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Fantastique/Merveilleux
Ombhre : Une trace dans la neige
 Publié le 02/12/17  -  8 commentaires  -  19032 caractères  -  44 lectures    Autres textes du même auteur

Une légende du ski de haute montagne choisit de revenir sur les traces d'une ancienne tragédie. Il a rendez-vous, mais avec qui ?


Une trace dans la neige


Dans le froid sec de la nuit finissante, le paysage montagneux semble ciselé dans du cristal. Rien ne bouge, et seul le vent vient rompre par moments le silence. Et parfois, bien plus bas, la chute molle et lourde de la neige du haut des branches des sapins. Dans le ciel, la marée laiteuse de l’aube ronge lentement la nuit. La montagne est froide, grandiose, immaculée au sortir de son bain nocturne.

Sur la crête, entre roches et neige, un petit point noir avance lentement. Pas à pas, l’homme grimpe vers le sommet et laisse derrière lui une trace serpentine et pointillée, un fil fragile qui le rattache encore au monde d’en bas comme un cerf-volant. Malgré les rides de son visage qui trahissent son âge, il progresse à bonne allure, savoure l’air glacé qui lui brûle la gorge et son odeur minérale, le bruit croûteux de la neige qui casse sous ses pas, la mélopée du vent comme des chants de sirènes. Il sourit en pensant à Ulysse qui a dû être attaché au mât de son bateau pour ne pas céder à leur magie. Mais lui veut aller à la rencontre des sorcières de roches et de glace, les défier, valser avec elles. Il l’a fait si souvent dans sa longue existence.

Il profite de l’abri relatif d’un rocher pour faire une pause. Il l’attendait ce rocher. Une réplique de plusieurs mètres de haut de la Vénus de Willendorf, surnommée la Mère. La même pause et le même rocher qu’il y a… D’un mouvement de tête rageur, il bannit ces pensées, pose son sac à dos en faisant attention de ne pas cogner ses skis, sort sa gourde et boit lentement l’eau glacée, lui laissant le temps de se réchauffer dans sa bouche avant de l’avaler. Assis sur une roche plate, Il contemple la pente sous lui, évalue du regard la consistance de la neige, vérifie les endroits où il a prévu de passer. Inévitablement, ses yeux tombent bien plus bas sur l’amoncellement de rochers en forme de chien assis qui a donné son nom à ce sommet : les Crocs du Chien. Il regarde un long moment cette statue naturelle, sent ses yeux s’emplir de larmes, et il sait que ce n’est pas uniquement à cause du vent. Et les pensées qu’il avait bannies reviennent à la charge.

Il revoit Florence, si blonde et si belle, assise à l’ombre du rocher de la Mère, savourant en silence le thé glacé qu’elle emportait toujours avec elle lors de leurs courses en montagne. Il se souvient qu’elle lui avait demandé si des hommes du paléolithique étaient venus tailler la montagne, ou si la nature s’en était chargée seule. Et il entend à nouveau son rire si joyeux et plein de vie résonner contre les rondeurs pierreuses de la Mère. Sans même s’en rendre compte, il s’accorde exactement le même temps de pause que… trente-quatre ans auparavant, comme s’il remettait les pieds dans de vieilles traces.

Il range sa gourde, regarde le soleil naissant colorer peu à peu la pierre, et comme l’avait fait Florence, effleure de la main en repartant le ventre de la Mère, pour nous porter chance avait-elle dit. Mais il est seul dans l’éclosion du matin et il reprend son ascension. Sur le rocher qu’il laisse derrière lui, son ombre s’estompe lentement, comme à regret.




Roland se gare en hâte devant le quartier général des secours en montagne. Il entre en coup de vent dans le local surchauffé, salue brièvement le planton, et entre sans frapper dans le bureau du capitaine Lavina.


– Grégoire, on a un problème.

– Bonjour déjà Roland, tu t’es levé du pied gauche ce matin ?

– Excuse-moi. Bonjour Grégoire. C’est juste que… Sylvain a disparu.

– Depuis combien de temps ?

– Deux jours. Ça fait le troisième aujourd’hui.

– Et pourquoi tu t’inquiètes ? C’est plus un gamin, et de loin ! Il a le droit d’aller se promener non ?

– C’est un peu plus compliqué que ça.

– Bon, assieds-toi et calme-toi. On va pas déclencher le plan ORSEC parce qu’une légende du ski est partie depuis deux jours.

– J’ai un mauvais pressentiment Grégoire.

– Un mauvais pressentiment ? Ça ne va pas me suffire. Surtout avec toutes les virées qu’on a faites en montagne tous les trois. Je connais bien Sylvain, et je sais combien il est prudent et professionnel.

– Tu sais quel jour nous sommes aujourd’hui ?

– Le 27 avril.

– Cette date te rappelle rien ?


Grégoire réfléchit un instant, troublé par le sérieux et l’inquiétude visible de Roland. Or il le connaît assez pour savoir qu’il n’est pas du genre à s’affoler pour rien.


– J’ai pas envie de jouer aux devinettes. Explique-moi, dit Grégoire plus sèchement qu’il ne l’aurait voulu.

– Le 27 avril 73 te rappelle rien ? Un événement terrible lié à Sylvain ?

– 73 ? Tu veux parler de…

– Oui, exactement, ça fait trente-quatre ans jour pour jour aujourd’hui. Et cette année, comme par hasard, ça tombe un vendredi, comme en 73.

– Et le lien avec la disparition de Sylvain ?

– Il répond plus depuis deux jours au téléphone. Je l’ai eu mardi, il avait l’air bizarre. Il m’a beaucoup parlé de Florence, qu’elle lui manquait toujours autant, qu’il avait hâte de la rejoindre.

– Bon, il déprimait un peu, c’est tout. Écoute, tu le connais comme moi. Je le vois pas se tirer une balle dans la tête. C’est pas le genre du bonhomme.

– Non, c’est sûr, mais… J’ai fait une petite course avec lui en février. Rien d’extraordinaire, on a profité des chutes de neige et de la poudreuse pour se faire les Petites Aiguilles. Un régal ! Sauf que Sylvain… Je l’ai surpris plusieurs fois à parler seul, en regardant dans le vide avec un sourire triste sur le visage. J’ai même cru l’entendre dire « mon amour » en parlant à je ne sais qui, mais je sais pas si je fabule ou si c’est vrai. Plusieurs fois, je lui ai posé des questions, mais il ne semblait pas m’entendre et regardait comme au travers de moi. Quand on marchait, il se retournait fréquemment, comme pour voir si « quelqu’un » le suivait bien, et moi j’avais encore une fois l’impression d’être transparent, comme s’il me voyait pas. Je t’assure que ça m’a laissé une drôle d’impression !

– Je veux bien te croire ! Ça lui ressemble pas. Et quand tu l’as appelé mardi ?

– Rien de spécial, mais le ton de sa voix m’a inquiété. Éteinte, sans vie, et il mettait plusieurs secondes à me répondre, il n’était pas vraiment avec moi, tu vois ? Du coup, j’ai tenté de rappeler plusieurs fois mercredi, mais aucune réponse. Je suis passé chez lui en fin de journée jeudi.

– Et ?

– Son chalet était fermé, les volets clos, sa voiture garée sous l’appentis. Je sais où il planque sa clé, alors je suis entré. Comme d’habitude, tout était impeccablement rangé chez lui. Mais il avait intégralement vidé son frigo. Plus rien dedans ! Et sur la table du salon, il avait laissé un mot : « Je suis allé prendre le grand air. J’en ai pour trois jours. Merci pour tout. »

– La phrase qu’il nous disait toujours quand il voulait partir faire une course en montagne. Sauf pour le « Merci pour tout ».

– Exactement !

– Ça ne tient pas ! Il est trop expérimenté pour savoir qu’on ne fait par une course de haute montagne en solitaire, c’est trop dangereux. Surtout fin avril.

– Va expliquer ça au placard où il range tout son matériel.

– Vide ?

– Il ne restait pas grand-chose dedans. Et il a pris ses skis, pas les derniers qu’on lui avait offerts, les anciens, ceux qu’il portait le jour de l’avalanche.

– Là, tu commences à m’inquiéter.

– Alors maintenant réfléchis. Trois jours de course, deux jours aller, un jour retour, puisque s’il a pris ses skis, c’est qu’il va se faire une descente, il ira donc plus vite au retour qu’à l’aller.

– Jusque-là, je te suis.

– Quelles courses de montagne à deux jours de distance d’ici permettent de se faire une belle descente à cette période de l’année, sachant qu’il est certainement parti à pied ?


Grégoire regarde l’immense carte du domaine montagneux affichée sur son mur, et réfléchit à voix haute :


– La Saulire, plus assez de neige, Les Arêtes, trop loin, Le Belvédère, trop facile pour lui, c’est un truc de débutant, la Tougnette le refuge est déjà fermé, et c’est pas très intéressant par là-bas…

– Et les Crocs du Chien ?


Grégoire s’approche de la carte sans répondre, évalue les distances, réfléchit…


– Pourquoi il irait là-bas ? Et surtout seul, c’est du délire. Mis à part lui, il n’y a que deux furieux qui ont réussi à se faire cette paroi et à rester vivants.

– Je ne prétends pas savoir ce qu’il a dans la tête, je dis juste qu’il y a beaucoup de coïncidences troublantes… Son chalet vide et fermé, le mot qui ressemble beaucoup à un adieu, nous sommes trente-quatre ans jour pour jour après l’avalanche qui lui a coûté la femme de sa vie, et avec les grosses chutes de neige de ces derniers jours…


Grégoire se renverse en arrière dans son fauteuil, croise les mains derrière sa tête et réfléchit, l’air grave. Son regard glisse de la carte au panneau en liège, pas du tout réglementaire, sur lequel des photos sont punaisées : lui, Roland et Sylvain lors d’une première mémorable vingt ans auparavant dans l’Himalaya, Sylvain et Florence en train de s’embrasser après avoir fait la première descente en duo du mont Saint-Élie, Sylvain, photographié par Roland depuis un hélicoptère que Grégoire pilotait, sur une pente d’Autriche si raide que la descendre à ski semblait impossible avant qu’il ne le fasse, Florence en gros plan juste avant une descente, avec cet air terriblement concentré et presque sauvage qu’elle pouvait prendre quand il s’agissait d’attaquer une descente…

Roland patiente en silence. Il connaît Grégoire et sait que maintenant, il ne sert plus à rien de lui parler ou vouloir le brusquer. Ce dernier se lève brusquement, envoyant valser son fauteuil à roulettes contre le mur. Il s’approche de la carte en marmonnant pour lui-même des paroles incompréhensibles, touche du doigt différents endroits qui tous sont sur le trajet entre le chalet de Sylvain et les Crocs du Chien.


– OK, tu as gagné, lâche Grégoire en enfilant son gros blouson de montagne. On prend l’hélico, et tu viens avec moi.




Sylvain est arrivé en haut de la crête. Sur sa gauche, l’enchevêtrement de rochers, de neige et de glace qu’il vient de franchir, sur sa droite, le versant incroyablement raide de neige luisante qui l’appelle. La main au-dessus des yeux pour se protéger des premiers rayons du soleil, il examine soigneusement la pente, identifie les pièges, les écueils des rochers, les zones ombreuses où la consistance de la neige ne sera pas la même. Il pose son sac au sol, boit de longues gorgées d’eau, dégage ses skis et ses bâtons, vérifie soigneusement l’état des semelles et des carres. Malgré le froid, il ouvre son blouson, s’étire longuement et fait quelques mouvements d’assouplissement, les yeux rivés sur la dangereuse descente qui l’attend. Il sourit à pleines dents, sans même s’en rendre compte, heureux du combat qui l’attend. Sa concentration est totale.

Il se rhabille soigneusement, pose ses skis à plat, les bloque en plantant ses bâtons dans la neige. Chacun de ses gestes a la lente précision d’une mécanique bien huilée, répétant un rituel exécuté tant de fois qu’il en a perdu le compte et qu’il connaît par cœur. Il resserre méthodiquement ses chaussures, fixe le bas de sa combinaison dessus, referme soigneusement son blouson, enfile ses gants, puis chausse ses skis. Les fixations qu’il a modifiées lui-même sont serrées à bloc, presque impossibles à défaire sans appuyer de façon très précise et avec beaucoup de force sur le haut des boudins noirs qui bloquent chaque chaussure. Il ne peut prendre le risque de déchausser en plein milieu de la pente, et les réglages qu’il a faits le prémunissent de ce danger. Il baisse ses lunettes sur ses yeux, et reste immobile plusieurs minutes, savourant le paysage qui s’étale sous lui en respirant lentement et profondément. À cette hauteur, il pourrait se prendre pour un oiseau. Il n’y a plus que lui, le ciel, le vent, et la neige. Et cette envie féroce de descendre une paroi presque à pic, de se mesurer avec la montagne, de jouer avec la gravité et le danger. De s’enivrer de sensations.

Enfin, comme à chaque fois qu’il effectue une « première », il se penche, attrape son sac à dos qu’il lance dans la pente et le regarde rouler, prendre très vite une vitesse folle en rebondissant sur la pente gelée, pour disparaître rapidement de son regard. Même s’il est plus que conscient du danger mortel en cas de chute, faire ce cérémonial l’aide à se concentrer, à prendre la mesure de ce qu’il va accomplir.

En appui léger sur ses bâtons, il prend encore quelques secondes de pause. Il relève la tête une dernière fois vers le ciel, sourit et s’élance. La pente l’avale immédiatement.

La neige est dure, légèrement croûteuse, et chante sous ses skis. L’ivresse de la vitesse, la peur du danger, la beauté du paysage qui l’entoure… Sylvain se replonge avec bonheur dans ce cocktail détonant et en savoure chaque gorgée. L’air glacé lui brûle la gorge, mais ses muscles répondent à chaque virage, amortissant les sauts qu’il doit faire pour tourner, absorbant les irrégularités traîtresses du relief masqué par la neige. Il sculpte dans la chair même de la montagne des courbes arrondies, y imprime la trace serpentine de ses skis. Où qu’il regarde, la pente n’est qu’un tapis lisse que pas une trace ne vient flétrir.

Si ce n’est l’absence de Florence, il ne pourrait être plus heureux qu’à cet instant précis. Légère, la neige s’envole sous lui, et il déguste la tendresse froide des gifles de flocons, et l’odeur si particulière qui s’en dégage. Cette pente il la connaît bien, douloureusement bien. Il l’avait examinée pendant des heures avec Florence sur des photos prises en hélicoptère et avec des jumelles, et ils avaient décidé ensemble où ils passeraient, quels endroits étaient à éviter, quel serait leur chemin à chacun d’eux. Et il avait cette fois-ci encore préparé sa descente avec la même minutie, mais sans le repérage en hélicoptère.

Plus il approche du rocher des Crocs du Chien, plus le souvenir de la présence de Florence se fait fort. Il a l’impression d’être revenu trente-quatre ans en arrière, et qu’elle accompagne sa trace à cinquante mètres sur son côté gauche. Ce sentiment est soudain si fort qu’il ralentit l’allure et ne peut s’empêcher de tourner la tête pour voir où elle est. C’est la dernière image qu’il avait eue d’elle, avant la catastrophe, ses cheveux blonds volant dans le vent, son visage tendu et concentré. Elle ne skiait pas, elle volait sur la neige, semblant à peine la toucher, légère et gracieuse, valsant avec grâce à chaque virage.

Et il se souvient de sa dernière phrase, juste avant de s’élancer, quand, partie une seconde avant lui, elle lui avait lancé dans un cri, avec un sourire à faire pâlir le soleil, ce défi qui n’en était pas un :


– Je t’attendrai en bas. Je t’aime à jamais.


Et puis, alors qu’ils étaient au milieu de la pente, l’avalanche s’était déclenchée, si rapide qu’ils ne l’ont même pas vue venir. Ni même entendue. D’un coup, la lumière s’est assombrie, un suaire de neige et de glace les a enveloppés, la blancheur est devenue obscurité, et toute sa vie s’est assombrie. Il était dans le noir depuis trente-quatre ans.




L’hélicoptère décolle dans un bruit assourdissant. Coiffés des larges écouteurs qui atténuent le bruit extérieur et leur permettent de communiquer, Roland et Grégoire scrutent le paysage. Dans le matin à peine né, la montagne est magnifique. Les crêtes tour à tour sombres ou brillantes dentellent le bleu du ciel. Le froid intense rend l’air si transparent que la vue porte loin. Il leur faut peu de temps pour arriver aux Crocs du Chien, mais trop de temps quand même.

La pente abrupte est un mur blanc que le chien assis semble surveiller. Et sur cette immensité laiteuse et totalement vierge, un petit point noir enchaîne avec élégance des courbes qui défient la pesanteur. À cette altitude, la neige semble une soie fraîche sans une marque pour en altérer la douceur. Roland pousse un soupir de soulagement. Sylvain est là, ils vont le rejoindre en bas de la descente, et tout ira bien.

Mais ça se déclenche d’un coup. Une plaque avant se décroche, et dévale la pente tel un troupeau de bisons en furie. Roland crie. En l’espace de quelques secondes, le petit point noir sur la neige est rattrapé, dépassé, englouti, effacé. Indifférente, l’avalanche poursuit sa route, dévastant le paysage sur plus de cent mètres de large. Grégoire modifie la trajectoire de l’hélicoptère pour avoir une meilleure vue et tenter de voir où son ami a pu être emporté, tandis que Roland appelle les secours sur la radio.

Et en quelques secondes, tout est terminé.

La neige retombe peu à peu, l’air s’éclaircit. Ils se sont posés sur un petit plateau rocheux, un peu à l’écart, et contemplent en silence un paysage de fin du monde. Des blocs de neige et de glace hachent un relief torturé aussi loin que porte le regard. Tout n’est plus qu’angles aigus, brisures scintillantes, plaies d’hiver. Les secours vont bientôt arriver, mais il est trop tard, ils le savent tous deux.

C’est Grégoire qui rompt le premier leur silence atterré. Depuis le déclenchement de l’avalanche, il n’a pour ainsi dire pas quitté des yeux l’endroit où son ami a disparu.


– T’avais raison, il a bien fini par se suicider alors.

– C’est pas un suicide Grégoire.

– Ah oui ? répond ce dernier, la voix plein de colère. T’appelles ça comment, toi, de venir sur cette descente seul à cette période de l’année ? Il savait parfaitement ce qu’il faisait. Il voulait se tuer, et il l’a fait !


Roland ne répond pas tout de suite. Il tourne presque le dos à son ami, et fixe depuis un moment déjà le côté de la pente qui n’a pas été touché par l’avalanche, un faible sourire prêt à chavirer en larmes sur le visage.


– Non, il est venu rejoindre Florence. Elle l’attendait.

– Tu vas pas toi aussi te mettre à voir Florence partout et à lui parler non ?

– Non, t’inquiète pas pour ça. Mais… explique-moi ça, conclut-il en pointant le doigt vers la droite de la coulée.


Grégoire détourne le regard de l’avalanche qu’il fixe rageusement. La neige est retombée, la vue parfaite. Commençant à cent mètres en dessous du sommet, une trace de ski bien nette découpait la neige en ondulations gracieuses tout le long de la coulée, et disparaissait d’un coup au niveau de la statue des Crocs du Chien. Sortie de nulle part, cette marque était posée comme une calligraphie incongrue, un sourire de neige silencieux s’évanouissant comme il était venu.

Grégoire reste bouche bée, sans rien trouver à dire. Roland conclut d’une voix douce et basse :


– Il m’avait dit qu’il avait l’impression ces derniers temps qu’elle était avec lui à chacune de ses courses. Qu’elle l’attendait. Et qu’un jour il terminerait ce qu’ils avaient commencé ensemble.


Le bruit d’un hélicoptère vient rompre le silence. Les secours arrivent. Comme cela avait été le cas pour Florence, ils ne retrouveront jamais le corps.

Plus loin sur la montagne, habillée de soleil, la Vénus de Willendorf semble sourire, et les pleurs des vents se font chants.


 
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   Louison   
1/11/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Je ne peux que dire que j'ai adoré votre texte, l'écriture est fluide et l'histoire prenante.
Merci beaucoup pour votre histoire.

Je n'apporte rien en vous disant mon ressenti, je n'ai rien à dire de constructif puisque vous m'avez ravie.

Louison

   socque   
2/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai apprécié le soin apporté à l'écriture dans cette histoire classique mais touchante. En revanche, je trouve le dialogue d'exposition de la situation, entre Grégoire et Roland, pas vraiment à la hauteur :
- il ne va pas assez directement au but me semble-t-il, ce qui pour moi casse le rythme du récit ;
- à mon avis les formes négatives sautent un poil trop souvent le "ne" dans "ne... pas", je crois qu'un dialogue écrit se doit d'être plus soutenu que son homologue "parlé" pour ne pas être trop en décalage avec la partie descriptive (d'autant qu'en l'occurrence celle-ci est chiadée, le contraste en est d'autant plus fort).

Bon, le fantôme à skis, pour moi qui ne crois pas aux fantômes et ne saurais pas distinguer un ski d'une pagaie, ça rate pas mal son effet, mais on ne peut pas toucher tout le monde. Le point fort de la nouvelle me semble vraiment la description des paysages et l'amour de la montagne qui y transparaît.

   Asrya   
2/11/2017
 a aimé ce texte 
Pas ↑
J'ai bien aimé la première partie.
L'ensemble est décrit avec beaucoup de douceur, d'images, de tendresse ; on se laisse prendre par le flot et c'est plaisant.
Et puis... ça se tasse très vite en réalité.
A partir du moment où Grégoire et Roland font leur apparition, tout ce que vous aviez tissé juste avant s'écroule. Finies la tendresse, la douceur ; on entre dans quelque chose de brut, de moins doux, de plus "dur".
Ce qui est normal à vrai dire, vu la situation, mais qui dénote trop ; où sont passées les images que vous nous offriez juste avant ?
Ca m'a laissé septique.

Ceci-dit, l'échange entre Roland et Grégoire est "convenable" dans l'ensemble même s'il est un peu long, aurait pu être rythmé, et... manque quand même de spontanéité, de réelles émotions, de réelles réactions ; on sent un peu trop que c'est fabriqué de toutes pièces.
C'est dommage.

Retour sur Sylvain qui se prépare à affronter les Crocs du chien ; idem, même remarque, c'est un peu long. Vous vous êtes ciblé sur des détails qui n'étaient pas nécessaires. Si vous vouliez insisté autant sur le matériel, les sensations (etc.) il aurait fallu, comme au début, user d'images plus douces pour "immerger" le lecteur plus clairement dans votre histoire.

Le passage où Roland et Grégoire voient Sylvain skier est... en trop. Complètement. L'intérêt est minime, fait trop "film américain" pour mettre un peu d'action ; cherche trop à attendrir le lecteur, à lui donner des émotions (ça ne prend pas).

Ils auraient très bien pu arriver après, sans le voir entrain de skier, sans assister à l'avalanche et cela n'aurait rien changé.

L'idée de la trace qui suivait Sylvain, que sa femme aurait été là, avec lui, pour cette descente : c'est pas mal. Je l'aurais probablement amené autrement (encore aurait-il fallu avoir l'idée vous me direz...) mais cela reste intéressant.

Bref, dans l'ensemble, j'ai trouvé que cela manquait d'énergie, manquait de "réels" ; cela parait un peu trop surfait.
Mais l'écrit se lit.

Attention à quelques coquilles dans le texte, des répétitions, mots en trop ainsi que des signes de ponctuation qui sont quelques fois absents.

Merci pour la lecture,
Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   Tadiou   
3/11/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
(Lu et commenté en EL)

Texte qui m’a beaucoup ému et dont la lecture m’a tenu en haleine du début à la fin.

L’écriture est très belle, précise, sobre, maîtrisée. Tout se dévoile lentement, pas à pas, comme si c’était au rythme de la dure montée.

J’aime les descriptions poétiques des paysages, précises, qui me permettent de les ressentir, de les pénétrer.

J’aime les descriptions précises et techniques, crédibles, des gestes de Sylvain qui me permettent de le voir.

Le suspense est savamment entretenu ; le drame passé se découvre à petites doses.

J’aime les quelques allers et retours entre Sylvain et ses deux amis, Grégoire et Roland, qui permettent une respiration, qui permettent de prendre du champ.

La fin est une magnifique trouvaille avec la trace magique, celle de Florence 34 ans plus tôt.

Je ne suis pas allé été vérifier si le 27 avril 1973 et le 27avril 2007 tombaient tous les deux un vendredi ; d’où le choix, j’imagine, des 34 ans pour ce vendredi commun (je m’étais demandé plus tôt pourquoi 34 et non 35 ou 40).

J’aime la poésie des images. Trois exemples :

« …..laisse derrière lui une trace serpentine et pointillée, un fil fragile qui le rattache encore au monde d'en bas comme un cerf-volant. Il savoure l’air glacé qui lui brûle la gorge et son odeur minérale, … , la mélopée du vent comme des chants de sirènes. »

« Sortie de nulle part, cette marque était posée comme une calligraphie incongrue, un sourire de neige silencieux s'évanouissant comme il était venu. »

« les pleurs des vents se font chants »

Bravo!! Merci pour cette sensibilité et ce plaisir donné.

Tadiou

** Finalement je suis allé vérifier pour les 2 vendredis : ça marche!!

   plumette   
7/11/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
La montagne est un univers que je connais et que je pratique.
j'ai donc lu avec plaisir ces descriptions très suggestives et réussies sur ce que peut être une course solitaire dans le froid et l'immensité blanche.
L'homme a des skis , il progresse sur une crête vers un sommet et son but est de descendre une pente très raide.
il n'est pas du tout dit comment il est arrivé là. A pieds, sur une neige plutôt glacée? avec des crampons? ou alors en peau de phoque jusqu'à l'arrête?
je trouve qu'on apprend un peu vite qu'il est en train de faire une sorte de pèlerinage en hommage à sa compagne disparue il y a trente quatre ans.
l'introduction du dialogue entre Roland et Grégoire est un bon procédé narratif pour nous en dire un peu plus sur cette histoire et apporter un peu d'animation dans le texte.
je reste très mitigée quant au dénouement, d'ailleurs annoncé par
l' intuition de Roland qui finalement préfère donner une autre interprétation plus ésotérique à la disparition de Sylvain;
Si j'ai été touchée par cette histoire, par son cadre, par son thème, je n'ai pas été totalement convaincue par son traitement;
je me suis par exemple demandée pourquoi les deux copains qui ont l'air de faire partie du secours en montagne ne se précipitent pas sur les lieux de l'avalanche et pourquoi il n'est pas du tout question dans le texte de l'équipement de Sylvain: portait-il ou non un arva?
( appareil de détection des victimes d'avalanche)
A la réflexion, je n'arrive pas trop à adhérer à la psychologie de cet homme parce que je manque d'éléments pour le connaître. A part savoir que c'est un Cador dans son domaine, qu'il a de bons copains, un chalet bien rangé et qu'il a perdu son amoureuse il y a 34 ans dans une avalanche, on ne sait rien de sa vie. A-t- il des enfants?
la montagne était- elle son métier ou un loisir, a-t-il été rongé de culpabilité d'être sauvé tandis qu'elle y est restée...est-ce cela qui l'a empêché de faire son deuil, ou est-ce le fait qu'on ne l'ai jamais retrouvée ?

Au moins ce texte ne m'a pas laissée indifférente. mais j'en attendais plus et je pense que la narration pourrait être améliorée pour apporter plus de tension dramatique.

Bonne continuation

Plumette

   Pistache   
2/12/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Le texte se déroule comme une amorce mécanique qui évolue progressivement vers une finale aérienne. On quitte heureusement le terre-à-terre pour gagner une sphère sentimentale proche de la métaphysique: belle trouvaille d'associer la montagne à un récit amoureux non pas tragique mais in fine apaisé.
Un bon rythme. Des personnages comme des symboles pour un récit universel.

   hersen   
3/12/2017
 a aimé ce texte 
Bien
bonjour Ombhre,

La raison pour laquelle j'ai apprécié cette nouvelle est la montagne, que je qualifierais de personnage principal. En ce sens, le rôle est admirablement tenu !

Par contre, je suis plus critique sur "l'histoire" car d'une part je la trouve un peu longue à venir, un peu pesamment exposée et d'autre part je ne suis pas sûre que l'attitude des sauveteurs soient telle que dans la réalité. (ils ne vont même pas le chercher !)

Sans que je sache pourquoi, je n'éprouve que peu d'empathie pour le personnage principal.

Mais pour la montagne, cette lecture valait le détour.

merci de cette lecture.

   Marite   
3/12/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Peu familiarisée avec la montagne et ses particularités surtout en hiver, j'ai suivi cette histoire avec facilité. Le récit est bien mené je trouve et l'écriture fluide. Bien que les circonstances soient dramatiques, aucune tristesse ne m'a effleurée, seulement un apaisement bienvenu avec la phrase de conclusion :
" Plus loin sur la montagne, habillée de soleil, la Vénus de Willendorf semble sourire, et les pleurs des vents se font chants."


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