciel intime la mare dans laquelle elle cherchait, un moment auparavant, à voir les poissons rouges." Là encore, phrase trop longue à mon goût avec des propositions peu utiles: "lui tenant la main" et " un moment auparavant"...difficile à lire.

A part ces quelques accrocs, la lecture m'a plue. Le portrait du grand-père et de l'instant est tout plein de poésie. Le saut temporel n'est pas des plus original mais il fonctionne bien. J'ai particulièrement aimé le moment du jardin des pierres.

Merci


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