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Policier/Noir/Thriller
Stephane : Élément terre, mon cher Watson !
 Publié le 21/09/20  -  5 commentaires  -  30271 caractères  -  51 lectures    Autres textes du même auteur


Élément terre, mon cher Watson !


— Alors, comment avez-vous fait ? demanda Watson avec impatience.


Cloué au lit depuis deux jours après s’être cassé la jambe en poursuivant un malandrin qui avait réussi à lui arracher sa montre de gousset en or jaune de chez Harrison, il se demandait comment Sherlock Holmes, son meilleur ami, s’y était pris pour mettre la main en si peu de temps sur le mystérieux tueur à la motte.

Surnommé ainsi à cause d’une portion de terre enfoncée dans la gorge de ses victimes jusqu’à les étouffer sans autre forme de procès, le tueur en était à son troisième meurtre lorsque Lord Waterfield, notable de la ville de Sheffield, exigea la venue du célèbre détective afin de mettre un terme à une série de crimes dont le comté du Yorkshire se serait bien passé.


— J’espère que cette jambe ne vous fait pas trop souffrir, mon cher Watson, répondit l’intéressé tout en faisant mine de porter une pipe à sa bouche.


Il prit la seule chaise présente dans la chambre tout en retirant son deerstalker pour le déposer au pied du lit. Sur quoi il se pencha pour examiner le plâtre.


— Disons que la morphine fait son effet. Après tout, le pire est passé et il ne me reste plus qu’à attendre… Mais je meurs d’impatience de vous entendre, alors racontez-moi, cher ami, avant que je ne m’endorme du sommeil du juste.


Sherlock Holmes soupira avant de déclarer : « C’est du travail d’orfèvre !... »


— Hein ?! Quoi donc, s’exclama Watson un peu déconcerté.

— Le plâtre, voyons, ce chirurgien est un véritable artiste.

— Mon Dieu oui ! Mais me voilà cloué ici à attendre que vous vous décidiez enfin à me narrer votre aventure.

— Soit, mais ce n’était après tout qu’une question de logique…

— Sans doute, mais dites-moi donc, Sherlock, dites-moi donc !

— Bien, alors commençons par ce que nous savons déjà, dit-il, à savoir le lieu où les victimes ont été retrouvées…

— L’un dans la vallée de Loxley, située à proximité de Sheffield, l’interrompit Watson, les deux autres à l’entrée de la ville.


Le visage de Sherlock s’éclaircit un peu avant de s’assombrir, en proie à une intense réflexion.


— C’est exact, et savez-vous quel est le point commun des lieux où se trouvaient les corps ?

— Pas que je sache, répondit Watson avec intérêt.


Sherlock se pencha vers son vieil ami, lui susurrant presque à l’oreille :


— Sur le trajet exact de l’inondation de la vallée de Loxley et du centre de Sheffield, provoquée par la rupture du barrage de Dale Dyke le 11 mars 1864…


« … Construit pour alimenter en eau la ville située à treize kilomètres en contrebas, le réservoir en remblai se rompit peu avant minuit, déversant trois millions de mètres cubes d’eau qui envahirent la vallée de Loxley puis Sheffield, causant la mort d’environ deux cent quarante personnes en détruisant plus de cent maisons et quinze ponts.

« La relation entre cet événement tragique provient de la disposition des corps qui, comme je l’ai déjà souligné, se trouvaient dans l’alignement exact du trajet de ce terrible drame.

« Comme vous le disiez, le premier corps a été retrouvé dans la vallée de Loxley. Le pauvre homme gisait sur le dos, les bras en croix, la tête dirigée vers le lieu du barrage, les cheveux gominés coiffés pour former une sorte de pointe, comme celle d’une flèche destinée à nous orienter dans la direction voulue. Ainsi, l’assassin cherchait-il à se faire prendre, ou bien cherchait-il tout simplement à nous orienter sur une fausse piste grâce à une mise en scène savamment orchestrée ? Une question pour le moins troublante…

« Le second corps, retrouvé à l’entrée de la ville, se trouvait lui aussi sur le dos, la tête dirigée vers l’endroit de celui retrouvé en amont. L’homme, grand et mince (plus d’un mètre quatre-vingt-cinq) se tenait droit comme un i, les bras alignés le long du corps, formant une sorte de « tube » sensé représenter la seconde partie de la flèche.

« La troisième victime (toujours un homme), gisait également sur le dos, les jambes écartées, à l’image de l’encoche d’une flèche, à près de cent mètres du second corps, venant ainsi compléter le tableau.

« J’entrepris d’examiner les corps avec minutie et ne constatait aucune marque quelconque susceptible de me fournir un éclaircissement sur le mode opératoire… mis à part une motte de terre introduite dans la bouche des victimes. Une mort horrible qui se révéla plus intéressante que je ne m’y attendais…

« Suite à un examen minutieux de la motte, je découvris un minuscule morceau de papier ainsi qu’une sorte de fil ressemblant à un cheveu, sans pouvoir distinguer s’il s’agissait de celui d’un homme ou d’une femme. Cependant la longueur semblait mieux correspondre à celui d’une femme, à moins que l’assassin n’ait les cheveux longs, ce qui restait une possibilité…

« Une chose était sûre : les cheveux retrouvés à l’intérieur des cadavres étaient d’un noir intense, donc soit le tueur avait les cheveux noirs, soit il portait une perruque, ce qui ne semblait pas coller avec le désir qu’avait celui-ci de vouloir se faire prendre en laissant traîner des indices.

« En dépliant les morceaux de papier, je découvris les lettres « A, B et I » respectivement réparties dans les corps n° 1, 2 et 3. Il m’apparut clairement que cet indice en apparence anodin était d’une importance capitale, et je me mis à lister les différentes combinaisons possibles afin de ne rien laisser au hasard. Cela donnait :


ABI

AIB

BAI

BIA

IAB

IBA


« Je compris soudain de quoi il s’agissait, sachant qu’il suffisait de citer tout haut les lettres de la première combinaison (A, B, I) pour former le mot « abbaye ». De ce fait, la « flèche » n’indiquait pas seulement la direction du barrage, mais également celle d’une abbaye située dans le même axe. La flèche pouvait tout aussi bien n’indiquer qu’une seule chose – à savoir l’abbaye – or la motte représentait à n’en pas douter l’un des éléments clés du mystère : la terre. Une terre meuble qui, après vérification, s’avéra de la même consistance que celle présente dans la vallée de Loxley. »


Sherlock Holmes interrompit subitement son récit pour s’adresser à son fidèle ami :


— À ce stade, qu’en déduisez-vous, mon cher ?


Watson réfléchit quelques instants, surpris par la question. En proie à l’incertitude, il se fendit d’une grimace avant de répondre, d’une voix hésitante :


— Que l’assassin est une femme puisque les moines doivent conserver un crâne rasé, et que celle-ci se trouve actuellement dans une abbaye située au-delà du barrage, dans le même axe que celui-ci. Or, la présence de femmes y est proscrite, à moins, comme vous le disiez, que le tueur se munisse d’une perruque lors du passage à l’acte, tout en sachant que ce subterfuge ne correspond pas à son mode opératoire, étant donné les indices laissés sciemment derrière lui dans le but de se faire prendre par la police.

— Oui et non, répondit Sherlock Holmes. Les cheveux sont les mêmes et appartiennent bien à ceux d’une femme, fait scientifiquement prouvé par le médecin légiste ayant autopsié les corps, or il pourrait tout aussi bien s’agir de cheveux provenant d’une femme autre que le tueur…

— Ce qui est peu probable vu les circonstances, le coupa Watson, car je ne vois pas pourquoi le tueur s’évertuerait à disposer des cheveux autres que les siens, sachant qu’il souhaite se faire attraper.

— Élémentaire, mon cher ami !

— Nous pouvons donc affirmer que l’auteur des faits est bien une femme ; dans ce cas, comment s’y est-elle prise pour maîtriser des hommes à la carrure nettement plus imposante que la sienne ? À moins que l’usage de drogues ait été nécessaire à une telle manœuvre…

— Qui vous dit qu’elle n’est pas dotée d’une nature imposante au point de pouvoir elle-même arriver à ses fins ? Sans compter que le sang des victimes ne présentait aucune trace de drogue, toujours d’après le médecin légiste.

— J’avoue que cela m’échappe, répondit Watson non sans une certaine déception.


Sherlock Holmes soupira avant de poursuivre :


— Vous avez raison sur ce point, avoua-t-il, une femme seule n’y serait probablement jamais arrivée. Nous pouvons donc en déduire qu’elle avait un complice, voire plusieurs. D’ailleurs, il nous manque encore deux choses absolument cruciales pour pouvoir résoudre l’énigme : l’identité des victimes et le mobile, bien que ce dernier soit déjà en partie établi par un désir de vengeance due à la mort accidentelle d’une ou de plusieurs personnes ayant eu un lien de parenté étroit avec le tueur lors de l’inondation de 1864.

— Ainsi le tueur aurait voulu se venger, mais de qui ? Et pourquoi avoir attendu si longtemps ?

— J’y arrive, mon cher Watson, car ceci est une longue histoire, comme seul le destin peut en faire de tragique…


« La première victime s’appelait Robert Charles Westlake, fils d’un industriel ayant fait fortune dans la sidérurgie à partir des années 1850 grâce à la fabrication de l’acier au creuset inventé par Benjamin Huntsman plus d’un siècle auparavant. Bien que d’innombrables usines furent emportées suite à la rupture du réservoir de Bradfield en 1864, celle de Westlake & Co ne subit que des dégâts mineurs en raison de son emplacement salvateur sur le côté sud de la colline de Sheffield, et la société continua de prospérer jusqu’à aujourd’hui.

« Le second cadavre, un certain John Guffey, est le fils d’un célèbre horloger du même nom situé dans le centre de Sheffield. Venu s’installer dans la ville peu après l’inondation, on ne lui connaît aucun lien avec les événements tragiques du 11 mars 1864.

« Quant à la troisième victime, un prénommé Edward Spencer, fils d’un riche promoteur en immobilier venu de Leeds pour s’installer à Sheffield en 1864, petit mais robuste, semblait lui aussi n’avoir aucun lien avec le barrage de Dale Dyke.

« De deux choses l’une : soit l’événement tragique avait un rapport quelconque avec la mort de ces hommes, soit il n’en avait pas. À moins qu’il y ait eu un rapport entre eux qui ne fut pas lié au barrage…

« Je me suis donc rendu avec Lord Waterfield ainsi que le procureur général de Sheffield dans la demeure de Sir Arthur Westlake, afin de l’interroger sur un éventuel rapport entre les principaux protagonistes de l’affaire et lui. Il aurait pu tout aussi bien s’agir d’intérêts personnels que financiers entre la Sheffield Waterworks Company (la société ayant construit le barrage entre 1859 et 1864) et ses principaux ingénieurs, à savoir Mr John Gunson et Mr John Towlerton Leather. En effet, le rapport des inspecteurs du gouvernement de l’époque n’avait pas hésité à pointer du doigt les deux hommes quant à leur responsabilité sur l’effondrement du barrage, dénonçant un manque de compétence dans la construction des ouvrages.

« Sir Westlake était un homme assez replet qui ne transigeait pas avec les règles prévalant dans le milieu des affaires. En tant qu’industriel fortuné qui avait su tirer parti des opportunités offertes dans le cadre d’opérations légitimes mais ô combien risquées, il s’était forgé une réputation d’homme sans scrupules prêt à tout pour parvenir à ses fins.

« Le fait est qu’il ne parlait presque jamais de son fils, alors que celui-ci venait tout juste d’être inhumé dans le cimetière général de Sheffield, comme s’il semblait éviter certains sujets épineux qui auraient pu entacher son crédit auprès de la bonne société.

« Il est difficile, dans ces circonstances, de faire parler un homme, faute d’éléments suffisants pour pouvoir le faire, au risque de déclencher un esclandre, d’autant plus que l’industriel avait su se montrer courtois en nous recevant avec un raffinement et une attention presque excessive.

« Selon Arthur Westlake, aucun lien, aussi ténu soit-il, ne semblait le relier en quoi que ce soit aux principaux acteurs du drame de Dale Dyke. Il était donc inutile de chercher de ce côté-là. Nous l’interrogeâmes toutefois sur les fréquentations de son fils mais, trop occupé à développer sa propre société afin d’accroître son influence au sein du comté du Yorkshire, les seuls contacts qu’il entretenait avec lui se résumaient de temps à autre à de simples dîners en famille. Nous l’écoutâmes attentivement, pensant qu’il nous fournirait sans le vouloir quelque information susceptible de nous mettre sur la voie mais, mis à part des études universitaires en médecine et une participation active aux différents matchs de cricket organisés aux quatre coins du Yorkshire, nos espoirs s’évanouirent rapidement.

« Nous quittâmes Sir Westlake, un goût amer dans la bouche, afin de nous rendre dans le magasin d’horlogerie de Mr Guffey, le père de la seconde victime. Rongé par le chagrin, celui-ci se montra courtois mais incapable de formuler le moindre mot avant de fondre en larmes à la seule évocation du drame. S’il avait eu le désir de léguer un jour le magasin à son fils, cet espoir venait de s’évanouir définitivement, et il était maintenant bien résolu à transmettre son patrimoine à sa fille aînée, dont les aptitudes à monter et réparer des mécanismes compliqués semblaient en tous points correspondre aux attendus du métier. D’autant plus que le magasin avait pignon sur rue et qu’on ne pouvait se permettre la moindre erreur au risque de voir la clientèle disparaître aussitôt, avec tout ce que cela impliquait.

« Nous l’écoutâmes avec attention, plus enclin à nous parler de son activité florissante que de la perte d’un fils qui, paradoxalement, lui causait tant de peine. Des études brillantes en horlogerie, certes, mais aussi un penchant pour les soirées mondaines auxquelles il commençait à être convié de plus en plus souvent, ce que Mr Guffey père déplorait, par peur que son fils ne perde peu à peu de sa concentration et de sa dextérité face à la minutie des mécanismes de plus en plus complexes apparus récemment sur le marché.

« Se pouvait-il qu’au cours de ces nombreuses soirées, John Guffey ait rencontré par hasard son futur assassin ? S’était-il sans le vouloir attiré quelques velléités auprès de certaines personnes au point que quelqu’un ait voulu attenter à sa vie ? Mais alors qui, et pourquoi ? Des investigations avaient déjà été menées en ce sens par les précédents enquêteurs, sans succès. En outre, les gens de la bonne société étaient peu enclins à dévoiler quoi que ce soit sur des sujets relevant uniquement de leur vie privée, à moins d’avoir une bonne raison de le faire, mandat d’arrêt ou de perquisition à l’appui. Du reste, il aurait tout aussi bien pu s’agir d’une mauvaise rencontre, auquel cas il était fortement conseillé de ne pas s’aventurer sur des sentiers trop glissants, au risque d’enfreindre des règles qui eussent pu déboucher sur une plainte déposée auprès du procureur général de Sheffield.

« Sur ce, nous prîmes congé de Mr Guffey qui s’était remis à pleurer au point de rester enfermé un bon moment dans son bureau, et partîmes en direction de la propriété des Spencer, située seulement à quelques encablures de l’endroit où nous nous trouvions.

« Nous arrivâmes chez Sir Georges Spencer à l’heure du thé, et eûmes droit à une tarte à la rhubarbe de premier choix. L’homme avait un front lourd et une mâchoire en galoche qui frôlait la disgrâce, ce qui contrastait avec les manières plutôt raffinées du personnage et le vaisselier constitué de la plus belle porcelaine que l’on puisse trouver à Worcester. Arrivé de Leeds vingt-quatre ans plus tôt, Sir Spencer avait parié sur l’expansion de la ville de Sheffield après la rupture du barrage de Dale Dyke en rachetant une partie des terrains à moindre coût dès le mois de juin 1864, amorçant ainsi le début d’une fortune qui ne fit que s’accroître au fil du temps, grâce à la construction de nouveaux bâtiments ainsi qu’à une participation financière dans la reconstruction du barrage en 1875.

« Edward Spencer, le fils cadet d’une fratrie qui comptait sept enfants, préférait passer son temps à écrire des poèmes plutôt qu’à se voir confier des responsabilités au sein de la firme détenue par son père. Une oisiveté qui n’était pas du tout au goût de Sir Georges Spencer, pour qui la rêverie en ce bas monde n’avait pas lieu d’être. Cependant, Edward n’étant pas destiné à prendre le contrôle de la maison-mère – ce lourd tribut incombant de plein droit à l’aîné de la famille, Jack – Sir Spencer préférait fermer les yeux sur l’activité de son fils tant que cela ne nuisait pas à ses propres intérêts.

« Inutile de préciser que cette entrevue s’avéra plus improductive encore que les précédentes, ce qui nous laissa un moment incrédules.

« En repartant de chez Spencer, nous croisâmes Mr Escreet, le médecin légiste, qui nous salua poliment de la tête tout en poursuivant activement son chemin. Nous pressâmes le pas afin d’aller à sa rencontre, dans la mesure où nous avions une question urgente à lui poser, et l’homme s’arrêta devant un fiacre au moment même où nous agitions les bras dans un concert de voix.

« Nous lui demandâmes si les corps des victimes avaient pu être transportés après coup afin d’être déposés là où nous les avions trouvés, sur quoi il répondit par la négative. Fait absolument certain, ceux-ci n’avaient pu être déplacés en raison de l’absence totale de traces provenant d’un quelconque véhicule, et l’on se demandait comment le ou les assassins s’y étaient pris pour attirer la première victime jusque dans la vallée de Loxley, soit au beau milieu de nulle part… Sur quoi nous le remerciâmes d’un hochement de tête avant de rentrer chez nous.

« Le hasard fit que je repassai devant la devanture du magasin de Mr Guffey. À cet instant, Mr Escreet sortit prestement de la boutique et nous nous croisâmes pour la seconde fois en l’espace de vingt minutes. J’en profitais à nouveau pour lui demander si les victimes étaient bien mortes d’asphyxie, comme le soulignait le rapport, et s’il était possible que les malheureux aient pu ingurgiter quelques substances hallucinogènes à leur insu. Cela sembla intriguer Mr Escreet, au point de se gratter le menton pendant un bon moment, avant de déclarer que l’ingestion de telles substances était tout à fait plausible, mais que la mort par suffocation était un fait scientifiquement prouvé, étant donné que l’obstruction des voies respiratoires en était l’origine. Ainsi, l’ingestion d’une drogue supposée aurait eu simplement pour effet d’attirer les victimes sur le lieu des meurtres, afin d’éviter de les transporter après les avoir tuées.

« Sur ce, nous nous saluâmes poliment et le docteur Escreet remonta dans son fiacre, tandis que je me dirigeais d’un pas allègre vers l’appartement mis à ma disposition par Lord Waterfield. Accolé à sa propre demeure, les pièces y étaient spacieuses et confortables, et je me mis à réfléchir intensément au problème. Le soir, je dînai en compagnie de Lord Waterfield ainsi que de son épouse et de leurs cinq enfants, sans évoquer les meurtres afin de ne pas effrayer l’assistance. Mes réflexions se poursuivirent durant tout le dîner et jusque tard dans la nuit, et j’entrepris de réunir le procureur général ainsi que Lord Waterfield dès le lendemain à 12 h afin de leur faire part de mes conclusions… »


— Vos yeux se ferment, mon cher Watson !


L’autre sembla méditer ces propos…


— Vous disiez ? demanda-t-il d’une voix pâteuse…

— Les drogues administrées pour soulager vos douleurs semblent faire leur effet, à ce que je vois.


Watson le regardait avec étonnement, la bouche entrouverte comme pour signifier à son vieil ami qu’il comprenait la situation, en ayant toutefois conscience de ne pas être en pleine possession de ses moyens.

Sherlock Holmes se leva pour remplir un verre d’eau à ras bord qu’il tendit aussitôt à Watson.


— Tenez, cela vous fera du bien, dit-il.


Ce dernier ne se fit pas prier et but avidement, faisant tomber au passage un peu de liquide sur les draps d’un blanc immaculé.


— Ah, je ne sais comment vous remercier, Sherlock, de vous soucier de moi avec un si grand soin.

— Serions-nous de parfaits gentilshommes, John, si nous ne nous entraidions pas de la sorte…

— Dans ce cas, me ferez-vous l’honneur de poursuivre jusqu’au dénouement ? Vous en étiez au lendemain de votre rencontre avec le docteur Escreet…

— J’y viens, du moins si vous me promettez de rester éveillé jusqu’à la fin.

— Vous avez ma parole, tant je meurs d’impatience d’en connaître l’issue.


Sherlock Holmes esquissa un sourire et, muni d’une pipe de bruyère, se lança dans la dernière partie du récit…


« Nous étions installés, à l’heure dite, dans le bureau du procureur général en compagnie du docteur Escreet et de Mr Guffey, que j’avais fait mander pour l’occasion en tant que témoin de l’affaire. Se trouvaient également les sieurs Westlake et Spencer, qui n’en menaient pas large tant leur visage était pâle, et je me mis à dresser le portrait d’une histoire qui devait nous mener tout droit à l’assassin…

« Le fait de croiser Mr Escreet à deux reprises dans un laps de temps aussi court m’avait paru assez étrange, qui plus est au sortir du magasin de Mr Guffey. Il aurait pu s’agir d’une simple coïncidence, mais cette rencontre fortuite éveilla soudain ma curiosité, et je décidai de rendre à nouveau visite au célèbre horloger. Qui plus est, l’hésitation dont avait fait preuve le médecin légiste concernant la possibilité d’une ingestion de drogues chez les victimes avant que les meurtres ne soient commis m’avait parue suspecte dans la mesure où un expert de cet acabit, réputé pour ses compétences et son professionnalisme, aurait dû faire preuve d’un peu plus d’assurance dans l’énoncé de son diagnostic.

« Étonné de me voir ainsi pénétrer pour la seconde fois de la journée dans sa boutique, Mr Guffey semblait en proie à une nervosité anormale, et lorsque je lui demandais la raison du passage du docteur Escreet, il bafouilla quelques explications hasardeuses sur l’achat d’une montre de valeur qui me parut correspondre à la montre de gousset que portait toujours le médecin. Toutefois, j’avais pu remarquer une montre à gousset en argent dont celui-ci s’était muni avant de monter dans le fiacre, différente de celle qu’il affichait habituellement, et j’en parvins à la conclusion que Mr Escreet devait posséder un certain nombre de montres de valeur, incompatibles avec son train de vie habituel.

« Je forçai donc Mr Guffey à me montrer les achats effectués par le docteur, en le menaçant d’être inculpé de complicité de meurtres s’il s’avérait que Mr Escreet ait une quelconque implication dans ceux-ci. Sur ce, l’horloger ne se fit pas prier et je pus découvrir avec stupéfaction l’achat de trois montres à gousset en or et argent d’une valeur totale de 3 750 livres sterling réglé au comptant, entre le 20 et le 31 mars de cette année, soit plus d’un mois après la découverte du premier corps, le 15 février.

« Aucun achat avant, et trois achats coup sur coup peu après le troisième meurtre, le 11 mars 1888. Il était donc évident que le docteur avait bénéficié d’une somme importante lui permettant d’acquérir des montres de valeur qu’il n’aurait pu s’offrir autrement, faute de moyens suffisants pour le faire. L’affaire prenait donc une toute autre tournure, sachant que s’il était prouvé que le docteur Escreet s’était vu remettre une somme d’argent dans le but de falsifier certaines preuves du dossier, celui-ci serait inculpé sur-le-champ. Dans ce cas, il ne tarderait pas à dévoiler l’identité des commanditaires, les entraînant ainsi dans sa chute…

« Se sentant acculé, Mr Guffey avoua derechef sa participation quant au soudoiement du médecin légiste dans l’affaire des trois corps retrouvés à proximité de Sheffield, en incluant les sieurs Westlake et Spencer, mais nia toute implication dans les meurtres.

« L’histoire est sordide et l’on comprend aisément que les parents des victimes aient tout fait pour ne pas ébruiter l’affaire, car les trois hommes retrouvés morts se connaissaient de longue date et fréquentaient les mêmes tripots, passant leur temps à jouer et à déambuler dans les bouges les plus infâmes de Sheffield. Dans ce tourbillon du vice où la vilenie et la misère côtoyaient la débauche, les maisons closes devinrent le terrain de jeu favori de ces nantis sans scrupules, qui s’empressèrent d’assouvir leurs moindres désirs.

« C’est à cette occasion qu’ils firent la connaissance d’une prostituée du nom de Edna Livingstone, une femme d’âge mûr envers qui ils s’entichèrent au point de ne plus vouloir désirer d’autres femmes. Un jour, les trois bourreaux passèrent la nuit entière à l’humilier en lui faisant subir toutes sortes de sévices qu'il me semble préférable de taire ici, si bien qu’au matin la maquerelle la retrouva couverte de sang. La pauvre femme en était sortie profondément meurtrie et, après des soins prodigués pour effacer les souillures, elle préféra fuir plutôt que de subir à nouveau de tels tourments.

« Une fois les meurtres commis, et par crainte que les sévices perpétrés par les trois comparses n’apparaissent au grand jour dans la presse, entachant par là-même la réputation des trois pères de famille, ceux-ci décidèrent d’un commun accord de soudoyer le docteur Escreet afin que les enquêteurs ne puissent pas faire le rapprochement entre ces assassinats et les méfaits dont les défunts s’étaient rendus coupables.

« Je fis analyser les cheveux par un expert éminent, ayant moi-même constaté au touché une texture légèrement rugueuse rappelant celle de poils pubiens, ce qui fut aussitôt confirmé par le rapport d’expertise. De plus, celui-ci contredisait formellement l’avis rendu par le docteur Escreet concernant d’éventuelles traces de drogues retrouvées dans le corps des victimes, et le médecin légiste fut reconnu coupable de falsification afin d’induire le dossier en erreur. Messieurs Westlake, Guffey et Spencer furent inculpés pour avoir soudoyé un médecin dans le cadre d’une enquête pour meurtres, et aussitôt incarcérés dans la prison londonienne de Newgate.

« Les poils pubiens, retrouvés dans la motte de terre enfoncée dans la gorge des victimes, devaient sans nul doute appartenir à Edna Livingstone, et il ne restait plus qu’à se rendre dans l’abbaye où celle-ci devait nécessairement demeurer.

« Retrouver l’abbaye en question fut un jeu d’enfant, sachant qu’au XVIe siècle, Henri VIII s’empressa de dissoudre les abbayes et monastères, la foi catholique étant pratiquement interdite. Les aristocrates les rachetèrent, aménageant les abords pour les mettre en valeur. Bien que le Yorkshire possédât le plus d’abbayes en ruines, une seule fut en partie reconstruite et occupée jusqu’à ce jour par des Bénédictins. Située à 12 miles de Sheffield, l’abbaye comptait différents bâtiments, tels qu’un logement pour l’abbé, un réfectoire et un dortoir pour les moines, des pièces de vie et de travail et même une infirmerie.

« Nous arrivâmes en milieu d’après-midi et fûmes aussitôt accueillis par le père Hougham, l’abbé dirigeant la communauté. Les douze moines – dont le père Hougham – présents dans l’abbaye furent réunis dans la pièce principale, affublés d’une coule noire à capuchon et de scapulaires.

« Après quelques explications sur les raisons de notre présence ici, et sous la protection de huit policiers solidement armés, le père Hougham fit amener Edna Livingstone tout en avouant avoir lui-même perpétré les meurtres, aidés par les autres membres de la communauté, dont le rôle fut de transporter les corps jusqu’aux portes de Sheffield, en disculpant au passage miss Livingstone de toute implication dans l’affaire.

« Après l’effondrement du barrage, un fonds de secours fut rapidement mis en place, additionnant au total plus de 42 000 livres sterling et, dès le mois d’octobre, le gouvernement créa un comité de commissaires aux inondations afin de traiter plus de 7 000 demandes d’indemnisation, totalisant plus de 450 000 livres.

« Edna, alors âgée de douze ans, se retrouva quasiment à la rue. Sur ce, elle fut confiée à sa tante qui empocha la somme de 250 livres et dilapida l’argent en l’espace d’un an, avant d’abandonner sa nièce à une maison close dès l’âge de treize ans. Ainsi, la pauvre enfant vécut de prostitution pendant vingt-quatre ans, jusqu’à cette nuit de janvier où elle préféra fuir ce lieu de misère après avoir subi d’ignobles sévices.

« Elle frappa aux portes de l’abbaye et fut recueillie par les moines qui lui offrirent le gîte et le couvert. C’est à cette occasion que germa dans l’esprit du père Hougham un irrépressible désir de vengeance, voyant là l’occasion de se faire lui-même justice en faisant payer les auteurs des terribles souillures infligées à Edna.

« En effet, sur les 7 000 réclamations déposées auprès du gouvernement, 650 n’obtinrent aucune réparation, ce qui fut le cas du père Hougham, jadis propriétaire agricole dont la demeure ne subit que des dégâts mineurs. La procédure d’arbitrage lui permis toutefois d’être indemnisé à hauteur de 150 livres, une bien maigre compensation en comparaison des dommages subis.

« Le père Hougham en conçut une véritable rancœur, et la motte de terre introduite délibérément dans la bouche des victimes rappelait précisément celle provenant des champs agricoles anéantis par l’inondation. Les poils pubiens d’Edna, quant à eux, avaient été rajoutés pour rappeler les terribles sévices infligés par ces hommes dépourvus de conscience. »


Sherlock Holmes sortit une montre de gousset à or jaune de chez Harrison et la tendit à son fidèle ami.


— Mais… comment avez-vous fait ? demanda Watson, interloqué.

— Nous l’avons retrouvée dans la boutique de Mr Guffey, un receleur de premier ordre.

— Je vous en serai à tout jamais reconnaissant…

— Peut-être m’offrirez-vous alors ce tabac venu de Virginie dont tout le monde semble se délecter, afin que je puisse juger par moi-même de la qualité de ce produit…

— Dès que cette maudite jambe me le permettra, soyez-en sûr !


Sherlock Holmes se leva, faisant mine de partir.


— Reposez-vous, lança-t-il, avant que nous puissions résoudre ensemble une nouvelle enquête.

— Je suis si impatient, Sherlock… Et puis, toute cette histoire pour de la terre… Cela me paraît tellement insensé…

— Je ne vous le fais pas dire, car tout reposait en effet sur l’élément terre, mon cher Watson !


 
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   socque   
27/8/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Ouf ! Si le seul objectif de l'histoire était de préparer le terrain (si j'ose dire) pour le jeu de mots de la fin, je trouverais la blague exagérément longue. Heureusement, le récit en soi m'a plutôt intéressée alors que Sherlock Holmes, à la base, bof pour moi. (Le mobile de l'assassin m'a tout de même paru léger, surtout pour un moine, et qui entraîne toute la communauté en plus ! Les hommes de bure, c'est plus ce que c'était. Et ce détail des cheveux longs, donc féminins, qui se révèlent des poils pubiens... Hmm, c'est plutôt court les poils pubiens, non ?)

L'écriture coule pas trop mal à mon avis, j'ai bien ressenti la pédanterie de Holmes. Quelques maladresses toutefois à mon avis, par exemple
remplir un verre d’eau à ras bord qu’il tendit aussitôt à Watson.
L'éloignement de l'antécédent de son pronom relatif a arrêté un bref instant ma lecture.

   maria   
22/9/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Stéphane,

Comme toujours Sherlock s'est servi plus de sa tête que de ses jambes pour mener l'enquête sur "le mystérieux tueur à la motte". Et il a su entretenir le suspens pendant son récit.

J'ai été intriguée par ses pères qui ne sont pas vraiment bouleversés par la mort de leurs fils, et aussi par l'éventuel lien entre les meurtres et l'inondation.
J'ai trouvé les réponses satisfaisantes à deux détails près :
- longueur des cheveux/poils pubiens
- pourquoi donc le médecin a t-il acheté trois montres d'un coup avec son argent sale ? (une passion ?)

J'ai trouvé l'ensemble bien écrit, l'immersion dans l'univers de Sherlock Holmes dans l'Angleterre fin XIX réussie et la personnalité du célèbre enquêteur et celle de son disciple bien rendues.

Du bon travail pour moi et qui mérite l'attention du lecteur.
Merci du partage.

   Stephane   
24/9/2020

   Donaldo75   
27/9/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Stéphane,

J'ai vraiment bien aimé cette nouvelle. L'écriture et la narration correspondent exactement à mes souvenirs des romans de Conan Doyle. La relation entre Sherlock Holmes et le docteur Watson, les dialogues servant à asseoir encore plus ces personnages et leur relation, la narration des faits propres à l'enquête et ses protagonistes, tout concourt à cette impression de lire une enquête de Sherlock Holmes. Je le dis parce que ce n'est pas simple d'écrire dans les traces d'un écrivain connu, surtout quand les œuvres de ce dernier ont été adaptées au cinéma et à la télévision au point de rendre leur mémorable personnage principal nettement plus connu que l'auteur lui-même ou les histoires qu'il a racontées dans ses livres.

Bref, un bon moment de lecture.

   Shepard   
29/9/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour Stephane,

Forme : Dans l'ensemble, pas grand chose à redire. Quelques phrases un peu longues à mon goût, mais ces prolongations peuvent coller à un genre (comment tourner autour du pot). Quelques mots imprécis, exemple "femme de nature imposante" -> Carrure ?
Donc, pas vraiment mon style mais tout à fait correct.

Fond : Là, je suis un peu moins convaincu. Finalement, cette vengeance du moine me semble très légère... Qu'il en veuille à l'état, d'accord, mais les trois victimes n'ont rien à voir avec l'affaire. Et puis les autres moines ? (Ils ont apparemment tous participé, pourquoi s'engager dans des meurtres ? Aucun d'entre eux ne s'est senti coupable ?). J'ai trouvé le mobile très facile... Qui irait s'engager dans trois meurtres à la mise en scène morbide pour venger une inconnue ? On imaginerait plutôt un chantage sur leurs habitudes perverses puisque leur réputation semble si importante... Qui déraperait éventuellement.

Dans les détails techniques :
- Impossible d'identifier le sexe d'une personne avec ses cheveux car les méthodes d'identifications ADN furent inventées 100 ans après Holmes, ce qui met un coup à l'enquête.
- Le cheveux/poil pubien, déjà relevé. Bien que j'ai aimé "la texture rugueuse" et Sherlock qui semble deviner au toucher...
- De la même façon, les techniques formelles d'identification de drogues dans le sang sont récentes. Certaines pouvaient être devinées à l'odeur ou à analyse histologique, éventuellement.

Je pense que c'est important dans le policier d'être pointilleux... Car les enquêtes avant/après l'utilisation de l'ADN sont radicalement différentes... Pas la même saveur.

En conclusion : ce ne fut pas une mauvaise lecture mais ce fut un peu trop rondement mené, avec des raccourcis malheureusement trop faciles...


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