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Réalisme/Historique
Nouvelles : Faute de grive, on vomit du merle [Sélection GL]
 Publié le 27/08/14  -  8 commentaires  -  5236 caractères  -  97 lectures    Autres textes du même auteur

Un homme, dans un parc urbain, a une révélation, en écoutant un merle noir.


Faute de grive, on vomit du merle [Sélection GL]


Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n'ai plus rien à apprendre, j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de la vie.

René de CHATEAUBRIAND. Mémoires d’outre-tombe.


Ce grand romantique a commis ces lignes mélancoliques au sujet du chant de la grive, oiseau secret, sauvage et dissimulé, faune furtive du fond des fourrés fournis, dans les parcs princiers ou les forêts profondes, source de rêverie nostalgique pour le châtelain solitaire et ténébreux ; mais, pour ma part, dans les pages suivantes, je voudrais rendre un hommage moins larmoyant à un oiseau tout banal, très urbain, visible facilement, donc souverainement ignoré : je veux parler du terne et habituel merle noir, volatile des bas buissons de nos squares sales, de nos étroits jardins carrés et entretenus, ou bien des terrains vagues, plus ou moins décharges publiques, envahis par les ronces barbelées, et toutes les végétations anarchiques.

Au-dessus de ces décors sordides, le merle fait planer l’éther de ses cantates à l’inspiration sans cesse renouvelée, ses échos mystiques, ses accords venus d’ailleurs, tout un opéra saturé de la polyphonie de l’univers, un chorus cosmique en soliste, une monodie du monde, par-dessus le vacarme vain des villes, les tapages de l’intelligence technologique, et l’agitation insensée et dépressive de l’humanité.

Tout le jour, et même une grande partie de la nuit, presque sans repos, le merle improvise, tout près des têtes autistes des humains, des fioritures subtiles, des trilles fleuris, des vocalises exquises, des roulades tremblotantes, étranglées et tendres alternant avec de brusques sifflements suraigus et sauvages, tout un registre infini de gammes, colorations et sonorités, comme une flute naturelle infatigablement créatrice, par laquelle la nature illimitée clame la richesse immense de son répertoire printanier.

Posé au sommet d’une antenne métallique, comme pour mieux recevoir les ondes cosmiques, sentinelle infatigable, petit prophète du désert, évangéliste des sourds, il prodigue son chant d’amour, depuis une sphère inconnaissable aux humains dans leur purin, et qui passent sous l’oiseau en gueulant, s’engueulant, et dégueulant.

En dégueulant, oui, parfaitement, je n’exagère rien, comme toujours, ainsi que cette suite va vous le prouver…


Un soir, à Paris, je m’étais arrêté sur un banc du parc de la Villette ; j’écoutais un de ces petits oiseaux remplis de nuit, dont seul le bec doré brillait dans le noir, perché au sommet d’un tilleul aux lueurs argentées; et, j’observais, en même temps, au sol, assis par terre, sur une pelouse, un petit groupe d’adolescents en goguette, qui buvaient sans arrêt, en braillant, s’injuriant et jurant, sans égard pour leur jeunesse, ni le crépuscule, sans égard pour la beauté, ni même leur beauté.

Pendant ce temps, la voix cristalline du volatile résonnait parfaitement dans le décor du parc : celui-ci lui offrant involontairement un amphithéâtre idéal, car les sons qui jaillissaient du bec étaient magnifiquement répercutés par tous les édifices en verre ou en fer des alentours.

Quelle symphonie ! Debussy anéanti en deux notes ! La nuit jouant de la flûte de Pan avec mille tuyaux !

Les adolescents buvaient bien sûr toujours, espérant remplir leur béance qu’ils ne faisaient qu’accroître, ayant encore franchi un pas dans la vulgarité, puisqu’ils beuglaient maintenant des chansons à la mode.

Soudain, l’un d’eux sortit du groupe, dans l’indifférence générale, et courut s’effondrer sous l’arbre où vocalisait l’oiseau. Là, il vomit de tout son cœur, tout son saoul, vida son sac, en un flot convulsif de pourriture. Cela dura ; il en avait déjà bien de l’ordure à cracher, notre petit humain ! Il se soulageait, se déchargeait, se répandait avec force râles et spasmes, juste sous le petit virtuose qui ne cessa pas pour autant ses mélodieux hymnes.

Indifférence sublime !

Je me demandai (n’ayant pas la transcendance du volatile) : pourquoi les jeunes humains sont-ils si précocement écœurés par la vie que leur ont préparée les adultes ? Les adultes livrent un monde aux enfants : ceux-ci doivent en crever ou... y crever, car l’accepter c’est crever aussi. Après cela, on s’étonne que les jeunes soient toujours en révolte contre leurs parents, l’école, toute l’éducation, les règles ; ils sentent qu’on les ampute tout doucement : comment ne pas hurler ?

La voix d’éther du merle s’évaporait perpétuellement dans l’espace : pollen de poésie.

Il clamait sa vitalité absolue au-dessus de l’adolescent qui déversait son dégoût existentiel. Sans juger ce petit humain. Sur son tilleul, il était donc au-dessus de Dieu, au-delà du bien et du mal. Au-delà.




Adolescents ! Vomissez à tour de rôle toute la nuit, videz-vous à en crever, convulsez-vous, dans des harassements splanchniques surhumains, vous ne parviendrez ni à vous débarrasser du désespoir, ni à faire taire l’intarissable harmonie de la nuit, ce fragment de ténèbres chrysostome : le Merle Noir !


 
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   socque   
28/7/2014
 a aimé ce texte 
Bien
Jolie allégorie, mais incomplète à mon sens ; parce que, dès que les humains ont regagné leurs tristes demeures et leurs désolantes vies (selon le mouvement du texte, hein), qu'est-ce qu'il a fait, le merle au-dessus de la mêlée, merle souverain et serein ? Eh bien, je le verrais parfaitement venir s'empiffrer du bon vomi servi sur un plateau...
Parce que la nature n'a que faire (à mon avis) des catégories humaines, du sublime et du sordide. Voilà donc la manière dont je prolonge votre texte ; mais ça, c'est moi : il m'est impossible, quand je lis une leçon de morale prenant pour point de départ un élément naturel, de ne pas me dire que ce dernier s'en fiche bien.

Sinon, en dehors du fait que je n'apprécie guère les généralités sur les jeunes forcément en révolte idiote contre une société forcément pourrie, j'ai plutôt aimé l'énergie de ce texte, la netteté de son mouvement, sa hargne, son écriture soignée mais allant à l'essentiel. Pour le fond, vous l'aurez compris, je réserve mon opinion ; je préfère me la forger moi-même plutôt que le texte me l'impose.

   Robot   
12/8/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Tu parles d’une révélation. Une confirmation d’un état d’esprit plutôt. Je n'aime pas cette fausse condescendance vis à vis des ados. Le narrateur les vilipende et au final dégoise une sorte de déclamation philosophique fumeuse pour leur expliquer que leur désespoir est irrésoluble et que le Merle Noir s'en moque. En fait, je crois bien qu'au fond, le Merle Noir, c'est le narrateur lui même qui joue l'indifférence " le petit virtuose qui ne cessa pas pour autant ses mélodieux hymnes" mais qui en réalité n'accepte pas que la jeunesse en désolation vienne troubler sa quiétude de bourgeois conservateur.
Cela dit, c'est bien écrit et l'efficacité de la forme amplifie mon rejet du fond.

   LeopoldPartisan   
13/8/2014
 a aimé ce texte 
Passionnément
Voilà un texte qui m'a quelque part vraiment bouleversé.

C'est pour moi un texte qui trouverait aussi très bien sa place en poésie en prose, tant il y a des tournures oserai-je "sublime":

"La voix d’éther du merle s’évaporait perpétuellement dans l’espace : pollen de poésie."

"vous ne parviendrez ni a vous débarrasser du désespoir, ni à faire taire l’intarissable harmonie de la nuit, ce fragment de ténèbres Chrysostome : le Merle Noir !"

La réflexion est aussi le résultat d'un constat assez ébouriffant et d'une ironie géniale.

A lire et à relire, car il y a de très nombreux tiroirs dans lesquels ladite réflexion des idées par un habile jeu de miroir se renouvelle sans cesse.

   caillouq   
13/8/2014
 a aimé ce texte 
Un peu
L'idée me plaisait (ode au merle, comme allégorie d'une vie spirituelle inaccessible), mais je trouve la réalisation moins réussie quand on aborde le côté trivial (trivialité trop quelconque, en quelque sorte. Le jeu sur les verbes dérivés de "gueule" n'est pas très créatif. Et on doit pouvoir faire mieux que l'étymologie onomatopéiste de "splachnique"). En revanche, le début m'a bien parlé : style et énergie. L'auteur devrait maintenir Châteaubriand présent plus longtemps, ou au moins le ressortir à la fin, qu'il ne soit pas qu'un prétexte de début de texte (ce qu'on ressent d'autant plus que, le texte étant court, on n'a pas oublié à la fin ce qui s'y passe au début).
Question : est-ce que la description du chant si varié du merle est valide, éthologiquement parlant ? Si oui, j'aurai appris quelque chose (pensais pas que ça faisait particulièrement du bruit, ces petites bêtes)

   Asrya   
27/8/2014
 a aimé ce texte 
Bien
Une belle ode à la nature, notamment à l'un de ses partisans : le merle noir.

C'est agréable de voir un auteur prendre du temps pour sublimer un être vivant aussi banal qu'un merle.
Je suis un peu moins fan du style, mais cela est personnel, les longues énumérations tendent à me perdre et m'endormir.
Puisque le texte est court, j'ai fait un effort de concentration pour aller jusqu'au bout, d'autant plus que la qualité d'écriture est telle qu'il serait dommage de ne pas achever la lecture !

Je suis un peu moins friand du regard amer sur les jeunes et de leur présence dans cette oeuvre de manière générale. Un peu trop caricatural selon moi.
Je me serais contenté de cet éloge du merle, au sein de la nature et non confronté à l'image de l'Homme. (question de point de vue.)

En résumé, vous offrez un texte élégant, plein de charme, bien que le soupçon de morale apporté n'est pas, à mon sens, convenablement associé.

Merci pour votre récit,

Au plaisir de vous lire à nouveau,

Asrya.

   Anonyme   
27/8/2014
Bonjour Nouvelles

Trois fois, je me suis régalé trois fois de votre texte sublime avant d'oser le commenter.
Je tiens à vous remercier d'abord pour votre concision.

Qui n'est d'aucune façon synonyme de sécheresse. Au contraire, vous évoquez le chant du merle avec un lyrisme et une richesse métaphorique qui ferait pâlir d'envie Chateaubriand.

Pour info, le noir et sympathique passereau n'est pas là pour rigoler ni pour enchanter les mélomanes. C'est un pragmatique; Il chante pour draguer et pour marquer son territoire.
Ses vocalises déclinent avec virtuosité le message suivant : "Ma meuf est en train de couver, faut surtout pas venir l'emmerder" mais aussi "Ce coin de parc est mon territoire. Touchez pas à mes lombrics, ni à mes mouches, ni à tout ce qui peut s'y trouver de comestible."

C'est dans un tout autre registre que s'expriment les ados en goguette. Sans doute, à l'instar du merle, ont-ils essayé de tenter leur chance auprès du beau sexe. mais sans succès. Sinon ils roucouleraient au clair de lune en savourant en délicieuse compagnie le concert de flûte offert gracieusement par le noir volatile.

Pour oublier leur déconvenue, ils ont recherché un peu de réconfort dans la chaude amitié virile que l'on peut trouver aux comptoirs. Avec cette insouciance propre à la jeunesse ils ont surestimé leur résistance aux effets pervers des boissons alcoolisées lorsqu'elles sont consommées sans retenue.

En gros, quand le merle chante comme un ténor de très haut niveau "Touche pas à ma meuf", ils éructent lamentablement "Toutes des salopes"

Merci mille fois Nouvelles pour cet excellent moment de lecture. Et bravissimo.

   Coline-Dé   
27/8/2014
 a aimé ce texte 
Un peu
Une brillante description des beautés du chant du merle, mais.... il ne chante pas dans le noir !
" dont seul le bec doré brillait dans le noir,"
Là j'ai commencé à me dire que vos objectifs devaient différer de simples considérations ornithologiques.

Et bingo : ce sont les ado qui vous intéressent. J'avoue avoir décroché.
J'espère pour eux qu'ils n'ont pas besoin qu'on les exhorte à la révolte.
Le texte, du coup, m'a paru assez vain, en dépit de facilités d'écriture incontestables.

Quand même : anéantir Debussy en deux notes, un merle ! Vous y allez fort !!!
Le titre, lui, mérite une mention spéciale .

   in-flight   
5/9/2014
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

J'ai le sentiment que la nouvelle sert de prétexte pour un bon titre.
Désolé mais sur le fond, il n'en ressort pas grand chose: les méchants ados qui viennent pourrir un moment de poésie VS la nature immaculée de pureté... Même avec un merle qui rhabille Debussy en 2 notes, ça ne fonctionne pas trop sur moi.

"évangéliste des sourds" --> pas bien compris.

C'est drôle, à la fin de la lecture, je me suis imaginé Chateaubriand écrire dans sa maison pendant qu'un merle lâchait une gargantuesque fiente sur son toit. A ce moment précis, l'image de l'écrivain à la lueur de sa bougie devait certainement être plus belle que la vision du volatile.

Question de perspective...


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