C'est l'heure humide du goûter. La pluie toque lisse à la porte, de sorte qu'on se croirait revenus aux mauves mois d'hiver, à peine remisés au grenier tout fouillis de mes pensées (halte-là ! possessive : faisons incise : mes pensées ? à peine et si peu miennes, tant il faut reconnaître que « mien » n'est que l'illusoire réflexe du propriétaire !). Là, ceci posé, je retourne mes paupières en dedans, réflexion lascive sur naguère, sur les mois-catalogues, les mois-mis-sous-cloche.
Cuillère en bouche, je vogue et réinvente.
J'ai mes carnets de pensées passées sous les yeux. Je lis, un peu distraite, saute par moments ou hâte deux trois passages, mais suivant une ligne franche, à la clairière de je ne sais quelle attention ou attente. Je lisote.
Chaque instant sous la bogue écrite et abrégée d'une châtaigne forme sa goutte comme font les pendentifs ouvragés, mais modeste, l'air de pas. Autant de souvenirs timides mais certains comme brûlure.
Je me relis. Me renoue un peu, relace mon caractère. Revérifiant mes traits directeurs. Réattestant mes lubies. Bien peu de choses certes changent en moi. J'ai mes travers. Exemple : les dilections. J'aime les gens qui font la gueule ; je m'y retrouve, j'y revois mon enfance de tête de cochon. J'aime les gens qui boudent, s'écartent, les taciturnes. Un petit peu de masochisme dans tout ça, à quoi bon nier. J'aime les causes perdues, aussi, eh oui ! perdues tête la première, par prédilection. Et j'aime attendre. Enfin, sans généralité, en attendre quelques-uns. Avec la rareté de ce qui grise.
... ....... .... C'était quand, déjà? L'an-demi passé. Là. J'atteins la gare tout en effervescence. Joie sans borne d'espérer (en espagnol) dans une gare, savoir qu'on va retrouver quelqu'un (lui !) au beau milieu d'une foule, n'attendre que lui. Lui c'est M. Joie additionnée de la frénésie de la caféine du double de ce matin. J'inspire à grandes goulées l'air grisâtre des couloirs rénovés, bercée par le ronron studieux des escalators se hissant jusqu'aux quais. J'accueille tout. J'ai la poitrine qui bat, un fauve ocellé. Je sens mes deux pupilles faire une farandole de braises roux-châtain. Tout luit. Contraction d'âme. Coulée intense de vie palpitante qui fuse jusqu'au bout des doigts, montée féline de félicité rauque… et ne pas craindre d'assurer que mes pupilles rutilent alors d'un dément reflet mordoré. Aucun pas n'est perdu. Je ressens tout au plus proche, au plus fort, les odeurs et les formes me chatouillent, impatientes. Les allées languissent de couleur, les vitres brillent. Un mot de toi vibre au canal de communication consacré. Je consulte illico mon rectangle. Encore mieux pour moi : tu as du retard. Bénédiction aiguisant l'imminence.
J'avise un bistrot de gare. Table obtenue ! C'était moins une. Carafe. Je sers l'eau pour l'absent-en-route, l'absent-au-seuil-d'être, l'absent-bientôt-là que j'attends. J'accomplis, maniaque, mes rituels de petite préparatrice de moments doux comme pas deux. Commençant par l'eau, que je sers dans le verre en face de moi, translucide et dispos, celui de la place vide dédiée à qui j'espère, cérémonieuse et haletante. Je ne t'ai pas écrit depuis longtemps mes lettres folles, et voilà que ce battement de cœur superlatif me reprend… il suffit d'un signe de vie de ta part. Ô plaisir immense de te voir ! Je me suis répété du Pasolini pour me donner encore davantage de joie dans la poitrine.
... ... Brisure au récit. Les lignes se raréfient. Le carnet recèle en soi tant de braises absorbées par le blanc. Ça reprendra plus loin. Là, l'épanchement, après qu'il est venu.
L'heure est passée si vite qu'il n'en est plus rien à tartiner. Je raconterai un autre jour. (Ah ! la paresseuse, que je grommelle de moi, au mois présent de mai qui coule transparent sur les vitres.) Momentanément, les baisers me font perdre mémoire. Bien sûr, les heures qui suivent je me désendorphine sec et je déchante. Bien sûr qu'il ne m'aime pas. Mais cela valait vaudra toujours la peine. J'aime j'ai dit déjà tout ce qui est perdu d'avance.
... ... C'était quand, déjà? Il y a peu. Un 14 février. J'en ai sauté, allègrement, des lignes. Là. Sans égards pour la bête Saint-Valentin, j'avais rendez-vous chez mon banquier pour ouvrir un compte à 2 point 65 en lieu et place (profitable !) d'1 point je ne sais quoi. Or il fallait déterminer mon profil. Sans surprise : débutant, prudent, engagé. D'instinct, je coche les critères éthiques. Penaud le type cravaté constate qu'il n'y a rien à proposer qui corresponde. On écrèm'édulcore par conséquent quelques critères. Je me range à une mixture planplan qui semble ne pas trop donner dans la logique de rendement prédatrice de la bourse. Je lui redis que je me fous que ça me rapporte, que je ne veux pas abonder dans le sens du système. Je dis ces mots, je m'en fous de l'effet fleur bleue du marché. Il pige, remballe son marketing. Lorsqu'il faut ensuite renseigner la « clause de bénéficiaire », me voilà perplexe… je m'aperçois tout de go de ma marginalité affective. Dans sa liste, conjoint ou compagnon ou enfants ou héritiers, rien ne me correspond. Idiote sans attache, en tous cas volontairement coupée des attaches vers l'avenir, d'une quelconque descendance. Je rappellerai deux jours plus tard pour tout affecter à E.
... Rêvé de M, dans l'intervalle, qui n'était plus si beau et ne daignait surtout plus me voir, avouant en outre s'aventurer par-ci, par-là, noceur vulgaire. Un ami à lui, présent entre nous deux dans ce même rêve me pontifiait (exactement) : un homme qui voit n'importe quelle femme, ce n'est pas un homme pour toi.
Sur ce, bon an mal an, je me raisonne : passons à un autre ! Hop là !… encouragée par le rêve. Là, c'est réglé, je m'éprouve expéditive comme jamais. Avec ardeur, je me raisonne. Je ferai mes cérémonies de carafe et d'attente appliquée à destination d'une autre mine, pas si dur. On ne chasse bien une passion que par une autre plus grande. Hop là, fuguons vers un autre ! Ce sera p. Je lui voue cette lettre minuscule, bien qu'il soit de stature assez haute, et non par insignifiance, mais pour former le profil d'une note de musique. Ci-gisent peut-être les ingrédients des passions rares.
.... .... Du temps passe sans qu'une date éclose. Les semaines semblent muettes, sur les quadrilles du carnet. La petite lettre p aura donné du fil hésitatif à retordre.
Lisotons derechef.
C'était quand, déjà? Encore au décalogue du froid, en cette saison qui n'a d'égards pour les mains nues. Là. Les mots se lient. Mes pensées se retouchent. Lui devient p. Oui, il est jeune, trente ans pour approximation. Et alors. Bêtement troublée qu'il se montre si amical envers tous et toutes, avec embrassades à la volée et énergie sympathisante avec même des connues-de-peu. Gentil avec les autres-elles de tous âges.
Il remarque qu'il a répondu oui à trop de choses cette semaine. Qu'il aime telle ou telle confiserie. Bribes que je note par clignements d'iris et qui ne seront que des caresses à souvenir. Vraiment, ces yeux et ce sourire à lui... Du magnétisme de soleil. Autant qu'M est sombrement fait de lune. E aussi d'ailleurs.
On verra que faire. Simplement proposer un goûter, de l'amitié tout en sucre, et laisser patiemment lever le plaisir de l'ambiguïté. Poursuivre ces moments suspendus, ouvertement rechercher ce trouble et ce malaise divin des regards qui ne se soutiennent pas jusqu'au bout, qui ne se soutiennent pas jusqu'aux lèvres. Mémoire âpre de ses yeux qui brillent de la lumière de son sourire.
..... On avance, le carnet va son train. Là. C'est titré, cette fois : Déconvenue de soi. C'était quand, déjà ? Plus proche, une orée de printemps. Là. Détesté me voir et m'entendre chanter en captation, avec ma petite voix et mes yeux trop mobiles, mon cou d'oiseau et ma jambe battant bêtement la mesure avec un laisser-aller nonchalant-moche. Souriante, attendrissante oui mais rien de plus. Hyper-mobilité, vibrionnante et d'une sensibilité presque malade. Mon image m'échappe. Mon image mobile vit sa propre vie folle. Que suis-je moi au quotidien, sinon cet échassier inquiet et mutin qui agite ses frénésies de voir et faire ? Peur immédiate de cette façon d'apparaître alors devant lui (le lui-neuf de la petite note de musique alphabétisée) qui accepte les pâtisseries dimanche, peur d'avoir avancé un pas de trop.
Ce fut décevant bien sûr. Hormis la qualité du lieu de sucre. Je m'y connais en salon de thé. Suis imbattable. J'y ai croqué un financier (par revanche envers le capital et les clauses bêta de la banque), mis un doigt dans la mousse altière du chocolat au lait devant nous, et partagé un coin de sa tarte à la pistache. Puis nous avons marché sans conséquence et sans l'esquisse d'une étreinte.
Décevant, avec son sourire gentil tendu idem pour tout l'monde. Idiote. On s'imagine toujours soi-même valant le coup. Mais non, je ne suis qu'un petit piéton sur le plateau de jeu des dames. Quadrillage connu noir et blanc des échecs. Et me voici idiotement déchantant, déçue d'être indemnisée, d'être une parmi-d'autres, indemnisée d'un sourire, rien qui compte.
... .... Quelques empans de pages plus loin, les lignes se redressent et s'ourlent d'incongrues et fredonnantes fioritures, arborant des courbes de mots comme foulards de soie.
J'aime mieux dire : quand bien même. Je me raisonne. Ce n'était qu'une bête note de musique, hampe en bas, peu importe noire ou blanche. Affaire classée. Étonnée de mon insouciance devant ce bleu revers, à peine de retour à la maison, je me mets à chanter à pleine voix. Inexplicablement chantant bien plus libre dans les espaces explorés avec la prof, dans les aigus désormais simplifiés, en voie de l'être.
Rév-s-olution : que chaque déconvenue soit occasion d'enrichir mon chant d'un timbre plus vrai de tristesse et de joie, soit occasion de danser encore plus entière, de mettre le chagrin dans la danse comme cœur de notre condition, qui par le geste justement se transcende. Chaque regard décliné, chaque no grazie, chaque prise de conscience que je ne suis pas spécialement du tout spéciale, comme l'élan pour ouvrir en moi, en ma bouche (écrin tessiturant les boléros et les valses) et en mon corps entier, des espaces d'humanité. Voilà un vrai beau rempart contre la mesquine jalousie. Simplement les ignorer, les belles, les désirables, sans méchanceté, mais simplement me dire que je ne suis pas dans la même cour, que je ne me battrai pas pour être aimée, que je préfère gravir en moi, escalader autre chose, grimper sur mes peurs et chanter la nostalgie qui agrippe tout le monde. Apaisement.
Transforme, petite, la tristesse en air Et change le chagrin en vibration Échange des rythmes contre les blancs, Les lacunes, les abandons. Chaque déconvenue accroît ton chant.
.... Cette nuit même (y voir ou pas un effet), amour très grand pour E, sentiment qu'il fallait simplement mieux écouter en soi. Douceur d'être à ses côtés pour préparer les crevettes grésillant d'or sur la poêle. Douceur d'être tout contre lui là l'écoutant jouer sa nouvelle guitare en cèdre ou épicéa, légère légère, avec des morceaux glanés en musique ancienne, et je me suis mise dans son dos, mains sur son dos pour sentir vibrer, et participer tout comme.
Plus tard j'avise dans sa chambre qu'il avait mis mes cartes postales de l'an passé, bien visibles au regard. J'en suis touchée jusqu'au dedans (ai-je un dedans, moi papillon fou, échappée vive d'une chrysalide, moi écumant la superficialité ?). Il les a dans son horizon, à son bureau. Douceur aussi l'amour, son corps qui sent si bon. Et sa main la nuit qu'il me prend.
... Ceci nous mène à mai. Une gare, un compte ouvert, une après-midi de sucre et de pistache, une deux trois lettres enfermant les prénoms chers. Un appétit du chant pour échapper aux trop grandes mesquineries de soi. Je retisse ces semblants d'histoire sous les tardives giboulées de pluie, réfugiée de l'autre côté d'une vitre à déguster des coussins de pâte de riz.
Sont-elles autres, ces historiettes, à distance de mois d'hiver aux joues pâles, et surtout recousues autrement ? Il n'est pas de réponse… restons-en aux enluminures. Bouts de soi historiés. Il est déjà tard. Le jour en moi déjà me ruisselle. Je referme le catalogue des pensées mauves.
Encore humide, lui, le mois de mai perle aux vitres.
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