Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Forums 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
solinga : Professions de toi (mois passés)
 Publié le 14/06/26  -  5 commentaires  -  12529 caractères  -  67 lectures    Autres textes du même auteur

Me relisant je vois mes dilections réduites en noms.
L'histoire d'une dérive amoureuse d'un signe vers l'autre et l'autre encore, jusqu'à la déceptive note de musique alphabétisée en baptême. Rester en minuscule ça devrait faire moins de mal.


Professions de toi (mois passés)


C'est l'heure humide du goûter. La pluie toque lisse à la porte, de sorte qu'on se croirait revenus aux mauves mois d'hiver, à peine remisés au grenier tout fouillis de mes pensées (halte-là ! possessive : faisons incise : mes pensées ? à peine et si peu miennes, tant il faut reconnaître que « mien » n'est que l'illusoire réflexe du propriétaire !).

Là, ceci posé, je retourne mes paupières en dedans, réflexion lascive sur naguère, sur les mois-catalogues, les mois-mis-sous-cloche.


Cuillère en bouche, je vogue et réinvente.


J'ai mes carnets de pensées passées sous les yeux. Je lis, un peu distraite, saute par moments ou hâte deux trois passages, mais suivant une ligne franche, à la clairière de je ne sais quelle attention ou attente.

Je lisote.


Chaque instant sous la bogue écrite et abrégée d'une châtaigne forme sa goutte comme font les pendentifs ouvragés, mais modeste, l'air de pas. Autant de souvenirs timides mais certains comme brûlure.


Je me relis. Me renoue un peu, relace mon caractère. Revérifiant mes traits directeurs. Réattestant mes lubies.

Bien peu de choses certes changent en moi.

J'ai mes travers.

Exemple : les dilections. J'aime les gens qui font la gueule ; je m'y retrouve, j'y revois mon enfance de tête de cochon. J'aime les gens qui boudent, s'écartent, les taciturnes.

Un petit peu de masochisme dans tout ça, à quoi bon nier.

J'aime les causes perdues, aussi, eh oui ! perdues tête la première, par prédilection.

Et j'aime attendre. Enfin, sans généralité, en attendre quelques-uns. Avec la rareté de ce qui grise.


... ....... ....

C'était quand, déjà? L'an-demi passé.

Là. J'atteins la gare tout en effervescence.

Joie sans borne d'espérer (en espagnol) dans une gare, savoir qu'on va retrouver quelqu'un (lui !) au beau milieu d'une foule, n'attendre que lui. Lui c'est M.

Joie additionnée de la frénésie de la caféine du double de ce matin.

J'inspire à grandes goulées l'air grisâtre des couloirs rénovés, bercée par le ronron studieux des escalators se hissant jusqu'aux quais. J'accueille tout. J'ai la poitrine qui bat, un fauve ocellé. Je sens mes deux pupilles faire une farandole de braises roux-châtain. Tout luit.

Contraction d'âme.

Coulée intense de vie palpitante qui fuse jusqu'au bout des doigts, montée féline de félicité rauque… et ne pas craindre d'assurer que mes pupilles rutilent alors d'un dément reflet mordoré.

Aucun pas n'est perdu.

Je ressens tout au plus proche, au plus fort, les odeurs et les formes me chatouillent, impatientes. Les allées languissent de couleur, les vitres brillent.

Un mot de toi vibre au canal de communication consacré. Je consulte illico mon rectangle.

Encore mieux pour moi : tu as du retard.

Bénédiction aiguisant l'imminence.


J'avise un bistrot de gare.

Table obtenue ! C'était moins une.

Carafe. Je sers l'eau pour l'absent-en-route, l'absent-au-seuil-d'être, l'absent-bientôt-là que j'attends.

J'accomplis, maniaque, mes rituels de petite préparatrice de moments doux comme pas deux. Commençant par l'eau, que je sers dans le verre en face de moi, translucide et dispos, celui de la place vide dédiée à qui j'espère, cérémonieuse et haletante.

Je ne t'ai pas écrit depuis longtemps mes lettres folles, et voilà que ce battement de cœur superlatif me reprend… il suffit d'un signe de vie de ta part. Ô plaisir immense de te voir !

Je me suis répété du Pasolini pour me donner encore davantage de joie dans la poitrine.


... ...

Brisure au récit. Les lignes se raréfient. Le carnet recèle en soi tant de braises absorbées par le blanc.

Ça reprendra plus loin.

Là, l'épanchement, après qu'il est venu.


L'heure est passée si vite qu'il n'en est plus rien à tartiner. Je raconterai un autre jour.

(Ah ! la paresseuse, que je grommelle de moi, au mois présent de mai qui coule transparent sur les vitres.)

Momentanément, les baisers me font perdre mémoire.

Bien sûr, les heures qui suivent je me désendorphine sec et je déchante.

Bien sûr qu'il ne m'aime pas.

Mais cela valait vaudra toujours la peine.

J'aime j'ai dit déjà tout ce qui est perdu d'avance.


... ...

C'était quand, déjà? Il y a peu. Un 14 février.

J'en ai sauté, allègrement, des lignes.

Là.

Sans égards pour la bête Saint-Valentin, j'avais rendez-vous chez mon banquier pour ouvrir un compte à 2 point 65 en lieu et place (profitable !) d'1 point je ne sais quoi.

Or il fallait déterminer mon profil.

Sans surprise : débutant, prudent, engagé.

D'instinct, je coche les critères éthiques. Penaud le type cravaté constate qu'il n'y a rien à proposer qui corresponde. On écrèm'édulcore par conséquent quelques critères. Je me range à une mixture planplan qui semble ne pas trop donner dans la logique de rendement prédatrice de la bourse.

Je lui redis que je me fous que ça me rapporte, que je ne veux pas abonder dans le sens du système. Je dis ces mots, je m'en fous de l'effet fleur bleue du marché.

Il pige, remballe son marketing.

Lorsqu'il faut ensuite renseigner la « clause de bénéficiaire », me voilà perplexe… je m'aperçois tout de go de ma marginalité affective. Dans sa liste, conjoint ou compagnon ou enfants ou héritiers, rien ne me correspond. Idiote sans attache, en tous cas volontairement coupée des attaches vers l'avenir, d'une quelconque descendance.

Je rappellerai deux jours plus tard pour tout affecter à E.


...

Rêvé de M, dans l'intervalle, qui n'était plus si beau et ne daignait surtout plus me voir, avouant en outre s'aventurer par-ci, par-là, noceur vulgaire. Un ami à lui, présent entre nous deux dans ce même rêve me pontifiait (exactement) : un homme qui voit n'importe quelle femme, ce n'est pas un homme pour toi.


Sur ce, bon an mal an, je me raisonne : passons à un autre ! Hop là !… encouragée par le rêve. Là, c'est réglé, je m'éprouve expéditive comme jamais.

Avec ardeur, je me raisonne. Je ferai mes cérémonies de carafe et d'attente appliquée à destination d'une autre mine, pas si dur. On ne chasse bien une passion que par une autre plus grande.

Hop là, fuguons vers un autre !

Ce sera p. Je lui voue cette lettre minuscule, bien qu'il soit de stature assez haute, et non par insignifiance, mais pour former le profil d'une note de musique. Ci-gisent peut-être les ingrédients des passions rares.


.... ....

Du temps passe sans qu'une date éclose. Les semaines semblent muettes, sur les quadrilles du carnet.

La petite lettre p aura donné du fil hésitatif à retordre.


Lisotons derechef.


C'était quand, déjà? Encore au décalogue du froid, en cette saison qui n'a d'égards pour les mains nues.

Là.

Les mots se lient. Mes pensées se retouchent.

Lui devient p.

Oui, il est jeune, trente ans pour approximation. Et alors.

Bêtement troublée qu'il se montre si amical envers tous et toutes, avec embrassades à la volée et énergie sympathisante avec même des connues-de-peu. Gentil avec les autres-elles de tous âges.


Il remarque qu'il a répondu oui à trop de choses cette semaine. Qu'il aime telle ou telle confiserie. Bribes que je note par clignements d'iris et qui ne seront que des caresses à souvenir.

Vraiment, ces yeux et ce sourire à lui... Du magnétisme de soleil. Autant qu'M est sombrement fait de lune. E aussi d'ailleurs.


On verra que faire.

Simplement proposer un goûter, de l'amitié tout en sucre, et laisser patiemment lever le plaisir de l'ambiguïté. Poursuivre ces moments suspendus, ouvertement rechercher ce trouble et ce malaise divin des regards qui ne se soutiennent pas jusqu'au bout, qui ne se soutiennent pas jusqu'aux lèvres.

Mémoire âpre de ses yeux qui brillent de la lumière de son sourire.


.....

On avance, le carnet va son train.

Là. C'est titré, cette fois : Déconvenue de soi.

C'était quand, déjà ? Plus proche, une orée de printemps.

Là.

Détesté me voir et m'entendre chanter en captation, avec ma petite voix et mes yeux trop mobiles, mon cou d'oiseau et ma jambe battant bêtement la mesure avec un laisser-aller nonchalant-moche. Souriante, attendrissante oui mais rien de plus.

Hyper-mobilité, vibrionnante et d'une sensibilité presque malade.

Mon image m'échappe. Mon image mobile vit sa propre vie folle.

Que suis-je moi au quotidien, sinon cet échassier inquiet et mutin qui agite ses frénésies de voir et faire ?

Peur immédiate de cette façon d'apparaître alors devant lui (le lui-neuf de la petite note de musique alphabétisée) qui accepte les pâtisseries dimanche, peur d'avoir avancé un pas de trop.


Ce fut décevant bien sûr. Hormis la qualité du lieu de sucre. Je m'y connais en salon de thé. Suis imbattable.

J'y ai croqué un financier (par revanche envers le capital et les clauses bêta de la banque), mis un doigt dans la mousse altière du chocolat au lait devant nous, et partagé un coin de sa tarte à la pistache.

Puis nous avons marché sans conséquence et sans l'esquisse d'une étreinte.


Décevant, avec son sourire gentil tendu idem pour tout l'monde.

Idiote.

On s'imagine toujours soi-même valant le coup. Mais non, je ne suis qu'un petit piéton sur le plateau de jeu des dames. Quadrillage connu noir et blanc des échecs.

Et me voici idiotement déchantant, déçue d'être indemnisée, d'être une parmi-d'autres, indemnisée d'un sourire, rien qui compte.


... ....

Quelques empans de pages plus loin, les lignes se redressent et s'ourlent d'incongrues et fredonnantes fioritures, arborant des courbes de mots comme foulards de soie.


J'aime mieux dire : quand bien même.

Je me raisonne. Ce n'était qu'une bête note de musique, hampe en bas, peu importe noire ou blanche.

Affaire classée.

Étonnée de mon insouciance devant ce bleu revers, à peine de retour à la maison, je me mets à chanter à pleine voix. Inexplicablement chantant bien plus libre dans les espaces explorés avec la prof, dans les aigus désormais simplifiés, en voie de l'être.


Rév-s-olution : que chaque déconvenue soit occasion d'enrichir mon chant d'un timbre plus vrai de tristesse et de joie, soit occasion de danser encore plus entière, de mettre le chagrin dans la danse comme cœur de notre condition, qui par le geste justement se transcende.

Chaque regard décliné, chaque no grazie, chaque prise de conscience que je ne suis pas spécialement du tout spéciale, comme l'élan pour ouvrir en moi, en ma bouche (écrin tessiturant les boléros et les valses) et en mon corps entier, des espaces d'humanité.

Voilà un vrai beau rempart contre la mesquine jalousie.

Simplement les ignorer, les belles, les désirables, sans méchanceté, mais simplement me dire que je ne suis pas dans la même cour, que je ne me battrai pas pour être aimée, que je préfère gravir en moi, escalader autre chose, grimper sur mes peurs et chanter la nostalgie qui agrippe tout le monde.

Apaisement.


Transforme, petite, la tristesse en air

Et change le chagrin en vibration

Échange des rythmes contre les blancs,

Les lacunes, les abandons.

Chaque déconvenue accroît ton chant.


....

Cette nuit même (y voir ou pas un effet), amour très grand pour E, sentiment qu'il fallait simplement mieux écouter en soi.

Douceur d'être à ses côtés pour préparer les crevettes grésillant d'or sur la poêle.

Douceur d'être tout contre lui là l'écoutant jouer sa nouvelle guitare en cèdre ou épicéa, légère légère, avec des morceaux glanés en musique ancienne, et je me suis mise dans son dos, mains sur son dos pour sentir vibrer, et participer tout comme.


Plus tard j'avise dans sa chambre qu'il avait mis mes cartes postales de l'an passé, bien visibles au regard. J'en suis touchée jusqu'au dedans (ai-je un dedans, moi papillon fou, échappée vive d'une chrysalide, moi écumant la superficialité ?). Il les a dans son horizon, à son bureau.

Douceur aussi l'amour, son corps qui sent si bon. Et sa main la nuit qu'il me prend.


...

Ceci nous mène à mai.

Une gare, un compte ouvert, une après-midi de sucre et de pistache, une deux trois lettres enfermant les prénoms chers. Un appétit du chant pour échapper aux trop grandes mesquineries de soi.

Je retisse ces semblants d'histoire sous les tardives giboulées de pluie, réfugiée de l'autre côté d'une vitre à déguster des coussins de pâte de riz.


Sont-elles autres, ces historiettes, à distance de mois d'hiver aux joues pâles, et surtout recousues autrement ?

Il n'est pas de réponse… restons-en aux enluminures. Bouts de soi historiés.

Il est déjà tard. Le jour en moi déjà me ruisselle.

Je referme le catalogue des pensées mauves.


Encore humide, lui, le mois de mai perle aux vitres.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Passant75   
17/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
« Je retourne mes paupières en dedans, réflexion lascive sur naguère, sur les mois-catalogues, les mois-mis-sous-cloche », l’introduction annonce la couleur d’emblée. J’imagine bien la narratrice rangeant les mois dans un catalogue, mais les mois ne sont pas seulement classés, ils sont conservés et peuvent ainsi être feuilletés. M, p et E deviennent des résumés, voire des fiches.

Le fait de réduire les hommes qu’elle a aimés à des initiales me fait penser à des lettres d’entrée dans un répertoire. L’auteure peut ainsi feuilleter les souvenirs des amours passées, des souvenirs qui deviennent des « bouts de soi historiés », des « historiettes recousues » qu'elle relit avant de refermer « le catalogue des pensées mauves ». Ai-je eu tort de considérer le mot « pensées » dans sa double acception, des idées, mais aussi de fleurs ? Dans cette hypothèse, le catalogue se révélerait pareil à un herbier.

Le temps vécu, qui peut être brûlant sur le moment, finit par n’être plus qu’une collection, un catalogue des pages de la vie. J’ai trouvé cette nouvelle très riche en dits comme en sous-entendus. C’est un texte ouvert qui se prête à de multiples interprétations, qu’elles soient voulues ou non !

   Louis   
21/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Mois, et un « moi », et ses émois.

Dans le contexte d’une « heure humide », la narratrice fait retour sur les mois écoulés de son vécu, relisant ses « carnets de pensée ».
Il pleuviote, et la narratrice, elle, en réaction mimétique, « lisote ».

Lisote ses carnets. Ses pensées écrites.
Le texte se présente ainsi comme un écrit réflexif sur des écrits du passé.
Un réflexif des mois écoulés, avec l’interrogation sous-jacente, majeure, sur ce qui est sien, sur ce qui revient aux « mois » impersonnels et la part de ce qui revient au Moi ; réflexif sous-tendu par l’impression d’une dépossession, cette idée que rien n’est à soi, que ce qui relève des mois de son passé ne dépend pourtant pas du « moi » de la narratrice.

Dans une introspection, « je retourne mes paupières en dedans », veut être menée une « réflexion lascive sur naguère ». Le mot dont il est fait usage : « naguère » s’entend ‘n’a guère’ et indique que la méditation portera sur ce qui est sien, sur le si peu qui pourrait être attribuable à soi.

Une « incise » met en doute, dès le départ, le caractère « sien » des pensées notées dans les carnets : « mes pensées ? à peine et si peu miennes ».

Pas d’adhésion à ces pensées, mises alors à distance, comme si elles étaient séparées de soi. D’une source autre que soi.
Si elles apparaissent si peu siennes, c’est que la narratrice ne se reconnait pas en elles, ne s’identifie pas à elles.


Qu’est-ce que le moi, si ce n’est avant tout une histoire ? C’est cette histoire, dans sa ‘lignée’, dans sa continuité qui veut être restituée, les notes consignées sur les carnets paraissant éparpillées, décousues, disparates, et dépourvues de cette trame par laquelle se constitue l’unité et l’identité du Moi.
Ainsi la narratrice affirme-t-elle : « Je me relis » qui s’entend aussi : « Je me relie » avant de poursuivre par l’énoncé significatif qui le confirme : « Je me renoue un peu, relace mon caractère ».

Dans la diversité qui fait "son" histoire, la narratrice repère toutefois quelques constantes, quelques invariants, qui lui sont propres : « Bien peu de choses certes changent en moi ».

Or dans ce qui ne varie pas, dans ce qui, bien que se manifestant historiquement, échappe à l’historique, comme un trait de nature, ou de "seconde nature", il y a ces « dilections » données en exemple, qui constituent un "propre à soi", mais rendent problématique le domaine de ce qui est « sien », de ce qui est proprement possédé.
Ce qui lui est propre, constant et invariable, c’est en effet un mouvement de désappropriation.
Les prédilections évoquées vont en ce sens :

« J’aime les gens qui font la gueule (…) J’aime les gens qui boudent, s’écartent, les taciturnes »
Un goût se manifeste pour les gens qui lui ressemblent : ceux qui ne se lient pas, ou difficilement, à autrui ; ceux qui ne réalisent pas une union appropriative, une union par ‘convenance’.
« J’aime les causes perdues » ajoute la narratrice, ou encore : « tout ce qui est perdu d’avance ». La perte s’oppose à la possession. La perte s’oppose à ce qui se gagne, au sens de ce qui peut être acquis, intégré, assimilé, donc à ce qui peut être fait sien et mis sous sa dépendance, sous sa maîtrise.
Un goût encore est enfin indiqué, parmi les prédilections : « J’aime attendre »
Or dans l’attente, rien n’est acquis, tout est espéré ; et rien n’est à soi, pas le moindre objet du désir. Dans l’attente, on est à vide, en manque, habité seulement par le fantasme de l’objet embelli qui pourrait dans un temps à venir être appartenu.

Le passage à la banque, tel qu’il est évoqué, est significatif.
Il révèle à la narratrice combien elle est sans « attaches », résultat d’une tendance à la désappropriation.
Elle ne peut trouver, en effet, aucun bénéficiaire de son compte bancaire. Personne ne fait partie des ‘siens’ : ni « conjoint ou compagnon » ni « enfants ou héritiers ».

Ce qui lui appartient en propre n’est pas dans une union à d’autres.
Pas d’union durable réalisée. Juste des moments fulgurants, passionnels, avec un autre aimé, sans lendemain, ou plutôt sans mois à venir.
Elle ne manque pas d’affinités électives. Mais elles sont pourtant vouées à l’échec.
Les carnets témoignent de ces rencontres, sans avenir, à l’exception peut-être de la dernière.
Elles témoignent d’une volonté de surmonter sa tendance à la désappropriation.

Lors de la rencontre avec M, tout est vécu avec exaltation, dans le sentiment d’une proximité : « Je ressens tout au plus proche, au plus fort ».
Prise dans une sorte de mouvement "extatique", par un dynamisme qui la pousse hors de soi, la narratrice ne cherche pas à faire « mien », mais à faire « sien », ou à se faire « leur ».
Si elle « accueille tout », c’est au sens où elle s’approche de tout, sans rien écarter,
se donnant à l’extériorité tout entière imprégnée par l’élection affective nommée M., mais elle demeure en surface, "impénétrable". « Moi », écrit-elle plus loin, « écumant la superficialité ».

M, en retard, la narratrice tire une jouissance de son absence dans l’attente de son arrivée imminente. Pourtant M est intégré à un « rituel » qui est propre à la narratrice, mais en tant qu’absent : « l’absent-en-route, l’absent-au-seuil-d ’être, l’absent-bientôt-là que j’attends ».
Mais les heures qui suivent sa venue sont une déconvenue.
Sans véritable surprise : c’était « perdu d’avance ».
Comme une évidence : « Bien sûr, les heures qui suivent (…) je déchante ».

L’union à l’autre ne se réalise pas, nul mien et tien, au sens où l’un n’est que pour l’autre, quand l’autre est "son" ami, "son" amant, "son mec à moi", ou comme dira l’ « ami en rêve » : « un homme pour toi ».

La rencontre suivante est plus "musicale", mais pas plus "enchantée".
p sonne, en effet, comme une note musicale dans une mélodie du désenchantement.
Il n’y aura pas de sonate de Vinteuil proustienne.
p a ce sourire qui s’accorde avec tous, mais n’écrit pas pour elle, avec elle, une « petite phrase. »
En cette occasion, elle découvre qu’elle ne maîtrise pas son image, que « son » image elle-même n’est pas sienne : « Mon image m’échappe. Mon image mobile vit sa propre vie folle ».

À la suite de cette nouvelle déception, ce nouvel « échec », la narratrice prend conscience, non pas tant de ce qu’elle est, mais de ce qu’elle n’est pas ; non pas tant de ce qui en elle lui appartient, mais de ce qui en elle, comme en dehors d’elle, ne lui appartient pas : en bref, une « prise de conscience que je ne suis pas spécialement du tout spéciale »

Rien en elle donc de très exceptionnel, pense-t-elle. Comme, en propre, elle le croyait. Il lui faut se défaire de ce propre-là.
Et partager "l’humaine condition". Sans croire illusoirement à un surhumain, dans la froideur et la hauteur des cimes.
Et ainsi : « ouvrir en moi des espaces d’humanité »

Transformer en chant le désenchantement. Le « transcender », le sublimer, dans le "geste" artistique de la « danse » du « chant » et de la « parole ». Trouver donc une légèreté, se délivrer d’une pesanteur. Il y a des propres dont il convient de se délester.

La rencontre avec E semble plus prometteuse.
Avec lui, comme dit la parole populaire, « ça semble coller » : « Douceur d’être tout contre lui (…) et je me suis mise dans son dos, mains sur son dos, pour sentir vibrer, et participer tout comme. »
Elle y trouve le goût de l’autre.
Partage de ce qui est sien, et de ce qui est d’elle.
Elle se retrouve en lui, elle peut l’accueillir en elle.
Mais la situation est-elle sous sa dépendance et son pouvoir ?

E fait pourtant partie d’une série. Le troisième est-il une anomalie, un dissemblable, "l’intrus", non pas pourtant l’intrus importun, mais celui-là convié, invité, dans un monde sien ?
L’histoire qui le concerne fait partie de cette série d’« historiettes ».
E ne s’écrit pas encore dans une « histoire ».
E est devenu toutefois son bénéficiaire.
Et pas seulement financièrement.

Il y a de la foi.
Dans ces « professions de foi »
« Toi » y prend la place de « foi », assure ainsi la même fonction.
Le texte ne se termine pas par un savoir, mais par une foi, une croyance, une confiance.
La narratrice prononce ses vœux, en « toi », en eux.
La foi est espérance. La narratrice n’a pas encore vraiment surmonté la jouissance de l’attente.

Ce texte, lui, est l’affirmation d’une belle plume, à n’en pas douter propre à son auteure.

   Lariviere   
22/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Solinga,

Je suis heureux, très heureux même, de vous retrouver dans ces colonnes.

Je suis le troisième commentateur et du coup, j'ai envie de dire que l'honneur des oniriens est sauf !

D'autant plus que dans ces trois commentateurs, vous avez celui de Louis (que je n'ai pas encore lu pour ne pas influencer le mien)

Ceci pour vous dire que c'est comme une incitation tacite à continuer à proposer vos textes singuliers ici. Nous avons ça en commun et du coup je peux échanger sur le sujet : nous avons peu de lecteurs et encore moins de commentateurs, mais ces lecteurs et commentateurs valent le coup qu'on continue à leur proposer nos écrits, nos propres conceptions...

En fait, grâce à ce qu'on m'a dit récemment sur le pourquoi de la rareté de lecture et de commentaire, j'ai compris une chose qui pourtant aurait du me sauter aux yeux : appréhender ce genre de texte demande un certain effort et un certain temps "de cerveaux disponibles" (pour reprendre cette célèbre phrase de P. Le Lay, ex directeur de TF1)... Je me suis rappelé alors ce que les gens lisaient en majorité, avant d'éteindre la lampe de chevet après une journée de travail harassante ou allongés (avachis ?) sur les plages, sous le soleil assommant, enduit de crème solaire... Il n'y a pas de hasard si Levy ou Musso sont dans les box-office, en tête de gondole... Les gens veulent avant tout se détendre. Oublier...

Bref, j'ai constaté avec un certain regret que le public onirien ne faisait pas exception à la règle...

Cette petite digression utile à mon sens pour vous aider à comprendre en quoi votre style peut être défini comme "élitiste" et boudé par la majorité et pour vous convaincre si c'est nécessaire du plaisir que vous offrez malgré tout à certains en proposant vos oeuvres si particulières, moins nombreux, et en quoi il est utile de continuer à le faire malgré tout.

D'ailleurs, j'ai moi même ce réflexe quand je vois un de vos textes : c'est du "solingua", houlà ! il va falloir que j'ai du temps et de la concentration pour lire son texte... Je suis donc comme tout le monde, c'est rassurant.

Ici encore une fois, je ne suis bien évidemment pas déçu d'avoir pris ce temps.

Je trouve ce texte magnifique. Je l'avait simplement survolé en espace lecture, faute de temps. Là je l'ai lu avec attention. Comme toujours le style est de haute volée. C'est personnel, c'est singulier, c'est même radicalement estampillée. Mais désormais, toute cette "identité forte stylistique" n'exclue en rien l'universalité du propos, pour celui qui prête oreille, méninges et attention au fond du propos.

Le fond du propos, ce texte, comme toujours en déborde. Car si le style est déjà de haute volée littéraire sur la forme, avec ses constructions de phrases alternant phrases courtes ou longues, point, virgules, point-virgules et point de suspension, s'il y a encore bien plus quelque chose de haute volée c'est sur l'aspect réflexif, intellectuel, sensible sur le plan des affects que vous exprimez toujours et encore davantage sur ce texte, d'après moi. Je l'avoue, je conçois qu'on ne soit que peu réceptif à cet aspect de votre écriture, mais je trouve ça dommageable, vraiment. Je pense que c'est une force indéniable de votre écriture et une forme assez évidente de votre talent littéraire. Mais soit, tout ça est surement subjectif et affaire de goût...

Je conçois d'ailleurs, avec une certaine objectivité en matière artistique, que votre style autant sur le fond que sur la forme soit jugé atone, quelque peu lascif voire ennuyant. Peut donner l'effet du surplace, d'une certaine complaisance au nombrilisme, de bavardage qui peut provoquer effectivement ennui voire exaspération.

Pour moi, qui ne suis pas du tout fan du courant "exaspérant" du nouveau roman, il n'en est rien.

Votre écriture exprime des instants figés dans de longs développements que je trouve intéressant, des sentiments profonds ou se mêle réflexion et poésie, délicatesse et parfois même un certain humour assez fin.

Ici précisément, en plus de tout ce qui vous caractérise, j'ai trouvé un passage particulièrement surprenant qui, j'ai trouvé tranchait un peu avec votre style : c'est le passage chez le banquier. Ici l'expression est plus "énergique", le rythme est plus "punchy", les termes plus prosaïques.

J'ai relu alors l'ensemble avec cette impression "d'évolution" dans le style et j'ai cru remarquer qu'effectivement, même sur l'ensemble, vous avez relevé un peu le niveau en cassant la monotonie du déroulement narratif et surtout du rythme global en y introduisant plus de changement et d'alternances, voir même en ayant recours à une ponctuation plus énergique (points d'exclamations).

Pour finir et pour en revenir à l'humour assez fin, je l'ai trouvé plus marqué sur cette nouvelle que sur les textes précédents.

Voilà, ce que je pouvais dire globalement sur ce dernier opus "solinguesque". J'ai encore une fois, beaucoup aimé. Et je l'avoue j'ai été bluffé au fil des lignes par la richesse, les références, la profondeur manifeste de l'ensemble ainsi que par la qualité littéraire et sa persistance tout au long du déroulement narratif.

Encore bravo et merci de participer avec humilité avec ce type de texte à faire vivre ce versant de la littérature...

Bon j'arrête là, je vais prendre mon abonnement à télérama... ;)

Au plaisir de vous lire et bonne continuation !

   Anonyme   
23/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Drôle de lettres d'une inconnue, qui ne m'écrit pas à moi et dont j'aime pourtant avoir des nouvelles. Je l'ai suivie à un concert à Avignon, auprès d'une source ou d'une fontaine, je ne sais plus, et je la retrouve là chez le banquier. Il y a toujours une litanie d'hommes avec elle, mais je les vois comme un prétexte pour l'aventure, des cannes un peu bancales le long de chemins cahoteux, comme l'écriture parfois. J'ai toujours un peu envie de lui répondre des lettres moralisatrices, où je l'exhorte à lâcher tous ces hommes-prétextes et à ne pas désespérer de ses causes mais ce serait prendre le papier de la narration pour de la chair et parler en intime à l'étranger. Plus gravement à mes yeux, ce serait peut-être opposer la légèreté du conseil à la gravité de l'expérience.

Je fais un peu tout ça mais c'est surtout pour vous dire que je trouve votre texte admirablement écrit, tellement bien écrit que je me prends à croire que je chemine avec vous. Bravo!

Merci beaucoup de ce partage :)

Bonne journée

   moschen   
28/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Je saisis le dico : dilection, amour purement spirituel. J'ai si peur de perdre mon temps.
Encore une autre fois : des endorphines. Gros ignare. Je n'aurais pas dû sécher les cours de chimie.
14 février, Saint Valentin… rendez vous chez le banquier. Ça se tient en ce jour bêtement commercial.
Un bon banquier, comme une station service, ça cause fluently la troisième décimale.
Vous vous foutez de ce que cela vous rapporte… le lecteur est déçu. Ça cache quelque chose.
Montée féline d'une félicité rauque… c'est moins spirituel.
Mon canal de communication consacré, mon rectangle… un peu tiré par les cheveux, est-ce un parallélépipède ?
Des endorphines… une répétition. Bon.
Bien sûr qu'il ne m'aime pas… déception. Qu'est-ce qui vous fait penser cela ? On reste sur sa faim. Quand commence l’amour ? À quoi cela tient ? Y-a-t-il des preuves d’amour ? Ne suffit-il pas d'aimer pour deux comme disent les couillons.
Cela valait vaudra… bon, ce doit voulu.
Ce fut décevant… et pas l'ombre d'une explication. Lecteur déçu aussi.
“On s'imagine valant le coup” expression trop vague… Mon imagination cale. Avec ce vocabulaire, ce chant de la phrase, une capacité certaine à mystifier, les mots ensorcelants, garantie que le personnage vaut le coup. Même pour un aveugle.
Je me suis répété du Pasolini. Je dois avouer mon ignorance crasse. J'ai lu un extrait des Cahiers du cinéma. L'homme a fini assassiné dans des circonstances étranges. Il aura cherché à bousculer la société italienne.
Un p qui ressemble à une note. La tonalité générale du texte ne se prête guère aux pets, bien que cette héroïne se rapproche d'une nonne.
Vous vous plaignez qu'il sourit (sourisse ?) à tout le monde. Un homme amoureux, en confiance, peut vouloir s'adresser à la terre entière.
Le personnage principal a contracté un abonnement aux déconvenues. N'est-ce pas l'impossibilité de savoir se satisfaire de l'instant présent ? N'est-ce pas un défaut de vouloir que l'autre soit différent de ce qu'il est ?
“Laisser patiemment lever le plaisir de l'ambiguïté”. Amen.
“Malaise divin des regards qui ne se soutiennent pas jusqu'aux lèvres”. Je me liquéfie.
Il y a un plaisir à lire des phrases qui chantent. Il doit y avoir une jouissance plus grande à les écrire et se relire avec satisfaction. Et au dessus de cela, il y a un jeu avec le sens caché des mots, ceux qui vous parlent, ceux qui font écho à vos lectures, à l'étendue de votre culture.


Oniris Copyright © 2007-2025