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Fantastique/Merveilleux
oxoyoz : Confessions d'accessoires - Chapitre 4
 Publié le 31/05/07  -  8 commentaires  -  22654 caractères  -  8 lectures    Autres textes du même auteur

On se balance en attendant qu’on nous explique et les chaussures nous poussent à partir. On voit alors de jolies choses à travers le hublot.


Confessions d'accessoires - Chapitre 4


Yoa quitte sa campagne avec les dernières volontés d’Akïan. Il doit rejoindre la capitale pour prévenir le général Agdar Tyness qu'un complot se trame contre la couronne. Le redoutable Tyness lui confie la protection de la nièce d'Akïan, Néhérica. Dans le même temps, Liänne, le meilleur ami de la jeune fille, et madame Milga, leur professeur, se préparent activement pour un mystérieux départ.



Prosopopée 10 :


Je suis la balançoire de la butte. J’oscille, d’avant en arrière, d’arrière en avant. Je suis posée en contrebas de la butte, à l’ombre du soplin qui la domine. Par « butte », les habitants de Lexab ne parlent pas seulement du monticule de terre à la sortie de la ville, mais de tout le parc qui l’entoure. Petit espace vert où les gens aiment à venir se retrouver, le parc est plutôt populaire. Quand le Jardin Royal fut ouvert au public, ça nous a fait de la concurrence, on est devenus démodés. Mais moi j’oscille, et les modes vont et viennent. Maintenant les touristes et les familles vont plutôt au Jardin. Et comme la butte est près de l’Académie, les jeunes viennent plutôt ici, après leurs cours.

D’ailleurs Néhérica est assise sur moi, elle se balance, d’un côté, de l’autre. Comme beaucoup de filles de cette ville, c’est ici qu’elle a reçu son premier baiser. C’est Liänne qui l’avait embrassée, il y a quelques années. Après cinq bonnes secondes au paradis il s’était reçu une gifle mémorable. Néhérica était partie, apparemment furieuse, et Liänne était resté à se balancer, entre espoir et désespoir : si elle s’était laissée faire cinq secondes, tout était imaginable. Mais les choses ne sont jamais allées plus loin entre eux.


Néhérica y pense en se balançant, de droite à gauche, de gauche à droite. Maintenant elle rit de cette histoire. C’était, se souvint la jeune fille, la seule fois où son ami avait été en avance à un rendez-vous. Aujourd’hui encore il était en retard. Ça l’énervait d’autant plus qu’elle devait finir de préparer ses affaires et que le jour tomberait bientôt. Et le deuil l’accablait bien assez pour se soucier des fantaisies du jeune homme. Qu’est-ce qui pouvait bien être si important pour ne pas le dire par sphère de comm ? De toute façon, elle était plus venue pour annoncer à Liänne la disparition d’Akïan et son départ, que pour l’écouter.


- Mademoiselle, auriez-vous quelque chose pour moi ?


Néhérica releva la tête dans un sursaut au son de cette voix rauque et lente. Un grand homme vêtu d’un habit ample vert foncé, la tête couverte d’une capuche, lui tendait une main noire comme le charbon.


- Vous… vous voulez quelque chose ? demanda Néhérica intimidée par la carrure du mendiant. Excusez-moi, je n’ai pas de monnaie sur moi.

- Oh Mademoiselle, je ne vous demande pas nécessairement de l’argent. Je vous demande seulement si vous avez quelque chose à m’offrir, pour ma pérennité, en échange d’un conseil pour vos choix, Mademoiselle.

- Mais quels choix ? répondit la jeune fille maintenant amusée par cet homme étrange. Pour votre pérennité, je ne peux vous donner que ça.


Néhérica tendit quelques graines de soplin qu’elle avait ramassées avant venir s’asseoir sur moi.


- Merveilleux, Mademoiselle. Alors voilà, Mademoiselle, ces graines charnues et sucrées nous sont offertes par l’arbre. Nous nous en délectons, Mademoiselle, et en échange nous transportons ces graines pour qu’elles puissent grandir, plus loin. C’est le troc harmonieux. Vous voyez Mademoiselle, c’est l’équilibre. Mais l’équilibre n’est pas unique. Comme la balançoire : si on la laisse faire, elle retournera à son équilibre, du moins elle le voudra. Mais si le sol était un peu plus pentu, Mademoiselle, son équilibre ne serait pas au même endroit. Alors voilà, pensez à vos choix : participent-ils à l’équilibre, le perturbent-ils, tendent-ils à créer un nouvel équilibre ? Pensez-y, Mademoiselle.


L’homme était reparti, laissant Néhérica se balancer sur l’impression qu’il lui avait faite. Enfin Liänne arriva.


- Tu m’as encore fait attendre un bout de temps, lança la jeune fille.

- Mais mon cœur était déjà avec toi.

- T’arrêtes un peu de faire l’idiot ? En plus, il y avait un homme bizarre.

- Ah ? Il t’a fait peur ? Il était comment ?

- Non, il ne m’a pas fait peur, il était… étrange. Il avait des propos un peu incohérents. Je n’ai pas vu son visage, seulement sa main. Elle était complément noire.

- Tu as peur des noirs, maintenant ?

- Oh ! mais tu arrêtes un peu ! Si c’est de l’humour, c’est nul. C’était pas naturel, comme teinte, voilà.

- D’accord, j’arrête, excuse-moi. Mais t’as les nerfs à fleur de peau, ce soir. Qu’est-ce qui t’arrive ?

- Liänne… Akïan est mort.


Liänne ouvrit la bouche, mais ne sut quoi dire. Il regarda son amie et vit un sanglot monter lentement à sa gorge, il la prit dans ses bras.


- C’est horrible… je suis vraiment désolé. C’est arrivé comment ?

- Il a ét… il s’est empoisonné.


Elle laissa quelques larmes couler sur la chemise de son ami. Ils restèrent ainsi un moment, au creux du réconfort qu’ils s’apportaient mutuellement. Quand il vit qu’elle ne pleurait plus, Liänne reprit la parole.


- Je sais que c’est un moment très difficile, mais je dois te dire quelque chose. Je dois te montrer quelque chose.

- Liänne…

- Dis-moi Néhé, tu portes le cadeau du professeur Milga ?

- Oui.

- Alors lance un sort.

- … Je comprends pas, dit la jeune fille avec un regard incrédule.

- Tiens, c’est un sac de feu, dit Liänne en lui tendant un petit sachet de poudre. Tu n’as qu’à lancer un sort de feu d’artifice.

- Mais où tu veux en venir ? Tu penses vraiment que je suis d’humeur à faire ça ? Et tu sais bien que je suis nulle en magie.

- Essaye juste, s’il te plaît.


Néhérica se balança un peu en fixant le garçon. Habituée aux excentricités de son ami, elle céda. Elle prit le petit sachet et posa par terre. Elle s’accroupit, mit ses mains en cône autour et récita la formule entre ses dents. Une gerbe orange jaillit alors du sachet. Elle s’éleva plusieurs mètres au-dessus de moi pour éclater en un immense bouquet de couleur ocre et redescendre en une pluie rouge et jaune crépitante. Toutes ces couleurs se mélangeaient au-dessus du parc avec celles du soleil couchant.


- Mais comment tu as fait ça ?! s’écria Néhérica.

- Mais je n’ai rien fait, répondit en souriant Liänne, c’est bien toi qui as lancé le sort, non ?

- Alors faut que tu m’expliques.

- C’est ton pendentif. Les restes d’un des artefacts de contrôle de ton père. Est-ce que tu connais la théorie qu’il développait dans ses travaux ?

- Oui, il essayait de créer un nouveau concept d’artefact de puissance.

- En fait, il voulait revenir à l’origine des artefacts de puissance. Le pendentif que le professeur Milga t’a offert est en vérité une Pierre de Pouvoir de synthèse. Ton père a réussi à recréer les pierres de pouvoir dont parlent les livres, ceux à l’origine de notre alchimie.


Néhérica resta stupéfaite, ses yeux se balançant entre le visage de son ami et la petite pierre qu’elle avait autour du cou.


- C’est… mais… et comment tu sais ça, toi ? dit soudain la jeune fille, intriguée par cette incohérence.

- C’est le professeur Milga. Elle a sauvé les travaux de ton père après l’incendie de votre maison. Quand le conseil de l’Académie m’a accordé la bourse pour mon laboratoire, elle m’a confié ses travaux. Ça fait un an et demi que je travaille dessus.

- Qu’est-ce que madame Milga vient faire là-dedans ?

- Elle te l’expliquera elle-même, elle devait être là, mais quelqu’un que tu dois rencontrer est arrivé. Suis-moi, on va aller les voir.


Ils partirent tous les deux, me laissant me balancer avec le vent de la nuit tombante. Je me balancerai jusqu’à revenir au repos. Mais pour eux, le repos est loin d’être encore arrivé.



Prosopopée 11 :


Je suis la paire de bottes de voyage de l’ancienne Teniver Téhéa Milga. Il y a quelques années, Téhéa m’a troquée contre les vulgaires chaussures de ville d’un professeur d’Académie. Depuis j’ai ramassé la poussière au fond d’un placard. La poussière, j’y suis habituée. Du temps où on parcourait les chemins, j’en ai vu, et même plus : le sable de Distraf, la terre de la Grande Forêt, les pierres de Zare, la boue des plaines du sud à la saison des pluies. Mes semelles ont traîné partout où c’est possible. Ah, on en a vécu, des choses, quand on partait en mission !


Non, la poussière ne me dérange pas. C’est de rester là, rangée dans un placard, qui m’opprime. Mais bordel ! qu’est-ce qu’il lui a pris de changer si radicalement de vie ? Je me sens comme un bibelot, souvenir d’un joli voyage qu’on a fait il y a longtemps. Et encore, les bibelots, ils ramassent la poussière sur une étagère, ils sont pas planqués dans une armoire. Je suis plutôt le reste rabougri d’une époque presque fossilisée.


Mais ça va changer. Il y a un mois, Téhéa m’a sortie de ce trou sombre et humide où elle m’avait laissée croupir si longtemps. Elle m’a regardée avec mélancolie, puis elle a pris une brosse, un chiffon et du cirage. Et là, elle m’a nettoyée, astiquée, frottée, cirée… bichonnée. Elle y mettait soin et énergie, et je l’ai vu, dans son regard, c’était clair : on allait repartir ! On est des aventurières, mince ! Les parquets cirés de l’Académie, les carrelages de marbre des soirées mondaines ou les pelouses millimétrées des réceptions d’été, tout ça, c’était bien beau, mais c’était pas pour nous, oh non !


Ce soir, je suis à ses pieds. Nous allons toujours aussi bien ensemble. Je devine que ce sont les mêmes raisons qui lui ont un jour fait prendre la route, un jour laisser, et aujourd’hui reprendre. Mais qu’importe les raisons, on repart !


Nous étions dans le salon avec cet homme qui portait des mocassins, Ramna, quand Liänne et ses sandales sont arrivés. Néhérica, apparemment crispée dans ses ballerines, le suivait. Ramna est resté assis au fond de son fauteuil, l’ancienne Teniver se leva : on ne tenait plus en place.


- Bonsoir, Mademoiselle Tiriès, dit-elle en s’avançant vers la jeune fille, installez-vous, nous vous attendions.

- Bonsoir, professeur. Bonsoir, Monsieur, répondit celle-ci en entrant dans le salon.

- Je vous présente monsieur Ramna Arten. Il est Haut Conseiller au gouvernement de Goèm. Ramna, vous connaissez déjà Liänne Ople, je vous présente Néhérica Tiriès, la fille de Néfel Tiriès.

- Bonsoir, Mademoiselle. Merci d’accepter de nous rencontrer dans de telles circonstances, dit Ramna en posant le verre qu’il avait à la main.

- Le conseiller et moi-même vous présentons toutes nos condoléances pour la disparition de votre oncle.

- Mais professeur, vous étiez au courant de la mort d’Akïan ? s’exclama Liänne.

- Oui, et c’est une des raisons qui ont précipité cette entrevue.

- Excusez-moi, mais est-ce que vous allez m’expliquer ce que tout cela signifie ? coupa Néhérica, tendue par cette situation qu’elle ne comprenait pas.

- Je vais vous expliquer, dit lentement Ramna en sortant un cigare de la poche intérieure de sa veste.


Il prit un coupe-cigare, sectionna l’extrémité du barreau et le mit en bouche. Il exécutait ce rituel avec lenteur et délicatesse, nullement gêné par la tension qui s’était figée à ses derniers mots. Il prit son briquet et alluma le cigare en faisant quelques volutes de fumée.


- Je sais qu’un jeune homme est venu vous annoncer la mort de votre oncle. Il vous a sûrement donné une version des faits où nous ne jouions pas le beau rôle.

- Expliquez-moi ce que vous entendez par nous ?

- Nous sommes un cercle d’amis qui avons des idéaux communs, une certaine vision de la liberté, du progrès et du développement. Et nous mettons en commun nos savoirs et nos influences pour l’aboutissement de nos projets.

- Vous avez laissé mourir le prince héritier et vous voulez assassiner le roi ! répliqua froidement Néhérica.

- Ce n’est pas si simple, répondit Téhéa.

- Pas si simple ? intervint alors Liänne. Professeur, ça veut dire que c’est vrai ? Vous ne m’aviez jamais parlé de ça, ni de la mort d’Akïan !

- Calmez-vous, je vous prie, et laissez Monsieur Arten continuer.

- La démocratie, dit simplement Ramna. Voilà notre objectif final. Offrir au peuple de Flone le droit de choisir, la possibilité de se gouverner lui-même. Je sais par Madame Milga que vous, comme moi et des centaines d’autres personnes dans ce royaume, en rêvez. Et dites-moi pourquoi aucune réforme ne rendra ce rêve possible ?

- … Parce qu’aucune réforme ne changera le fait que seul celui qui est de sang royal peut contrôler les trois golems, répondit Néhérica, après une seconde de réflexion.

- C’est là que ton père, et Liänne après lui, interviennent, enchaîna Téhéa. Tu connais la légende : La Nature créa les trois golems, qui sont la propriété des trois communautés minoritaires, et les trois Pierres de Pouvoirs, qui donnent le contrôle des golems aux hommes. Les Pierres de Pouvoirs ont offert le contrôle des golems à l’ancêtre de notre roi. Ton père avait réussi à reprendre ce contrôle grâce aux pierres qu’il avait recréées.

- Les pierres que j’ai reconstituées permettent d’attribuer le contrôle à la personne souhaitée, à la personne qui aura été élue par le peuple, par exemple, expliqua Liänne à Néhérica. Alors pourquoi avoir tué le prince ? reprit-il, sur un ton beaucoup plus dur, en s’adressant à Téhéa et Ramna.

- C’est tout de même une révolution, que nous sommes en train de mener, et les révolutions ne se font pas sans mort, répondit Ramna, avec détachement. Plus précisément, on ne peut faire autrement qu’éliminer la famille royale. Le changement ne peut malheureusement se faire sans.

- Les royalistes les plus acharnés combattront toujours pour l’ancien régime, du moment qu’il y a quelqu’un à mettre sur le trône, continua Téhéa. Ils seraient prêts à tout pour conserver leurs privilèges. Sans parler des généraux qui resteraient fidèles à la couronne, du moment qu’elle est portée. C’est une chose très difficile à accepteur, mais nécessaire.

- Et Akïan, cria Néhérica, c’était difficile, mais nécessaire de le tuer, lui aussi ?

- Ce n’est pas nous qui l’avons tué, dit Ramna, en écrasant son cigare. C’est Yoa Nolèm, le jeune garçon qui vous a annoncé la nouvelle. Il a assassiné votre oncle, et ce pour le compte du général Agdar Tyness.


Néhérica resta stupéfaite. Elle rejeta d’abord l’idée en bloc. Puis le doute vint. Elle s’assit. Elle ne connaissait pas Yoa, rien ne prouvait qu’il dise la vérité. Non… il était proche d’Akïan… Si proche qu’il aurait pu tromper sa vigilance, d’ailleurs. Mais alors…


- Pourquoi Tyness aurait voulu faire assassiner son ami d’enfance ? rétorqua Néhérica.

- Pour le pouvoir, rien de plus, répondit Ramna.

- Mon parrain n’est pas comme ça.

- Ton parrain n’a pas toujours été l’homme qu’il est aujourd’hui, intervint Téhéa, et ce n’est d’ailleurs pas l’homme que tu penses. N’a-t-il pas plaidé le renforcement des pouvoirs militaires ? Est-ce si difficile de voir que c’est le pouvoir, qu’il cherchait ? Écoute-moi, Néhérica, je sais que les pensées se mélangent dans ta tête, que les choses que nous venons de dire peuvent paraître absurdes ou incohérentes. Mais je sais que tu rêves d’un meilleur système pour ce pays.


C’était la première fois que Néhérica était tutoyée par son professeur. Elle digéra lentement ses paroles, en remâchant toutes celles de la soirée. Téhéa lança un regard à Liänne pour l’inviter à prendre la parole. Il posa sa main sur l’épaule de Néhérica et la fixa d’un regard confiant.


- Néhé, combien de fois tu m’as parlé des lacunes du système ? Pendant combien d’heures on a disserté sur le pouvoir et la meilleure façon de l’utiliser ? Si tu as confiance en moi, si tu veux agir pour changer les choses, alors joins-toi à nous. Ce soir, nous partons pour l’archipel. Viens avec nous, Néhé, aide-nous.


Néhérica baissa la tête et réfléchit en fixant ses ballerines. La démocratie… le moyen de sortir de la tutelle d’un roi qui avait rarement pris les bonnes décisions. Supprimer les privilèges absurdes dus au sang. Et on lui proposait, à elle, d’aider au grand changement ?


Néhérica accepta de faire partie de l’aventure une fois que Ramna lui eut certifié que Sama serait en sécurité.


Alors voilà, on repartait enfin pour les grands chemins ! Que les cailloux s’écartent et que l’herbe se plie : rien n’arrêtera nos pas. Allez, les chéris, faites vos lacets, on y va !



Prosopopée 12 :


Je suis un des hublots du cargo mixte Haram-Nouï II. Je fais trois pieds de diamètre et je me situe sur le côté droit de l’appareil, juste derrière la cabine de pilotage, à l’entrée du compartiment passager. Le Haram-Nouï II est un vieil aéronef militaire, mais il reste fier de ses trois cents pieds de long et deux cent soixante tonnes. C’est un des derniers modèles du genre, avec seulement trois pierres de sustentation. Les nouvelles normes lui interdisent donc le survol maritime, et il ne fait plus que la liaison Lexab – Distraf.


Il est trois heures dix-sept du matin, nous sommes à l’aérogare ouest de Lexab, la cargaison est chargée, le décollage est prévu dans huit minutes. Le Haram-Nouï II a beau être un cargo mixte, il y a rarement des passagers pour regarder à travers moi, encore moins des civils. Ce n’est pas le cas, cette fois. Yoa est assis sur le fauteuil à côté de moi et admire l’inscription gravée sur mon bord : Par les Trois, le Roi protège Flone, la devise du régiment.


À minuit, voyant que Néhérica n’était toujours pas rentrée, Yoa avait appelé le général Agdar et lui avait expliqué la situation. Yoa ne s’était jamais pris une engueulade pareille. Sama l’avait rassuré en lui expliquant que c’était monnaie courante avec Tyness. Le général avait ordonné à Yoa de prendre le premier vol pour Distraf :


- Je vais m’arranger, une autorisation t’attendra au bureau du Commissaire de l’Air de l’aérogare ouest, et un de mes hommes sera là pour ton arrivée à Distraf.

Voilà comment un civil à peine majeur se retrouvait là à regarder l’aire de décollage à travers mon verre. La porte était ouverte, on entendait les pilotes :


- … Artefacts de sustentation chauffés à 340°, amarres un à onze lâchées.

- Contrôle positif jusqu’au niveau vingt, bon ben on y va. Donjon ? Ici le Haram-Nouï II, demande confirmation pour décollage immédiat.

- Haram-Nouï II, ici le Donjon, vous êtes affirmatif pour le décollage, bon vol. Hé ! Nèc, ramène-moi un truc pour me remercier de veiller sur ta femme !

- Ouais c’est ça, mais veille pas sur elle de trop près non plus. Izön, chauffe les artefacts un et trois à 380° et lâche les amarres douze à quatorze, on décolle.


Le cargo quitta lentement Lexab et mit cap au sud. On survolait la campagne sur la plus grande partie du trajet. Pas très intéressant à regarder, surtout de nuit. Yoa se leva et marcha un peu. Il rencontra trois soldats en train de jouer aux cartes à la sortie de la salle passagers.


- Hé, on a de la compagnie ce soir ! dit le premier.

- Tu savais pas ? C’est un passager sur autorisation spéciale, répondit le deuxième.

- Ben faisons place à notre passager spécial, dit le troisième, tu veux jouer avec nous, petit ?

- Volontiers, répondit Yoa en s’asseyant. Vous jouez à quoi ?

- Au bidus, avec main fermée et sans pot, dit le second soldat en redistribuant les cartes. Tu connais ?

- Oui, j’y ai déjà joué avec des soldats en garnison à Navitia.

- Parfait !

- … Je peux vous demander un truc ? Pourquoi vous jouez avec des gants ?

- Ben c’est obligatoire, dit le premier soldat. Une fois à bord, on est obligé de porter les gants. Mais si tu veux savoir pourquoi, demande au sergent.

- D’ailleurs le voilà, dit le deuxième soldat en ramassant hâtivement les cartes.

- Te donne pas cette peine, Faule, dit le sergent, à l’adresse de celui qui essayait de dissimuler le passe-temps, je vous ai grillé depuis un quart d’heure. Tous les trois, allez plutôt vérifier ce qui se passe aux machines. Monsieur, dit-il en s’adressant à Yoa, je suis désolé mais les civils n’ont pas le droit de quitter le compartiment passager.

- Je comprends, excusez-moi, répondit Yoa en se levant. Je voudrais vous poser une question.

- Allez-y.

- Pourquoi est-ce que vous devez garder les gants ?

- Ah, c’est nécessaire, pour qu’il n’y ait aucune trace sur les vitres de l’appareil, mais demandez au commandant, il vous expliquera.


Le sergent accompagna Yoa jusqu'à la cabine de pilotage, en lui expliquant que s’il n’avait pas accès aux autres compartiments de l’appareil, il pouvait rester avec les pilotes (si toutefois ceux-ci étaient d’accord).


- Commandant, est-ce que ça vous dérange que le passager vienne dans la cabine ? demanda le sergent en entrant.

- Non, c’est bon.

- Bonjour, Messieurs, dit Yoa en entrant à son tour.

- Bonjour, jeune homme, je suis le command Nèc Tarkil, et voici mon co-pilote, Izön Galaam.

- Enchanté, je m’appelle Yoa Nolèm.


Le commandant était un homme avenant et gai, il expliqua à Yoa les différentes commandes et lui raconta quelques anecdotes de vol. Se rappelant sa question première, Yoa demanda :


- Au fait, est-ce que vous pouvez m’expliquer pourquoi est-ce qu’il ne doit pas y avoir de traces sur les vitres ?

- Grande question ! s’exclama le commandant. Et petite réponse : parce que le roi le désire.


Yoa resta un temps incrédule.


- Le roi désire que l’on puisse voir parfaitement à travers chaque hublot, d’où la nécessité qu’il n’y ait pas de trace sur les verres, et l’obligation pour l’équipage de porter des gants.


On allait bientôt atterrir, Yoa dut regagner son siège. On avait dépassé le port de Distraf pour faire une approche par le nord. Le Haram-Nouï II était au-dessus de la mer, en début de phase d’atterrissage, donc encore très haut. Yoa s’assit à côté de moi et regarda au travers de mon verre. Ce qu’il vit l’émerveilla. Un somptueux tableau de lignes de couleur horizontales. En haut, il y avait le noir froid et profond de la nuit, parsemé d’étoiles éclatantes. En dessous c’était le plafond nuageux, dégradé noir du ciel au-dessus vers le rose de l’aube au-dessous. Après venait le vert très foncé de la terre puis la ville de Distraf, constellée de petites lumières brillantes comme des paillettes. Et ensuite il y avait le bleu marine de l’océan.


Quand Yoa quitta l’appareil, il était encore ému par cette vision. Il se disait que pour pouvoir contempler quelque chose d’aussi beau, c’était finalement assez sensé d’obliger l’équipage à porter des gants.



 
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   Tchollos   
31/5/2007
Je lis trois lignes et zou, je suis dedans... ;) ...

C'est toujours aussi merveilleux et envoutant. Je ne suis pas un lecteur énorme de fantasy mais je suis sûr que le mélange très simple des genres, que tu maîtrises d'ailleurs parfaitement, fait de ton histoire quelque chose de très "moderne" et de très original.

Mon seul reproche : je préférerais avoir le livre en main et pouvoir lire tranquillement dans le jardin. J'ai un peu de mal a replacer les éléments dans le contexte. La publication en épisodes m'oblige a faire un effort pour reconstituer l'intrigue. Ca perturbe un peu. Va falloir finir ça et le proposer à un éditeur...

   nanardbe   
31/5/2007
super, toujours aussi bien écris!

c'est vrai vivement l'édition ;-)

   Cyberalx   
13/7/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Wow !

J'ai imprimé les quatre pour pouvoir le lire tranquillement et c'est en effet le genre de livre que je n'aurais pas hésité une seconde à acheter.

C'est poétique, merveilleux, envoutant, en un mot : Non, un seul mot ne suffit pas...

préviens nous dés que c'est édité, je te tire mon chapeau !

   Ten   
2/6/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup
C'est vraiment prenant et très agréable à lire. J'attends avec impatience de lire la suite !

Il est vrai que si le récit était édité, ça serait vraiment mieux, mais en attendant, on va se regaler sur notre écran, tant pis !

Encore bravo. :)

   Ninjavert   
2/6/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Toujours aussi excellent Oxo, félicitations !
L'intrigue prend forme, et laisse apparaitre des ramifications jusque là insoupçonnées... Le choix des accessoires est toujours aussi original, et on prend un malin plaisir à se demander ce qui va nous raconter la suite de l'histoire.
J'ai juste quelques petits reproches (et j'ai du les chercher, rassure-toi) qui m'ont fait penser que ce chapitre était un brin en dessous des précédents.

Il y a quelques coquilles, rien de dramatique mais c'est toujours dommage au vu de l'excellence de l'ensemble... (exemple : "Néhérica tendit quelques graines de soplin qu’elle avait ramassées avant [DE] venir s’asseoir sur moi." > Une simple relecture attentive te permettra de les corriger.

Il y a deux autres éléments qui m'ont un peu plus perturbé : Le ton des bottes, qui racontent la 11° prosopopée. Il est nettement plus familier que celui de tous les autres accessoires jusqu'ici. Je t'avais demandé s'ils garderaient tous ce ton un peu impassible qui les anime, et le ton des bottes tranche franchement sur ce qu'on a vu jusque là... "Bordel" / "Allez, les chéris, faites vos lacets, on y va !" >> Ca ne me choque pas du tout en tant que tel, mais ça détonne franchement par rapport au reste. Il faudrait peut être diversifier plus souvent le ton des accessoires pour qu'on soit moins surpris quand ça arrive, ou rendre celui des bottes un peu plus homogènes par rapport aux autres... Ou pas :)

Enfin, il y a dans la conversation entre Néhérica, Lianne, la prof et Ramna quelque chose d'un peu irréel. Lianne, d'abord très remonté d'apprendre l'assassinat et les cachotteries dont il a été l'objet, qui au final se radoucit pour convaincre Néhé. Cette dernière, qui même si ses idées semblent rejoindre celles du mystérieux visiteur et de sa prof, semble céder un peu trop facilement à les rejoindre. Potentiellement, ils est tout aussi probable que ce soient eux qui ait tué Akian.
Je sais très bien qu'elle peut bluffer, et se méfier d'eux, tout comme Lianne peut désormais leur porter un air plus soupçonneux, mais il y a dans ce dialogue quelque chose qui -pour la première fois dans les confessions- m'a paru un peu bancal.

Voilà. Le niveau est tellement élevé, que je cherche absolument la petite bête pour que ça atteigne la perfection ! Désolé ;)

   Pat   
5/6/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je suis d'accord avec Ninjavert en ce qui concerne le niveau de langage des bottes et le retournement un peu rapide de Liänne.
Je trouve , de plus, quelque chose de peu plausible : puisque Yoa ne peut quitter le quartier des passagers, il me paraît trop facile qu'il aille dans la cabine de pilotage. (peut-être introduire une complicité de la part du sergent (qui a peut-être un fils qui ressemble à Yoa) qui le lui permette (ça c'est mon imaginaire, je pense que vous pouvez faire mieux). Je pense également que Néhérica se laisse un peu trop facilement convaincre. Même si, finalement on ne sait plus trop qui a raison dans cette histoire. On a tendance à penser que c'est l'autre camp. Mais c'est sans doute, parce que le récit a démarré avec ces premiers personnages et qu'on a eu le temps de s'identifier.

J'ai trouvé, par ailleurs, un peu bizarre le passage entre le 2ème et le 3ème § des bottes. Je pense qu'il s'agit surtout d'une question de concordance de temps. Le 2ème § devrait plutôt prendre une valeur de passé puisqu'un changement a déjà eu lieu (décrit au §3) : "Non, la poussière ne me dérange pas. C’est de rester là, rangée dans un placard, qui m’opprime. Mais bordel ! qu’est-ce qu’il lui a pris de changer si radicalement de vie ? Je me sens comme un bibelot, souvenir d’un joli voyage qu’on a fait il y a longtemps. Et encore, les bibelots, ils ramassent la poussière sur une étagère, ils sont pas planqués dans une armoire. Je suis plutôt le reste rabougri d’une époque presque fossilisée.

Mais ça va changer."

L'écriture est agréable, les images évocatrices. Pour chipoter un peu, je ne comprends pas ce qu'est une tension qui se fige (elle monte, elle est palpable etc.) : "la tension qui s’était figée à ses derniers mots"

Je trouve ce monde très intéressant, dépaysant. A la fois, vieux (le mode de vie, l'organisation sociale) et moderne (les armes, le cargo). Du coup, on ne sait pas dans quelle époque se situer, ni sur quelle planète. Et ça j'adore.

PS : Il y a quelques coquilles qui n'auraient pas dû échapper aux correcteurs (nobody is perfect, Ninjavert !) autre ex :
"très difficile à accepteur" (accepter, bien sûr)

   Maëlle   
7/7/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Episode dense. Les bottes me plaisent particuliérement. Par contre, le personnage de l'homme noir, qui semble être un "prophéte", et à ce titre voué à reparaitre à d'autres moments clefs, ne me semble pas assez soigné.
A ce moment du récit, je trouve qu'il manque une prosopé qui parle à la fois de la situation politique de Flone et de la révolte de Néhérica (même si elle à déjà été évoquée).

   David   
27/11/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Oxoyoz,

J'ai bien aimé la balançoire mais je trouve que "l'homme aux mains noires" lui chippe un peu la vedette. J'ai adoré "les bottes" et son langage de charretier, en caricaturant un peu. Au début de cette prosopopée là, je n'ai pas su lire :

"Il y a quelques années, Téhéa m’a troquée contre les vulgaires chaussures de ville d’un professeur d’Académie."

J'ai pensé que Téhéa n'était plus propriétaire des bottes - en fait elle est aussi ce "professeur d'académie" mais la formule n'est pas passé aussitôt. Le sens se clarifie très vite après.

Mais alors, le coup du "cargo-mixte" qui se révèle aéronef, raconté par un de ses hublots, faut pas me l'écrire deux fois pour que je me jette sur la suite.


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