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Humour/Détente
Sisley : Éli
 Publié le 17/10/14  -  8 commentaires  -  8993 caractères  -  127 lectures    Autres textes du même auteur

Un passage dans la vie d'Éli, une jeune fille un peu paumée et paresseuse en quête d'une voie sur laquelle s'engager.


Éli


– Et tes CV ça donne quoi ?

– Toujours rien.

– Bon… Tu me tiens au courant, je t'embrasse ma chérie la communication coûte cher.

– Oui, prenez des photos, bisous.

– On se rappelle bientôt bisous on t'aime.


Ses conversations avec sa mère, aussi courtes soient-elles, la laissaient toujours perplexe. Malgré le ton de petite fille modèle, à la voix fluette et docile qu'elle s'efforçait de prendre à chaque fois, rien n'y faisait. Et comme ça se comprenait. Affalée sur son canapé de seconde main, à tirer sur une cigarette roulée qui s'éteignait bien trop souvent à son goût, Éli ne trompait personne, pas même sa mère à l'autre bout du monde.


C'était la troisième fois en quatre jours que cette dernière s'inquiétait du résultat de ses recherches concernant un emploi éventuel, et la troisième fois que sa chère fille lui mentait sans vergogne.

Les CV étaient là c'est vrai, fraîchement sortis de l'imprimante – il y avait deux semaines – et disposés sur la petite console de l'entrée, prêts à être distribués le jour suivant. Le jour suivant, c'est-à-dire dans un futur proche… ou bien juste futur. Éli n'attendait qu'une bonne occasion de s'y mettre. Elle s'imaginait déjà, réveillée aux aurores par cette motivation tant attendue, envahie par cet aplomb qui lui manquait tant, celui-là même qui lui permettrait de rafler toutes les offres d'emploi à proximité, ne lui laissant alors plus qu'une interrogation : mais que choisir ?


Douce rêverie. Ce jour n'arrivait pas, et l'élan de détermination indispensable à la tâche se faisait attendre, comme toujours. Le temps passait, et laissait place au démon de la procrastination, ce coquin que la jeune fille connaissait trop bien. Il envahissait son espace vital, absorbant le moindre souffle de volonté, et l'abandonnait au même endroit que la veille, lasse et désabusée, jusqu'au lendemain.

Mais aujourd'hui c'était différent, quelque chose allait changer. Elle n'irait pas poser ses curriculum vitæ dans les boutiques du coin, pas le bon jour. Non aujourd'hui Éli avait mieux, elle avait une idée, LA bonne idée c'était sûr.


– Non mais sérieusement, tu me fatigues.


Après un long soupir, c'est tout ce que sa meilleure amie Anna avait trouvé à répondre, suite à son monologue enthousiasmant sur « comment je vais trop me sortir de la merde avec cette idée de barge et gagner un max de tune ».


– Putain mais Éli arrête un peu les conneries là sans déconner regarde où tu en es rendue quoi non mais regarde-toi !


Les yeux de sa fidèle amie se perdirent dans le vide après cette phrase, puis un nouveau soupir se fit entendre, plus court que le premier.


– Tu sais j'ai rêvé de toi, enfin de nous.


Cette fois-ci son regard se posa sur Éli, il était insistant et attendait une réponse avant de continuer.


– Ah ?


Éli savait que cette simple onomatopée suffirait à lui assurer toute l'attention qu'elle portait à son récit. Et, visiblement satisfaite, Anna poursuivit :


– On était au Catering, on mangeait un bagel au saumon et t'avais pris du coleslaw.

– Ah ouaiiis.


Éli avait lâché cette remarque par réflexe, sur un ton sarcastique, comme à son habitude lorsqu'elle souhaitait souligner l'inutilité d'un propos. Mais après avoir brièvement croisé le regard inquisiteur de son amie, elle entreprit de ravaler le rictus qu'elle affichait fièrement. Anna reprit :


– On mangeait donc un bagel.


Et stoppa de nouveau afin de constater le degré de concentration de son auditrice, parut s'en contenter puis enchaîna :


– On parlait, je sais plus trop de quoi bref on s'en fout…


Effectivement on s'en foutait.


– Et là on discutait de te trouver un travail et je sais pas ce que tu m'as répondu.


Elle s'interrompit une fois encore, reprit son souffle.


– Mais genre tu m'as trop soûlée et carrément c'est parti en live et j'me suis barrée et tout quoi. Mais genre ça faisait trop réel tu vois ?


Éli patienta un instant avant de répondre afin de s'assurer que son amie avait terminé, ce qui eut bien entendu comme effet d'agacer Anna au plus haut point. Enfin elle se risqua sur un ton grave :


– T'as dû passer une mauvaise nuit après un truc pareil.


Ça n'avait pas raté, Éli avait ressorti sa voix railleuse malgré ses efforts. Anna le savait bien mais ce coup-ci elle esquissa un sourire irrépressible, tout en lui soufflant quand même sa fumée de cigarette en plein visage, histoire de, et l'atmosphère se détendit.

Après un court silence Anna reprit :


– Bon mais sérieusement Éli, va falloir penser à te faire une situation stable là non ? Parce que des idées t'en as tous les quatre matins… Et j'aime bien tes idées c'est pas le problème.


Elle avait glissé ce dernier compliment à la hâte suite à la moue boudeuse qu'affichait son amie.


– Mais tu sais bien qu'au fond c'est pas sérieux hein ? Fin j'veux dire, le tricot, la peinture, les courts-métrages, le violoncelle, et maintenant ça… Réfléchis un peu, comporte-toi en adulte Éli, t'as 21 ans merde.


Cette phrase assassine, Éli la connaissait par cœur. C'est celle que l'ensemble de ses proches lui servait depuis des mois, sur ce même ton affectueux qui finissait par la ramener sur Terre et lui mouiller les yeux.

Mais cette fois-ci la jeune fille ne cligna pas, releva la tête et répondit doucement :


– Écoute An', je sais que ça peut paraître ridicule pour tout le monde que j'm'entête comme ça à creuser. Mais tu me connais, je retournerai pas lécher le cul d'un manager vicieux et dépressif de chez McDo, même si ça doit me foutre dans la merde financière quelque temps, j'assume.


Anna lâcha un rire amusé, elle avait toujours apprécié ce don qu'avait son amie pour glisser des propos acerbes aux pires moments. Elle abandonna ses yeux de biche sur le tapis et entreprit une courte réflexion avec elle-même sur la meilleure façon de poursuivre le débat.

En effet elle connaissait son amie et savait que la conversation était close. Néanmoins Anna s'inquiétait sérieusement à son sujet, et savait que ça n'était pas le cas de tous ses proches… Si elle ne se chargeait pas de la remettre sur le droit chemin, personne ne le ferait à sa place elle en était persuadée. Pourtant ce soir-là, Anna tenait à éviter une quelconque querelle.


– OK, bon tu comptes faire quoi alors, publier un roman ou un truc dans le genre c'est ça ?

– Je sais pas trop, j'suis un peu trop feignante pour un roman… En fait j'avais pensé écrire des nouvelles.


Anna souleva les sourcils sans pour autant ouvrir les yeux, signe qu'elle comptait abandonner le fil de la conversation si celle-ci devenait trop technique.


– Hin hin, et tu vas faire comment, faut des sous non ?


Éli détestait ça, quand son amie soulignait son manque d'argent qui se faisait de plus en plus présent. Toutefois elle ne releva pas, elle savait que cette remarque n'était pas intentionnelle.


– J'sais pas trop sûrement oui. Mais je vais commencer par faire des p'tits trucs tu vois genre pour tester mon vocabulaire mon style d'écriture, etc.

– T'as commencé ?


Quelle impatiente, elle n'avait vraiment aucune notion du temps et du travail que cela impliquait. Heureusement cette fois-ci Éli pouvait se féliciter, elle avait passé la journée à rédiger son premier texte et n'en était pas peu fière… Ce qu'elle se garda bien de montrer à Anna.


– Ouais fin j'en ai posté un sur un site gratuit que j'ai trouvé. C'est des écrivains qui te disent ce qu'ils pensent de c'que tu fais tu vois, mais genre ils s'y connaissent donc si c'est pourri ils te disent ce qui va pas et tu peux bosser dessus quoi.

– D'acc, cool.


La conversation touchait à sa fin, Anna semblait convaincue, pour cette fois, et se mit à contrôler l'heure sur son iPhone. Il y eut un bref silence, témoignant de l'intérêt qu'elle promettait de porter à la suite des événements, puis la discussion se porta sur le début imminent des Happy Hours.

Éli piocha consciencieusement dans son paquet de tabac afin de préparer une cigarette pour le trajet. Anna fit de même. Tristement le sujet « Éli écrivaine » fut classé parmi les nombreuses autres folies inachevées que collectionnait la jeune fille, et cette dernière ne put s'empêcher de repenser à cette fameuse histoire, celle de Pierre et le loup. Dans son cas seule la forme différait, et elle se surprit à se questionner sur le temps que durerait encore ce petit jeu, avant que son entourage ne se lasse définitivement, à commencer par elle, et que quelqu'un la reprenne sérieusement en main et cesse de lui passer tous ses caprices. Après tout, il était temps qu'elle se comporte en adulte, elle avait 21 ans merde.


Éli enfila ses Doc Martens râpées par le goudron de plusieurs automnes, et songea silencieusement que grâce aux bénéfices de son premier livre, elle pourrait bientôt s'en racheter de nouvelles. Puis les deux jeunes filles se levèrent et quittèrent l'appartement, s'esclaffant toutes deux des nouveaux potins bordelais qu'Anna leur avait réservés ce soir-là. Jusqu'au lendemain.


 
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   Asrya   
15/9/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↓
La catégorie est bien choisie en tout cas. C'est à la fois amusant et divertissant ; merci.
L'histoire en soi n'a rien d'originale, c'est sympathique, voilà tout.
L'écriture est correcte, c'est fluide, plutôt dynamique. Cela ne se perd pas en phrases minutieuses et snobinardes ; bref c'est plutôt agréable.
Peut-être un peu simple comme idée, peut-être un peu facile, peut-être que cela manque d'extravagance et de singularité. Peut-être.

Je ne m'attarderai pas davantage, votre texte est plaisant, la lecture était douce, délicate, je vous remercie pour ce moment,
Au plaisir de vous lire à nouveau.

   socque   
22/9/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'ai trouvé très convaincant le ton général de désabusement du récit qui dans son début illustre fort bien, je trouve, la formule : "On peut vouloir, mais on ne peut pas vouloir vouloir." Eli attend qu'enfin la motivation déboule ! Pas gagné, non.

Le mouvement du texte me paraît indiquer que, cette fios, la lubie d'Eli peut se révéler le coup gagnant, qui résoudra tous ses problèmes. En même temps, rien n'est moins sûr. Bref, le texte se termine de manière non résolue, comme dans la vie, pour moi c'est bien vu. J'aime aussi que, in petto, Eli reprenne à son compte les réprimandes de son entourage ; ce qui m'incite d'ailleurs à penser qu'elle s'est laissée polluer par celui-ci, a perdu le contact avec ses forces intérieures et se plantera dans ce projet d'écriture comme dans les autres... enfin, ça, c'est ma lecture.

Pour conclure, je dirai que je trouve ce portrait convaincant et que j'apprécie l'incertitude, le côté amorphe qui s'en dégage. Expressif ! Peut-être trop réaliste à mon goût, non porteur de rêve... C'est mon goût.

"Elle abandonna ses yeux de biche sur le tapis" : j'aime beaucoup !

   Alice   
17/10/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une lecture fort agréable. Elle demande juste assez de réflexion pour rendre une relecture intéressante, sans perdre le lecteur dans quelque chose de trop élaboré. J'ai apprécié le ton, l'accord entre le style du texte et le caractère d'Éli, la présentation réaliste des dialogues entre amies (quoi que poussant peut-être un peu trop dans le jargon, mais ce genre de choses est tellement tentant :P).

Aussi pathétique que cela puisse paraître, je me relis énormément à Éli, pas pour l'idée d'écriture, mais pour la procrastination extrême que je retrouve en moi tous les jours, dans ma quête de travail, dans mes travaux scolaires... La recherche de cette étincelle, de cette voie qui nous ferait nous défoncer, est une grande aventure de la jeunesse et probablement de la vie entière. Je suis heureuse que vous la mettiez si fidèlement en lumière, plutôt que le traditionnel récit du jeune adulte voyageur accro à l'adrénaline ou trouvant son travail comme un automatisme, en une phrase, comme si l'effort de rédiger son CV, de faire bonne figure dans les entrevues, ne représentait rien.

La mise en abîme, quoi qu'un peu facile, est amusante ;)

Un très beau texte franc, simple et qui, comme Éli, semble se regarder lui-même et exister dans son essence en dépit de tout commentaire, un peu comme une caractéristique réelle ayant toujours été là, gelée pour de bon sur l'écran.

Merci pour cette lecture,

Alice

   Robot   
19/10/2014
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Un texte bien écrit. Une lecture assez agréable mais dont il reste peu de chose en fin de compte. Une histoire comme une sit-com, vite vu sans déplaisir avant de passer à un autre épisode.

   Thorgal   
20/10/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Dans l'ensemble j'ai bien aimé ce texte. Par contre, après relecture il y a quelques trucs qui m'ont gêné.
- On ne sait pas si la mère est en vacances (on l'imagine puisque Eli lui demande de prendre des photos.) Si c'est le cas ça me parait étrange que la mère n'arrête pas d'appeler, surtout si la communication coûte cher.Ou alors il y a Skype
- "Ce coquin que la jeune fille connaissait trop bien" coquin ça fait un peu vieillot je trouve (mais ce n'est que mon avis)
- Les dialogues sont sympas, ça nous plonge dans l'ambiance, mais j'ai trouvé parfois un peu de lourdeur
-"Fin je veux dire" j'ai pas compris le "fin" mais peut-être qu'il y a quelque chose qui m'a échappé

Merci pour la lecture, j'ai passé un bon moment

   in-flight   
20/10/2014
Une nouvelle qui semble clairement autobiographique. C'est sympathique mais je ne suis pas conquis même si j'ai été touché par l'envie de réalisation d'Eli. Car je pense que le thème principal au final est le besoin de se réaliser, d'occuper une place légitime au sein de cette société et si ce n'est pas par le travail, cela doit passer par autre chose (peinture, écriture, musique...)
Cela est en lien avec le besoin de reconnaissance qui nous anime tous et le monde du travail ne satisfait plus forcément ce besoin (est-ce là son rôle d'ailleurs?)


Je trouve qu'il y un peu trop de conjonction de coordination, cela nuit au fil de la lecture, épurer un peu ne serait pas du luxe.


Bon au final votre nouvelle m'inspire si j'en juge par mon commentaire ;)

Juste pour répondre à Thorgal "fin je veux dire" est la contraction de "enfin..."

   Anonyme   
20/11/2014
 a aimé ce texte 
Bien
Texte sympa, qui correspond bien au style destroy de la génération "désenchantée"...
Je suis persaudé qu'être jeune en 2014, c'est très loin d'être évident!

J'aime bien le rythme, le tact entre les 2 copines qui se connaissent si bien, la description des réflexions d'Éli...

   carbona   
10/10/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Une nouvelle bien agréable qui se lit avec facilité et plaisir. On visualise bien les personnages, leur relation. Le genre de texte au cours duquel je me dis, tiens, s'il y avait plus à lire, je me laisserais bien tenter. Pourquoi pas le premier chapitre d'un futur roman ;)

Quand arrive la dernière idée d'Eli, écrire des nouvelles, je me méfie, je n'aime pas trop quand les textes partent sur ce terrain-là et puis non ça passe bien.

J'adore la dernière phrase où Eli se réjouit à l'idée de l'argent qu'elle va gagner avec la vente de son futur roman. C'est super beau, c'est ça la vie : rêver et à n'importe-quel âge ! Eli est très jeune dans cette histoire mais elle aurait aussi bien pu avoir 35 ans, ça fonctionnait.

Merci pour votre texte.


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