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Aventure/Epopée
Romy : La foire aux immobiles
 Publié le 08/10/12  -  10 commentaires  -  7243 caractères  -  165 lectures    Autres textes du même auteur

Un corps en marche. Chanceux ? Même pas. Tout cela est bien normal. Un corps valide se rendant quelque part. Quoi de plus normal ?


La foire aux immobiles


Un soleil acéré persiste depuis trois jours. Tu tiens tête à la chaleur malgré la moiteur de tes tempes ruisselantes, caresse douce-amère d’une réaction chimique attendue.


Tu écoutes le bruit des tes sandales en cuir glissant sur les cailloux. Ça te concentre. Tu penses que ça te concentre mais, au fond, c’est tout l’inverse. Ça t’empêche d’avoir mal. Tu oublies ton dos rouillé qui grince sa peine à chaque mouvement d’épaules. Tu oublies ton petit orteil cloché, tes plantes durcies et tes chevilles égratignées par le frottement répétitif de ton pantalon synthétique sur ta chair de mauvaise qualité.


Sans sourciller – pas même d’un poil – tu assènes le sol de tes foulées franches et tu défies la douleur que tu prétends gommer.


Un corps en marche, penses-tu. Chanceux ? Même pas. Tout cela est bien normal. Un corps valide se rendant quelque part. Quoi de plus normal ?


Trois jours à bivouaquer. Les spécialistes appellent ça « randonner ».


Tu es citadin, habitué aux klaxons, aux passages bruyants mais sans voix. D’ailleurs, ton job, c’est le bruit. Celui d’une musique automatique qui s’enclenche lorsque 20 balles sortent d’un Mister Cash. Celui du son crissant d’un CD extirpé d’un MacBook lorsqu’on appuie sur la touche « flèche-barre » en haut à droite du clavier blanc. Ton job c’est le bruit bien que tu n’aimes pas ça.


Toi, ce que tu aimes, ce sont les zones en friche et aphones, celles où l’on dit qu’il n’y a rien si ce n’est la possibilité de faire la paix avec son nombril.


Ce que tu es venu chercher ? Les objets morts, à l’image du cimetière dont on t’a parlé.


D’ailleurs, ça y est. Ils sont là. Enfin. Éparpillés au carrefour d’un chêne malade et d’une barrière de bruyères.


Tu jubiles, tu te concentres, tu t’émeus, et tu les détailles : des tôles froissées valdinguant au fil d’une bise devenue forte. Une porte de voiture bleu clair écorchée, des radiateurs en fonte, un boulon de porte rouillé, une ampoule qui n’éclairera plus rien ni personne.


L’excitation te gagne. Nikon au poing, tu t’aventures, hypnotisé par les roues géantes d’un tracteur et les quatre jantes laissées en jachère sans qu’aucune carriole n’y soit jamais plus attachée.


Tu détailles encore et « pauses » tour à tour ton regard sur chaque élément matériel : des objets fonctionnels, à présent sans usage, abandonnés de leur fonction autrefois assurée. Des objets inutiles ou presque, en tout cas… silencieux.


Il fait chaud. Chaud et humide. L’humidité verte, comme tu l’appelles. Tu la penses rassurante. Tu te sens à l’abri, à l’instar de ces objets qui ne seront jamais plus abîmés qu’ils ne le sont déjà.


Pourtant.


Un pas de recul, une pierre mal emboîtée, un glissement, une chute. Lourde, dévertébrante, paralysante. Le vent s’arrête, l’humidité disparaît. Tu es à terre.


Tu t’es cogné la tête. Ça ne t’inquiète pas. Elle sait quoi faire.


Elle te dit de ne pas bouger, de rester calme. Elle te dit d’attendre que l’endorphine fasse son effet, qu’elle puisse endormir ton corps meurtri et te permette de ne plus sentir. Elle a raison. Patience…


Tu es conscient, pleinement, véritablement. Tu sens la lourdeur de tes bras qui ne fourmillent déjà plus, ta nuque autrefois droite formant, à présent, un S étrange. Tes doigts ne sentent pas la rugosité de la surface sur laquelle tu es allongé. Tu donnerais tout pour avoir mal.


Tu fermes les yeux, la lumière froide et rasante te l’impose. Tu crains l’obscurité, celle que tu souhaitais pourtant voir venir lorsque tu passais la nuit avec Anna, celle de ta première clope de la journée, celle d’un jour de fête, celle d’un jour de l’An.

Tu te forces à rester clair, à ce que la nuit ne tombe pas et t’y capture, t’y enferraille sans que tu n’y puisses rien.


Tu pensais pouvoir sentir, bouger, voir, dire, toujours, sans jamais imaginer que tu ne puisses un jour plus être en mesure de sentir, bouger, voir, dire. Tu t’entends répéter avoir appris la leçon, que ça se termine, tu as compris la leçon.


Ton corps s’alourdit davantage. Tes mains sont mortes. Elles te restent pourtant attachées, pleines et entières.


Ta tête t’annonce ce qu’il va se passer. Tu voudrais la raisonner. Perverse, penses-tu.

Elle te rappelle sans que tu n’y puisses rien. Des petits bouts de vie, des sens que tu pensais tiens et qui ne sont plus que des restes à évoquer. Pilote automatique, d’une mémoire inconsciente ou d’une lecture d’indices que tu pensais ne pas être réellement en mesure de reconnaître. Elle te contraint à te souvenir et tu t’y plies, tu énumères :


J’ai prêté attention au genêt mais pas au geai.


Je me suis arrêté trois fois pour écouter trois écureuils, ai senti les pousses vertes sur mes chevilles dénudées, froissé sans gêne de mes doigts d’abord, ma paume ensuite, les pétales jaunes de camomille.


J’ai pris une bouffée d’air que je pensais frais, pur, libéré. Repris une bouffée pleine, humé les fougères.


J’ai touché les cheveux de mousses verdoyantes bordant les ravines argileuses, les feuilles intenses de chênes centenaires.


J’ai compté les stries d’un tronc coupé.


J’ai senti l’humus, les bouses de bestiaux cornus ruminant dans les pâtures.


J’ai suivi les cimes sans capter le sommet, pour enfin me perdre jusqu’à cette foire aux immobiles.


Ça n’est pas suffisant. Encore penses-tu.

Anna,

La fancy-fair de l’année 1998,

Les fizzy pazzy de mes douze ans,

Le son du moteur de ma CX,

La barbe à papa rose de la kermesse de Mesk,

Le brouhaha des bradeux de Lille.


À quoi bon ?


La soif s’annonce. Tu ne peux plus bouger. Tu t’abreuves par la pensée, tu t’envisages déboucher la bouteille contenant ta mixture, celle que tu te prépares à chaque perdition : thé vert, citron, un peu de sucre et de l’eau, beaucoup d’eau : minérale, toujours la même, celle que tu trouves goûtue et qui ne comporte pas d’étiquette.


Tu as perdu l’odorat, le goût aussi, mais ta mémoire est intacte. Tu te forces à te souvenir du picotement que tu ressens à chaque fois que tu humes un brin de lavande, de la chair tendre du bœuf bourguignon de Mamie Plume, du parfum d’un verre de vin que tu as siphonné quatre jours auparavant auprès d’Anna.


Ta vue est sauve, ton ouïe aussi : deux seuls attributs qui t’accrochent encore au monde.


Tu t’agrippes à la courbe d’un nuage blanc : une sorcière? Non. Un ours. Un crâne peut-être.


Tu entends un brame au loin, le mouvement vacillant d’un pissenlit dégarni.


Ça pourrait être beau, joli, émouvant, bouleversant. Mais non, rien. Tu ne fais qu’identifier sans que plus rien ne te touche.


Puis…


Le silence se répand : petite brume insonore, pesante, glaçante. Tu ne souhaites qu’une chose, que le bruit revienne. Comme une sorte de métaphysique qui t’accompagnerait sans avoir besoin de ton existence.


Fossilisé, apathique, muet.


Tu renonces. La nuit est arrivée. Elle t’aide parce qu’en cette fin de ou ce début d’autre chose, les ombres parlent. Éphémère éclairé, une gueule de loup ou encore un monstre feuillu t’accompagnent. Des ombres… Au pas d’un chat d’un arbre à côté d’un autre lézardé, ce bestiaire t’effraie un peu. Tu es seul mais plus vraiment. Après tout, les ombres t’accompagnent.


 
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   socque   
26/9/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Eh bien, je dois dire que je ne m'attendais pas à ça ! C'est tout simple et saisissant, je trouve. Un mouvement net, inéluctable, un détachement qui n'empêche en rien l'horreur, au contraire la met en lumière. Du beau boulot, vraiment. Un léger bémol sur le glissement de la deuxième à la première personne à un moment, il ne me paraît pas utile.

   Anonyme   
27/9/2012
 a aimé ce texte 
Pas ↓
Je n'aime pas ce texte. tout d'abord il y a ce Tu qui est totalement horripilant pouisqu'il veut nous faire croirev que nous pourrions faire partie de ce qui ce passe.
Je ne suis pas tétraplégique, et ça ne me fait pas envie.

La tétraplégie : sujet à la mode là aussi, je ne vois donc pas bien l'utilité d'en reparler...en moins bien.

Des lourdeurs, des fautes de style qui émaillent le récit le rendent aussi désagréable à lire :

- "un verre de vin que tu as siphonné ": on siphonne un réservoir..rarement un verre.

- "ton pantalon synthétique sur ta chaire de mauvaise qualité. " pourquoi la chaire est de mauvaise qualité ???


Ce ne sont que deux exemples, mais il y en a d'autres.

   brabant   
8/10/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Romy,


Texte qui monte en puissance pour devenir prenant/stressant à partir de : "Un pas de recul, une pierre mal emboîtée, un glissement, une chute. Lourde, dévertébrante, paralysante. Le vent s'arrête, l'humidité disparaît. Tu es à terre./Tu t'es cogné la tête. ça ne t'inquiète pas. Elle sait quoi faire." A partir de là, on assiste à la prise de conscience du héros (qui croyait être conscient auparavant, mais c'était une illusion car la vraie conscience est celle la mort) en une deuxième partie de texte à mon avis magistrale.

Tout prend alors véritablement vie dans cette conscience de la mort qui arrive, et ce sont un "bestiaire" fantastique, un cortège d' "ombres" qui vont présider à son basculement.

Et cette fois, sans philosophie, sans artifices.

Très bien vu !

ps : Bravo pour le titre !

   Anonyme   
8/10/2012
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Sur le précédent texte de l’auteur, j’avais commenté : « Je pense sincèrement que derrière cette petite histoire sommeille un auteur à fort potentiel ».
Je ne reviens pas sur ce que j’ai dit, tant j’apprécie le large spectre du style.
Par contre je suis un peu dérouté par ce récit, et particulièrement par le choix du narrateur.

Qui est-il ?
Un narrateur qui tutoie le héros est forcément quelqu’un qui le connaît bien (je passe sur le tutoiement semi-automatique d’aujourd’hui). Mais je ne crois pas qu’il se cache une espèce de narrateur-Dieu qui lui parlerait comme à un de ses enfants. Je ne vois pas non plus quelqu’un de sa famille ou de ses amis s’exprimer comme ça. Alors ce narrateur serait donc lui-même, ou plutôt son alter ego valide, en pleine forme, qui lui explique sa métamorphose après l’accident.

Mais je ne suis pas convaincu par ce narrateur qui se parle à lui-même.
J’ai l’impression que ça devait aussi sonner un peu bancal dans l’esprit de l’auteur, car je n’arrive pas à m’expliquer autrement le changement brusque du Tu en Je au moment de l’énumération.

J’aurais franchement préféré que cette histoire soit racontée par le héros devenu invalide, puisque sa mémoire est intacte. Je ne comprends pas l’intérêt de passer par un intermédiaire, à partir du moment où le héros est toujours présent dans l’histoire.
Je trouve que vraiment, ça enlève beaucoup de force au récit.

Ludi

   MariCe   
1/11/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Belle écriture au service d'un sujet délicat, la tétraplégie.
Vous avez su exprimer la montée en puissance de sensations physiques et fonctionnelles ; les émotions sont palpables.
Un beau texte. Merci.

   Artexflow   
16/11/2012
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Un texte déroutant, un style assumé.

Je peux comprendre que le "tu" agace, mais il ne m'énerve pas. Je dirais simplement qu'il n'était pas nécessaire, cela dit il sert une certaine distance, image de l'âme qui ne sent plus son lien avec le corps, qui deviendrait du même coup étranger. Donc, le tu.

Malgré ce style légèrement hermétique puisque très original, une poésie particulièrement poignante émane de l'ensemble du texte.

Je ne suis pas super fan de la première partie du texte (jusqu'au "pourtant"), je trouve que l'accent est trop porté sur la mobilité du personnage. Bien entendu je vois où l'auteur veut en venir, et puis le texte est court, mais quelque chose me gêne dans cette construction un peu trop binaire mouvement/immobilité. Le paragraphe "Un corps en marche, penses-tu. Chanceux ? Même pas. Tout cela est bien normal. Un corps valide se rendant quelque part. Quoi de plus normal ?" est un peu lourd.

En revanche plus rien (très peu de choses) ne me gène après la chute du personnage, et il y a de belles idées "Tu t'es cogné la tête. Ça ne t'inquiète pas. Elle sait quoi faire.", la nuit qui "enferraille"...

Petit bémol pour le paragraphe avec les verbes à l'infinitif, encore une fois je comprends le but, mais dans la répétition des termes, il y a, à mon sens, une trop grande lourdeur.

Mention spéciale à contrario pour le nuage blanc "Une sorcière ? Non. Un ours. Un crâne peut-être.", passage très bien senti, très fort.

D'ailleurs, le personnage ne meurt-il pas de sa blessure ? Cette référence au crâne, et cette insistance sur la nuit, et puis le terme du renoncement, le "tu es seul mais plus vraiment"...
Bon peut-être que j'interprète trop, peut-être que je suis obsédé par le morbide !

Félicitations en tous cas, belle forme, beau fond.

   Anonyme   
31/12/2012
 a aimé ce texte 
Bien ↑
de "la chair de mauvaise qualité" ! ça, c'est de l'image frappante, banzai !
ainsi que "faire la paix avec son nombril" ou "les jantes laissées en jachère"...
Mais c'est un festival, dites-moi !
"Tu donnerais tout pour avoir mal", ce sont des choses qui arrivent.
"J'ai prêté attention au genêt mais pas au geai"
On ne se lasse pas de vous citer, ma parole !
Au final, beaucoup de justesse dans l'observation. J'ai déjà lu ça quelque part, cette solitude devenue douce et sans révolte du blessé irrécupérable et esseulé. Je n'arrive pas, là, à me rappeler où ni de qui c'était. Une nouvelle dans une revue assez olé-olé, je crois. Une très bonne nouvelle.
Un texte pas bidon du tout, du soin dans l'approche du langage et le ressenti des sensations.
Joli boulot. Un peu longuet, parfois. A épurer pour atteindre au percutant.

N.B : merci pour cet avertissement aux randonneurs, ces niaiseux de la montagne qui coûtent des vies utiles et sont souvent, aussi, des skieurs hors-pistes, pouah !

   Squeeny   
16/1/2013
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Ceci n'est que mon avis, et vous avez déjà eu de beaux commentaires, mais j'ai trouvé le style d'écriture saccadé, assez difficile à suivre, peut-être à cause du "Tu" comment on vous l'a dit précédemment, ou c'est peut-être un ensemble. Le seul passage où j'étais totalement avec vous, c'était au moment de l'accident, là j'ai senti un rythme, un pression, un suspens !

A part ça, l'idée est bonne, et les descriptions, bien que peut-être un peut trop lourdes et trop présentes, semblent assez réalistes. :)

   Pascal   
24/2/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
C'est une litanie, un long monologue entre soi et soi, entre la machinerie, les sens, la conscience, pour se rappeler, pour être encore un peu, pour arracher de la vie, je m'y suis mis, j'ai été ému, touché par le personnage, même si la progression mentale pourrait être plus frappante et la fin plus marquante, il y a une tension, une avancée dramatique, ponctuée de passé, je trouve tout ça assez réussi, il faudrait pousser plus loin, qu'il y ait une rupture, une rencontre, un signe, quelque chose qui fasse tout voir autrement, ou tout rebondir.

   in-flight   
18/5/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Le grand débat de ce texte est finalement l’utilisation du « Tu » et c’est plutôt un bon signe pour l’auteur. Cela signifie qu’on n’a pas grand-chose à redire sur le reste de son travail.

Je suis mitigé sur l’utilisation de la deuxième personne du singulier, parfois cela fonctionne bien (« tu oublies ton dos rouillé qui grince sa peine… »), parfois non (« toi ce que tu aimes… »). C’est un parti pris, le choix est certes audacieux mais on peut le comprendre : mettre en scène le basculement d’une vie et le ressenti d’un tétraplégique en si peu de lignes… Il est certain que le « tu » percute, dérange, exaspère mais vu que la nouvelle est bien écrite que les images frappent fort et juste…

Bref, ce texte hors piste (sans mauvais jeu de mot) est par nature déroutant et je crois bien que je le relirai dans quelques temps pour affiner ma critique, quitte à rééditer ce commentaire.


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