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Fantastique/Merveilleux
Thimul : USHAD
 Publié le 24/04/17  -  9 commentaires  -  41011 caractères  -  81 lectures    Autres textes du même auteur

Une maison de retraite qui accueille des pensionnaires très particuliers…


USHAD


Madame Wood, la directrice de l’établissement, entra précipitamment dans la salle de détente du rez-de-chaussée suivie par Jason Fox, le nouvel aide-soignant. Dans une heure, il allait effectuer sa première nuit dans la résidence « Kennedy ».


— Monsieur Kerrap, voulez-vous bien descendre de la table s’il vous plaît !


Jason, étonné, regarda l’homme hors d’âge qui était accroupi au beau milieu d’un jeu de petits chevaux. En grimpant sur la table, il en avait éparpillé les pièces dont la plupart étaient tombées par terre. Il consentit à poser ses pieds sur le sol et à libérer l’espace, au grand soulagement des autres pensionnaires qui n’en finissaient plus de protester.


— Ils commencent à sacrément nous emmerder ceux du quatrième ! protesta un résident dont la tête ne cessait de bouger.

— C’est vrai ça ! ajouta une petite dame flétrie à la voix de crécelle. C’est notre salle de jeux à nous. Ceux du quatrième, y z’ont rien à faire ici !

— Allons, allons, messieurs et mesdames, fit la directrice en affichant son sourire le plus conciliant. Je suis sûre que monsieur Kerrap n’a pas fait exprès de vous gêner dans votre partie et qu’il va bien gentiment remonter au quatrième étage. N’est-ce pas monsieur Kerrap ?


Le vieil homme élancé ne dit pas un mot et, docilement, sortit de la grande pièce pour se poster devant l’ascenseur, aussitôt accompagné par une femme qui appuya sur le bouton.


— Il ne parle jamais, chuchota madame Wood en agrippant Jason par le bras pour, à son tour, sortir de la salle d’ergothérapie (comme on l’appelait un peu pompeusement). Il a perdu l’usage de la parole depuis un accident vasculaire cérébral il y a trois ans. Il n’a plus toute sa tête le pauvre garçon.


Jason se garda bien de toute réflexion. Il venait d’être embauché et ne se sentait pas de commettre une gaffe le premier jour ou plutôt la première nuit.


— Nous allons, nous aussi, monter au quatrième, continua la femme. C’est là que vous travaillerez. Je dois tout de suite vous avertir que c’est un travail difficile. Vous serez payé en conséquence, mais ce serait malhonnête de ma part si je ne vous disais pas qu’aucun de vos prédécesseurs n’a tenu plus de deux mois dans ce service.

— Vous savez, répondit-il, j’ai une grande expérience des maisons de retraite. J’ai travaillé cinq ans dans une institution, près de New York, spécialisée pour les personnes âgées atteintes de maladie d’Alzheimer. Comme ici, je surveillais les résidents la nuit.

— Et pourquoi donc êtes-vous venu vous perdre dans le fin fond de l’Ohio ?

— Rapprochement familial. Mon ex-femme a décidé de déménager pour vivre dans cette région. Si je voulais voir ma fille régulièrement, je devais faire un choix. J’ai fait celui de la suivre.

— Espérons que vous n’aurez pas à le regretter, soupira madame Wood d’un air sombre en pénétrant à son tour dans l’ascenseur.


Elle se tut pendant que la cabine avalait les étages. Ils en sortirent pour se retrouver face à une porte qui n’avait rien de celles que l’on trouve habituellement dans ce genre d’endroit. Tout en haut, cinq lettres étaient gravées dans le métal : U.S.H.A.D. La directrice composa un code d’au moins huit chiffres, fit tourner une barre sur son axe et tira vers elle une porte d’acier qui devait bien mesurer dans les trente centimètres d’épaisseur.

Jason n’avait aucune idée de la signification des lettres inscrites, mais préféra ne pas dévoiler son ignorance.


— Est-ce nécessaire, une telle sécurité ? demanda-t-il avant de pénétrer par l’ouverture.


Elle le regarda avec une expression étrange. Comme si elle essayait de le jauger.


— À vrai dire, finit-elle par répondre, je me le demande moi-même. Venez, que je vous présente nos onze pensionnaires.


Un vieil homme grand et sec, affublé d’une belle crinière blanche, marcha à petits pas vers eux, l’air visiblement inquiet.


— N’auriez pas vu ma femme ?

— Elle ne doit pas être bien loin, assura la directrice. Je vais demander qu’on la cherche avec vous, d’accord ?


Sans attendre sa réponse, elle héla une aide-soignante qui s’empressa.


— Agnès, voulez-vous, je vous prie, aider monsieur Darchir à trouver son épouse, s’il vous plaît ?

— J’y vais tout de suite, madame la Directrice.


Aussitôt, la jeune femme sortit une paire de lunettes qu’elle chaussa, prit délicatement la main du vieil homme, et l’emmena avec elle en lui parlant d’une voix douce et rassurante.

Madame Wood se tourna alors vers le nouvel aide-soignant.


— Monsieur et madame Darchir sont ici depuis un an. Il a une maladie de Parkinson. Quant à sa femme, elle déambule sans cesse et se déshabille souvent. Comme il ne peut pas la suivre à cause de ses difficultés pour marcher, je vous laisse imaginer le nombre de fois où nous sommes obligés de l’aider à la retrouver.

— Le personnel a l’air très attentionné. J’espère que je m’entendrai bien avec mon collègue de nuit.

— Malheureusement, je crains que vous ne vous sentiez bien seul pendant plusieurs jours. J’ai le plus grand mal à trouver du personnel compétent qui accepte de travailler dans cette unité. Vous ne pouvez imaginer mon soulagement de vous avoir recruté. Les deux aides-soignants qui travaillaient ici nous ont lâchés en même temps. Quant aux autres membres du personnel, ils refusent catégoriquement d’effectuer des nuits dans ce service.

— Est-ce si terrible que cela ? plaisanta-t-il.

— Disons que ce service est un peu plus lourd et surtout différent de ceux dans lesquels vous avez exercé jusqu’à présent.


Tout en l’informant, elle avança jusqu’à une grande salle où trois pensionnaires étaient postés devant la télévision. Deux d’entre eux, assis dans des fauteuils roulants, s’invectivaient et leurs voix plus ou moins chevrotantes couvraient les dialogues d’un feuilleton insipide.


— Fais gaffe à c’que tu dis trou du cul, si tu veux pas te retrouver avec des glaçons dans le pantalon ! Ta quéquette sera encore plus minuscule que d’habitude !

— Au moins, la mienne, elle marche encore ! C’est pas une nouille trop cuite comme la tienne ! Et si tu continues à me les briser, j’y fous le feu, abruti !

— Pff ! Avec quoi ? Tu s’rais même pas capable de faire cramer une allumette, vieux débris !

— Et toi, tu vaux même pas un frigo pourri !

— Allons, allons, monsieur Kader et monsieur Morst ! intervint la directrice. Quand cesserez-vous de vous chamailler tous les deux ? Ne voyez-vous pas que vous empêchez madame Mureno de suivre son feuilleton ? C’est que vous finiriez par nous amener de l’orage avec vos bêtises !


Les deux vieillards cessèrent immédiatement leur pugilat, non sans s’être lancé des regards assassins. La vieille dame noire remercia péniblement madame Wood qui lui adressa un de ses sourires bienveillants dont elle avait le secret, avant de ressortir.


— Vous venez d’en voir trois de plus, fit-elle. Ces deux zigotos ne peuvent pas se voir en peinture : le feu et la glace ! Madame Mureno est quelqu’un de très calme, mais mieux vaut, chez elle, ne pas déclencher la tempête.


Elle frappa à la porte d’une chambre et entra sans attendre la réponse. Un homme chauve au visage vultueux, un peu bedonnant, vint aussitôt à leur rencontre. Il avait l’air un peu énervé.


— Bonjour madame ! Madame ?

— Madame Wood, monsieur Krast. Comme hier, et comme avant-hier : madame Wood.

— Bien, bien, fit-il : et mon avion ?

— Quel avion ?

— Celui que j’avais garé dans la cour. Il est où ?

— Nous avons dû le mettre ailleurs, répondit-elle sans se démonter. Mais, ne vous inquiétez pas, nous avons toute une équipe qui s’en occupe.

— Ah, très bien. Parce que voyez-vous, je dois partir demain pour voir le Président. Il a une mission très importante à me confier.

— Eh bien nous verrons cela demain, voulez-vous ? En attendant, je vous présente Jason Fox, le nouvel aide-soignant qui s’occupera de vous la nuit. J’espère que vous ne ferez pas trop de bêtises !


L’homme sembla échanger avec elle un sourire complice qui se transforma en gloussement.

Une fois les présentations faites, elle rouvrit la porte pour sortir dans le couloir.


— Et mon avion, il est où ?


Elle referma sans lui répondre.


— Dans dix minutes, dit-elle, il aura oublié votre existence. Monsieur Krast est un ancien alcoolique. Il souffre d’une démence de Korsakoff. Il ne se souvient pas de ce qu’il a fait il y a un quart d’heure et invente sans cesse des choses délirantes à la place pour combler les trous dans sa mémoire. C’est un peu perturbant au début, mais on s’y fait très vite. Il ne sert à rien d’essayer de le raisonner. D’ailleurs, c’est une règle que nous appliquons toujours : éviter de contrarier nos résidents.


Ils avancèrent un peu plus dans le couloir et croisèrent un homme voûté qui sortait de sa chambre en tenant une canne blanche.


— Voici monsieur Romduck. Il est aveugle et malheureusement également sourd. Il est très difficile de communiquer avec lui. Mais, depuis trois ans qu’il est ici, il a pris ses repères. Il connaît l’heure des repas. Sinon, la plupart du temps, il reste dans sa chambre.


Elle poursuivit encore son chemin et entra cette fois-ci dans une salle à manger spacieuse, où deux autres hommes âgés étaient attablés. L’un deux, aux favoris argentés, avait des prothèses à la place de chaque main et mâchouillait un cigare éteint.


— Je vous présente monsieur Thewlot. Monsieur Thewlot, je vous présente monsieur Fox, notre nouvel aide-soignant. Dois-je vous rappeler qu’il est interdit de fumer dans les salles communes ? ajouta-t-elle au résident.

— Dois-je vous rappeler que mon cigare est éteint ? répondit Thewlot du tac au tac.


Elle ne s’attarda pas et passa aussitôt à la table suivante. Ils entendirent distinctement le vieil homme murmurer :


— Vieille chouette !

— Monsieur Thewlot est un peu ronchon, mais il n’est pas méchant pour deux sous. Voici monsieur Smermus, fit-elle en posant une main bienveillante sur les épaules d’un autre pensionnaire. Comme vous le voyez, monsieur Smermus porte des lunettes noires qu’on ne lui retire jamais, même quand il dort. Il se sent beaucoup mieux avec, et nous aussi. J’insiste sur ce point, monsieur Fox : ne lui retirez jamais ses lunettes.


L’homme était installé dans un fauteuil spécial, moulé à son corps. Totalement grabataire, il ne donnait aucun signe de présence au monde.


— Venez, dit la directrice en reprenant la direction du couloir. Je vais vous présenter notre dernier résident. Monsieur Branne.


La directrice progressa vers le fond du couloir et pénétra dans une pièce plongée dans la pénombre.

Celle-ci était dépourvue de fenêtre et les murs recouverts d’épais matelas. La porte semblait faite d’un alliage de métal épais d’au moins vingt centimètres. Là, elle chuchota au pied d’un lit où gisait, à plat dos, un être qu’on aurait cru plus mort que vivant. Il n’avait littéralement que la peau sur les os. Un tuyau sortait de son abdomen et était relié à une poche d’où s’écoulait un liquide de couleur crème. Il reposait sur un lit sophistiqué que Jason avait déjà vu dans un reportage sur les services de grands brûlés : un lit fluidisé qui portait le corps sur un coussin d’air et prévenait l’apparition d’escarres.


— Monsieur Branne est le plus récent pensionnaire du quatrième étage. Il souffre de troubles du comportement extrêmement graves qui nécessitent le recours à de fortes doses de sédatifs. Vous veillerez à lui donner cent gouttes d’halopéridol toutes les deux heures. Même s’il vous semble absolument tranquille, j’insiste pour que vous lui administriez son traitement. Vous pouvez le faire par la sonde de gastrostomie qui nous permet également de l’alimenter. Maintenant, j’aimerais que vous veniez avec moi dans mon bureau qui se trouve au premier étage. J’ai quelques papiers à vous faire signer avant que vous puissiez prendre votre poste.


Ils refirent le chemin en sens inverse, et croisèrent deux membres du personnel qui commençaient à installer les résidents dans la salle à manger pour le dîner.


— Betty ! aboya madame Wood.

— Oui ? répondit l’une des employées présentes, en s’approchant l’air inquiet.

— J’ai, une nouvelle fois, retrouvé monsieur Kerrap au rez-de-chaussée. Il me semble vous avoir déjà dit qu’il était sous votre surveillance et sous votre responsabilité.

— Oui, je sais madame la Directrice. Je… Je vous prie de m’excuser. Je ne sais pas comment il a fait pour s’échapper.

— À défaut d’un cerveau, vous avez sûrement des yeux, servez-vous-en ! C’est mon dernier avertissement. Après, je serais obligée d’en informer qui vous savez.


Une lueur de pure terreur voila un bref instant le regard de la jeune femme.


— Je ferai plus attention la prochaine fois.


Sans plus s’occuper de son employée, madame Wood ouvrit la lourde porte. Elle referma aussitôt que Jason l’eut suivie. Ils reprirent l’ascenseur en direction du premier. Elle ne lui adressa pas une seule parole jusqu’à ce qu’ils soient tous les deux dans son bureau dont elle veilla à bien fermer la porte.


— Comme je vous l’ai dit, monsieur Fox, le travail au quatrième étage est assez pénible, mais extrêmement bien rémunéré. Une fois n’est pas coutume, nos financeurs n’ont pas lésiné sur les moyens. Votre rémunération, si vous acceptez ce poste et les contraintes qui y sont associées, sera quatre fois plus élevée que celle d’un aide-soignant classique.

— Pa… Pardon ?

— Oui, je sais, cela fait toujours ça quand je l’annonce. Mais, vous verrez que vous ne volerez pas votre salaire.


Jason était totalement sidéré. Jamais il n’avait espéré gagner un jour autant d’argent.


— Bien évidemment, continua-t-elle, il y a certaines contreparties.

— Et quelles sont-elles ?

— Une totale, une absolue, une indéfectible confidentialité sur tout ce que vous pourrez voir ici pendant votre exercice. Quoi que vous y voyiez, y entendiez, y goûtiez, y touchiez, y sentiez, rien dis-je, ne devra jamais sortir du quatrième étage. Le moindre manquement à cette règle sera sanctionné.

— Et pourquoi un tel déferlement de sécurité ?

— Nos résidents sont ici pour leur bien. Sachez qu’ils ont rendu de grands services à notre nation autrefois. Nous sommes ici pour les protéger du monde extérieur. Ils l’ont bien mérité. Dans quelques jours, vous recevrez la visite d’agents du gouvernement. Ils sont chargés d’effectuer les contrôles nécessaires et vous informeront de tous les tenants et les aboutissants de votre travail. Ce sont toujours eux qui le font. J’avoue que c’est la première fois que je dois faire face à une situation d’urgence comme celle-ci. Il y a une heure que j’ai appris qu’il n’y avait personne pour garder nos pensionnaires et je dois donc me contenter de vous. Ne le prenez pas mal, mais j’aurais aimé avoir plus de temps pour m’assurer que vous ferez l’affaire.

— Ne vous inquiétez pas madame la Directrice, je ferai le maximum pour ne pas vous décevoir.

— Bien, monsieur Fox, très bien. Les filles de l’après-midi vous expliqueront comment se passe la nuit et à quoi vous devrez vous attendre. Sachez cependant que si vous avez l’impression de perdre le contrôle de la situation, vous pouvez appeler ce numéro. Ne le faites cependant qu’en cas d’absolue nécessité. Nous préférons que les équipes du gouvernement restent loin de notre établissement. Ce ne sont pas des gens très commodes, si vous comprenez ce que je veux dire.


Jason Fox acquiesça même si, en fait, il ne comprenait rien du tout.

Elle lui tendit une carte de visite sur laquelle les cinq lettres USHAD étaient inscrites, ainsi qu’un numéro de téléphone. Finalement, Jason signa son contrat avec période d’essai, et la directrice remonta avec lui au quatrième. Rapidement, elle prit congé en déclarant qu’elle devait absolument se dépêcher si elle ne voulait pas rater la dinde de Thanksgiving.

Les résidents finirent de manger, stimulés par le personnel de l’après-midi qui, lui aussi, semblait avoir hâte de quitter l’établissement pour se retrouver en famille. Puis, ils furent emmenés dans leur chambre pour y passer la nuit. Fox proposa son aide, mais l’infirmière du service lui fit signe de la suivre dans la salle de soins. Elle semblait lasse et traînait légèrement les pieds.

Elle parlait avec un accent assez peu élégant en ruminant un chewing-gum.


— On vous a dit pour Branne ?

— À propos de son traitement ?

— Ouais. Je viens de lui donner sa ration à 20 h 45. Z’aurez qu’à lui en redonner entre 22 h 45 et 23 h. Et puis après, toutes les deux heures.

— Cent gouttes, c’est énorme comme dose.


Elle émit un petit ricanement.


— Z’êtes nouveau, vous, ça se voit ! Un bon conseil, si vous ne voulez pas avoir d’emmerdes, n’oubliez pas de lui filer ses gouttes au vieux. Quand il commence à s’énerver, en général, ça se gâte. Je ne vous en voudrai pas si vous lui en filez cent cinquante. Personne ne vous en voudra.


Il acquiesça. Il aurait aimé en savoir plus, mais l’infirmière enchaîna :


— Si vous paumez madame Darchir, les lunettes sont dans le tiroir de droite de la table de nuit de la vioque. Faites gaffe à Kerrap, c’est un sournois. Il trouve toujours un moyen de se barrer. Essayez d’éviter que ça dégénère entre Morst et Kader. Ces deux-là sont toujours en train de se chercher des noises. Krast et Romduck sont plutôt calmes. Smermus aussi, mais faites attention que personne ne lui enlève ses lunettes. Thewlot est un chieur. Enfin la mère Mureno, méfiez-vous-en. Elle a l’air gentil, mais c’est une vraie salope. La dernière fois elle nous a foutu un week-end à chier, rien que pour nous emmerder.


Fox se disait qu’un week-end à chier pour emmerder était plutôt logique, mais il se garda bien d’émettre la moindre bribe d’humour devant cette femme qui en semblait totalement dénuée. La perspective d’un salaire plus que décent à la fin du mois lui ordonnait d’éviter de se mettre quiconque à dos le premier jour.

L’infirmière continua quelques minutes en lui montrant où se trouvait le matériel, les changes, les draps, et lui serra bien vite la main pour se faufiler avec les autres par la gigantesque porte en métal qui se referma derrière elle. Il aurait aimé poser beaucoup plus de questions, mais manifestement, tout le monde était très pressé de partir. Il entendit le bruit de la grande barre de fer qui couinait sur son axe puis un claquement sonore qui témoignait du verrouillage.

Jason Fox se retrouva seul.



Les premières quatre-vingt-dix minutes furent d’un calme olympien. Après avoir fait le tour des chambres pour vérifier que tout le monde était bien installé, il avait passé une heure à fouiller dans les tiroirs pour se familiariser avec tout le matériel. Il commençait déjà à trouver le temps long et chercha quelques vieux magazines à lire pour s’occuper. Il finit par trouver, dans une corbeille à papier, une vieille bande dessinée du siècle dernier.

Le papier était jauni. Il s’installa à une table de la salle à manger avec une tasse de café et se plongea dans sa lecture. C’était un épisode classique de « The Amazing Spider-Man » paru il y avait plus de soixante ans, où le Bouffon Vert tuait Gwen Stacy, la fiancée du héros, en la jetant du haut d’un pont. Spider-Man finissait par la rattraper, mais la hauteur de la chute avait provoqué la mort de sa dulcinée.


— J’ai perdu ma femme.


Fox fit un bond sur sa chaise de plusieurs centimètres en entendant la voix. Heureusement qu’il n’était pas cardiaque ! Il se retourna.

Le vieil homme à la crinière blanche se trouvait derrière lui, tête baissée, mains jointes.


— Vous m’avez fait peur, monsieur Darchir, dit Jason en posant une main sur sa poitrine comme si cela lui permettait de reprendre plus vite son souffle.

— Vous savez où est ma femme ?

— Venez monsieur Darchir, nous allons la chercher ensemble.


Ils sortirent dans le couloir et prirent la direction de la chambre de la disparue. Monsieur Kerrap, lui non plus, ne dormait pas. Il se trouvait dans le long corridor et marchait précautionneusement.

Son bras droit était fléchi tandis que sa jambe droite au contraire était raide. Il l’avançait sans plier le genou, donnant l’impression de s’en servir comme d’une grande faux qui aurait coupé un blé imaginaire.

Arrivé à sa hauteur, Fox lui demanda :


— Monsieur Kerrap, avez-vous vu l’épouse de monsieur Darchir ?


L’hémiplégique sourit en dévoilant un peu plus l’asymétrie de son visage dont la moitié droite était immobile. Et tout à coup Jason Fox se rappela que Kerrap ne parlait jamais. Néanmoins, celui-ci leva son bras valide et pointa quelque chose derrière eux. L’aide-soignant fit volte-face, mais ne vit personne. Quand il se retourna à nouveau, Kerrap n’était plus là ! Il sentit son cœur s’accélérer brutalement. Comment se pouvait-il qu’un impotent ait disparu aussi vite de son champ de vision ?


— Elle est où ma femme ? insista Darchir.


Jason se sentait de plus en plus mal à l’aise. Il entendit du bruit qui venait de la grande salle d’ergothérapie. Il fit quelques pas et se planta devant l’ouverture. Quatre résidents jouaient aux cartes autour d’une table. Mureno, Thewlot qui mâchouillait toujours un cigare éteint, Morst et Kader. Quand un bras se posa sur son épaule, il crut que son cœur allait s’arrêter de battre. Il fit volte-face pour voir Kerrap qui lui souriait toujours.


— Vaudrait mieux que tu ailles chercher les lunettes de Janet dans sa table de nuit si tu veux la retrouver, gamin.


Jason laissa échapper un hoquet de surprise et sa bouche s’ouvrit sur un « Oh ! » muet.


— Vous… Vous… Vous parlez ?

— Faut croire que oui, gamin.

— Mais la directrice… Elle m’a dit que…

— La vieille chouette croit ce que je veux bien lui laisser croire, gamin. Bon et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Tu restes là à attendre qu’une mouche ponde ses œufs dans ta bouche ou bien tu vas chercher ces fichus binocles ? Eh Red ! ajouta-t-il en direction de Darchir. Va t’asseoir avec les autres, je te ramène ta promise.

Docilement, l’homme à la crinière blanche alla s’asseoir avec les quatre joueurs tandis que Kerrap se dirigeait vers la chambre de la disparue. Son pas était toujours caractéristique, mais il semblait bien plus alerte et solide que tout à l’heure. L’aide-soignant mit quelque temps à réagir, totalement désarçonné par ce qu’il venait de voir. Quand il se décida à bouger, Kerrap ressortait déjà de la chambre avec l’ustensile et un bandeau fluorescent qu’il lui tendit.

— Tenez, mettez-les. Ça réagit à la chaleur du corps.


Se demandant s’il n’était pas en train de se moquer de lui, Fox regarda longuement les lunettes avant de les mettre sur son nez. Dès qu’il les chaussa, il poussa un cri de stupeur. À moins d’un mètre de lui, une forme bougeait lentement. Il retira les verres et faillit s’étrangler : la forme avait disparu !

Tremblant comme une feuille, il les chaussa de nouveau et avança précautionneusement le bras jusqu’à toucher la forme qui avait réapparu. Il eut l’impression qu’il allait se liquéfier quand il sentit ses doigts rencontrer le téton d’un sein flasque. Il regarda par-dessus les lunettes et vit que sa main flottait dans le vide. Tout à coup, il reçut une formidable gifle qui lui coupa le souffle et qui faillit lui décrocher la mâchoire.


— Espèce de saligaud ! hurla une voix aigrelette. Vous n’avez pas honte ?


À moitié sonné, Fox entendait Kerrap qui se bidonnait.


— Eh Janet ! lança-t-il. T’as encore retiré tes vêtements. Tu sais que tu es incorrigible !

— Je préfère me promener comme ça, c’est mon droit, non ? Ce n’est pas une raison pour qu’un pervers vienne me tripoter.

— Mais comment veux-tu qu’il le sache Janet ? Il est nouveau, le gamin. Tiens, mets donc un bandeau que Red puisse au moins savoir où t’es.

— Figure-toi que si je me déshabille, c’est justement pour qu’il arrête de me courir sur le haricot. Pas moyen qu’il me lâche un peu les baskets. J’en ai marre !

— Allez Janet, fais-le au moins pour le petit, ce sera plus correct.

— D’accord Pete, soupira-t-elle.


Jason vit le vêtement fluo quitter la main de Kerrap. Quelques secondes après le bandeau flottait dans l’air.


— Comment tu me trouves ?

— Ravissante, comme toujours. Maintenant, va dire à Red que tu n’es pas loin, ce serait sympa aussi.

— Ell… Ell… Elle est… Elle est invisible ? bégaya l’aide-soignant, tétanisé.

— Apparemment oui ! ricana le handicapé. Ah ! Ah ! Apparemment : elle est bien bonne celle-là ! Apparemment, t’as compris gamin ? Invisible et apparemment ! Oh putain, qu’est-ce que je pouvais en sortir des trucs comme ça dans le temps, j’arrêtais pas !


Et il se mit à rire de plus belle. Thewlot tout à coup haussa la voix.


— Merde, Pete ! Tu ne pourrais pas la mettre un peu en veilleuse ? Le poker c’est sérieux, mec.


Jason et Kerrap s’approchèrent de la table. C’était une partie de Hold’em no limit et devant madame Mureno s’étalait un bon paquet de morceaux de sucre, de sachets de moutarde, de sel et de poivre. Sa tête remuait sans discontinuer de droite à gauche. Thewlot quant à lui maniait ses cartes tant bien que mal avec ses prothèses. Son tas de sachets devait faire au maximum le tiers de celui de la vieille femme. Les deux autres joueurs n’en avaient plus beaucoup.


— T’es en train de te faire plumer par Ororo, Logan.

— La ferme, Pete ! En tous cas, moins que le frigo et la chaudière, fit-il en regardant Kader et Morst. Johnny, Janet se promène encore à poil dans la maison.

— Qu’est-ce que j’y peux, répliqua Morst, je suis son frère, pas son chaperon. C’est à Red de s’en occuper après tout.

— Arrête avec ça, dit Kader. Tu sais bien que le pauvre vieux n’est plus aussi élastique qu’avant.

— Vous êtes son frère ? ne put s’empêcher d’intervenir l’aide-soignant.


Morst se tourna sur son fauteuil pour le dévisager. Puis, il secoua la tête et fit à nouveau face aux autres joueurs.


— Putain ! Ils nous ont encore balancé un type qui n’a jamais entendu parler de nous.

— Faut dire que dans le temps, fit Kader sarcastique, tu n’étais pas non plus la super, super vedette mon pote ! Toi et ta frangine vous faisiez plutôt pâle figure face à Ben et Red

— Ta gueule Bobby ou je te fais fondre. Parle pas de Ben. Lui, c’était un vrai copain. Dommage qu’il avait un cœur de pierre.


Kerrap gloussa à nouveau et tout le monde se mit également à rire. Seul monsieur Darchir restait impassible, mais le bandeau fluo juste à côté de lui était secoué de soubresauts.


— Cœur de pierre, cria Kerrap. Elle est bien bonne celle-là ! Ben : un cœur de pierre !

— Je prendrais bien un petit quelque chose, moi, finit par dire Kader en insistant bien sur le mot « chose ».


Tous s’arrêtèrent et se regardèrent. Puis, ils explosèrent de rire de plus belle.

Le vieil hémiplégique était rouge comme une pivoine et peinait à reprendre son souffle.

« Ils sont tous cinglés », se disait Fox.


— Eh, gamin ! Tu ne pourrais pas aller nous chercher la bouteille de whisky dans la cuisine ? demanda Thewlot, après qu’ils se furent tous un peu calmés.

— Je ne sais pas si j’ai le droit de vous en donner, se défendit l’aide-soignant.

— Allez ! insista Kerrap. Juste une petite goutte pour trinquer à votre arrivée. Soyez sympa. On ne le dira à personne.

— Sincèrement, ce n’est pas très raisonnable. À cette heure-ci, vous devriez tous être couchés.


Le visage de Thewlot se durcit.


— Gamin, si tu m’avais parlé comme ça quand j’avais encore mes deux mains, j’t’aurais découpé en rondelles. Dire qu’on leur a tous sauvé la peau, grogna-t-il, écœuré. Et pas qu’une fois ! Tout ça pour qu’un petit merdeux me refuse un apéro. Si j’avais su…

— Faut pas lui en vouloir, Logan, objecta Kader. Ça prouve simplement que le gouvernement a bien fait son boulot. Ils ne savent même plus qu’on existe. Après tout, c’est ce que nous voulions tous, non ? Pouvoir mener une vie normale.


Thewlot tapa sa prothèse mécanique droite sur la table.


— J’avais demandé à avoir une vie normale, pas qu’on me coupe les deux mains.

— Ils ne pouvaient pas faire autrement, chevrota madame Mureno.


Elle avait une petite voix douce, un peu grave.


— Cela n’aurait pas été possible si tu les avais conservées.

— En tout cas, renchérit Kader, ils en ont bien bavé. Ça leur a coûté une fortune en laser haute-énergie. Par contre, j’ai jamais bien compris pourquoi ça n’avait jamais repoussé…

—Traitement spécial du service USHAD ! grinça Thewlot en exhibant ses prothèses.


Jason Fox comprenait de moins en moins de quoi ces énergumènes parlaient. Il avait l’impression de s’être perdu dans un asile de fous. Restait qu’il y avait quelque chose d’absolument stupéfiant dont il ne se remettait pas : c’était le fait que Janet Darchir était invisible ! Peut-être que lui aussi était en train de tomber dingue. Il eut l’impression qu’il le devenait réellement quand il vit une pile de verres et une bouteille de Jack Daniel’s se promener dans les airs accompagnées du bandeau fluorescent.


— Je l’ai ! fit la voix aigrelette de Janet Darchir.


La bouteille de whisky et les verres se posèrent sur la table. Kerrap mit deux chaises de plus, et s’assit à son tour.


— Allez, gamin ! Pose tes fesses et trinque avec nous. La vieille chouette a dû te dire qu’ici on veillait à ne pas contrarier les vieux.


Tremblant légèrement, Fox s’exécuta et se plaça entre Morst et Kader qui lui firent une petite place. Kerrap remplissait les verres. Ils les levèrent tous à l’unisson.


— À Ben ! trinqua Morst.

— À Xavier ! ajouta Thewlot.

— Et à tous les autres ! finit Kerrap.


Il y eut un silence pendant que le liquide âcre coulait dans les gorges. Jason suivit le mouvement. La bouteille avait dû séjourner dans un placard, pas très loin des fours de cuisson, comme en témoignait la tiédeur du breuvage.


— Pas frais, constata monsieur Darchir.

— Donne ! répondit Kader qui prit son verre.


Il pointa son doigt au-dessus et resta ainsi quelques secondes puis le tendit à nouveau au vieux pensionnaire, qui aussitôt en reprit une gorgée.


— C’est mieux. Merci !


Kader poursuivit la même manœuvre avec les verres que les autres lui tendirent. Dans la foulée, il prit celui que Jason avait reposé sur la table et répéta le même geste. Quand ce dernier goûta de nouveau son whisky, celui-ci était frais, presque glacé. L’aide-soignant, totalement dépassé par ce qu’il vivait, se sentait incapable d’émettre le moindre son.

Je rêve, se disait-il. Je me suis endormi devant la BD, et je rêve. Il n’y a pas d’autre explication.


— Tu vois, dit Morst. Au moins, tu sers encore à quelque chose.

— Ta gueule l’allumette, répondit Kader en souriant malgré tout.

— En parlant de servir à quelque chose, dit Thewlot, si tu m’allumais ma clope Johnny ?


Sans attendre la réponse, l’homme aux impressionnants favoris se pencha vers l’avant en direction du pouce de Morst. Celui-ci était couronné par une flamme bleutée qui fit rougeoyer le bout du cigare de Thewlot. Avec un air de béatitude, le manchot exhala une fumée qui piquait les yeux.


— Putain, c’est presque aussi bon qu’une bonne femme ! Ororo, fait chaud. Mets-nous un peu de clim’ !


Fox sentit aussitôt un léger vent frais lui caresser les cheveux.


— On aura beau dire, ça fait quand même suer qu’ils nous aient tous oubliés, soupira la femme invisible.

— Oh, mais, ils ne nous ont pas oubliés ! répondit Morst. Ils croient qu’on n’a jamais existé, nuance !

— Quand même, ajouta Thewlot, admiratif, on dira ce qu’on voudra, mais les types du gouvernement, ils sont vachement forts. Effacer toutes les archives photos et vidéos, transformer tout ça en bandes dessinées, fallait le faire !

— Moi, ce qui me gêne le plus, dit le vieil homme à la crinière blanche, c’est qu’ils nous aient obligés à changer nos noms.

— Bof ! Moi, qu’on m’appelle Kader ou Drake, je m’en fous. Au moins, il y a toutes les lettres, c’est déjà ça.


Ils discutaient tous comme si l’aide-soignant n’était plus là. Discrètement, Jason Fox passa une main sous la table et se pinça la cuisse droite à s’en arracher la peau. L’intense douleur qui irradia dans sa jambe acheva de le convaincre qu’il ne rêvait pas. Plus il les écoutait, plus il sentait son univers basculer dans la quatrième dimension. Compte tenu de ce qu’il venait de voir, il n’y avait que deux possibilités : soit il était devenu totalement délirant, soit il y avait des choses en ce monde que le gouvernement prenait soin de cacher à la population, et les pensionnaires de cette maison de retraite en faisaient partie.

Il entendit de petits chocs répétés qui se rapprochaient dans le couloir. Il se retourna vers l’entrée de la salle pour voir Romduck, chaussé de ses lunettes noires, qui pénétrait dans la pièce sa canne blanche à la main.


— Matt ! Viens t’asseoir avec nous, fit Morst.

— Vous faites tellement de boucan que je n’arrivais pas à dormir.

— Viens boire un coup, l’avocat ! s’écria Thewlot.


L’aveugle posa sa canne et se dirigea sans aucun problème vers une chaise.


— Vous voyez ? s’exclama Jason. Vous n’êtes pas sourd non plus ?

— Je suis aveugle jeune homme, mais effectivement, je ne suis pas sourd. Pas la peine de me crier dans les oreilles.

— T’as même l’ouïe la plus fine que je connaisse, hein Matt ! fit Kerrap. On préfère qu’ils nous croient tous plus impotents que nous ne le sommes réellement, ajouta-t-il en se tournant vers l’aide-soignant. Comme ça, les types de l’USHAD nous foutent la paix. Comment va le vieil alcoolique, Matt ? demanda-t-il en se tournant à nouveau vers Romduck.

— Stark dort comme un bébé.

— Krast, Matt. Pas Stark, Krast. Quand vas-tu arriver à te le mettre dans le crâne ?

— Stark ou Krast, moi, intervint madame Mureno, je persiste à dire qu’il n’aurait jamais dû venir ici.

— Ororo, tu exagères, objecta Morst. D’accord, il n’est pas comme nous, et sans son invention il n’aurait jamais pu faire ce qu’il a fait, mais quand même, avec son truc, il nous a rendu de sacrés services. C’est quand même le seul d’entre nous à avoir assommé Branne.

— Même qu’il avait fait griller tous ses circuits, ajouta Kerrap. Mais c’est vrai qu’étaler Branne d’un seul coup de poing, ça s’était jamais vu.

— Parlons-en de celui-là, s’emporta Thewlot. Qu’est-ce qui leur a pris de nous l’amener ici ? Ils ne pouvaient pas le garder avec eux ?

— Ils ont dû penser qu’avec ce qu’ils lui mettaient comme dose, ce n’était plus vraiment un danger, répondit Kerrap.


Jason Fox sentit un courant d’air glacé lui descendre le long de la colonne vertébrale. Il regarda sa montre : 23 heures 45 ! Il jeta un regard perdu vers l’assemblée et Thewlot sembla aussitôt comprendre.


— Dis, gamin ! T’as pas oublié de lui filer ses gouttes j’espère ?

— Euh, j’y vais tout de suite, bredouilla celui-ci comme un enfant pris en faute.

— Oh putain le con ! s’écria Morst. Oh le crétin ! Pas foutu de faire ce qu’on lui demande. Eh bah, dans cinq minutes les mecs, on n’est pas dans la merde c’est moi qui vous le dis !


Le visage de Kerrap avait tout à coup changé. Il était devenu étrangement sérieux et grave.


— Gamin, c’est comment ton prénom ?

— Jason.

— Jason, un conseil : grouille-toi d’aller chercher les gouttes du vieux ou nous sommes tous morts. T’entends ce que je te dis ? Grouille-toi !


L’aide-soignant bondit de sa chaise, impressionné par l’expression horrifiée du vieillard. Il se précipita vers la chambre de Branne, aussitôt suivi par tous les pensionnaires. Des gémissements filtraient à travers les cloisons. Il attrapa la clenche, mais la main valide de Kerrap se posa sur la sienne.


— Pas maintenant. Va d’abord mettre son traitement dans une seringue. Mets le flacon entier.


Quelque chose dans le regard de Kerrap lui conseillait de ne pas discuter. Sans vraiment comprendre ce qu’il se passait, mais convaincu qu’ils étaient tous à deux doigts de la catastrophe, il se précipita dans la salle de soins et vida la totalité de la petite bouteille dans la grosse seringue.


— Donne ! ordonna Kerrap, qui sans lui demander son avis s’en empara. Reste derrière nous.


Lui, Thewlot et Mureno entrèrent les premiers suivis par Jason Fox. Quand il arriva au pied du lit de Branne sa mâchoire s’ouvrit, béante de stupéfaction.

L’homme qui se tordait sur son lit ne ressemblait pas du tout à celui qu’il avait vu avec la directrice. Il était plus grand, plus massif et semblait en proie à des douleurs atroces. Son corps semblait grandir encore. Ses muscles impressionnants gonflèrent encore jusqu’à déchirer les sangles qui le maintenaient.

La créature s’assit en grondant. Sa peau prenait une couleur verdâtre. Quand elle posa un de ses énormes pieds par terre, Jason Fox sentit un long jet d’urine couler le long de son pantalon. Jamais de sa vie il n’avait été aussi terrifié. Kerrap mit la seringue entre ses dents, sauta en l’air, mais ne retomba pas. L’aide-soignant leva la tête et constata que le vieux handicapé était collé au plafond.


— Occupe-le deux secondes Logan. Dans une minute il sera trop tard !


L’homme aux mains coupées envoya un formidable coup de pied retourné mais fit à peine chanceler le géant. Deux énormes mains broyèrent ses prothèses comme s’il s’était agi de brindilles. Puis d’un puissant revers, Thewlot fut propulsé à travers la pièce. Sa tête éclaboussa le mur d’une gerbe de sang.

Un éclair, venu d’on ne sait où, frappa le monstre tandis que tout à coup la pièce se remplissait d’un brouillard épais. À travers l’opacité naissante, Jason distingua Kerrap, pendu au plafond. Tête en bas, il se saisit de la sonde qui dépassait encore du ventre de la créature. Avec une rapidité inouïe et de sa seule main valide, il inséra le bout de la seringue dans le cathéter et injecta son contenu.

La créature émit un hurlement, et Jason vit une ombre ramper sur le mur.

Alors, il comprit.

Comme il réalisa également instantanément la signification des lettres sur la porte coffre-fort du quatrième étage.


— Tout le monde dehors ! cria Kerrap.


Et ils sortirent tous, aidés par Kader, Morst et Romduck. Ils refermèrent précipitamment la porte derrière eux. Un énorme coup ébranla le mur, un autre imprima dans le métal la marque d’un gigantesque poing. Le troisième coup fut moins puissant. Les suivants s’affaiblirent encore jusqu’à ne plus être audibles qu’en tendant l’oreille. Finalement, un grand bruit signa la chute du monstre.


— C’était moins une ! souffla Thewlot.


La figure en sang, il souriait.


— T’as vu le coup de pied que je lui ai mis ? cria-t-il à Kerrap. Pas mal pour un vieux jeton, non !

— Oui, répondit celui-ci qui reprenait péniblement son souffle. Mais n’oublie pas de remercier Ororo pour le brouillard. Sans elle, on se prenait une vraie dégelée. T’as encore bousillé tes prothèses.

— T’inquiète pas, il m’en reste une paire dans ma chambre. Si j’avais encore mes griffes, évidemment ce serait mieux, et pour ce qui est des plaies, ça va mettre vachement plus de temps à cicatriser qu’avant.


Avec précaution, Jason entrouvrit la porte. Un petit homme décharné gisait par terre, inconscient. Il le prit dans ses bras et le reposa dans son lit. Il avait infiniment pitié de lui. Après tout ce temps, après tous les progrès que la médecine avait faits, le problème de Branne n’était toujours pas résolu. Il était condamné à vivre en camisole chimique.

La chambre était dans un désordre indescriptible. Jason prit dans sa poche le petit carton que la directrice lui avait confié. Devait-il appeler ?


— Je ne ferais pas ça à ta place, dit Morst. Tu vas t’attirer un tas d’emmerdes si tu les contactes. Mieux vaut que ça reste entre nous. Crois-moi, la directrice sera d’accord. Nous allons t’aider à ranger tout ça.


Et tous, en silence, remirent la pièce en état. L’aide-soignant alla chercher des sangles neuves et rattacha Branne sans trop serrer. Il comprenait maintenant que ces dernières ne servaient en fait qu’à gagner un peu de temps quand la transformation se produisait. Et il était certain que dans les prochaines heures, dans les prochaines années, plus jamais il n’oublierait de lui donner son traitement.

Une fois leur besogne terminée, ils se rassemblèrent tous dans la grande salle autour d’un autre verre de whisky.


— Gamin, dit Thewlot, je crois bien que tu devrais aller te changer. Je crois que tu t’es pissé dessus mon garçon.


Tout le monde se mit à rire.

Jason Fox rougit, puis finalement éclata de rire avec les autres.


— Merci, finit-il par dire, en regardant chacun des pensionnaires. Je ne savais pas. Ça n’arrivera plus, je vous le promets.

— Comment ça, ça n‘arrivera plus ? dit Kerrap. Tu veux dire gamin, qu’après avoir vu tout ça, tu reviens demain ? Tu serais bien le premier à le faire.

— Eh bien, disons que je suis le premier ! Je suis vraiment très heureux d’avoir fait votre connaissance, Tiger.


Kerrap sourit de travers. Il savait qu’il savait.


— Chouette ! fit-il. Tu vas voir, nous avons un tas de choses à te raconter.

— J’espère bien ! s’écria Jason. Ce n’est quand même pas tous les jours qu’on a la chance de travailler dans une Unité pour Super Héros Âgés Dépendants !


 
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   Tadiou   
24/4/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
(Lu et commenté en EL)

La mise en place est précise, avec des personnages bien présentés, une écriture très agréable, fluide, bien soignée, qui capte le lecteur pour ne plus le lâcher.
On commence une petite galerie de personnages avec la visite de l’établissement pour Jason. Une particularité est à chaque fois indiquée, mais légèrement, sans insister lourdement. Du coup cette visite est détaillée sans être ennuyeuse. Les personnages sont rendus bien présents au lecteur.

Celui-ci est ensuite intrigué par la référence aux « gens du gouvernement » et appâté par cette habile évocation, d’autant plus que tous ces gens sont censés avoir rendu de grands services à la nation.
Le suspense prend de l’ampleur avec Kerrap qui parle, contrairement aux affirmations de la directrice, et qui semble être le leader de ce petit monde, marchant maintenant bizarrement de manière plus alerte. La tension augmente d’un cran avec les lunettes « magiques », le contact avec un « téton flasque » et une gifle, sous les rires de Kerrap. Et la femme invisible.

On entre dans le domaine du fantastique, à un rythme lent et tranquille : le whisky qui se rafraîchit instantanément, un pouce qui donne du feu comme un briquet. Le mystère s’épaissit encore avec l’effacement des vidéos, l’obligation des changements de noms (parfois avec les mêmes lettres), les transformations en BD

D’un univers fantastique on entre dans un univers de machinations, de manipulations orchestrées par l'Etat.

Je suis déçu par la fadeur du personnage de l’aide-soignant ; à part avoir peur…. A mon sens c’est une faiblesse : j’aurais aimé davantage de consistance. D’ailleurs les pensionnaires se sont bien rendus compte de cette mollesse : « Ils discutaient tous comme si l’aide-soignant n’était plus là. »

Nouveau mystère : Matt, s’il est aveugle, n’est pas du tout sourd,contrairement à ce que la directrice avait affirmé. Et puis on évoque l’invention de Stark, présentée comme fondamentale : le mystère continue à s’épaissir.

Puis le drame inattendu et évité de justesse avec Branne, raconté de façon percutante, en plein fantastique.

Un moment presque guilleret de complicité entre les pensionnaires et Jason, ravis d’avoir échappé au massacre : le lecteur peut souffler.

Et à la toute fin la signification de USHAD comprise par Jason.

Evidemment il reste de grandes zones d’ombres et beaucoup de non-dits : quelle sorte de héros sont-ils ? Comment en sont-ils arrivés là ? Etc…
Mais c’est secondaire devant le plaisir de la lecture de ce récit parfaitement maîtrisé. Belle habileté de distiller tout au long du récit de nouvelles énigmes et de nouvelles bribes de mystères.

Un régal !!!!

   Raoul   
2/4/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce n'était pas gagné.
Je ne suis pas lecteur de BD, de manga, pas fan du tout de super héros et autre films SF, et là, je dois avouer que je me suis fait avoir comme un bleu - peut-être à cause de cela, d'ailleurs… -.
Au début, j'ai un peu pensé à Lovecraft, mais plus ça vrillait, plus je vrillais itou également !
Un peu de mal avec le style très descriptif des déplacements (lenteur voulue), mais soit je m'y suis fait, soit le naturel gagne peu à peu… Je trouve qu'il y a des inventions, adaptations et glissements du surnaturel au quotidien qui fonctionnent bien.
les surprises parviennent à ne pas être trop éventées jusqu'au final à pirouette souriante.
Juste quelques rares gênes: concordance dans "dommage qu'il avait un cœur de pierre" et un peu trop de répétions de "pénétrer".
Pit'être dommage aussi la phrase de présentation…
Mais je ne vais pas bouder mon plaisir à vous avoir lu. Merci.

   Anonyme   
3/4/2017
 a aimé ce texte 
Un peu
Je suis tout de suite entrée dans la maison de retraite, c'est sûr vous tenez votre lecteur. Quelle idée une maison de retraite pour super héros, c'est gentillet et ça m'a fait retomber. Vous écrivez comme on parle et cela donne une lecture assez fluide, même si un peu d'allégement serait bien venu. Un exemple: " Restait qu’il y avait quelque chose d’absolument stupéfiant dont il ne se remettait pas : c’était le fait que Janet Darchir était invisible", c'était le fait que me semble en trop. Et je n'aurais jamais classé cette nouvelle dans la catégorie policier, noir, thriller, mais plutôt contes, science fiction, merveilleux.
Au plaisir de vous relire.

   PierrickBatello   
7/4/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai beaucoup aimé la première partie qui installe une ambiance bien particulière. Malheureusement, à partir du moment où l'on comprend qui sont les pensionnaires, on passe du registre "thriller" au registre presque humoristique et cela en devient anecdotique. Je me suis amusé avec les anagrammes. La crise de nerfs de l'incroyable (attention spoiler) H est un événement trop mince que pour soutenir le suspense. Dommage de ne pas avoir trouvé l'unité de ton: soit humour, soit franchement thriller. J'aurais bien vu une partie de Cluedo réelle avec des pensionnaires aussi délirants. Agatha Christie au royaume des comics.

   plumette   
24/4/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Thimul,

je manque sûrement de références pour pouvoir apprécier à sa juste valeur l'intégralité de ce texte.
Pourtant, j'ai eu beaucoup de plaisir à découvrir les pensionnaires de cette maison de retraite et j'ai aimé le "mystère" qui plane autour de cette unité spéciale. Il y a un vrai sens de la narration et une écriture alerte, précise, descriptive qui permet au lecteur d'avancer dans l'histoire avec l'envie d'en savoir plus.

Mon intérêt s'est un peu émoussé à partir du moment où Jason entame sa première nuit et où le mystère se dévoile peu à peu. J'ai eu l'impression que c'était toujours le même ressort qui était utilisé: le pensionnaire a bien d'autres capacités que celles énoncées par la directrice lors de la présentation.

Il y a de la drôlerie dans la joyeuse pagaille nocturne à laquelle Jason est confronté. Les dialogues sont raccord avec l'esprit BD!

Un texte de qualité dans un univers qui n'est pas le mien, je salue le travail et les trouvailles!

Plumette

   Anonyme   
24/4/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,

Quel bon moment d'évasion, j'ai beaucoup aimé l'idée de votre nouvelle et je ne l'ai pas lâchée avant le dernier mot ! Ce qui fait que mon avis ne sera pas très constructif puisque rien dans le style ni le fond ne m'a ralentie durant ma lecture.
Bravo !!!!!
Nadine

   hersen   
25/4/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime dans cette nouvelle le fait que ça démarre doucement, avec un peu de mystère en ce qui concerne les aide-soignants qui restent peu.

Puis ensuite, on se rend compte que la directrice soit n'a pas dit la vérité sur les pensionnaires, soit les connaît et le cache au nouveau venu. Là, c'est un peu dommage, c'était un ressort tout trouvé pour donner un peu de consistance à l'aide soignant; je lui aurais aimé un rôle plus actif alors qu'il n'a l'air d'être dans l'histoire que pour servir d'introduction à ce petit monde fort réjouissant.

Une manière détournée de parler des secrets d'Etat, de révéler non pas ces secrets, mais que la politique en fourmille.,

hersen

merci de cette lecture

   vendularge   
25/4/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Thimul,

J'ai bien aimé cette histoire et je trouve les dialogues bien faits (ce n'est pas si simple, en tout cas pour moi), tout ça coule sans heurt. C'est bien écrit. Les personnages sont finalement assez réalistes (en dehors de leurs pouvoirs) et bien campés. Bien sûr, je n'y connais rien en super héros (à part Zorro pour qui j'ai un petit faible) et je ne lis pas de BD, donc la fin me parle un peu moins mais on s'y retrouve quand même.

merci pour cette agréable lecture
vendularge

   Velias   
25/4/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Thimul,

J'ai retrouvé, le temps de cette lecture, une part de mon enfance où les super héros se disputaient la place aux magiciens et autres sorcières.
Une excellente idée que de nous raconter ce qu'ils sont devenus après...

Pour ce qui est de la structure du texte, rien à dire de négatif : on entre peu à peu dans le récit avec la visite guidée de Mme Wood qui révèle la particularité de chaque protagoniste.
Un bonus pour les dialogues qui sont clairs et cohérents. Quand on sait que la mise en place de dialogues est souvent difficile à réaliser...

Bref, je ne vais pas refaire le texte. J'ai beaucoup aimé vous lire.


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