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Sentimental/Romanesque
SQUEEN : Poupées d'argile
 Publié le 07/04/18  -  8 commentaires  -  22696 caractères  -  81 lectures    Autres textes du même auteur

Cette nuit résignée, parfumée, complice de cette brise légère caressante, qui me chuchote – je l’entends encore : « Toi, tu ne peux rien, lui il peut tout. Tu n’es qu’un corps à disposition, et n’essaye pas de te défendre, tu le sais bien on te l’a assez répété: tu ne pourras jamais rien y faire ».


Poupées d'argile


Il pleut. J’attends. Caro est allée pisser derrière une palissade dans un chantier abandonné. Toutes les deux nous partons pour Londres, nous devons rejoindre Ostende et prendre le bateau pour Douvres. On a un peu d’argent : ma mère a complété nos économies. Londres, on y pensait depuis des années, ça va être génial. J’ai enfin réussi à décider mes parents. Tout ce qu’on aime en musique, en fringues, vient de Londres. J’attends, impatiente que l’aventure commence, le pouce tendu.

Ce n’est pas la première fois que je fais du stop et en général la pluie ça aide. Comme pour me donner raison, une voiture s’arrête le long du trottoir. Le conducteur a la cinquantaine, il est flamand et s’exprime en français avec un fort accent guttural, Caro qui déboule en refermant son pantalon le surprend, il pensait que j’étais seule. Il nous annonce qu’il peut nous conduire jusqu’à Ostende, on est ravies, quoiqu’un peu mal à l’aise : ce n’est pas le genre de mec cool qui s’arrête pour des auto-stoppeuses surtout fringuées comme on l’est. C’est plutôt le style de costard-cravate qui nous laisserait crever sous la pluie. Mais justement : il pleut, on ne va pas faire les difficiles.


Caro alors qu’elle est plus petite que moi s’assoit à l’avant. Ça sent le neuf et le cuir, c’est un coupé, plutôt chic genre « full option », moi je monte à l’arrière qui, bien que pourvu de portières, est très exigu et j’ai un peu de mal à y faire entrer tout mon corps. J’ai grandi trop vite et je ne suis pas encore tout à fait habituée à mes nouvelles dimensions. Je suis un peu embêtée de mouiller le cuir, mais bon, il devait bien se douter qu’on ne serait pas sèches. Subitement la pluie s’arrête, rapidement remplacée par un soleil radieux et tout à coup ça fait très départ en vacances en famille.

J’adore ça moi, les départs en vacances ! Le chauffeur, qui se la joue, appuie d’un doigt faussement distrait sur une touche du tableau de bord et le toit s’ouvre. Pendant quelques minutes je suis heureuse, ce voyage commence bien et je me dis qu’on a une foutue chance. Sur l’autoroute, je déchante : l’homme commence à débiter des histoires sexuelles. Au début nous on le prend pas au sérieux, on pense que c’est de l’humour. Mais il ne fait pas trop dans le sous-entendu ou la subtilité, plutôt dans le très explicite, le lourd, le bien dégueu. La gêne fait place à la peur. Il nous fait des propositions sexuelles, nous propose de l’accompagner dans une chambre d’hôtel… Caro et moi on échange des regards d’incompréhensions paniquées : on veut sortir de cette voiture ! Et puis il pose la main sur le genou de Caro, et commence carrément à la tripoter, Caro repousse sa main, se recroqueville contre la portière et lui dit que : non, on n’est pas intéressées, on veut juste aller à Ostende pour prendre le bateau. Pour un instant on redevient des toutes petites filles, insistant pour qu’on s’arrête, suppliant presque. Il réitère ses propositions, se fâche, mais à notre grand soulagement, il finit par stopper le véhicule sur une aire d’autoroute, Caro s’éjecte rapidement avec son sac, mais avant que je puisse, moi aussi, ouvrir la portière et m’extirper, l’homme active le verrouillage central et redémarre en trombe.

Caro me regarde partir sans comprendre pendant que je continue à manipuler inutilement la poignée. Je suis terrorisée, pourtant c’est avec un calme olympien que je demande à plusieurs reprises au conducteur de me laisser descendre. Évidemment, il refuse. Et pendant quelques dizaines de kilomètres interminables, j’imagine toutes les choses inimaginables qu’il va me faire si je ne trouve pas de solution.


Il gare la voiture tout au fond de l’aire de repos suivante, nous sommes seuls dans cette partie du parking, coupés du monde par des arbres. Là, il essaie de m’attraper pour me faire passer devant, en passant le bras à l’arrière, il agrippe mon T-shirt qui se déchire. Je répète inlassablement : « Laissez-moi descendre, laissez-moi descendre » d’un ton grave comme je le ferais d’un mantra ou d’une prière au dieu des filles en mauvaise posture, j’y mets toute ma conviction, ça n’a pas l’air de l’impressionner et ça ne provoque aucune intervention divine. Je ne vois qu’une issue : le toit ouvrant et je parviens sans trop de difficulté à me hisser sur le dossier des sièges avant et à m’extraire en partie de la voiture. Mon corps se déplie avec satisfaction et récupère son amplitude. Je me mets à hurler, tout en repoussant mon agresseur avec mes pieds chaussés de grosses chaussures masculines type armée, je suis sûre de lui faire mal. L’homme est maintenant très énervé, il tente de me faire revenir dans le véhicule en me tirant par les jambes, mais je suis solidement assise sur le toit et je prends appui et écrase tout ce que rencontre mes pieds : visage, épaules, appuie-têtes, je ne fais plus la différence entre le vivant et l’inerte, tout m’est utile pour me redresser et essayer de sauter à bas du toit. Sans doute finit-il par prendre peur, malgré les arbres, on peut nous voir de l’autoroute. Et puis je continue à taper, à pousser de toutes mes forces sur mes pieds, je veux faire mal. C’est finalement en criant et en m’insultant : « Connasse, salope, casse-toi ! Hoere* ! Pute ! » qu’il me lâche la jambe, j’ai dû lui faire très mal. Je saute et atterris violemment sur le bitume m’écorchant le genou, je me redresse, la voiture démarre, je hurle furieusement : le sac, rendez-moi mon sac ! Il le jette hors du véhicule, reprend sa route et disparaît.

Le sac s’ouvre à moitié et mes affaires s’étalent sur le sol. J’ai du mal à reprendre mon souffle, je me sens grotesque le T-shirt déchiré, ramassant maladroitement mes vêtements pour les bourrer rageusement dans mon sac. Tout ça a été très vite. Je n’ai pas eu le temps de réaliser. Sur ce bord d’autoroute je commence à me calmer et à prendre conscience de ce qui vient de se passer. De ce que j’ai risqué, je tremble, je suis en sueur, mes oreilles grésillent et mes gestes sont embarrassés comme si l’air autour de moi avait gagné en densité. Cet effet pesant et ouateux ne dure pas. Et j’assimile vraiment ce qui m’est arrivé, cette prise de conscience brutale laisse place progressivement à l’histoire telle que peut-être je la raconterai : je ne me suis pas laissée faire, je lui ai balancé les godasses dans la gueule à ce connard… Sortie par le toit ! Je suis sortie par le toit ! Je me rends compte que je crie, je suis déchaînée… Je déambule frénétique sur ce parking et je hurle « JE M’EN SUIS SORTIE ». Mes cris n’ameutent personne. Je ris. Je ne savais pas que j’étais capable de faire ça ! Je me sens puissante. Et fière. Et vivante.


L’exaltation retombe. Je m’y prends comment maintenant pour retrouver Caro ? J’ai besoin de m’asseoir et j’échoue sur un des plots de béton qui délimitent le parking. Je n’ai pas du tout envie de refaire du stop, toute seule en plus, de toute façon ici, ce n’est pas vraiment possible. J’essaie de me désénerver le sac posé entre mes jambes qui, agitées de soubresauts, sont incontrôlables. Je n’ai pas trop le temps de me poser des questions existentielles sur mon espérance de vie si j’opte pour la marche à pieds sur la bande d’arrêt d’urgence… Un break blanc vient se ranger devant moi et Caro en surgit :


– Ça va ? T’as rien ?

– Oui. Non, tout va bien, je lui réponds.


Je me relève rapidement et m’installe dans la voiture, bêtement rassurée par la présence d’un siège pour enfant à mes côtés. Le conducteur, que je salue vaguement, est plutôt jeune et il n’en mène pas large. Je me rappelle qu’on est habillées, maquillées et coiffées de manière pas trop conforme – on va à Londres après tout – et en plus de mon look, mon T-shirt est déchiré laissant entrevoir mon soutien-gorge chaque fois que ma veste en cuir s’ouvre. Il a l’air extrêmement soulagé quand Caro lui demande de nous laisser à la prochaine station-service.

On n’a pas trop le temps ni l’envie de faire connaissance, et pendant ce trajet silencieux je me fais le film rassurant de cette petite famille certainement idéale : Papa, Maman, Bébé et j’ajoute un chien noir à longs poils et à queue frétillante. Et un chat dans un panier, un gros chat roux et ronronnant pour équilibrer – j’aime beaucoup les chats – et putain qu’est-ce qu’ils sont beaux tous et heureux dans leur petite maison blanche aux fenêtres fleuries derrière ce portail en bois qui donne dans ce grand et beau jardin plein de recoins sombres, de taches de lumière vive, d’arbres attendant les rires, les jeux, les cabanes et les balançoires qui ne manqueront pas de les envahir bientôt quand Bébé aura grandi et que d’autres bébés, aussi parfaits et gentils que lui, viendront, c’est sûr, compléter ce tableau. J’aurais pu continuer pendant des heures, je suis très douée pour imaginer la vie idyllique des autres mais je suis ramenée à la mienne de vie, beaucoup moins réjouissante, quand le break se déporte sur la droite, ralentit et s’engage dans l’aire de service. Arrivés devant la cafétéria, notre chauffeur a la bonne idée de s’arrêter, j’ai un moment de panique en actionnant la poignée : celle-ci ne m’obéit pas. Il s’excuse et, je l’entends à peine, me parle de sécurité enfants. Caro ouvre la portière de l’extérieur et me libère. Il nous souhaite bonne chance, et visiblement heureux de nous débarquer, il repart illico.


Attablée devant un soda, Caro me raconte ce que j’ai raté : J’ai eu très peur sur l’aire d’autoroute, j’étais paniquée, alors j’ai arrêté une voiture : je me suis mise carrément devant ! T’aurais dû voir ça Chloé : carrément devant ! J’ai expliqué au chauffeur : « Ma copine, elle est restée dans la voiture il faut la retrouver. Moi j’ai pu descendre, mais ce taré psychopathe : il l’a gardée. Il l’a enlevée ; il va la violer ! Ou la tuer ! Ou les deux ! »

Le gars qui conduisait la voiture, à mon avis, il n’a pas dû tout comprendre, mais Caro, malgré son accoutrement gothique, yeux bleus, cheveux blonds et sourire d’ange peut être très convaincante. Et elle ne lui a pas laissé le choix : la moitié du corps dans l’habitacle, tenant la portière grande ouverte. Je souris imaginant Caro qui a toujours l’air d’engueuler les gens quand elle leur parle, le gars il a dû se sentir franchement agressé. Il l’a laissée monter – je tremblais Chloé ! Je ne pouvais pas m’empêcher de trembler – et ils ont repris l’autoroute à ma recherche.

Je l’écoute de moins en moins : trop d’adrénaline pour me concentrer sur ce qu’elle dit. Je regarde mon verre, je n’arrive pas à boire, pourtant j’ai la bouche sèche. Je ne dis rien, Caro a l’habitude : je n’ai jamais « su » parler. Je reviens petit à petit à la réalité de notre situation, on ne peut pas faire de stop sur l’autoroute : on va devoir demander aux personnes qui s’arrêtent ici si elles peuvent nous emmener. Le côté positif c’est qu’on va pouvoir les choisir selon nos critères. En tout cas, hors de question de téléphoner à nos parents. Caro va chercher des couteaux dans les paniers couverts du self, m’en tend un et cache le deuxième dans sa chaussette avec un regard sérieux : au cas où ! Je le range dans ma poche pour lui faire plaisir, mais je vois pas trop ce qu’un couteau de cantine tout émoussé pourrait changer à notre sort si on se fait enlever une deuxième fois. Décidément notre voyage commence bien.


Tout à coup, je suis prise de nausée, je me précipite aux toilettes. Heureusement, il n’y a pas grand monde en ce début de soirée, je m’écroule devant la cuvette, et je vomis avec de petits hoquets amers et violents qui me laissent vide et épuisée, je me glisse sur le carrelage et m’adosse à la porte. Caro inquiète m’a rejointe :


– Chloé t’es là ?


Je reprends mon souffle :


– Je suis ici Caro, ça va, laisse-moi quelques minutes. J’arrive… Je te rejoins dehors.


Je change de T-shirt. Je me rince la bouche et le visage, accrochée au lavabo je souris piteusement à mon reflet dans le miroir, mes yeux sont injectés de sang : j’ai vraiment l’air d’une revenante. Subitement une odeur agréable d’herbe coupée envahit l’air. Je sors, encore étourdie, traînant mon sac, rejoindre Caro. Ce parfum me poursuit et s’intensifie : je ne l’avais pas remarqué tout à l’heure, mais il imprègne tout.

Caro est dehors, elle essaie de repérer les voitures qui pourraient convenir, le tri est sévère, nos exigences sont sans concession : des conductrices sans enfants (on veut du calme), il n’y en a pas beaucoup… Quel monde de merde ! Toutes les deux nous avons perdu notre merveilleux enthousiasme, notre superbe arrogance, je me sens minable et je renifle toujours cette entêtante odeur d’herbe humide.


– Caro, tu la sens cette odeur ?

– Non, j’sens rien.

– Non ? OK.

– Tu déconnes Chloé ! T’es sûre que ça va ? C’est quoi cette histoire d’odeur ?

– Rien… Je sais bien, tu peux pas la sentir… dis-je, plus pour moi que pour elle.


Oui, je sais, elle est là pour moi, elle est en moi, elle me colle, me poursuit, je sais bien à quoi elle veut me ramener cette foutue odeur. Et, dans cette station essence s’illuminant tout à coup bruyamment avec le coucher de soleil en arrière-plan décoratif, je me dirige vacillante comme en transe, suivie de près par Caro intriguée, vers un carré d’herbe posé là comme par inadvertance, sans doute oublié, ou peut-être laissé comme un vestige, une trace incongrue mais réelle d’un temps, certainement révolu à jamais, où l’herbe poussait haute et libre un peu partout. Il y eut, même ici, de la terre vivante et fertile ! Simulacre de jardin, cette petite pelouse malingre à l’air sale, entourée de béton, d’asphalte, de véhicules ; balisée de poubelles débordantes, elle est toute rabougrie, comme honteuse : je me sens triste pour elle, je pense qu’elle préférerait disparaître totalement plutôt que d’être maltraitée de la sorte, exhibée, utilisée comme faire-valoir, maintenue artificiellement en vie.


Mon délire olfactif s’intensifie et me ramène à cette splendide journée d’enfance, où les doigts dans la terre meuble et élastique du jardin je créais de magnifiques petites figurines d’argile qui, sublimes et fragiles poupées de terre, séchaient au soleil, la sensualité de cette matière brute et lisse me revient, ces sensations d’allégresses puériles affleurent, agréables, mais ce souvenir s’altère, se mêle comme chaque fois et finit par se faire manger par l’autre, le sombre, le mauvais celui de cette nuit dangereuse, malfaisante et odieuse. Cette nuit au parfum d’herbe, cette nuit résignée, et complice qui m’a chuchoté – je l’entends encore : « Toi, tu ne peux rien, lui il peut tout. Tu n’es qu’un corps disponible, et n’essaye pas de te défendre, tu le sais : tu ne pourras jamais rien y faire ».

Ces deux moments de ma vie partagent le même parfum pour toujours. Réunis et indissociables.


Un banc, je m’écroule, Caro à mes côtés. Et là je n’ai plus le choix, je me laisse envahir par cette obscurité tenace et poisseuse, ces émotions enfouies, cette histoire jamais racontée, toujours là, en moi. Et je parle, pas vraiment à Caro. À personne, à moi et au monde entier. Je dis pour la première fois ce qui m’est arrivé cette nuit d’il y a quelques années, j’expulse ce truc informe, hideux, boule de ronces dérangeante restée trop longtemps coincée dans ma gorge. Je n’ai jamais pu l’appeler viol. Trop lourd, trop la honte. À partir d’aujourd’hui, je le nommerai ; c’est douloureux mais c’est une douleur qui fait du bien, comme quand on s’enlève une écharde plantée bien profond dans le talon, qu’un chien arrête de vous mordre, ou qu’on se remboîte une épaule déboîtée. En pire.

Caro écoute silencieuse la tête baissée.


C’était il y a trois ans, et je parle vite tout d’une traite, je suis allongée par terre, sur l’herbe humide juste à côté du trottoir. Je rentre de soirée. J’ai fait le mur. Il doit être un peu plus de minuit, j’ai un peu bu. Je regarde fixement le ciel nuageux, gris, sans intérêt. Un homme s’agite sur moi, il a des gestes rapides et nerveux. Il tente de me soulever le pull, il me baisse le pantalon, ce n’est pas facile ; pourtant je me laisse faire. Il s’acharne, je suis très habillée, il fait froid. Je ne sais absolument pas qui est cet homme, il m’a simplement attrapée par derrière, par l’épaule, puis poussée à terre, je suis tombée sur le dos. Le choc a été atténué par la végétation et l’alcool. Aucune parole, rien n’a été dit. Je n’ai pas eu peur. J’attends. Et je regarde le ciel. Je m’efforce de ne rien ressentir, juste le gazon sous les doigts. Je ferme les yeux et me concentre sur ma respiration, l’air sent bon l’herbe humide. J’aime beaucoup cette odeur. Il arrive à me pénétrer finalement. Plusieurs fois il me secoue avec force, énervé. Il n’a pas parlé encore moins crié. Il a peur d’attirer l’attention. Je n’ai pas réagi et il n’a pas eu l’air d’apprécier que je ne bouge pas. Il aurait préféré que je me défende. Ou que je l’aide. Mon indifférence ne lui a pas plu. Je me rappelle bien, Caro, comment il est parti en grommelant et en titubant, sans doute ivre. Derrière le parfum familier, profond et végétal, de la terre, derrière son odeur d’homme-animal, j’ai reconnu celle perverse de l’alcool.


Je me remets debout, ça tourne un peu. Je respire à fond plusieurs fois, l’air a retrouvé sa pestilence initiale, il est chargé maintenant de l’odeur conforme, rassurante et lourde des gaz d’échappement : tout va bien. Je me sens sale et j’ai envie de me laver. Je regarde Caro, les larmes sur son visage durci, impitoyable. Moi, je me suis délestée d’un poids – du poids de ce corps violent et lourd, tellement lourd quand il s’est enfoncé profond dans le mien, tellement lourd qu’il y a laissé son empreinte immonde comme dans de la terre glaise – et putain, ça fait du bien. Le viol a été dit, je l’ai « sorti », il n’est plus en moi, je le sens encore pourtant. Je ferme les yeux et j’écoute les craquements que fait ma carapace et je me dis que ces grincements sont bizarrement identiques qu’elle se renforce ou qu’elle disparaisse.


– Allez Caro, faut qu’on bouge !


Et j’ai l’impression étrange d’être sa grande sœur ou sa mère, en tout cas plus vieille de quelques milliers d’années.

On bouge, on trouve une chauffeuse allemande qui fait le voyage jusqu’à Leeds, qui peut nous déposer à l’embarquement et qui est plutôt contente d’avoir de la compagnie. Elle va vite être déçue, car Caro et moi on est comme éteintes, on n’arrive pas à récupérer notre emballement, on ne se regarde même plus. C’est bizarre, j’ai l’impression que cela ne sera plus jamais comme avant, je ne sais pas si ce sera mieux ou moins bien ; ce ne sera plus pareil, c’est tout. On reste chacune dans notre bulle, répondant laconiquement au français laborieux de Greta – bordel ! Cet accent guttural ! – qui doit regretter de nous avoir embarquées dans son camion. Caro essaie d’être sympa et de participer à ses tentatives de conversation mais faute d’entrain elles s’essoufflent d’elles-mêmes. Caro finit par abandonner et moi par m’assoupir sur mon sac, bercée par la route.


Arrivées à Ostende, il fait nuit. On a acheté nos billets pour le ferry et on est à la douane. Je pensais que ça n’existait plus les frontières. Le douanier regarde nos cartes d’identité, il dit à Caro OK toi tu peux y aller, mais toi, fait-il en me rendant ma carte, il te faut une autorisation parentale, tu n’as pas dix-huit ans.

Bordel ! Pas ça !…


– Mes parents, enfin ma mère, est tout à fait d’accord, je lui dis au douanier. Je n’étais pas au courant pour cette autorisation et j’aurai dix-huit ans dans quatre mois.


Rien n’y fait, j’ai envie de pleurer. Il nous amène dans un petit bureau gris, il est d’accord pour appeler chez moi. Il essaie et réessaie plusieurs fois : personne ne répond. Personne. Je maudis ma mère et son sommeil alourdi par les somnifères. Je regarde longuement cette foutue lune rousse qui me nargue, encadrée par la fenêtre. Je n’irai pas à Londres en tout cas pas cette fois. Caro m'observe, son billet à la main elle hésite :


– Vas-y, je lui dis… – Prends-le ce foutu bateau – et profites-en pour nous deux !


Et son barda sur l’épaule, elle y va le pas lourd, sans se retourner, me laissant dans ce bureau déprimant.

C’est là que, la tête posée sur mes bras repliés, à moitié endormie, sur le bureau métallique, le douanier me laisse attendre le matin pour me rendre à la gare où j’achèterai mon billet retour avec une partie de cet argent qui aurait dû servir à m’acheter des fringues, des disques ou des fish and chips enfin plein de toutes ces choses exceptionnelles et super géniales, ces choses qu’on ne trouve qu’à Londres et dont Caro et moi avions fait gaiement et pendant des heures la liste changeante et surtout non contraignante. J’évite de penser à Caro, je me dis juste qu’elle a bien fait d’y aller et aussi je suis désolée pour elle parce que je sais qu’elle va le regretter longtemps, qu’elle le regrette peut-être déjà, et que ça va lui pourrir le week-end.


Dans le train, épuisée je me rends compte que j’ai mal partout, en plus des courbatures j’éprouve un énorme sentiment de gâchis. Alors que le soleil se lève gentiment sur ce paysage plat, aussi plat que ma joie de vivre, je me demande pourquoi je ne me suis pas défendue cette foutue nuit d’il y a trois ans, pourquoi je me suis laissée faire, pourquoi je me suis laissée violer ? Et la tête contre la vitre, dans un demi-sommeil rempli d’idées cauchemardesques et hallucinées, rythmé par le mouvement du train je me rejoue la scène telle qu’elle aurait dû se passer. Et calmement, délicieusement je me réécris l’histoire : la surprise dans le regard incrédule de mon agresseur quand je me suis retournée et défendue. Quand d’une poussée des deux mains bien à plat sur son torse je l’ai mis à terre, qu’il s’est écroulé lamentablement, qu’il s’est étalé impuissant dans l’herbe. Et moi, je me vois lui flanquer des coups de pied qui lui éclatent la gueule, les dents, je le roue de coups alors qu’il essaie en vain de se protéger la tête et le sexe, qu’il me supplie d’arrêter : pleurant, s’excusant, m’implorant… Et moi, debout, immense, je frappe, je frappe sans m’arrêter de toutes mes forces avec mes « Doc Martens » je vise le ventre, le visage et je contemple fascinée le sang qui lui sort du nez, qui lui coule de la bouche et colore l’herbe, ce filet rouge vif qui dégouline et se fait absorber tout doucement par la terre, et je souris. Je souris et je ne ressens aucune pitié, aucune pitié…



* Pute

___________________________________________

Cette nouvelle fait partie d'une série à épisodes indépendants.



 
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   vb   
12/3/2018
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,

Quand je lis une nouvelle, je l'imprime d'abord puis souligne soigneusement tout ce que je n'aime pas. Et, ici, je n'ai rien souligné. Ou même si : j'ai souligné "j'ai un moment de panique" parce que c'était bien vu, un bon rappel à l'épisode précédent. J'ai aussi aimé "boule de ronces" que j'ai trouvée une belle image. Et pui aussi "En pire" qui est une belle fin au paragraphe. Avoir mis "su" entre guillemet m'a fait sourire. (J'ai consulté le cnrtl et les dictionnaires de belgicismes et ne suis pas toujours bien sûr de moi.)

Un seul bémol: "cette petite famille". Je n'avais pas tout de suite compris que cela se raportait au second conducteur. J'avais cru qu'on parlait du premier.

Donc j'ai aimé avec passion cette histoire d'une Chloé de plus qui se fait violer sur un trottoir "enherbé" mais qui m'a l'air bien différente de celle des Hautes-Pyrénnées qui soupait le soir d'un dîner. Mais bon, blague à part, j'ai trouvé ce texte riche en rebondissements très agréable à lire. Non seulement d'être plein d'action il pose un regard intelligent sur la problématique de la question féminine. Faut-il interdire aux femmes et surtout aux jeunes filles séduisantes de faire de l'autostop ou de se promener tard le soir? Je suis d'avis que non. Mais le texte montre bien les limites et les dangers de cette liberté.

J'ai aussi bien aimé la fin amère de cette histoire. Elle m'a fait pensé à la fin de Before Sunrise où Julie Delpy quitte Vienne en train. Les paysages plats des Flandres vus du train ont quelque chose de triste de nostalgique (d'aussi plat que sa joie de vivre) qui correspond bien ici à l'état d'esprit de Chloé.

   hersen   
21/3/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Le § « c'était il y a trois ans... » nous ramène à une autre nouvelle de l'auteure. Je pense qu'il faut se rappeler qu'à l'époque où se passe cette histoire, il y a trois ans donc, la narratrice, après l'agression rappelée ici n'était pas sûre d'avoir été violée ; il a fallu cette agression en stop pour que tout ressurgisse et qu'un clapet saute. La narratrice comprend à ce moment, qu'il y avait bien eu viol, qu'elle avait alors refoulé.Elle sent encore l'odeur de l'herbe sur laquelle s'était passée l'agression.

De ce point de vue, l'histoire est vraiment bien menée. Ces deux auto stoppeuses un peu barges, inconscientes et idéalistes, nous emmènent dans leur aventure qui sonne très vrai.

Mais, malgré une très bonne narration, il est impératif de comprendre son comportement d'il y a trois pour que sa réaction, violente, fasse sens. Dans un sens, c'est un peu un reproche que je fais, car qui n'y a pas accès va moins comprendre sa réaction forte.

   Hananke   
7/4/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour

Cette bonne nouvelle illustre parfaitement la confrontation
des rêves à la réalité. Une triste réalité qui fait resurgir des souvenirs
enfouis profondément mais toujours susceptibles d'affleurer.
Qui n' a jamais rêvé de départ pour l'Angleterre ou ailleurs
dans sa jeunesse. Partir ! partir ! N'importe où mais partir.
L'ensemble est bien décrit, aussi bien dans les esprits que dans
la dure réalité terrestre.
Il y a plein de choses auxquelles on ne pense pas et l'envie de partir
est tellement forte qu'elle éteint toutes les difficultés mais voilà
beaucoup de détails oubliés réapparaissent comme par enchantement
pour redevenir de simples évidences.

   plumette   
8/4/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour SQUEEN
Quelle énergie cette Chloé!
le récit de ses moments de vie est toujours aussi prenant.
cette histoire là pourrait être glauque mais votre talent narratif en fait une sorte d'épopée.
C'est très réussi d'avoir glissé ce souvenir olfactif qui se rapporte à deux évènements si différents dans leur tonalité émotionnelle.
Je suis contente de cet épisode qui donne un nouvel éclairage à celui qui a démarré la série. Chloé s'en veut aujourd'hui de sa passivité d'il y a trois ans, et contre ce psychopathe , elle prend une sacrée revanche.
Tout sonne juste, cet "après-coup " où elle tremble puis a un véritable malaise, et puis cette déception de ne pouvoir partir en Angleterre qu'elle transcende en se refaisant le film d'il y a trois ans avec un nouveau scénario.

a bientôt, de vous relire

Plumette

   Jean-Claude   
12/4/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Squeen,
Beaucoup de choses dans ce feuilleté de tranches de vie bien mené.
Il ne se trouve que j'aimé et que, du coup, j'ai pas grand-chose à dire. Mais il faut aussi le dire, non ?
Je trouve juste que la dimension émotionnelle n'est pas assez forte, ou pas assez convaincante, mais c'est assez subjectif (je me demande si la forme y est pour quelque chose mais n'en suis pas certain).
Au plaisir de vous (re)lire
JC

   Cat   
18/4/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour SQUEEN,

Cette nouvelle, via la bonne odeur de l'herbe verte mouillée – excellent fil bien utilisé, soit dit au passage, qui relie le présent au passé avec une belle inspiration - me ramène vers une autre de tes nouvelles et l'histoire du viol.

Ce viol qui prend ici toute sa dimension. Certainement parce que cet épisode de l'auto-stop est superbement narré. C'est vivant à souhait, tout sonne juste. On panique avec Chloé, on jubile à coups de ses Doc Martens dans la voiture, on est malade avec elle en réalisant ce à quoi elle a échappée, on revit l'agression, on refait l'histoire en laissant exploser sa rage...

Bref, j'ai beaucoup aimé cet opus. J'attends donc le prochain avec impatience.

Merci


Cat

EDIT : je viens de lire les autres commentaires, et je ne suis pas de l'avis de vb, comme quoi l'auto-stop est une affaire de liberté féminine. L'auto-stop est dangereux pour tout le monde, hommes, femmes, pour tous ceux qui en font et pour tous ceux qui font monter dans leur véhicule des personnes qu'ils ne connaissent pas. Même si l'idée de ce partage est séduisante, il faut beaucoup d'inconscience pour le pratiquer, et ce, aujourd'hui comme hier.

   SQUEEN   
19/4/2018

   Donaldo75   
10/5/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour SQUEEN,

Voici un texte prenant.

Je me souviens du précédent avec la même héroïne, Chloé, où l'ambiance était déjà très forte. Ici, c'est encore le cas, le lecteur se plonge dans le monde de l'adolescence, dans un contexte où la rébellion se décline en musique, en vêtements, en symboles.

Le drame est en deux temps: le présent, la tentative de viol, et le passé, le souvenir refoulé du viol de Chloé. Cette approche narrative est réaliste pour le lecteur qui ne la voit pas venir. C'est ce qui rend la nouvelle intéressante.

La fin est également bien vue. Violente.

Bravo !

Donaldo


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