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Sentimental/Romanesque
MissNode : Les soirs violets
 Publié le 04/04/15  -  15 commentaires  -  6111 caractères  -  161 lectures    Autres textes du même auteur

Ici, au pays du Refuge, il y a mille histoires.


Les soirs violets


Je vais par ce sentier de brumes, celles qui rasent les feuilles mortes aux pieds des châtaigniers, celles qui s’enrobent en avançant entre les arbres décharnés, puis celles qui roulent et descendent les futaies pour m’accompagner. Je vais, par ce chemin d’ornières, vers ce pays de pluies et de soleil, qui nourrit souvent rêves et fantasmes loin dans le monde en toute modestie. Je vais, traversant le paysage d’hiver morne et croassant, portant aux confins de moi ces flaques que j’évite, ces cassures du chemin que je suis…


Il y a sur mon passage laborieux les frous-frous des quelques feuilles sèches suspendues à leur brindille et qui s’entre-frottent, donnant un son scandé dans la forêt ; il y a cet écho par terre, dans celles qui sont tombées, de la fuite furtive du lézard ou de la salamandre ; il y a, par-dessus tout, ce silence entre les bruits épars. Il vient s’immiscer comme une douceur dans cet intérieur de moi – bruyant, jacassant telle cette cascade qui se jette du mur dans le ruisseau en contrebas. Le silence me rappelle qu’il est autant de paysages au dehors qu’au dedans de soi.


***


Depuis quand j’existe, demandait l’enfant… Depuis où ? Depuis où le temps commence ? Comment savoir, quand l’ancre se jette, pourquoi c’est là, nulle part ailleurs ?

Enfant, tu t’éveillais d’un long voyage. Les crevasses du rocher, porte de ces lieux, entrée de ces collines, plongeaient dans le Gardon. La ville a pris son nom « Porte des Cévennes ».

Puis la lumière des bambous. Les allées comme voyages dans les contes. Les nénuphars, et la seconde écrase la seconde. Le temps reste sur place. La journée finit en pleurs car elle vient pourtant de commencer, et tu voulais rester toujours.


***


Une déchirure de ton espace… De là, ta vie suit une parenthèse, un chemin buissonnier, jusqu’à rejoindre un jour les châtaigneraies. C’est une attente. Vienne le temps que tu rejoignes ces lieux.

Un jour en effet, tu quittes ta maison du nord pour une du sud. Tu crois découvrir ce pays… émoustillée par ton retour au soleil, tu as sans doute oublié la bambouseraie.

Mais les collines chuchotent. Les arbres tintent d’un écho, une rencontre il y a longtemps ; tu connais l’endroit. Tu sais la lumière. Les brebis sont sous les châtaigniers. Sans les voir tu le sais. Le relief, le village. Les regards, les démarches prennent leur temps. Les yeux racontent la prudence. La pudeur. Les mains disent la patience. L’endurance. Les mots se taisent dans les nuées, préservent les secrets des rêves et des douleurs.

Il y a mille histoires. Elles mènent les hommes et les femmes. Ici, au pays du Refuge, il y a mille histoires. Les résistances ont préservé le pays. La méfiance du parcours unique habite les âmes, venues de mille pays.

Et tu grimpes la colline, tu cherches le lieu, le lieu t’appelle. Le ventre se tord, l’eau monte à la gorge. Dans le virage sous le mas, tu devines la maison plus haut sans l’avoir jamais vue. Tu la connais déjà. Tu sais l’exigence.


***


L’endroit est un passage. Entre deux failles le vent joue, il renvoie ses rafales d’un ravin à l’autre. Le mas est au milieu de l’océan quand il pleut, les brouillards noient la vallée, portent le bâtiment. Les pluies tombent d’en bas dans le roulement des bourrasques, remontent sur les vitres. L’eau dévale le sommet. Une cascade sur l’escalier, jusque sur le seuil, traverse les caves en torrents par les passages d’eau. Le vent tournoie et hurle.

Le mas est un navire. Il vogue sur les époques, soulevé par les familles cachées du temps des camisards, du temps des maquisards. Elles s’éveillent de leurs embuscades. Les gardiens successifs de ces lieux font sirènes de leur solitude, comme ceux d’un phare crient leur raison d’exister.

De jour, les jardins boivent le silence sur les terrasses, de verger en potager. La lumière étincelle sur l’argent des chênes blancs. La chouette, le faucon. L’âne au loin. Le mas est sur son nid d’aigle, il scrute la plaine, se dore au levant, vire au violet du soir.

L’endroit possède sa Loi. Il exige ta présence, ou t’engloutit sous les ronces. Ta présence retentit avec le lieu et sa saison, ou bien… La violence t’anéantit. Les couples se séparent, les êtres se blessent. Nul faux-semblant envisageable, nulle tricherie. Tombent les trompe-l’œil. Ici, vivre suit l’infaillible discipline. Faire en temps et en heure. Ou bien se dissoudre avec l’eau sous le soleil, dans les souffles des feuillées. Sans création la discipline porte la mort. Car les mains doivent inventer pour raccourcir les distances d’avec le civilisé.

Seule la solidarité est porteuse, en ces terres où se sentir proches les uns des autres exige des trésors d’ingéniosité pour passer les cols – d’où vient l’idée que ce pays est riche ? Va ! Tu le sais trop bien, toi-même, pour y vivre encore quel qu’en soit le prix. Les soirs violets sur les collines y sont pour quelque chose dans l’illusion sans doute.

Tu n’as plus su inventer. Seule à ta table d’écriture, si tu créais des assemblages de mots, tu devenais indifférente au pays autour du mas. La nature s’est chargée de grignoter ton terrain laissé en friche, de se resserrer autour des bâtiments où tu te repliais. C’est elle qui t’a expulsée des lieux que tu ne tenais plus comme on tient son domaine. Elle qui t’a sauvée.

Car tu étais alors vieille femme noire sous ton fagot, sorcière qui hulule, ermite visitant la nuit. Ta vieillesse s’est glissée là, trompant le Chronos. Et peut-être as-tu vieilli jusqu’à épuiser une certaine histoire de qui tu es, celle que tu te racontais alors en boucle, jusqu’à mourir à cette histoire. Jusqu’à renaître dans un autre berceau de verdure, sur la colline d’en face, loin désormais de toute solitude, dans un mouchoir de poche de hameau solidaire.

C’est pourquoi tu pleurais, enfant, quittant trop vite ce pays… de chagrin, de joie anticipés, dirait-on.

D’où vient que les feuilles avec l’air nous attachent ? D’où vient que les arbres avec la terre te bercent, et que le soleil dans les flots te réchauffe ? Ici, nulle part ailleurs ?


 
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   Asrya   
14/3/2015
 a aimé ce texte 
Pas ↑
"il y a cet écho par terre, dans celles qui sont tombées, de la fuite furtive du lézard .... ce silence entre les bruits épars" --> belle musicalité.

"trompant le Chronos" --> mouais, maladroit.

Les toutes dernières phrases "D'où vient..." ont une structure assez particulière, je n'y adhère pas.

Le titre est enchanteur, il donne envie de se plonger dans votre écrit.
Vous reprenez d'ailleurs "violet du soir" à deux reprises (l'une étant plus agréable à lire que l'autre "Le mas est sur son nid d’aigle, il scrute la plaine, se dore au levant, vire au violet du soir").
Une reprise nécessaire qui donne tout son sens au récit.
Après, je ne comprends pas la démarche et le sens même de cette histoire. Quatre parties, détachées, que je ne parviens pas à lier ; problème.
Peut-être que je ne comprends pas où vous voulez en venir et que je ne saisis pas la relation entre chacune d'entre elle.
Le tout premier paragraphe est orienté à la première personne "Je vais" , "j'évite" , "mon passage", "moi" (etc) ; tandis que le reste du récit fait appel à un "Tu" dont l'identité reste muette. Ode à une personne disparue ? L'habitante du mas ?
Un texte qui m'interroge beaucoup. J'aurais aimé le comprendre,
malheureusement, je crois que ce n'est pas le cas.

L'écriture est attrayante, même si certaines tournures sont loin de m'enthousiasmer.
"Les soirs violets" m'ont plu ; l'ensemble me paraît décousu.

Merci pour cette lecture (très énigmatique dans mon esprit)
J'espère avoir l'opportunité de vous lire à nouveau,
A bientôt.

   RB   
4/4/2015
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
"Le silence me rappelle qu'il est autant de paysages au dehors qu'au dedans de soi."

Je connais le même périple et vibre à la lecture de ce texte, ce poème magnifique.

Je voudrais citer tant de passages, de courtes phrases ou de longues réflexions tant je les trouve belles.
"les jardins boivent le silence sur les terrasses", pourquoi s'exprimer davantage ? Communier plutôt...

Merci de tout coeur.

(Après parution : magnifique et bouleversant, je réitère : merci. Enfin une nouvelle qui raconte quelqu'un, son regard, ses pensées, rien que cela mais tout cela).

   Neojamin   
25/3/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,
J’ai passé un moment de lecture intéressant...me laissant envahir par la poésie au détour d’une phrase pour me demander ensuite où est-ce que ce texte m’emmenait. Le début, comme presque tout le texte m’a paru confus. De belles phrases, de belles images presque trop forcées...et de la difficulté pour moi de m’identifier, de fermer les yeux pour imaginer.
J’ai le sentiment que le texte est inachevé, que les belles images ont besoin d’une histoire pour s’accrocher et prendre tout leur sens. Après, c’est personnel, j’ai du mal à m’attacher à un texte sans trame...

Quelques remarques :
- Répétitions «frous-frous» et «frottent».
- «bruyant, jacassant tel cette cascade qui se jette du mur dans le ruisseau en contrebas» J’ai du mal à imaginer ce silence bruyant...surtout si on entend la cascade !?

Merci pour cet instant en tout cas ce fut intéressant!
Bonne continuation

   Anonyme   
4/4/2015
 a aimé ce texte 
Passionnément
Comme je n’ai pas beaucoup de références littéraires je me sers de ce peu, et souvent quand j’aime un texte c’est que quelque chose me renvoie à ces repères.
Ici, je me suis souvenu de Giono, dans la description de la nature, un petit air de ce que faute de mieux j’appellerais de la prose lyrique. En plus intimiste, plus retenu, peut-être.

Ce sont surtout ces éléments de paysage, si bien décrits, qu’on y ressent de la tendresse, ou de la compassion, et aussi ces questions posées par l’auteure. En vrac : introspection, questionnement, communion, osmose.

Un très beau texte.

   Francis   
4/4/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Des couleurs, des tableaux m'ont enraciné dans ces descriptions, ces liens entre les hommes et la nature. Ici, point d'artifices, "nulle tricherie ". L'homme des plaines du nord a suivi vos pas, votre retour vers la "vraie vie". Il a humé les parfums de cette terre; il a imaginé" les soirs violets", les nuits bleu pétrole; il a entendu la chouette.Il avait envie de jeter l'ancre sous vos mots.
Merci.
Francis.

   MARIAJO   
5/4/2015
A l'automne, le passage avant que les feuilles ne meurent c'est beau. Les teintes avant leurs chutes me plaisent. Le début de votre nouvelle m'a fait songer à l'automne, saison que j'adore, avant de m'installer dans l'hiver brumeux que vous décrivez. Et puis j'ai pu entendre le bruissement des feuilles sèches que l'on écrase aves nos pas dans une promenade dans un sous-bois; une petite bête que l'on ne voit pas mais qu'on entend le frottement contre les feuilles. Ces petits bruits silencieux peuvent venir apaiser les bruits intérieurs que des fois perturbent l'âme.

Et puis je n'ai plus rien compris, à partir du troisième passage, où j'allais arriver. Est-ce que le narrateur parle à lui même se rappelant son enfance?

Est-ce pouvez vous m'expliquer la phrase: "le mas est sur son nid aigle.
Je vous remercie car j'apprend beaucoup en lisant les autres.

A bientôt

   Acratopege   
6/4/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Comme d'autres, j'ai bien aimé me perdre dans ce texte mystérieux, peut-être un peu surchargé d'images. En le relisant, je lui ai donné un sens personnel: ne décrit-il pas simplement le travail de l'écriture, qui retourne au passé, triture les souvenirs, revisite les lieux anciens? Tout m'a paru plus clair dans cette perspective, mais je me goure peut-être du tout au tout!
Une petite remarque: "trompant le Chronos" m'a dérangé, car il vient d'un autre univers que votre lyrisme.
Merci

   Automnale   
6/4/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Depuis quand j'existe, demandait l'enfant... Depuis où ? Comment savoir, quand l'ancre se jette, pourquoi c'est là, nulle part ailleurs ?

Eh bien, là, c'est dans les Cévennes. L'auteur, avec "Les soirs violets", fait une bien jolie déclaration d'amour au pays, semble-t-il, de ses origines. Elle connaît manifestement bien cette région, son Histoire, ses collines, ses châtaigneraies, sa lumière, ses chemins d'ornières, ses ravins, ses troupeaux de brebis, la solidarité de ses habitants. Marche-t-elle - je le crois - sur les pas d'une aïeule tendrement aimée ?

Miss Node découvre - ou, plutôt, n'est-ce pas l'aïeule qui découvre ? - la maison. Sans l'avoir jamais vue, elle la connaît déjà, avec ses exigences. Ce mas, sur son nid d'aigle, scrute la plaine, se dore au levant, vire au violet du soir. Les jardins boivent le silence sur les terrasses, de verger en potager. Les chênes blancs, la chouette, le faucon, l'âne, les rafales de vent, le soleil et la pluie, le décor est planté. Ce décor exige une présence, à défaut il engloutit sous les ronces.

Ici, les regards, les démarches prennent le temps. Les yeux racontent la prudence, la pudeur. Les mains disent la patience, l'endurance. Les mots se taisent, préservant les secrets des rêves et douleurs. Nul faux-semblant n'est envisageable, nulle tricherie.

Les années passent... Seule à sa table d'écriture, l'aïeule vieillit... Son domaine n'est plus tenu... La nature grignote le terrain en friche... Cette nature qui, en l'expulsant, sauve cette femme noire sous son fagot... Cette sorcière hululant s'installe alors de l'autre côté de la colline, dans un mouchoir de poche de hameau.

D'où vient que les feuilles, avec l'air, nous attachent ici et nulle part ailleurs ? Miss Node est, incontestablement, bien d'ici. Les paysages, la luminosité, l'âpreté des Cévennes coulent dans ses veines.

... J'aime ce genre de texte, fleurant si bon le terroir, qui nous fait voyager. J'aime imaginer la dure vie, au rythme des saisons, des habitants de ce typique morceau de France. Je voudrais, un moment, vivre avec eux, comme eux, apprendre d'eux... Je voudrais, ne serait-ce qu'un instant, faire réellement la connaissance de cette aïeule...

Mais revenons au texte ! Je me demande si l'entrée en matière (les deux premiers paragraphes) ne pourrait pas être supprimée... La suite, écrite par Miss Node, est belle, profonde, bien sentie. L'écriture, à mon sens, pourrait être encore plus ciselée (devant un travail excellent, soyons exigeants !).

Même si cela va de soi, j'ai envie d'ajouter que l'amour de l'auteur, pour l'écriture, est flagrant...

Bravo, Miss Node ! Et merci beaucoup pour cette proposition de vagabondage à la Porte des Cévennes (en ce lundi de Pâques, cette évasion fut, pour ce qui me concerne, épatante).

   MissNode   
7/4/2015

   Dupraievna   
9/4/2015
 a aimé ce texte 
Pas ↑
J'aurais aimé comprendre. J'aurais aimé aimer. Mais je me suis perdue. Trop de mots, trop de sens, trop de choses dans chaque phrases. J'ai l'impression que tout est lâché mais que ça s'agite. Qu'il y a dix mots au lieu d'un et qu'ils recouvrent, perdent la pensée. J'ai l'impression que ça manque d'essentiel, d'aller droit au but. Je ne comprends pas tous les détours. Je reconnais l'écriture belle et poétique, mais elle ne m'a pas emmenée avec elle.

   Louis   
12/4/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
« Ces cassures du chemin que je suis » : belle et significative ambiguïté du « je suis ». Les verbes « suivre » et « être » ici se confondent et ne font qu'un.
« Je » suis le chemin, « je » suis ce cheminement, avec ses « cassures », ses discontinuités. « Je suis » un chemin brisé.

Le chemin suivi est une chemin intérieur, l'itinéraire d'une vie, une histoire personnelle. Projeté sur l'extériorité, il se découvre aussi hors de soi. Les paysages traversés sont donc tout autant intérieurs qu'extérieurs : « Le silence me rappelle qu'il est autant de paysages au dehors qu'au dedans de soi. »

C'est le silence qui permet cette prise de conscience. Le silence extérieur vient « s'immiscer » dans le vacarme intérieur. Un jeu d'échos et de renvois se produit entre l'intériorité et l'extériorité.
Et si le silence fait partie du paysage, c'est que ce dernier n'est pas seulement visuel mais sonore  : « frous-frous » des feuilles sèches ; « son scandé dans la forêt » ; « écho par terre ». Le silence est une pause, et une « douceur », entre les « bruits épars » au dedans comme au dehors de soi.

Les mots du texte disent le silence. Une couture de mots pour tisser le silence qui joint le dedans et le dehors de soi.

C'est un cheminement existentiel qui est évoqué. Il est parcours, itinéraire, passage et traversée de « paysages ».
La narratrice recompose son existence, ses continuités et ses discontinuités, identifie en elle des étapes et des phases. 

Tout itinéraire suppose l'espace et le temps. L'interrogation première porte donc sur ces deux dimensions, d'où ces questions ramenées à l'aspect premier que revêt l'enfance  :
« Depuis quand j'existe, demandait l'enfant... Depuis où ? Depuis où le temps commence ? » Les interrogations lient indissociablement le temps et l'espace. Un lieu est un temps, un temps est un lieu. L'itinéraire existentiel s'accomplit temporellement autant que spatialement.
Mais quand et d'où tout commence ? Où l'itinéraire prend-il sa source ?

« Enfant, tu t'éveillais d'un long voyage » : la source demeure mystérieuse, l'enfance première, si elle était un commencement, n'était pas une origine, qui semble toujours reculer comme un horizon, toujours plus lointaine quand on veut l'approcher. L'enfant déjà se représente comme issu d'un « long voyage », toujours déjà venu de loin.

Un lieu, les Cévennes, a été vécu comme un port, où l'on s' « ancre » après un long voyage. Là, le temps s'est figé, s'est confondu avec le lieu, « le temps reste sur place », mais « la journée commence », le temps est aussi passage, il faut être chemin qui court et s'en va au loin, alors « la journée finit en pleurs », parce que « tu voulais rester toujours ».

L'espace est vécu comme une longue ligne, entourée de « paysages », dont l'origine recule dans un infini, un indéterminé ; l'enfance a été un point d'ancrage sur cette ligne qui se poursuit et se brise.

La fin de l'enfance a constitué « une déchirure de ton espace », par une ligne de fuite hors du point d'ancrage.
Le texte raconte un retour au point d'ancrage premier.
L'éloignement est alors représenté comme une « parenthèse », c'est à dire un écart, un à-côté, un « chemin buissonnier », une errance, un vagabondage, finalement un détour par rapport au chemin qui tourne et ramène au point d'ancrage. Il n'y eut qu'un seul véritable port. La ligne de fuite ne sera qu'une boucle.
L'espace au loin, dans la dimension temporelle, n'a été qu'une « attente ». L'attente du retour au commencement.
Le commencement semblait avoir été oublié, par l'éloignement dans l'espace et le temps, mais le retour ne trompe pas, et le lieu de l'ancrage premier dans les Cévennes présente un air très familier, très proche. Tout parle à la narratrice en ces lieux : « les collines chuchotent. Les arbres tintent d'un écho, une rencontre il y a longtemps ».

Ce n'est pas une histoire qui nous est racontée ( ce texte n'est d'ailleurs pas une nouvelle, mais le cheminement d'une prose poétique). Le texte ne raconte pas une histoire, mais dit les conditions de « mille histoires », les conditions de toute histoire. « Il y a mille histoires. Elles mènent les hommes et les femmes ». Un histoire est un parcours, un itinéraire singulier, spatial et temporel. Elle se présente comme un parcours d'obstacles et d'écueils à franchir avant de parvenir à un « Refuge », une destination, le lieu fixé d'un destin.

Mille histoires, autant de lieux d'où l'on vient, mais une seule destination : le Refuge, « La méfiance du parcours unique habite les âmes venues de mille pays ».

L'ancrage premier est un Refuge, un abri, un lieu familier qui « appelle », un lieu que l'on peut habiter, où habiter en poète, une demeure enfin, un lieu qui nous ressemble.

Le refuge de la narratrice est « un mas ». Et le mas est un navire, sur les flots du temps ; perché sue « un nid d'aigle », il est le gardien des lieux.
Il était un « appel », il s'avère une exigence, « il exige ta présence ».
Un lien intime est suggéré entre la narratrice et le lieu du refuge. L'un ne semble pas exister sans l'autre. Une interdépendance les unit. L'un est l'écho de l'autre : « ta présence retentit avec le lieu et sa saison ».
Le rapport de la narratrice au lieu d'ancrage est de « création ». Sans cesse, sous peine de destruction, d'anéantissement, de perte dans le sauvage ( le non-civilisé, le non-humain), il exige une action créatrice. Et cet entretien, cette « création » du lieu, est en même temps une création de soi.

Un paradoxe semble traverser le texte, entre un début qui affirme une identité de la narratrice avec un chemin, un itinéraire, un parcours existentiel, et la fin du texte qui affirme une identité cette fois avec un point fixe, un lieu d'ancrage, un refuge.
Il se résout si l'identité est celle d'un cheminement qui mène au point d'ancrage, comme à une destinée.
Parce qu'il y a un ailleurs, d'autres lieux et d'autres temps, parcourus et traversés, deviennent possibles les interrogations finales. Pourquoi cet arrêt à un lieu précis et à nul autre autre ? D'où vient cet « attachement » à un lieu ? « Ici, nulle part ailleurs ? »

On semble être passé d'une identité nomade, « ce chemin que je suis » à une identité fixe, sédentaire, à l'être d' « ici, et de nulle part ailleurs. », dans une identification à un sol, à une terre.

Ces « soirs violets » présentent ainsi la teinte d'une quête poétique et sensible du Moi, d'un tracé spatial et temporel de sa généalogie.

   Anonyme   
27/4/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Le premier paragraphe de ton texte m'a enchantée, mais, comme d'autres je crois, je ne vois pas ce qui lie ces quatre parties entre elles. En revanche, j'aime beaucoup la façon que tu as de tourner tes phrases !

   Alice   
1/5/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonsoir, Miss,

J'ai relu plusieurs fois, et j'ai hésité à mettre une appréciation : je pense qu'un autre jour j'aurais pu mettre passionnément, un autre juste interrompre ma lecture. Et je crois que c'est une force du texte, d'être mouvant, mouvant dans l'âme, dans le temps, la circonstance. On suit les pensées d'une personne mais on entend un "nous" et on cerne quelque chose de différent à chaque lecture.
Il ne faut à mon sens pas essayer de tout absorber, peu importe le nombre de lectures. Il y a des passages qui ne resteront que des mots, des vrais mots sur un écran d'ordinateur. Mais il y en a d'autres qui orienteront mon humeur pour les prochaines minutes. Des battements d'aile jamais rythmés de la même façon.

Une forme littéraire que j'ai failli trouver lourde, mais qui se digère bien : elle est personnalisée, voilà tout.

Il y a un visage souriant derrière ces soirs violets. Quelques rides, parce que la vie en donne à tous les âges, en autant qu'on est capable de marcher au milieu des feuilles comme ça. Mais de toute beauté.

Merci beaucoup pour ces poèmes en rafales / éclats / silences nommés.

Alice

   bikass   
22/5/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je n'appelle pas ça nouvelle mais poème.Vous avez écrit une très belle oeuvre poétique.Oui c'est un poème en prose,plein de vie et de couleurs.Merci de vous lire prochainement!

   matcauth   
23/12/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai calé sur votre texte le plus récent, pas sur la lecture mais sur ce que je devais en dire. Je suis donc venu faire un tour ici, pour chercher des réponses.
Car vous avez un univers, un besoin de creuser profondément à l'intérieur de l'Homme, de chercher profondément le sens des choses mais toujours par rapport à la nature, aux paysages, à ce qui existe. Cette référence au Phare de Virginia Woolf me revient. J'ai l'impression que vous cherchez, à travers ce que vous voyez, un sens aux choses, aux comportements de chacun. Il y a un lien, une analogie permanente, entre le décor et les émotions.
L'influence qu'ont le silence, le froid, la solitude d'un lieu sur nos émotions.
On a l'impression que vous vivez pleinement ces choses-là.

Parfois, le sens nous échappe, en tant que lecteur, puisqu'on ne voit pas forcément les choses que vous voyez et on ne les ressent pas comme vous. C'est là que s'installe une sorte de barrière entre le lecteur et l'auteur, une distance qui fait qu'on n'adhère plus complétement et on décroche. Mais comme l'a dit quelqu'un avant, il y a de la mouvance dans ce texte. Normal, car selon nos expériences, et celles-ci sont mouvantes, on va comprendre certaines choses, certains parfums.

Je crois que vous tenez quelque chose dans vos textes, mais que la façon de l'exprimer est perfectible, dans ce sens ou vous ne consentez peut-être pas encore à donner tout au lecteur. Je lirai avec plaisir vos prochains écrits.


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