Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Aventure/Epopée
siracolan : Roc d'enfer
 Publié le 13/10/18  -  2 commentaires  -  30512 caractères  -  27 lectures    Autres textes du même auteur

Une randonnée en montagne parsemée d'improbables rencontres prend un chemin imprévu.


Roc d'enfer


Le sentier m’appelle. J’attrape le sac à dos, y jette une bouteille d’eau, un paquet de biscuits, un sandwich, une polaire et mon vieux sac de couchage, pour me rassurer et pour avoir quelque chose à porter. Je n’ai pas l’intention de partir pour plusieurs jours, j’ai juste besoin de respirer, de marcher, longtemps, et seul. La journée s’annonce belle et chaude, je serai de retour en fin d’après-midi, au plus tard.


À la sortie du village, je commence la montée. La pente est raide et cassante. Dès les premiers lacets, je souffle déjà comme un bœuf. Sur le sentier, quelques pierres surnagent du tapis d’aiguilles et de terre. De grandes fourmis noires, en procession, le traversent régulièrement. Je les suis du regard. Leur activité incessante m’a toujours fasciné. Elles évoluent dans un autre monde, aussi affairé que le nôtre, avec une adhésion apparemment totale et, de fait, un peu effrayante. Personne ne pique la place de l’autre, personne ne s’écarte du programme établi. Cette absence, a priori, de possibilité de pas de côté m’a toujours saisi. Ceux qui nous pensent déterminés et pour qui la liberté revendiquée n’est que l’ignorance des causes qui nous font agir doivent associer la société humaine à une fourmilière. Les points communs ne manquent pas pour leur donner raison mais, arrivé à une intersection, le cours de mes pensées est stoppé par un panneau de bois indiquant : Roc d’Enfer, 4 heures. Roc d’Enfer ! Avouez que ça en impose ! Même si cette montagne ne culmine qu’à 2300 mètres et que son ascension ne présente pas de réelles difficultés, rien que son nom la hisse, à mes yeux, au rang d’un Annapurna, sauvage et dangereux. Il attire autant qu’il intimide. Sa dent large et massive mordant l’azur finit d’en parfaire le mythe. Dès mon arrivée dans la vallée, il y a plusieurs mois, cette montagne a de suite aimanté mon regard et mon imaginaire. C’est la première fois que j’entreprends son ascension et la lecture de ce panneau de bois aurait pu légèrement entamer ma détermination si une annotation inscrite par un randonneur insolent n’indiquait à la suite des 4 heures : « pour les suceurs d’ours ».


Plus qu’une précision technique envers les zoophiles, option plantigrades, je perçois bien dans cette indication perfide un double coup de griffe à l’encontre des randonneurs souffreteux mais également des défenseurs des ours que l’auteur doit ranger dans la même catégorie. C’est une banalisation au rang de taupinière du roc maléfique. Herzog n’a jamais lu ce genre de remarque au pied de l’Annapurna ! Notons qu’on n’a jamais vu d’ours, même mal léchés, dans les parages depuis très longtemps. Cette vallée est devenue ou redevenue le pays du loup au grand dam des éleveurs et de leurs brebis.

Je continue la montée, de sapin en sapin, d’un pas lourd et régulier, non sans quelques coups d’œil aussi furtifs qu’irrépressibles sur ma montre afin de vérifier si la sentence gravée serait susceptible de me concerner.

Après près de deux heures d’efforts, je viens à bout de cette forêt étagée. La vue se dégage franchement et une lumière éblouissante m’ouvre la cage thoracique. Un air chaud me caresse le visage. Je suis face au Roc qui me semble plus trapu mais tout aussi impressionnant. Un petit lac, en contrebas, reflète le ciel et la montagne en réchauffant leurs couleurs. Je décide de faire une petite pause sur sa rive à l’ombre d’un mélèze. Seul ? Pas tout à fait. À peine le sac à mes pieds, j’entends des voix et repère un groupe de randonneurs, descendant assez vite le versant en face de moi et se dirigeant vers le lac. Ils sont quatre, deux femmes et deux hommes. Ils discutent assez bruyamment mais je ne perçois que des bribes de paroles. Ils arrivent au bord du lac, m’aperçoivent et d’un pas décidé s’avancent vers moi. Une femme d’une quarantaine d’années, essoufflée et visiblement agitée, m’interpelle :


– Bonjour, vous allez par-là ? me demande-t-elle en montrant le chemin qu’elle vient de dévaler.

– Bonjour ! Oui, je crois, c’est bien le chemin pour le Roc d’Enfer ?

– Oui, oui, nous voulions le faire aujourd’hui mais ce n’est pas possible, nous nous sommes fait attaquer, elle reprend son souffle, par un troupeau de vaches !


Je ne peux réprimer un pouffement qui augmente son agitation.


– C’est pas des blagues, je vous assure. Elles nous ont chargés !


Devant mon étonnement, un des hommes du groupe renchérit, plus calmement.


– Il y a un troupeau de vaches derrière cette butte. Nous marchions tranquillement et soudain nous les avons vues au-dessus de nous. Elles nous observaient, mais franchement avec un drôle d’air. Nous nous sommes arrêtés ne sachant pas quoi faire et là, tout d’un coup, elles se sont avancées vers nous, en formant un front.

– Et ?

– Eh bien nous avons déguerpi en courant ! Ma compagne est tombée et une des vaches qui nous avait suivis est venue la pousser avec sa tête !


Je suis à la fois stupéfait et perplexe.


– Que s’est-il passé ensuite ?


Les explications du groupe deviennent confuses. Visiblement, les vaches ont stoppé leur offensive. Je les questionne sur le début de la ruade pour mieux comprendre ce qui s’est réellement passé. Est-ce la nervosité du groupe, visiblement peu rassuré, ou celle de vaches enragées qui a entraîné cette cavalcade ? Pour détendre l’atmosphère, je tente avec un sourire :


– Je n’ai jamais rien entendu de pareil, pourtant vous ne portez pas de rouge !


L’effet est radicalement opposé ! Sylvie, de loin la plus secouée par les événements, repart de plus belle sur une version où les vaches sont comparées à des pitbulls attaquant sans raison. Son trouble commence à être contagieux et le doute s’immisce un peu dans mon esprit. C’est pourtant la même Sylvie qui fait revenir mon calme quand elle me glisse, sur le ton de la confidence, en hochant la tête :


– C’est la reine, la plus terrible !

– La reine ?!

– Oui la reine du troupeau, la meneuse quoi, la chef. C’est elle qui entraîne les autres !

– Mais vous êtes sûre que ce n’étaient pas des abeilles ?


Là, le regard de Sylvie est devenu franchement bovin. Elle meugle :


– Écoutez, on vous aura prévenu ! Faites ce que vous voulez, nous, nous redescendons prévenir les autorités !

– Je plaisantais, excusez-moi.

– Je vous assure que c’est la vérité. J’en tremble encore. Vous devriez nous croire et descendre avec nous.

– Je vous crois, je vous crois. Vous ne voulez pas plutôt me suivre et reprendre l’ascension, j’ai l’habitude de croiser des troupeaux dans la montagne.

– Pas question de revivre cet enfer, elles n’attendent que ça !


Je comprends qu’il est inutile d’insister et nous nous séparons en nous échangeant de mutuels « bon courage » !


Je poursuis mon chemin plus impatient qu’inquiet. J’ai presque hâte de rencontrer cette horde sauvage. Sur un coup de tête, je quitte le sentier pour gagner plus rapidement la crête mais regrette très vite mon choix. J’ai mal apprécié la pente. Je dois m’aider des mains pour grimper et attrape faute de mieux des pousses de myrtilles pour me hisser. Mes pieds dérapent, je me raidis et sens la peur me traverser, mon pouls s’accélérer. Se calmer. La crête est à dix mètres. Je suis de plus en plus collé à la pente. Je ne peux plus descendre ou plutôt ne sais plus descendre. J’agrippe fermement les myrtilles pour me sortir par le haut de cette déconfiture. J’agrandis mes pas et finis l’ascension plus proche du chimpanzé que du chamois. Sur la crête, les jambes flageolantes, je récupère le sentier et me dirige vers une combe herbeuse.

C’est bien un troupeau de vaches, des génisses blondes, et, je dois bien leur reconnaître un air plutôt frondeur. Elles sont regroupées à vingt mètres de moi et ne me quittent pas des yeux. Elles me semblent nerveuses, certaines ont de petits spasmes qui ondulent leur peau. Je continue mon chemin, sans les fixer mais en m’assurant par quelques regards nonchalants que la reine ne sonne pas l’attaque. Tout se passe bien, sans piqûre, ni corrida. Je continue l’ascension, avec un petit sourire aux lèvres et un doux sentiment, même usurpé, de bravoure.


Une heure plus tard, je suis au pied d’un éboulis rocheux dans lequel le sentier n’est plus qu’une trace indiquée par des points rouges. Le sommet n’est plus très loin. La pente est très forte et j’arrive sur une nouvelle crête complètement essoufflé. Le paysage a radicalement changé d’ambiance. Il n’y a plus que des traces de végétaux, tapis sur les rochers. Le vent se lève. Il fait plus froid. Quelques chocards croissent dans le ciel. Au moins ici, je suis sûr de ne pas me faire charger par un troupeau ! Certains passages s’annoncent délicats mais ne demandent plus l’effort intense du début. C’est une question d’équilibre et de confiance. Des cordages fixés sur les parois rocheuses facilitent les passages les plus aériens. Je ne suis plus qu’à vingt mètres du sommet mais me retrouve bloqué. J’ai perdu de vue les fameux points rouges. Je dois franchir une dalle où seule une veine dans le rocher permet de poser les pieds. Deux mètres à franchir seulement mais en dessous un à-pic de plusieurs dizaines de mètres. Mes jambes commencent à trembler et mes pensées s’entrechoquent. J’ai peur, encore. J’imagine déjà la une du journal de demain : « Encore un inconscient fauché par la montagne » ou « Le Roc d’Enfer a encore frappé ». Il me suffirait de redescendre, de renoncer, mais une part de moi me pousse vers l’avant. J’essaye de me raisonner, mais reste dans cet entre-deux indéterminé. Je tranche et agrippe de toutes mes forces la limite supérieure de la crête, avance ma jambe droite dans le vide vers la petite entaille. La prise semble bonne, j’avance aussitôt la jambe gauche, ça tient. J’allonge encore le pas et dans une dernière enjambée finis la traversée. Je suis sonné, un peu hébété et pense déjà au passage retour. Il ne me reste plus que cinq mètres à gravir, sans danger. Après un dernier effort, j’alunis enfin au sommet, orné, comme il se doit, d’une sinistre croix. À son pied, un homme assis me regarde. Il semble m’attendre.

J’ai à peine le temps de reprendre mon souffle et de recouvrer mes esprits. L’homme se lève et s’avance vers moi. Il est corpulent, cheveux blancs, proche de la soixantaine. Il ne me salue pas mais me tend un bout de papier en me soufflant :


– C’est l’adresse de mon blog, tout est expliqué. Vous n’êtes pas au sommet du Roc d’Enfer !


Putain, c’est pas vrai ! Tous les tarés se sont donné rendez- vous ici ! Je viens marcher pour être peinard, profiter du silence et du calme et je me cogne tous les gogos du coin !

Le type semble un peu agité. Je ne peux m’empêcher de me demander comment il s’est hissé jusqu’ici. Je m’assieds. Il se plante devant moi et commence sa logorrhée :


– Le sommet n’est pas ici. C’est une tromperie organisée. Le sommet est là ! me dit-il en pointant une bosse à une centaine de mètres. Je l’ai découvert il y a plus de trente ans mais on veut me faire taire. On trompe tout le monde. Vous êtes trompés ! La vérité dérange, vous savez ?!


Là, il y a du lourd… La faille est évidente. Le bonhomme ne me semble pas forcément dangereux mais visiblement désaxé. Je tente un malheureux :


– Ah ? Et qu’est-ce qui vous fait dire ça ?


Je sais que j’aurais dû me taire ou l’envoyer paître, mais, son excentricité a quelque chose de désarmant. Il continue, sans reprendre son souffle :


– C’est un complot ! Vous imaginez les autorités admettre une erreur aussi grossière ! Moi, je ne fais que mon devoir. Je leur ai envoyé des courriers pour leur signaler le problème. Aucune réponse, c’est l’omerta ! J’ai prévenu des politiques, j’ai des relations mais ils font tous l’autruche ! J’ai honte de nos élites ! Alors, tout ce que je peux faire c’est prévenir les randonneurs, comme vous, pour qu’au moins ceux qui ont fait l’effort de monter ici ne soient pas dupés !


Le merci ne venant pas, j’enchaîne :


– Mais, vous êtes ici tous les jours ?

– Je voudrais bien, mais c’est trop risqué !


Il baisse le ton :


– Je suis menacé, je dois brouiller les pistes. Je suis un homme traqué.


Ou détraqué, ai-je pensé très fort. Il s’arrête de parler, sort un drôle d’instrument de sa poche, le brandit en l’air, pointe la bosse à cent mètres puis me montre un compteur que j’ai de la peine à déchiffrer.


– Vous voyez bien ! Quatre-vingts centimètres de plus !


Je reste bouche bée. Puis, ose :


– Dites, ne le prenez surtout pas mal, mais, à penser que vous ayez raison, est-ce si important ?

– Vous plaisantez ?


Non, pas cette fois, mais j’hésite à poursuivre.


– Pourquoi prenez-vous ce sujet tant à cœur ?


Il s’assied à mes côtés, se tait quelques secondes, puis sans me regarder, murmure :


– Le manque d’amour maternel, je suppose.


Je me sens glisser sur une pente scabreuse. Cet extra-terrestre me faisait gentiment sourire au début, mais là, j’ai le sentiment troublant d’être en face d’un homme en souffrance, peut-être même un fou. Je ne peux plus jouer, j’esquive du ton le plus ferme possible :


– Écoutez, je vais vous laisser à vos mesures. J’ai faim et je vais manger mon casse-croûte en profitant du paysage. Bonne chance !


Je lui tends la main.

Il se lève, me presse mollement les phalanges sans me regarder, va scruter le sentier, puis revient s’asseoir au pied de la croix, en se parlant à voix basse.


Je n’ai pas encore eu le temps d’apprécier le paysage. Cette étrange discussion a eu, au moins, le mérite de m’ôter la sensation d’étourdissement suite au passage aérien. La vue sur la crête en direction du « vrai » sommet me fait un peu frissonner. L’ambiance minérale, rugueuse, le vide à quelques mètres, ne me sont pas familiers. Je me cale entre deux rochers, le plus loin possible de mon compagnon d’infortune et projette mon regard sur les environs. J’aperçois en bas quelques villages accrochés au versant, des mosaïques de champs, le lac où j’ai croisé les quatre randonneurs. À l’horizon une ligne brisée de sommets, certains enneigés. Un sentiment mêlé de puissance et d’humilité m’envahit. Il fait un peu plus frais, j’enfile ma polaire et savoure ces images en mastiquant mon sandwich, lentement. J’en ai complètement oublié de regarder l’heure. Cela fait trois heures et demie que j’ai quitté le panneau fléché. Pas de quoi fanfaronner et planter un drapeau, mais bon, je souris bêtement à la confirmation de mes orientations sexuelles. Puis je laisse mon esprit vagabonder, plusieurs minutes encore. Le ciel s’est couvert de gros cumulus, certains bleu-gris. Un nouveau coup d’œil réflexe à la montre ; je dois redescendre pour arriver tranquillement chez moi en fin d’après-midi. Le gardien du temple des cimes a disparu. Il restera décidément mystérieux jusqu’au bout.


Dès les premiers pas, j’ai senti la douleur. Là. Au creux du genou droit. La machine s’est sans doute refroidie. Les muscles vont se réchauffer et tout va rentrer dans l’ordre. Je cherche les marques rouges et trouve au niveau de la dalle un passage environ deux mètres en dessous de celui de l’aller. Les prises sont rassurantes, je traverse la dalle, sans aucun problème. Un nouvel élancement me stoppe net. La douleur est fulgurante, sans appel. J’avance prudemment en appuyant tout mon poids sur la jambe gauche. Très vite, je suis obligé d’appuyer un peu plus fort sur la droite et hurle de douleur. J’ai l’impression que ma rotule a vrillé. Je m’affale sur le sol et saisis très vite le sérieux de la situation. Je n’ai pas de pommade, de bandes, de glace, d’antalgiques et bien sûr, pas de téléphone. Seul à plus de 2000 mètres et le refuge le plus proche à une bonne heure de marche. J’essaye quelques massages improvisés. Pour l’instant, je n’arrive pas à rassembler mes pensées. Une seule tourne dans ma tête : je ne vais quand même pas descendre le sentier sur les fesses ! La vallée est à près de trois heures mais à des années- lumière si je ne peux plus marcher ! Plusieurs essais clopin-clopant entrecoupés de repos ne me font gagner que quelques dizaines de mètres, en près d’une heure. J’ai besoin d’une halte prolongée. Je crie plusieurs appels au secours en espérant être entendu de randonneurs et notamment de mon géographe amateur. Je serai prêt à l’écouter des heures s’il se manifestait de nouveau. Aucune réponse, à l’exception d’un lugubre écho et du premier grondement de tonnerre.

Des nuages denses d’un bleu profond menacent de plus en plus vers l’ouest. C’est la totale ! Il faut agir, vite ! En suivant du regard le sentier, j’aperçois, cent cinquante mètres plus bas, un gros bloc rocheux dans l’éboulis. Au lointain, un premier éclair zèbre le ciel. J’ai du mal à mesurer les distances mais une chose est sûre, l’orage se dirige vers moi. Je n’ai plus le choix. Il me faut très vite un abri. Je m’assieds par terre et me propulse à la force des bras. Je m’aide de la jambe valide mais ne peux empêcher les à-coups sur l’autre jambe. Un nouveau coup de tonnerre me fait tressaillir. Il gronde longuement puis laisse échapper un final assourdissant. Je m’attends presque à sentir la terre trembler. Moi, je tremble déjà depuis longtemps. Ce n’est pas le moment de gamberger. Le ciel est tellement sombre qu’on croirait le crépuscule venu. Je me brûle les fesses en me traînant sur le sentier. Je ne peux plus continuer ainsi. Je me relève et en serrant les dents avance vers le bloc, déchiré par la douleur. Le grand rocher est enfin à portée de pas. Livide, je devine une ouverture dans la masse rocheuse. L’espoir me permet un ultime baroud à cloche-pied. La douleur m’arrache de nouveaux cris mais j’arrive enfin au pied du rocher et, en me laissant tomber à terre, découvre le renfoncement inespéré. La pluie qui m’avait épargné jusque-là se met à tomber brutalement. Les éclairs se multiplient en déchirant le ciel. Je rampe au plus profond de l’abri et sors mon sac de couchage. Enfin, un point positif ! Je me glisse dedans péniblement. Petit à petit, je commence à me calmer, à me sentir en sécurité malgré l’enfer qui se déchaîne à ma porte. Cette montagne a dû être baptisée un lendemain d’orage. Je m’approche un peu plus de l’entrée de l’abri. Le spectacle est saisissant. Des tombereaux de pluie s’abattent sur le versant soulevés par des rafales hurlantes de vent. Les torrents se gonflent d’une eau ocre dévalant la pente. C’est terrifiant. Le fracas du tonnerre orchestre les éléments en furie. Dans ma petite grotte, immobile pour ne pas réveiller la douleur, je suis aux premières loges. Peu à peu, sous le déluge, la peur fait place à une sorte de stupeur émerveillée. Un dernier éclair au loin, comme un rappel, puis rideau. Je m’écroule de fatigue et d’émotion.


À mon réveil, il fait nuit. J’ai faim et soif. Je grignote quelques biscuits, en pensant déjà à me rationner. Ma réserve d’eau sera bientôt à sec. Un premier essai pour plier la jambe m’avertit de suite que la douleur ne s’est pas endormie. Je n’ai rien d’autre à faire que d’attendre le jour. J’essaye de me rendormir, en vain. J’entends le bruit des torrents. Le vent est retombé. Je me glisse vers la sortie de l’abri. Le ciel a été lavé par l’orage. Il est saupoudré d’étoiles. Je ne vois pas la lune. Je me perds dans l’immensité des constellations et ne peux réprimer un vœu. Si seulement une seule de ces étoiles daignait veiller sur moi. Soudain, je crois entendre une voix descendant des hauteurs. Une plainte rauque qui se répète. Ce bruit n’a rien d’humain. J’essaye de me raisonner. Que peut-il m’arriver ? Il y a bien des loups dans cette vallée mais ils n’ont jamais attaqué ni hommes, ni enfants. C’est vrai, mais un homme seul, blessé, sans défense ? Je ne suis pas près de me rendormir. Il ne manquait plus que la peur du loup pour catalyser mes angoisses. Pour éviter de prêter attention au moindre bruit et d’en nourrir les pires scénarios, j’échafaude tous les plans possibles de sortie de crise. Cela fait des mois que les habitants de la vallée me voient partir, parfois pour plusieurs jours de randonnée. Personne ne va donc s’inquiéter si tôt. Le groupe de randonneurs effrayés a-t-il vraiment contacté les autorités ? Et quand bien même, ces dernières ne vont pas diligenter un survol en hélicoptère pour si peu ! Les heures défilent, j’ai dû m’assoupir par intermittence. Dès les premières lueurs de l’aube, je décide de sortir un peu de mon refuge pour voir le sentier et être vu au cas où des randonneurs de l’aube l’emprunteraient ou, si mon hôte d’hier décidait d’assurer une nouvelle permanence. Je décide d’attendre jusqu’à midi dans cette position. Avec quelques heures de repos supplémentaires ma jambe supportera sans doute mieux de nouvelles tortures si je devais me résoudre à bouger.

Je guette le sentier fixement. Le soleil va se lever. À l’horizon, apparaît un premier liseré jaune-orangé. Il s’épaissit un peu et le jaune devient de plus en plus intense, strié de quelques lignes rougeâtres. Le ciel se pare d’un halo légèrement rosé. Un premier demi-cercle surgit, au début d’un jaune assez doux. Peu à peu, au-dessus de la ligne de crête, il se fait de plus en plus aveuglant et dissipe les dernières lueurs bleutées de l’aube. Que peut-il m’arriver d’horrible dans ce cadre idyllique ? Deux heures plus tard, j’ai changé d’avis. Sans aucun signe de présence humaine ma nature optimiste commence sérieusement à s’éroder. J’ai tourné dans ma tête plusieurs plans B mais le seul envisageable reste le refuge alpin le plus proche. Par petits tronçons, je dois pouvoir l’atteindre en cinq ou six heures en espérant que le beau temps se maintienne. Ma déveine est d’être situé dans un secteur peu fréquenté, qui plus est, en fin de saison touristique. Il me faut tenter quelque chose. Je me hisse debout en m’appuyant sur la paroi du rocher. La douleur est moins cuisante mais toujours au rendez-vous. Si seulement j’avais un bâton pour soulager un peu mes tendons. Un rapide tour d’horizon rallume quelque espoir. À environ deux cents mètres, un petit pin isolé s’accroche bravement au flanc de la montagne. En m’appuyant sur les parois rocheuses, je me pousse vers l’arbre.


Concentré sur les rugosités du sentier, je ne l’ai pas vu venir. C’est le bruit de ses pas qui m’a fait relever la tête. L’homme est à cent mètres de moi. Il avance rapidement, un bâton à la main. Il est coiffé d’un chapeau de cuir, vêtu d’un gros pull de laine vert et d’un jeans. Sa tenue ne ressemble pas à celle du randonneur standard. Je me suis figé, très ému. Rien ne sert de crier, de toute façon aucun son ne sort de ma gorge. Il va me croiser dans quelques secondes. Il n’est plus qu’à dix mètres. J’éructe un « bonjour ! » le plus enjoué possible. Son regard est figé droit devant. Un regard que je n’oublierai pas. Glacé. Le visage fermé, mâchoires crispées, yeux cernés. Il me frôle et me dépasse déjà. Il ne m’a toujours pas regardé. « Je suis blessé, monsieur, aidez-moi, s’il vous plaît ! ». Il ne se retourne pas. « Monsieur ! Monsieur ! » Je crie. « Aidez-moi ! » Il est déjà à plus de cinquante mètres. Je vais le perdre. Je hurle. « Je vais mourir ! Au secours, au secours ! » Il continue sa route, à la même cadence, telle une apparition, une hallucination. Je ne peux plus crier, je suis complètement abasourdi. Groggy. Je tombe à terre, désemparé, et ne peux réprimer des sanglots qui affluent en cascade. Je suis dans la quatrième dimension ! Dites-moi que tout va s’arrêter ! Je reste hébété, traînant par terre comme une serpillière sur laquelle on ne s’essuie même pas les pieds. Mais qu’est-ce que c’est que ce type ?! Seul un fou peut se conduire de cette façon ! Un fou ou un monstre ! Jusqu’à son passage éclair, mes péripéties avaient conservé un petit parfum d’aventure m’évitant de sombrer dans le désespoir. Cette fausse joie presque irréelle me précipite dans la version dramatique de la réalité. Je dois me secouer. Je mange mon dernier biscuit, j’avale une gorgée d’eau et reprends ma route vers le pin, hagard mais déterminé. Ça passe ou ça casse !

J’entame une descente désespérée à cloche-pied et me retrouve très rapidement au tapis. Je me sens malgré tout plein d’énergie, sans doute l’énergie du désespoir. Des décharges d’adrénaline me secouent et me relèvent. J’alterne reptation sur les fesses et pas chassés au ralenti. Je fixe le pin presque méchamment, tendu vers cette proie, comme la lionne sur l’antilope. Je suis tellement concentré sur l’effort que le reste de l’environnement et un peu de douleur s’effacent. Dans cette attitude de combat, j’en viendrais à marcher sur les pieds d’un blessé qui me hurlerait son désespoir. Finalement, c’est peut-être moi que j’ai croisé tout à l’heure, avec un peu d’avance ? C’est dans cet état de délire et de rage primitive que j’agrippe enfin le tronc du pin.

L’arbre, ou plutôt l’arbuste, ne dépasse pas les trois mètres. Hormis quelques cônes tombés par terre aucun bâton digne de ce nom ne jonche le sol. Une seule possibilité s’offre à moi. À portée de bras, une branche semble pouvoir faire l’affaire. Sans aucune délicatesse, je la saisis et la secoue frénétiquement. Un craquement. Je redouble d’efforts et me retrouve avec un morceau de près d’un mètre cinquante de long et de cinq centimètres de diamètre dans les mains. Le premier appui lui fait perdre vingt centimètres. Un peu plus compact, il résiste aux essais suivants. En clopinant, je rejoins le sentier et continue mon chemin de croix. Si le bâton m’aide un peu, il ne peut empêcher, à lui seul, les appuis sur ma jambe droite et les morsures de douleur. Midi approche, j’avance dans un secteur encore minéral quand un petit bruit de clapotis me regonfle d’espoir aussi vite qu’un airbag. Un petit ruisseau traverse le sentier. Je me laisse tomber assoiffé et bois sans aucune modération ni crainte d’éventuelles bactéries ou autres champignons. Je n’en suis plus là. Je remplis ma bouteille puis profite des vertus calmantes de l’eau froide en laissant baigner ma jambe de longues minutes jusqu’à la sensation d’anesthésie. Je cherche vainement quelques miettes de biscuit dans le fond du sac. Je suis à sec. Mon estomac commence à tirer sérieusement. Je me relève avec un nuage d’étoiles dans le regard et reprends mon chemin. Je ne sais plus trop où je suis. J’ai bien vu un panneau indiquant le « refuge des Bartavelles » mais sans indication de temps. Je repense à la demi-heure gagnée sur l’ascension du Roc. Petite victoire sur ma grande vanité ! Les bienfaits de l’eau s’estompent vite. Ma jambe percluse tire à nouveau le signal d’alarme. Je vois bien que je marche au mental, les impulsions viennent plus de mes tripes que de mes muscles. Je sais qu’il ne faut jamais baisser la garde mais je me sens proche de la rupture. Je serre les sangles du sac dans ma bouche et cherche une idée positive à graver au fond de mon cerveau, en vain. Une phrase stupide obsède mon esprit. Malgré son caractère saugrenu, je m’y cramponne et la martèle à la manière du un-deux d’un caporal-chef : « Je ne suis pas un suceur d’ours, je ne suis pas un suceur d’ours, je ne… » Au rythme de ce leitmotiv débilitant, je continue arc-bouté sur mon bâton.

Une heure plus tard, je ne sais plus, je crois apercevoir, au loin, en contrebas le pignon du refuge des Bartavelles. Mon corps est fourbu, tuméfié par de nombreuses chutes. Il y a un quart d’heure, je n’ai pu éviter un nouveau plongeon par terre qui m’a explosé la gencive et fait jaillir un ruisseau de sang. Je sens mon cœur battre violemment contre mes tempes, mon esprit est en déroute « je ne fuis pas un fumeur douce, j’n’fuis pas un sumeur d’ouf… » Et non ! ce ne peut être un mirage ! Je vois plusieurs personnes avancer vers moi et j’entends l’hélicoptère.

J’ai le temps de me demander si je ne fais pas l’objet d’une mise en scène grand-guignolesque, ourdie par mes amis en décor naturel. Puis, je m’écroule une dernière fois, à bout de force.


Sous une couverture de secours, vêtu d’un jogging militaire, je me réveille allongé sur un lit dans un dortoir. Un gendarme se penche vers moi :


– Ça va mieux, monsieur ?


Je ne sais pas trop en fait, j’ai la bouche pâteuse et peine à articuler :


– J’ai soif.


Je dodeline mollement de la tête, la bouche ouverte et les paupières lourdes.


– Excusez-moi, je vous apporte un peu d’eau.


Après un demi-litre éclusé, lentement, le gendarme m’aide à me caler sur l’oreiller :


– Nous vous avons trouvé sur le chemin à une demi-heure du refuge. Vous avez eu beaucoup de chance. Dans un quart d’heure au plus tard, vous serez embarqué vers l’hôpital le plus proche. Nous avons une urgence à gérer. Un fugitif est en cavale dans la montagne, c’est pour cela que nous sommes montés aux Bartavelles. On a même pensé que c’était vous mais, en vous ramenant au refuge, le gardien a démenti.

Il s’arrête soudain saisi par une idée :


– Et vous, au fait, vous n’avez croisé personne ?


C’est le bon terme. Je lâche un hochement de tête puis, en murmurant, lui explique mes deux rencontres dans la montagne. Le gendarme très attentif me précise que l’homme est un éleveur, à bout de nerfs, dont le troupeau a encore connu une nouvelle attaque de loup. Il en est venu aux mains quand il a croisé un groupe de militants écologistes, venus défendre le maintien du loup dans la vallée. Un des membres du groupe est à l’hôpital. L’éleveur s’est enfui dans la montagne. Le gardien du refuge, un de ses amis, n’a pas pu le raisonner. Il était comme fou. C’est lui qui nous a prévenus.

Le gendarme se sent obliger d’ajouter :


– Quand même, venir dans une vallée d’éleveurs avec des tee-shirts imprimés : « Je suis loup » !


Je lui demande :


– Il avait un pull vert ?

– Un pull vert ? Oui, c’est bien son signalement. J’espère qu’il ne va pas faire d’autres bêtises, il est sur les dents et complètement déboussolé par ce qui s’est passé.


Le bruit de l’hélicoptère stoppe notre conversation. En me quittant, le gendarme me dit :


– J’ai prévenu mes deux hommes qui sont sur les sentiers. L’hélico n’a rien vu. L’homme est chez lui dans la montagne, on peut le chercher longtemps, comme le loup. Je vous tiendrai au courant.


En survolant les montagnes, dans l’hélicoptère, je repense à la foudre de son regard, à l’écume de sa rage déferlant sur le sentier. Peut-être se cache-t-il dans mon abri ?

Je regarde une dernière fois le Roc. J’imagine un loup assis à son sommet, au pied de la croix. Il tourne sa tête vers moi, me fixe de son regard de glace en grognant :


– Roc d’Enfer. Ça en impose, non ? Roc d’enfer.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   izabouille   
23/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai bien aimé malgré quelques longueurs. J'ai trouvé que l'histoire trainait un peu à partir du moment où il a mal au genou jusqu'à ce qu'on le retrouve.
Le début est accrocheur, on a envie de continuer, de grimper la montagne avec lui parce qu'on y découvre des choses étranges, et j'espérais d'ailleurs avoir une explication concernant le troupeau de vaches. Mais ça restera un mystère.
Et puis il y a cette phrase dont je me suis demandé ce qu'elle signifiait:
"Pas de quoi fanfaronner et planter un drapeau, mais bon, je souris bêtement à la confirmation de mes orientations sexuelles."
Je ne comprends pas ce que cette phrase veut dire par rapport au reste du texte car vous n'en parlez ni avant ni après.
Quant à la fin, je n'ai pas tout compris, les explications sont un peu confuses.
Merci pour la lecture

   Jano   
13/10/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Bien dommage que vous vous soyez égaré dans des péripéties plutôt invraisemblables. L'ascension du Roc d'Enfer suffisait en elle-même. Vous poussez le bouchon trop loin avec ce groupe de randonneur effrayé par des vaches, l'huluberlu du sommet et enfin le fugitif. Sans oublier la blessure du narrateur ! Trop, beaucoup trop pour un récit à l'origine plaisant qui n'avait pas besoin de tant de remplissage. Il en découle de nombreuses longueurs et l'impression d'un scénario tiré par les cheveux.
L'écriture quant à elle me semble tout à fait correcte.


Oniris Copyright © 2007-2018